CHAPITRE PHE>fIER
Si les mythes platoniciens ne sont pas un simple ornement du dialogue, ou de vulgaires fictions semées ici et là pour divertir le lecteur, s'il existe, comme chacun l'admet, une relation quelconque entre eux et la doctrine proprement ditCj Ton ne saurait bien juger de cette dernière sans une idée nette de leur rôle. Dans quel dessein Platon est-il donc mythologue ? Voilà le problème que nous avons l'ambition de résoudre. Il a déjà donné lieu à de nombreuses hypothèses dont il importe maintenant d'éprouver la valeur et la solidité ^. Même si cet examen critique doit avoir des résultats négatifs, il ne sera pas inutile, parce qu'il nous permettra de préciser, chemin faisant, notre conception personnelle du platonisme.
1. Les mythes servent à masquer l'incrédulité de Platon. — On a parfois supposé que la raison, ou du moins Tune de»
' Le présent chapitre ôtant purement critique, il n'y sera pas question de la théorie de Zeller et de Stewart, parce que cette théorie concorde, au moins dans ses grandes lignes, avec notre propre interprétation d'un groupe de mythes. Il est donc préférable d'en parler à ce propos (voir plus bas, p. 219-221). — Sur la théorie de WiUi, voir plus bas, p. 220, n. 5.
nàm^mm'^
raisons pour lesquelles Platon avait w.trodu.t des n> thés laisons pour 4 ,^ ^j^^, g a une
dans ses dialogues était le souc.ae ,,^ .-.^tio,, qui,
démocratie ombrageuse'. - Mais cette «^M' -«*'«" ^ ^ d'ailleurs, n'est valable que pour une partie des -^^^ " résiste pas à l'examen. Il est vrai que quelque, philosophes on 1 épondre de leurs opinions devant les t-bunaux atheniens q.^Anaxagore, Protagoras et le propre "'-^- J^ iTaton furent iu^gés coupables d'asébie. Toutefo., ce 1 n'entraînait pas une sanction des plus ^'^^^^^^J^^^ ,.ore et Protagoras furent simplement contraints de quitter faviUe^ quant à Socrate, chacun sait qu'il ne dépendai que de lu soi d'obtenir un verdict d'acquittement, soit de se de lui, sou surtout l'cmot on que nous
soustraire à la peine capitale. I.t surtout, 1 e 4
éprouvons encore aujourd'hui à la lecture de 1 ■^Pf'^^ ^^ Phédon ne doit pas nous faire prendre pour la règle un
fut, somme toute, que l'exception. Les -«'"^-'«^'^"^77;^ d'i;tolérance sont peu de chose en comparaison le t grande liberté dont la philosophie a pu jomr '^ *- ; époques de l'histoire grecque, par un privilège <l '^ >^ -^ ^ favorisé son magnifique développement. M ^ ^^J^^ entrée en conflit avec une autre puissance, cette pu. sai.ce
:^ non pas l'Eglise, comme dans les temps luo e.ne
mais l'Kta.. Car l'autorité d'une religion -";;' «^^^ J
eler.é ne saurait être bien tyranmque. I-.n (.rcce 1 extraor
ti:ire diversité des mvthes et ^^^ U-go-des locales cou e-
nant les dieux s'opposa toujours à la formation d um doc
. ■ ...KIp fruno théoloff c proprement dite. trine commune et invariable, d une tneoio 1 1
"Et les prêtres, répartis en collèges distincts, ou la hiérarchie
philosopliique est iucompréliens.ble pour le vulgaire. .V ce s j . liaut, p. 2, n. 1 et p. 155, n. 3 s. t. ,,, j:,|„n n'est pas des plus
. AU reste, ei.^e «^t.rr:T.f I^r^^^^i-Vror^.rer doutes ^ sûres. BuRNET {Gr. Phil. l, P- i ^ ^ ''H) considération. D'après Men.
