‹ Les mythes de Platon [microform]; études philosophique et littéraireChapitre 32 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Quiconque se donne la peine de rechercher les sources des mythes platoniciens ne peut manquer de convenir que la part d'invention proprement dite y est minime. Mais à défaut de l'originalité matérielle, ils en ont une autre, infiniment plus précieuse, que nous voudrions caractériser dans un dernier chapitre. Bien que Platon ait largement puise dans les traditions légendaires les plus diverses, il ne s'est jamais contenté du rôle d'imitateur servile. Bien qu'il travaille, comme d'ailleurs tous les grands classiques anciens et modernes, sur une matière préexistante, il se montre néanmoins créateur génial, tant par l'esprit nouveau et personnel qu'il lui insuffle que par la forme achevée dont il la revêt K Ce genre philosophico-littéraire du mythe, dans lequel se sont essayés nombre de ses devanciers et de ses contemporains, il l'a porté à un tel degré de perfection qu'il n'était plus possible, après lui, de faire mieux, ni même aussi

1 Cf ces lignes aussi judicieuses qu'éligaiites de W. I'ateb P/. and PUUonism, p. 8 : « It is hardly an exaggeration to say that m Plalo m spite ot his «ondertul savour of literary freshness, there is nothmg absolutelv new : or rather, as in many other very original products oî human geuiûs, the seemingly ne« is old also, a palimpsest, a tapestry of M the actual threads hâve served belore, or like the animal framc itselï, everv particle oï which has already lived and died many times over. Nothing but the lite-giving principle of cohésion is ne>v; the new perspective the résultant complexion, the expressiveness «hjch famJiar thougbt attains bv novel juxtaposition. In olher words, the jorm is new. But then, in the création of philosophical literature, as in ail other products of art, jorm, in the fuU signification ot that word, is evcrything, and the mère raatter is nothing. »

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bien, et que, comparées aux siennes, la foule des visions eschatologiques qui en procèaent diiectement ou indirectement, depuis les péripat^^ticiens jusqu'à Dante, eu passant par Cicéron, Virgile et Plutarque S nous apparaissent comme des copies, plus ou moins estimables, mais toujours inférieures au modèle.'

Les raisons de cette maîtrise sont claires : Platon était un grand philosophe doublé d'un grand poète. Si les contes d'Hérodote nous plaisent par leur naïveté, ils ne nous ouvrent pas des horizons bien vastes. L'apologue sophistique cherche surtout à jeter de la poudre aux yeux, à dissimuler le manque de preuves solides sous des allégories inconsistantes et des rapprochements trompeurs. Ecrivain superficiel, Isocrate trahit dans ses mythes, comme dans le reste de son œuvre, l'indigence de sa pensée ; et Théopompe, autant que nous en pouvons juger, ne visait qu'à divertir ses lecteurs et à flatter leur goût pour le merveilleux. Des éclectiques, enfin, tels que Cicéron et Plutarque, s'en tiennent aux lieux communs d'un spiritualisme assez fade. Mais Platon n'est ni un conteur frivole, ni un simple moraliste, et la rhétorique creuse n'est point son fait. Etonnamment substantiels, ses mythes parlent à l'intelligence presque autant qu'à l'imagination ou au sentiment, et nous forcent à méditer parles multiples résonances qu'ils éveillent dans notre esprit. Ils font corps avec la doctrine, sans laquelle ils ne seraient du reste pas concevables, car ils l'expriment sous une forme sans doute moins pure de tout alliage que la dialectique, mais aussi éloquente.

