CHAPITRE PREMIER
Dans le chapitre précédent, nous nous sommes efforcé, non seulement d'interpréter les mythes, mais aussi de préciser leur rôle, et de définir leur nature par opposition à celle de la dialectique. Les résultats de cette étude, du moins dans la mesure où ils seront acceptés par le lecteur, contribuent à expliquer les mythes, c'est-à-dire à justifier leur présence dans les dialogues. Mais cette explication n'est pas encore complète. Outre les motifs pour lesquels le philosophe recourut, consciemment et volontairement, à l'exposé mythique — et que nous connaissons maintenant — il faut tenir compte de certains facteurs plus généraux : d'abord ces causes difficiles à déterminer, mais réelles, que Taine appelait la race, le milieu et le moment, puis les qualités propres du génie platonicien.
La race, le milieu et le moment : car, sans renouveler les excès de la critique naturaliste, qui, si l'on peut dire, volatilisait l'individu, force est bien de reconnaître que l'esprit le plus original ne tombe jamais du ciel, et qu'il subit toujours plus ou moins des influences extérieures, celles de la tradition en particulier. Platon était un grand artiste, et personne d'autre que lui ne pouvait être l'auteur de mythes exactement semblables à ceux que nous étudions. Toutefois, le mérite en revient aussi, pour une part, à la race, à ces Hellènes doués d'une imagination si vive et si plastique, et: dont la mythologie est riche avec sobriété \
Mais le moment, surtout, était exceptionnellement propice. Nous ne saurions imaginer, par exemple, un penseur contemporain de Kant ou de Descartes donnant à la phy-
1 Cf. Gregoriades, Uzp\ t(Lv {ijOoiv itxpt [iXâxw i, p. 49 sq.
sique la forme qu'elle revêt dans le Tiniée. Pour justifier cette assertion, il n'est d'ailleurs nullement nécessaire de s'éloigner autant du iv^ siècle av. J.-C. (Jie/ Aristote, déjà, la philosophie ])rend un caractère tout à fait technique qu'elle a conservé depuis lors ; elle dédaigne de plaire, et ne redoute pas la plus rebutante sécheresse. Dans les traités didacli<juos des péripatéticiens et des néoplatoniciens, le lyrisme du Phèdre ne serait guère à sa place, et de fait, ce n'est pas là qu'il faut désormais chercher de véritables mythes, mais dans des ouvrages délibérément populaires, comme les dialogues perdus d' Aristote, ou chez les moralistes tels que Plutarque. Certes, la transformation dont nous parlons, et que devait consommer le Stagirite, fut préparée avant lui par renseignement de son maître à l'Académie, et par certains dialogues de la dernière période, le Sophiste et le Philèhe^ par exemple, qui reproduisent les dis^^ussions d'école bien plutôt que les conversations socratiques. Mais Platon n'en était pas moins très proche du temps où, comme on l'a dit, les Grecs « pensaient par images >> ^, où des philosophes, tels que Parménide et Empédocle choisissaient pour s'exprimer la langue rythmée des poètes. C'est à la suite des orphico-pythagoriciens, d'Empédocle, de Pindare qu'il raconte les vicissitudes de l'Ame coupable et sa régénéial ion finale. Ses descriptions des rco-ions mvstérieuses de l'iîadès ont leur prototvpe dans les vix'jtat des livres Xï et XXIV de V Odyssée, et surtout dans ces nombreuses \\y.':y.'^6y.'jtiz -u* "Atovj de l'hésée et de Pirithous, d' Hercule, d'Orphée, de Pythagore, etc., qu'Aristophane parodia dans les Grenouilles ^. Qu'est-ce enfin que
1 RivAUD, Prohl. (in devenir dans la phil. gr. p. 2, 2S:{. — Ainsi IMaton t'ait la t.ransit.it>n outre la pluloso[)hie des présocratiques, encore à peine différenciée de la mytholo^fie et de la poésie, et la philosophie technique d'Aristote. CL Patf.r, PI. and Platonism, p. 174-178, et Moog, Das Nainrnejidd hi'i PL Arch. i'iir Gesch. der Phil. N. F. 17, IDl 1, p. 167 sq. Au contraire, V'oLQu.vRDSEN [PL Tlieorw i'oni Mfjthus, p. 4, 11) refuse de considérer la philosophie platonicienne « als Ueberfran*^ des Mythus in Philosophie », sous le prétexte étrange que les ]irésooratiques n'étaient pas des mythologues !
2 Cf. Pauly-Wissowa, R.-E. art. « Katabasis », 281)0-2413 ; Ettio, Acheruntica, Leipzig. Stud. zur class. Philol. 13, 1891, p. 260-305 ; Rohde,
le Timée. sinon l'histoire de la naissance du monde — histoire symbolique, il est vrai, si nous l'avons bien interprétée — sur le modèle des théogonies et des cosmogonies d'Hésiode, d'Acusilas, de Phérécyde, et de celles que les anciens attribuaient à Musée, à Linos, à Epiménide et à Orphée ^ ?
