I.ES MYTHES DE PLATON
l'ombre (7/j5^'), c'est-à-dire du double de riiidlvldu (îjooV.ùv) ^- Plus tard, cet animisme devait faire place à un scepticisme de plus en plus général, si bien qu'à partir du V® siècle, la survivance est, chez la plupart des auteurs, un simple thème littéraire ^. Cette tiédeur des convictions religieuses explique sans doute pourquoi la mythologie des
1 Cf. RoiiDE, Ps}jr/i(',\, I». 1-G7, et. voir plus liant, p. î-'.), ii. :i isiu Piiaed. 70 h). — • Outre l'état peu enviable des âmes dans l'IIadès, qui est la règle, Homère et Hésiode connaissent la vie pleine de di'lires ([ue Ton mène dans les Champs-Elysées ou les îles des bienheureux, Mais cette croyance est, quoique pour des raisons ditïérentes, tout aussi éloifrnée que l'autre de la véritable immortalité. D'abord il s'agit d'un [)aradis terrestre, dont les habitants ont été retranchés soudain du nombre des mortels et transportés miraculeusement £s it£''paTa 70'!/,-, mais restent vivants au sens ordinaire du terme, c'est-à-dire composés d'une àme et d'un corps. Ensuite cette prolongation indéfinie de la vie d'ici-bas est très exceptionnelle ; c'est un privilège accordé, par une faveur spéciale des dieux — et qui ne dépend même pas du mérite personnel - — • à quel<[ues individus isolés, tels que Ménélas, lUiadamante, Ganymède, etc. CI'. Kohde, Psyché, l, p. 68- 110. — On peut en dire autant, itiutalis niutatulis, des châtiments dans THndès. Si Tityos, Tantale et Sisyphe sont punis, ce n'est pas parce qu'ils ont transgresse une loi morale — et ils ne sont pas des types de pécheurs — mais simplement parce qu'ils ont individuellement excité la colère des dieux. Telle est l'opinion que Hohdh [Psifche, I, p. 61-64 ; Nekyia^ Rhein. Mus. N. F. 50, 1896, p. 626-631 Kl. Schr. II, p. 283-287), et aussi DiJMMLER (Kl. Schr. Delphika, II, p. 143-145) ont soutenue avec raison contre celle de Wilamowitz {Ilomer. Unters. [Philol. l^nters. VII]^ p. 199-226), acceptée par Dieterich {Xekyia, p. 63). La NÉxjta du livre XI de VOdyssée est bien un morceau d'époque postérieure — comme, du reste, celle du livre XXIV — et il est fort possible qu'au sein de ce morceau lui-même, les vers 565-627 aient été ajoutés après coup. Mais aucune preuve solide, interne ou externe, ne nous autorise à supposer, avec Wilamowitz, que cette interpolation est orphitjue, et à regarder, notamment, les trois suppliciés « als Reprasantanten ewiger Strafen, die nicht nur sie im Jenseits treffen )\ (Homer. Unters. p. 202.)
* Tel est le cas, en particulier, d'EuRiPiDE qui, manifestement, ne croit pas à l'immortalité personnelle, mais qui prête parfois cette croyance à certains de ses personnages, et surtout des orateurs. Ainsi, Isocrate et Hypé- RiDE sont tous deux d'avis qu'il ne reste de l'homme, après sa mort, que la gloire (voir plus haut, p. 150-152 et spécialement p. 151, n. 4), et pourtant le premier ne dédaignera pas de faire allusion aux espérances que donnent les mystères pour la vie future [Or. IV, Paneg. 28 ; VIII, De pace^ 34), tandis que le second suppose que les guerriers dont il fait l'oraison funèbre rencontreront dans l'Hadès les héros de Troie, ceux des guerrea médiques, enfin Harmodius et Aristogiton [Epitaph. Jensen, 35-40).