Par exemple, si nous ne savions que le pasteur divin du règne de Cronos est l'image de l'homme d'Etat idéal, la fantaisie étrange du mythe du Politique ne risquerait-elle pas

1 Sur les mythes eschatologiques après Platon, cf. Pauly-Wissowa, R-E art « Kalabasis », 2414-2449 ; Ettig, Acheruntica, Leipz. Slud. zur class. Philol. 13. 1891, p. 313-388 ; Diels, ^^^'^'^f f "'^^^ ^^jf"' Ja^^ten .^n Homer bis DunU, N. Jahrb. fur das class. Alt. 49, 1922, p. 246-

de nous paraître insipide ? Et la naissance d'Erôs serait-el e autre chose, en dépit de son charme poétique, qu'une fable d'un intérêt assez mince, sans la théorie des intermédiaires dont elle est précédée ? De même, cette sorte de roman historique ou d'épopée en prose qu'est l'Atlantide n'a de valeur à nos yeux que parce qu'elle reflète les conceptions sociales de la République. Quant aux mythes de la vie future, ils laissent loin derrière eux tous les essais du môme genre, par leur haute portée philosophique et la richesse de leur contenu intellectuel. Platon nous prodigue les symboles splendides, mais en même temps, il ne nous laisse jamais oubher que ce ne sont, en définitive, que des symboles ; il ne veut pas qu'éblouis par leur éclat, nous négligions la réalité profonde et purement spirituelle dont ils sont l'expression. C'est ainsi que, dans la République et surtout dans le GoTgias, un commentaire philosophique se mêle discrètement au récit mvthique, comme pour le mieux rattacher à la discussion qui vient de s'achever ; et dans le Phèdre, le mvthe côtoie de si près la doctrine proprement dite que nous passons constamment de l'un à l'autre sans même nous en

douter.

Ou bien, prenons le Phédon et sa description de la terre pure, séjour des bienheureux. Théopompe paraît s'en être inspiré quelque peu en dépeignant son continent imaginaire 1. Mais cette imitation, si c'en est une, ou à tout le moins cette simple analogie ne fait que rendre plus frappante la supériorité de Platon sur le vulgaire mythologue. Ce dernier prend un plaisir puéril à inventer des détails fabuleux qui n'ont aucune signification extrinsèque, et son récit manque à la fois de vérité objective et de vérité svmbolique, si bien qu'un Calliclès serait fondé à le qualifier de p5o,- W7--P 7,«i,- ^ Dans le Phédon, au contraire,

1 TiiEOP. Mûller, F. //. G. fr. 76, t. 1, p. 289-291 [= Ael, Var. hist. III, 18], à rapprocher de P/irtfrf. 110 b-1 11 c.

2 HiRZEL {Zar Charakleristik Theopomps, Rhein. Jtus. IS. F. 47, iS9'> p 378-385) a soutenu, il est vrai, que, dans ce mythe, Théopompe s'était proposé d'illustrer les thèses essentielles de la morale cynique.

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ces mêmes traits retiennent notre attention, parce que nous les sentons justifiés et comme ennoblis par l'austère idéalisme qui constitue le thème du dialogue entier. Cette atmosphère limpide cette végétation luxuriante, cette surabondance de pierres et de métaux précieux, ce sont autant d'images concrètes de la béatitude qui échoit aux âmes purifiées par la philosophie. Au lieu du mirage décevant d'un paradis terrestre, ou pis encore d'un pays de cocagne aussi méprisable qu'irréel, nous avons une révélation intuitive du monde invisible. Ici comme ailleurs, Platon « transpose » , et il transpose, non seulement l'orphisme, mais tous les éléments mythologiques qu'il utilise ou qu'il crée. La fiction, chez lui, n'est qu'un moyen, jamais un but ; loin d'obnubiler la raison, elle lui aide à mieux saisir les essences, toute au ro e modeste, mais utile, qui lui est assigné : celui d'une ancilla philosophiœ.

11 est évident, toutefois, que les mythes platoniciens n'existeraient pas, du moins sous la forme admirable que nous connaissons, si le profond penseur que nous révèlent les dialogues n'avait été en même temps un favori des Muses ^ On conçoit mal un ouvrage de Spinoza ou de Kant écrit dans le style du Phèdre. Et dans l'antiquité même, des philosophes éminents tels qu'Aristote et Plotin furent trop peu artistes et trop indifférents à la beauté littéraire pour rivaliser avec les poètes. De fait, il n'y a pas de mythes dans les Ennéades, mais seulement des interprétations allego-

Lfe-r'^oW. ît\?U nVs'^gissait' que d'une simple fahle analogue à

celles de l'âge d'or et des pays de cocagne.