sans are décisifs, "77-^:-r:ureTo sUr^niettre,^^^ 1^ r; •= ^ î' -a^otl: el nu'^'ait a. bau.u d'Mti^nes. .
il \
était inconnue, et d'ailleurs simples fonctionnaires de l'Etat chargés de i)ourvoir à l'entretien des temples et aux cérémonies du culte public, ne furent jamais les dépositaires, encore moins les ouvriers d'une orthodoxie quelconque ^ Aristophane pouvait imi)unément faire rire son public aux dépens des dieux populaires. Cette irrévérence sans pareille ne causait aucun scandale, pas jdus que l'irréligion à peine déguisée d'Euripide, les attaques violentes de Xénophane contre Ta mvtholocric, ou le nu\tériaHsme de la plupart des présocra-
tiques ".
Aussi l'injpiété de Socrate ne fut-elle guère qu'un prétexte, et l'on peut être assuré que, sans leur retentissement social et politique, les convictions intimes de cet original à la face de Silène n'eussent inquiété personne ^. Mais Anytus^ Mélétus et Lycon — et derrière eux tous les conservateurs — lui faisaient grief de son ascendant singulier sur la jeunesse, de ses critiques acerbes contre les anciennes traditions déjà fortement ébranlées par l'enseignement des sophistes, et surtout contre la démocratie \ Or cette même démocratie n'a pas eu d ennemi plus redoutable que l'aristocratique auteur du Gorgias. Si donc Platon, sous l'empire d'une pusillanin\ité qui (b-mentirait, du reste, tout ce que nous savons de son caractère indépendant et fier ^ avait voulu éviter coûte
1 Cf. entre autres Zkli.i.u, Phil. der (ir. I, 1, p. 58-Gl [ - 5^ éd. p. 45- 49] ; UoHDK, Psiiche, H, ]». 138 sq.
2 Cf. Zeli-kh, Phil iler Gr. 11, 1, p. 1-28. '
3 D'après tMthijphr. 3 c-e, il api.araît clairement (lu'à Athènes, les individus pouvaient penser ee qu ils voulaient, pourvu qu'ils ne lissent pas de
prosélytisme.
4 Cf. entre autres I5irm:t, Gr. phil. T, p. 182-191.
s Outre ses atta(iues contre la démocratie, ra|)pelons sa critu|ue de la reli-ion populaire dans la Hépuhliqne, la fermeté dont il lit preuve dans ses démêlés avec le tvraii Denys, enfin Tamour profond de la vente que nous révèlent les dialo-ues, en aflirmant nombre de fois avec énergie que ie devoir de tout honim- est d'être un témoin des oi.inions qu'il croît justes, sans crainte des risées ou de l'hostilité de la foule. On peut penser, il est vraî que ces déclarations caractérisent le courage moral de Socrate plutôt que celui de son disciple. Mais si le doute est en effet permis lorsqu'il s'a-it de r Apologie, du Criton et même du Gorgins, il ne l'est plus à l'égard a'u"n pissago comni^ Leg-. 835 c : ici, c'est bien Platon qui parle.
"».iÉ*îf
que coûte les risques d'une condamnation, ce n est pas son prétendu scepticisme rel.gieux quU aura.t du masquer, mais bien le mépris mêlé de colère que lui msp.ra.t le régime
démagogique d'Athènes. .1 j .