Enfers est encore, à Tépoque de Périclès, à peine plus développée que dans les vieux poèmes épiques ^, comme nous pouvons en juger par la description que Pausanias nous a laissée de la yH/'jtx de PoK gnote ^. Sur cette vaste fresque, qui ornait Tune des parois de la 7.h'/r, des Lydiens à Delphes, on voyait l'Achéron, Ulysse consultant l'ombre du devin Pirésias, le nocher Caron et toute une série de personnages homériques, dont Tityos, Tantale et Sisyphe, les trois suppliciés qui figurent déjà dans la Nf//Jîa du livre XI de VOdyssée. Le peintre y avait ajouté, il est vrai, les châtiments du mauvais fils et du pilleur de temples, voire même, conformément à la religion des mystères, des groupes symbolisant les yvTjTol et les y.wjrr.^ji. Mais les services que les mystères d'Eleusis ont pu rendre, soit à la morale, soit à la philosophie, sont médiocres, sinon tout à fait nuls. Les fidèles qui croyaient avoir droit, par leur seule qualité d'initiés, à un sort meilleur dans l'IIadès, n'étaient pas tenus de réformer leur vie, ni de se distinguer par la pureté de leurs mœurs. Quant à la profonde signification symbolique des cérémonies sacrées d'Eleusis, elle n'a jamais existé que dans l'imagination des Creuzer et des Schelling ^ En dépit de cette influence delphique, la composition de Polygnote ne saurait donc infirmer notre jugement ; elle témoigne bien plutôt de l'indigence de l'eschatologie traditionnelle au V® siècle, puisque les juges des morts y font entièrement défaut, ainsi que les récompenses accordées aux amcs vertueuses *.
^ Cf. J. Adam. Rel. teachers of Gr. p. 54 : « There is archaeological as well as literary évidence to show that in spite of the prevalence of Orphie and Pythagorean views, the orthodox Greek conception of the underworld even in the fourth century b. g. was still in the main derived from Homer. »
« Paus. X, 28-31.
3 Cf. IlonDE, Psyché, I, p. 288-300, 312 sq. ; Foucart, Myst. d'El p. 283 gq — On sait le reproche que Diogène le Cynique adressait aux mystères d'Eleusis : un voleur, disait-il, sera plus heureux après sa mort qu'Epaminondas lui-même, pourvu qu'il soit initié (Plut. De aud. poet. 4, 21 f ; DioG. Laert. VÎ, 2, 39 ; Jul. Or. VIT, 238 a).
* Cf. RoHDE, Psyché, I, p. 301-319 ; Dieterich, Nekyia, p. 68-70. — I! n'y a pas lieu non plus de prêter un sens mystique aux vases peint»
Mais si le père du spiritualisme ne pouvait pas tirer grand parti de l'IIadès homérique ^, ou de celui de la religion populaire, qui inspire au vieux Céi)hale du livre I de la Ilépublique une vague appréhension et une morale assez mesquine, il trouva, en revanche, une riche matière à transj)osition philosophique dans cet ensemble de croyances étrangères à la foule qu'on désigne sous le nom d'orphisme. On ne ])eut, malheureusement, prononcer ce nom sans évcxjucr une quantité de problèmes qui divisent les philologues, et ne recevront sans doute jamais de solution définitive. De (juelle époque sont les théogonies ? Dans queHe mesure rorphisme alexandrin est-il conforme à Forphisme ancien du v^* et du IV® siècle ? Queîs furent les rapj)orts de l'tjrphisme avec la religion des mystères et le [)ythagorisme ? L'orphisme a-t-il exercé une influence sur les [)hilosophes antérieuis à Socr.'ite, ou a-t-il, au contraire, subi la leur ? (^es queslicuis sont plus vite posées que tranchées, et nous ne ]>ouvons songer à les discuter ici, même sommairement. Nous nous contenterons de rappeler que, en ce qui concerne les théogonies, et particulièrement la théogonie rha[)S()(liqu(% leur ancienneté, admise par Lol)eck et Kern, }niis contestée [)ar Schuster, Gruppe -, Zeller, l)ieterich et |{(di(h', a trouvé au cours de ces trente dernières années de nombreux défenseurs en la personne de Gomperz, de Thistorien lui. Meyer, d'ilisler, de
de l'Italie m'^ridioriale. L'interprétation de Kimnikt, approuvée par Dn:TEKiCH iXj!rfia, p. 128 sr[.), a été rél'utée par Mri.ciniu: i.r., Giiuimm: et lloiiDE {Psi/clie, I, p. 311, n. 1 et :]1S, n. 4).
^ Platon lui-m'-me seml)le indiquer, dans la République, i\uv ses ]»ropres mythes de la \ ie future sont bien supérieurs à eeux d' Homère, ])uis<iue le mythe final d 'bute par ces mots : « Je te rapporterai, non pas le récit d'AIcinous, m^is c?iui d'un jruerrier valeureux, Ev fils d'Arniénios, originaire d<' Pani[)liylie >. {Rrp. (Jl'i b.) Or l'expression 'AXx'voj àrîôÀoYo; dési^jmles livres IX-XII de VOdyssée, dont Pavant-dernier est i)récisénient ui»e vÉ/.'j'a.