> Selon l'expression de Diès voir plus haut, p. 261 sq.).

. Cl T.Lk De mythU Plat. p. 23-27 ; Grecohiades, lUp. x<.v jx.Ocov

-nàpa nXâTfovt, p. 51-54,

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riques d'anciens mythes ^, et de simples comparaisons ^.. Plotin n'expose pas les croyances concernant la vie future^ la niétempsychose, la rétribution après la mort, etc., dans le cadre de récits nettement mythologiques : et il néglige même d'indiquer, comme Platon ne nianque jamais de le faire, que ces croyances sont indémontrables, et partant moins certaines que le reste de la doctrine ^. Si le style s'élève parfois et prend une certaine solennité mystique, lorsqu'il s'agit, par exemple, de décrire l'union de l'àme avec l'Un *, il garde toujours sa raideur abstraite, et il est moins évocateur qu'oratoire. Quant à Aristote, il semble s'être servi du mythe comme d'un moyen d'enseignement exotérique dans ses dialogues, et notamment dans V Eudèrne, où figurait un discours de Silène à Midas sur la vanité de la vie terrestre*. Toute cette partie de son œuvre ayant disparu, nous ne pouvons juger exactement de quoi il était capable quand il s'appliquait à bien écrire ^ ; mais il est fort douteux que cet es})rit positif et un peu scolastique ait jamais a})proché de la grâce et de la fantaisie qui sont l'ajjanage de son maître. Si l'on en croit la tradition, le jeune Platon aurait composé, avant de s'attacher définitivement à Socrate, des dithyrambes et des tragédies '. Ce qui est certain, c'est que,

* P. ex. le mythe «l'ilorcule {EfUK 1, 1 , 12), de Xareisse (I, 6, 8), d'Ulysse et Circé (I, 6, 8), de jjacehus (IV, 3, 12), de Paudoie et Pronu-thée (IV, 3, \'t), de Cronos dévorant s«:s eid'ants (V, 1 , 7), el surtout le mythe d'Erôs (III, 5), que Plotin emprunte au Banquet, mais en poussant l'allégorie, non sans quehjue pédantisme, heaueoup plus loin que ne l'avait fait Platon. — SuF Platon et l'interprétation allégorique des mythes, voir plus haut, p. 181, n 2.

2 P. ex. Enn. III, 6, 14 et 8, 10 ; IV, 3, 21 Sfj. et 8, 4 ; V, I, 6.

3 P. ex. Enn. I, l, 12 ; III, 4, 2 ; IV, 3, 12-17 et 8, 4 sq. : VI, 4, 16. , * Enn. VI, 9, 9. Cf. aussi lit, 2, 14, sur l'ordre de l'univers, etc.

* Akistot. Fragm. l\ose (t. V de l'éd. de Berlin), fr. 40 [= Pseudoplut. Consol. ad. Apoll. 27, 115 b-e]. Cf. aussi fr. 35 sq. — Dans un autre dialogue intitulé Ihsi oïÀoToçîa^ (fr. i3-ll>), Aristote, d'après Cicéhoji (De nat. deor. II, 37, 95 = fr. 14), reprenait à son compte l'allégorie platonicienne de la caverne. Cf. Hirzel, Dial. 1, p. 278, et J. Berna ys. Die Dialoge des Aristoteles, Berlin, 1863, p. 23.

* On sait que Cicéron faisait giand cas du style oratoire d'Aristote, et le comparait à un f lumen awreum [Acad. Il, 38» 119)..

' DioG. Laert. III, 5 ; Olymp. VU. Plat, 3.