Il Y a plus. L'objet essentiel, sinon de tous les mythes, du moins des plus longs et des plus caractéristiques d'entre eux, c'est la vie future. Si Platon n'y croyait pas sincèrement, pourquoi trouvons-nous, dans ses dialogues, de non.breuses preuves dialectiques en faveur de l'immortalité de 1 ame ? D'autre part, quel motif impérieux pouvait-.l avoir de feindre ? En cette matière, l'incrédulité était trop répandue depuis longtemps pour qu'il eût besoin de dissimuler la sienne. Le peuple appréhendait la mort comme un anéantissement S ou bien il ajoutait foi à de vagues superstmons dont les vers d'Homère critiqués au début du hvre III de la République nous donnent sans doute une idée assez exacte. Quant à l'élite, elle avait rejeté presque complètement les vieilles croyances. 11 est vrai qu'Hésiode, Eschyle et ^Sophocle se montrent en général respectueux de la tradition, mais pour cette raison même, leurs œuvres ne nous révèlent pas une conception de l'au-delà plus précise et plus proche du véritable spiritualisme que celle des poètes épiques et de a religion populaire. En revanche, les poètes lyriques, à la seule exception de Pindare, expriment dans leurs vers un pessimisme désabusé qui ne voit dans la vie qu'une in ortune, et dans la mort une libératrice pour l'homme qu elle détruit
tout entier^. ,
Chez les philosophes, la « grande espérance » dont s enchante le Socrate du Pkédon au moment de vider la coupe ne compte que de rares adeptes. Les atomistes ment expressément l'immortalité. Pour les autres présocratiques, sauf Empédocle et les pythagoriciens ^ l'âme est une force à demi
. Cf. Plat. Phaed. 70 a, 77 b, d-e, 80 d, 84 b : c'est le peuple (''• -J; ' «') qui croit qu'au moment de la mort, l'ûme est .mmcdmtemenl dissoute, ou dispersée parle vent. , „,^
• Encore, chez ces philosophes, la conception de l'âme .mpenssable e divine est-elle une simple croyance religieuse qm n'est pas mtegree dans
matérielle qui donne au corps la vie et '^ --tm.. et qui anime même la nature entière ; s, elle est éternelle, ce ne peùTêtr qu'à titre de substance cosmique ^ Ce naturahsme
le sur'l'esprit curieux d'Euripide une ^^'d"-- v.s-b^ et il est probable que, parmi les contemporains du poète, p .« d'un élève des sophistes professait des op.n.ons analogues Lesales n'arrêt'aient pas leur pensée sur ce nj>--;- contentaient d'un « peut-être « s. incertain 1" //^ f ^^ la valeur d'une simple formule conventionnelle . Bref,
leurs systèmes respectifs, et qui est '^^'^ l^'^^'f'^'^^'ZT:^
1 Cf. HouDK, Psyché, H. p. 139-lo8, l»»-'»'-
. Cf. KonoE, P..yc/»-, "• i; -^;' :^;; ,^., ,^ d„e en Grèce au v» siècle,
» Une opinion qui semble avoir et< '«'.^y^P constituée par l'éther. et
c'est notamment que la substance If -h7;„^^*„;;:'lJe à la terre et
q„e,par -•-.'-<>::; ^^t^it r : Ib.rer.Lr origine les théorie, son ime a 1 ether. (^ttc "OJ^"^ > ; identiliait l'âme avec Tau-
philosophiques ''« T).o<;f.ne d Apollome, q retrouve ches
[Diels, VorsK 20 et B 4 sq. ^^X^^^Tll.rpl- 531-536 ; Hei. Epichahme (U.els, \or^ à. ^-U^' «c qui est bien plus signi-
1014-10.6 -, Nauc^. T^GF- ;;;,5.„^ I^'^^ies' (citées par D,.t.„.c„. ficatit encore, dan» plusieurs in. i monument élevé aux.
Nekyia, p. 106. n. 1), dont la plus c lebre -» -^' <^>V £7 sq.