^ Dans son article t!«>s Jafirh. fur class. Philol. Suppl.-lîd. 17, 18ÎK>, p. 689-747. Gri'I'Pe se montre, du reste, beaucoup moins catégori(jue dans des expos '^s plus récents de la question {Gr. Mifthol. iiiid lirligionsi^esch. et art. « Orpheus « et « Phanès » du Lrxlkon (1er gr. luid roni. Miflhol. de lioscher), et renonce à fixer il'une façon quelque peu précise la date de la théogonie.
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Burnet ^, etc. Sur ce point, toutes les hypothèses, dans un sens comme dans l'autre, sont à vrai dire des plus fragiles ; mais, sauf Phanès, qui date très probahlement de l'époque alexandrine puisqu'il n'apparaît dans aucun texte plus ancien ^ les traits principaux des rhapsodies peuvent fort bien, ce send)le, avoir figuré dans le poème connu de Platon. Au reste, cette question controversée n'a pas une grande importance pour nous, parce que la théogonie, à laquelle les dialogues ne font que très rarement allusion ^ ne joue aucun rôle dans les mythes eschatologiques. La doctrine de l'ame nous intéresse bien davantage, et nous sommes par bonheur beaucoup mieux renseignés sur son compte, grâce à des textes du v^ siècle, donc antérieurs à Platon : les KxOxryjM d'Empédocle et certains passages des poèmes de Pindare ; grâce également aux inscriptions orphiques sur tablettes d'or *. Car si les plus anciennes de ces tablettes, celles de l'Italie méridionale, ne datent que de la fin du iv^ siècle ou du commencement du m®, le poème dont elles nous ont conservé les débris — et qui était peut-être, comme
1 BuuNF.T, Earhj Gr. phil. p. 7.
* On crut, un temps, lire le nom de cette divinité sur Tune des tablettes orphiques (Dikls, Vors. Ori»h. H, fr. 21), mais Diels ne tarda pas à démontrer que cette conjecture était erronée.
» Crut. 402 b-c ; Phil. 66 c ; Legg. 715e; Tini. 40 d-41 a. Contre l'opinion de Kehn (l)f Orph. Kpimrn. Pherer. theog. p. 43) et de Tannery {Sur la premi-re cosmogonie orphique, Arch. fur (Jesch. der Phil. N. F. 4,. 1898, p. 14 sq.), Grlppe [Die rhapsodisrhe Théogonie, Jahrb. fiir class. Philol. Suppl.-Bd. 17, 1890, p. 694-697, 702 sq., et Lexikon der gr. und rôm. Muthol. de Uoscher, art. « Orpheus », III, 1, 1121) a soutenu avec raison ([ue ce dernier passage faisait allusion à la théo<,^onie orphique.
* Rappelons ({ue ces tablettes étaient déposées dans les tombeaux, près du cadavre. Elles devaient servir au mort d'amulettes, établir sa qualité d'initié et lui fournir des instructions pour son voyage dans l'audelà. On a trouvé, en tout, 10 de ces tablettes, soit : 1 à Petelia dans le bruttium (ive-iiic siècle) ; 5 à Thurioi près de Sybaris (ive-iiie siècle) ; 3 à Kleuthernai en Crète (ii^ siècle) ; 1 à Ptome (ii^ siècle après J.-C). — Elles ont été éditées par Diels, Vors. Orph. B, fr. 17-21 ; Kern, Orph. jragm. ïr. 32 et 47 ; A. Olivieri, Lamellx aureœ Orphicœ, Bonn, 1915 ; D. CoMPARETTi, Laminelle orphiche, Firenze, 1910, etc. — Cf., entre autres, Dietericu, Nekyia, p. 84-108 ; Boude, Psyché, II, p. 217-222.
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l'a supposé Dieterich ^, une 'O^î^i^jc dz 'Arjov y.x'x'ix^iz — remonte au moins au v^ siècle. Il y a entre Kmpédocle, Pindare et les tablettes orphiques d'une part, les mythes eschatologiques d'autre part, des analooies frappantes ^ Comme elles ont été étudiées très soigneusement par Dieterich, Iluhde et d'autres, et (jue nous jugeons inutile de refaire leur travail, nous nous bornerons à indiquer les principaux thèmes que Plîit(Mi a empruntés à cette source orphico- pythagoricienne.
r Empédocle, Pindare et