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par un Je ces paradoxes dont il est coutumler, ce détracteur acharné de la poésie, ou en tout cas d'une certaine poésie jugée pernicieuse, avait l'étoffe d'un poète K II n'est ^ guère d'autre philosophe à qui l'on puisse décerner un pareil éloge. Si IMaton le mérite pleinement — autant et même plus que Lucrèce, dont les vers paraissent prosaïques au recard du Banquet ou du Phèdre — ce n'est pas, est-il besoin de le dire, grâce à l'emploi d'un nombre assez considérable de mots poétiques S encore moins pour avoir ghsse — en dehors des citations proprement dites - des vers ou des fracrn.enls de vers dans la prose de quelques morceaux qui ont" presque tous le caractère de parodies ». Car la rareté ou la noblesse des termes <■! les règles de la versification ne sont que les signes extérieurs et nullement nécessaires d'un an qui consiste essentiellement dans une qualité ^ui generis de l'expression, dans un certain état de sensibdite que le poète éprouve lui-même, et qu'il parvient à nous communiquer par la magie du verbe *.

. , Pla.„n », ait N»r.le», « <l.r sicl. eine Welt von Ideen trug «nd da» Beanrfnis un,l di.. Kralt besa.s, sie sich und anderen zu S';^;^'*^"' ;;«' ein ro-rTT,-, dor grossie., ei.ier, die a.i d.e ^o.r.x/«'. '^^ geklopft hab.n ».' {Z,i. Kuns,pro.a, I, p. .05.) - Cf. aussi l'-lm.rable chap.tre de W. Pater intilul/- Tho ,'c-..ius of l'ialo » {PL and PWom.m, p. 124- 147), et WiLAMOwiTz, M«/o)i, 1. P- 448-451.

^ Cf C.v,PBF.LL..Sop/.. a„.lPolil. oj PI. Gen. .ntrod. p. xxv.n sqq. , JowETT and Campbell, PI. Ii<l>. H, p. 53 sqq., 28C sq

» D'après NonnEN (-Int. K.-«.s«,»-o««, I, p. 107-112 , les morceaux de cette espèce sont au nl.nbre .le trois : ,lans le P/,«/re, le P-™-^.scou-, de Socr-L (P/.««/r. 237 a-241 d) ; dans le Bang^œt, « d.seours d Agathon et la première partie du discou.^ de U.ot.me {Com'. 208 c-209 e). Les deux pr 2rs sont manifesteme,.t des parodies. Le dern.er "'« P- ce -racière (h moins que l'on n'y voie, avec JoBl, Sokr. II, 2 p. 942-946, un pas tîchc ironique du style oratoire d'An.isthène), mais Platon nous dit ela.- TemLt e.. tout cas, que la p.emière partie du discours a mo.ns d .mpor- Tce que la secon.ie! et celle-ci ,2.0 a-2.2 a), qui ^-^P- - -P-Ta^ révélations de Diotime sur l'amour (TSA.a x=f. .«ex./.») n est pas

'"'^^f' WLE^'i S«- o, po.tn, Kssays and lette. London. Scott librar^." n 8 • « Y t it is bv no means essential that a poet should accom^o^ date 7.'is ianguage to thi^ tradilional torm [celle de la métrique], so that the harmo"', vfhich is its spirit, be observed... The distmct.on bet^eea

Or Platon a possédé plus que personne le don de l'expression poétique ^. Ses lecteurs savent que, lorsqu'il s'abandonne à l'inspiration, il s'élève sans effort jusqu'au lyrisme le plus pur et le plus ardent, comme en témoignent le second discours de Socrate dans le Phèdre ou celui de Diotime dans le Banquet, et qu'il excelle à nous faire vibrer à l'unisson de sa propre émotion, à créer autour de ses discussions philosophiques une sorte d'atmosphère morale, soit enjouée dans le Banquet, soit radieuse et sereine à l'égal de cette après-midi d'été que Socrate passe en compagnie du jeune Phèdre sous les ombrages de l'Ilissus, soit pathétique dans le Phêdon. Mais ce n'est pas tout. Cet utopiste a un sens aigu des réalités -. Ce métaphysicien nous prouve, par les traits de fine observation qui fourmillent dans les dialogues et par l'habileté digne d'un grand dramaturge avec laquelle il caractérise ses personnages, qu'il est aussi un psychologue perspicace, et que son penchant à l'introversion mystique n'a pas détourné ses regards des hommes et des menus faits de l'expérience journalière. Enfin — et voici un dernier paradoxe qui résume tous les autres — le prophète du monde invisible, le contempteur des sens est un visuel, un artiste dans toute l'acception du terme ; et W. Pater ^ remarque fort à propos qu'il aurait