En dehors des mythologues proprement dits, beaucoup d'auteurs du v® et du iv® siècle introduisaient volontiers des mythes dans leurs ouvrages d'histoire, de rhétorique et de philosophie. Hérodote ne manque pas une occasion de conter des fables *, et les récits merveilleux abondaient dans le» écrits de Ctésias et les Philippica de Théopompe, d*un demisiècle seulement plus jeune que Platon ^ Mais c'est surtout chez les rhéteurs et les sophistes que les allusions et les emprunts à la mythologie étaient couramment en usage, comme un procédé facile d'amplification oratoire ou de persuasion* Deux des discours d'Isocrate, Hélène et Busiris, ont des sujets légendaires, et deux autres, le Panégyrique et Archidamus^ rappellent certains épisodes des mythes de Déméter et d'Hercule *. C'est Hercule également que Prodicus prit pour thème de son fameux apologue *, tandis que Protagoras tirait
Psifche, I, 49 sqq., 302 sq., et II, 419 sq. ; Dieterich, Nekyia, p. 128- 136 ; Kern, Orph. fragm. p. 304-307 ; Diels, Himmels- und Hôllenfarhien \>on Ilomcr bis Dante, N. Jahrb. fur das class. Alt. 49, 1922, p. 240-245.
Paumiînide ne faisait pas le récit d'une xa-:à3a7i;, mais le début de
«on poème llso' ^^Tôeo; offre quelque chose d'analogue : un voyage sur un char attelé de coursiers surnaturels, et une révélation mystique
(Diels, Vors. B, fr. 1).
i Cf. Zeller, PhiL der Gr. I, 1, p. 95-148 [- 5* éd. p. 73-101].
2 P. ex. la fable de Gy<?è8 (I, 8-14), celle d'Arion sauvé par un dauphin (I, 23 sq.), la descente de Rhampsinite aux Enfers (II, 122). — On sait qu'ARisTOTE [De gêner, anim. III, 5, 756 b 6) traite Hérodote de [jljOoXoyo; ; quant à Cickrox [De legg. I, 1, 5), il parle des « innumcrabiles fabul» » qui se trouvent dans les ouvrages d'Hérodote et de Théopompe.
3 Sur la Méropide de Théopompe, voir plus bas, p. 242 sq. et 246 sq.
* IsocR. Or, IV, Paneg. 28-34, et VI, Archid. 17-25. — Démosthène lui-même, s'il faut en croire Plutarque [Vita Demosth. 23, 85C c), ne dédaignait pas, à l'occasion, de conter quelque apologue.
« Xenoph. Memor. II, 1, 21-34. Cf. Plat. Conv. Ml b. — L'apologup se trouvait probablement dans un ouvrage du sophiste intitulé '<>pat. Comme de juste, Joël (Sokr. II, 1, p. 125 sqq.) a essayé de prouver que l'auteur véritable en était Antisthène, mais cette hypothèse est dépourvue de toute base solide.
un parti semblable du mythe de Prométhée et d'Epiméthée ^.
Enfin, il n'est pas douteux que le propre maître de Platon ne lui ait, sur ce point, donné l'exemple. Certes, il ne saurait être question d'attribuer au Socrate de l'histoire la paternité des grandes fresques eschatologiques et cosmologiques du Phédon, de la République et du Phèdre ^. En revanche, on se l'imagine très bien relevant son enseignement, soit de courtes fables empruntées à Esope ou composées sur ce modèle, comme la fable des deux ennemis enchaînés l'un à l'autre, symbole du plaisir et de la douleur ^, soit d'allégories et d'apologues, tels que les tonneaux des Danaïdes, ou Hercule à la croisée des chemins *, soit même de ces descriptions de la vie d'outretombe que Platon lui prête à la fin de V Apologie et du Gorgias. Ce qui est certain, en tout cas, c'est que la plupart des socratiques, et non pas seulement Platon, en ont usé de cette manière. Nous devons à Xénophon la plus ancienne version de l'apologue d'Hercule^. Et il y avait des mythes dans les œuvres perdues de Phédon ^, d'Eschine ', d'Antisthène surtout, qui fit d'Hercule le type du philosophe cynique, et dont les interprétations allégoriques de la mythologie d'Homère furent abondamment imitées par les moralistes rattachés directement ou indirectement à son école®.
1 Voir plus haut, p. 183 et n. 2. Cf. DCmmler, Akad. p. 236. — D'après Hippi. maior, 285 d-286 b, le sophiste Hippias se complaisait également aux récits mythologiques.
^ Sur l'opinion contraire de Burnet, voir plu.^ bas, p. 285.
3 Plat. Phaed. 60 b-c. — On sait que, d'après Phaed. 60 c-61 b, Socrate, dans sa prison, aurait mis en vers des fables d'Esope.
* Plat. Gorg, 492 e-494 a ; Xenopii. Memor. II, 1, 21-34. 5 Xenoph. Memor. II, 1, 21-34.
* TnÉON [Progymn. 3, Spengel, Rhet. Gr. Leipzig, 1854, t. II, p. 75) fait allusion à un mythe qui se trouvait dans un dialogue de Phédon intitulé Zopyre.
' L'emploi de mythes par Eschine est attesté par Hermogène (flsp'loEtov, II, 12, Spengel, Rhet. Gr. t. II, p. 420).
® La prédilection d'Antisthène pour les sujets légendaires se manifeste dans les titres de plusieurs de ses ouvrages (dont la liste est donnée par Diog.Laert. VI, 1,15-18). Au reste, Julien (Or. VII, 209 a, 215 c, 217 a) dit expressément que le chef de l'école cynique usait volontiers de mythes. D'après Dûmmler {Akad. p. 90-95), la source d'un passage deDiox Cîiry-
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Mais Platon ne s'est pas borné à suivre une tradition toute générale. 11 a fait, en outre, de nombreux emprunts à la mythologie et aux légendes courantes, comme le montre éloquemment une étude des sources, dont nous consignons ci-dessous les résultats essentiels.