soldats tombés devant Polidee «" ";J;'-.^r«« e..r,xo,..v a!'<^r,,t;) ,. . La formule en question (e. ^'; "^ ■»; insignifiantes, chez les oratrouve fréquemment avec des ja^^^»- ' ^ "^2 ; Demosth. Or. XX. teurs : cf. Isocn. Or. IX, &;«g. 2, et XIX W- ^ 246
Ad Lept. 87 ; Ilvr.n. ^f^ „c ^fc^; a^P^^^^^^^^^ c'est un pastiche d, ii?^»;^ M^"f •""''f V Tw VS.AS (Or XII, Con(ra Eratosth. 100) des oraisons funèbres du temps). I^-;*'*; J^"- ?^ ' «appelons aussi
est légèrement plus afTirmatif. «^^ -"'-.t: ion sTr la mort'qu'il prête à q„elepieuxXÉNOP„o..dans scon,^.^d^^^^^^^ ^^^^^^ ^j„^
Cyrus mourant, laisse <>^\f'%'^"l^', ,e„x d'IsocBATE, il ne reste
7. 17-27. et ^P--':X\fVu,îe souvenir de ^es mérites [Or. Il, Ad m. de Phomme, après sa mort, que le sou ^^ ^,^^^^^ ^^^
37 sq. ; IV, Paneg. 84 ; V, PluUp. 1^* • ^ '■ ,, jj f^. 6 s. f.) et
'' =' ^' ^r/-fl°r 2TK:rn, dTn .: S««.-,-. P'-o» caractér». Hypéride {Epitaph. 24, -il). '^'"""' . i .„„ dubitative dont le
bien l'état d'esprit de ses -"»«-?;;»■" ^ pétonnement que laisse p.vicu. Céphale «'«"P'-^V^'ilui nàrL de l'immortalité de l'âme [Rep.
dehors du mysticisme orphique, dont rinfluence sur les masses fut presque nulle, les Grecs du temps de Socrate et de Platon ne se distinguaient pas par leur ferveur religieuse ^ Au v^ siècle, et à plus forte raison au iv^, un philosophe pouvait dire ouvertement ce qu'il pensait de l'ame et de la divinité ; il n'était point obligé de composer avec l'opinion publique en racontant des fables.
2. Les mythes donnent un fondement religieux à la philosophie platonicienne. (Théories de Baur et de Windelband). — Comme la précédente, cette théorie ne s'applique guère qu'aux X^mythes de la vie future ; mais au lieu d'y voir une concession de pure forme à la religion populaire, elle leur attribue des visées théologiques. Le platonisme, dit Baur, est une rehgion non moins qu'une philosophie, et à ce titre il doit s'appuyer sur une autorité supt;rieure aux croyances individuelles, et susceptible d'en garantir la vérité objective ; or il ne pouvait trouver une telle garantie que dans les traditions religieuses, dont les mythes font précisément un si large usage ^. Windelband raisonne un peu différemment. A l'en croire, les principaux mythes platoniciens, où sont exposés les doctrines orphiques, valent à leur auteur d'être considéré comme « le premier théologien » ; ils attestent chez lui un effort pour réunir deux courants de pensée qui étaient restés jusqu'alors nettement séparés : d'une part la religion des mystères, et d'autre part la spéculation naturaliste des ])hilosophes ioniens ^.
sup. lie phil. do rUiùv. de Louvain, 2, 10113, \k 301 sq. = Autour de PI. II, p. 441-'i43) voit à tort des exemples de cette oscillation i)iiid«'nte entre la croyance à une mort totale et fespoir d'une autre vie dans le dernier discours de VApologie, le mythe du Gorgias et l^ Ménon, où plane, il est vrai, un lé«;er doute, mais un doute bien dilîérent de l'autre, parce qu'au lieu de trahir l'indifférence ou le scepticisme, il n'est que l'aveu loyal de l'ahsence des preuves dialectiques. A ce sujet, voir plus haut, p. 139443.
1 On sait que Platon hlàme à plusieurs reprises [Theaet., 176 1)-177 b ; Soph. 265 c-d ; Legg. X, pasaini et spécialement 891 b) l'athéisme et le matérialisme qui étaient m laveur de son temps.
2 lÎAUR, Das Christliche des Platon ismu s, ]>. 91-96.
' NViNDELBA.ND, Pliitoit, p. 12l-14'i, ct s})écialemenl p. 123-126.
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