poets and prose writers is a vul|^'ar error... Plato >vas esseutially a poet ; the trutlî aiitl splendour oï his imagery and the nielody ol" liis language are the most intense that it is possible to conceive ».

^ C'est ce qu'avaient déjà remarqué les anciens. Ainsron. (d'après DiOG. L.VEKT. m, 37) considérait le style platonicien comme intermédiaire entre la poésie et la prose. Et aux yeux de Cicéron (Om/. 20, 67), la prose des dialogues est plus réellement poétique que les petits vers l'versiculi) des poètes comiques. Cf. aussi Quintil. Instit. orat. X, 1, 81.

^ Quoi qu'il puisse sembler à première vue, ce sens des réalités est bien plus développé chez 1' « idéaliste » Platon que chez le « réaliste » Aristote. Ce dernier est très érudit, il connaît une somme considérable de faits relatifs à l'histoire naturelle, à la politique, etc., mais il se montre laeaucoup moins observateur que son maître, et la vie pratique ne l'intéresse guère. C'est en pur théoricien qu'il disserte sur la morale, tandis que Platon a travaillé passionnément à une réforme des mœurs et de la société. Cf. Pfleiderer, Sokr. imd PI. p. 271-275, 912-921.

3 Pater, PI. and Plalonism, p. 126. Cf. aussi p. 143 : « Just there —

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pu se vanter, comme Théophile Gautier, d'être « un homme pour qui le monde extérieur existe ».

Le style platonicien reflète fidèlement cette dualité. Il peut être au besoin — dans le Parmènide, par exemple, et dans une foule de passages des autres œuvres — tout à fait dépouillé, d'une nudité abstraite de signes algébriques ; alors la pensée pure n'est plus réfractée, ni à demi voilée par l'écran des mots qui s'interpose entre elle et notre esprit, mais nous la percevons immédiatement, comme un objet vu à travers la limpidité d'une glace sans tain. Toutefois, ce style a une tendance naturelle à l'expression concrète ; il suffit, pour s'en assurer, de lire, presque au hasard, quelques pages des dialogues, car l'on trouve chez Platon — et dans la République plus encore, peut-être, que partout ailleurs — une multitude d'images. Les unes sont simples et familières, comme les aimait Socrate ^, les autres brillantes et proprement poétiques ; toutes se distinguent par leur spontanéité. Elles n'ont rien de l'artifice oratoire, appliqué consciencieusement par un auteur qui s'efforce de bien écrire en suivant avec docilité les préceptes d'un manuel de rhétorique, ni de ces comparaisons purement didactiques, banales et froides, auxquelles l'esprit le moins imaginatif saura recourir, le cas échéant, pour se faire mieux comprendre ^. Mais elles jaillissent comme autant

in the situation of one, shaped by nature and circumstance, into a secr who has a sort of sensuous love of the unseen — is the paradox of Plato's genius, and therefore, alvvays, of Platonism, of the Platonic temper. His aptitude for things visible, with the gift of Avords, empowers him to express, as if for the eyes, what except to the eye of the mind is strictly invisible ».

1 Cf. Gorg. 490 c-491 a ; Conv. 221 e ; Rep. 487 e, et Xenoph. Menwr.

2 II va sans dire que la plupart des comparaisons platoniciennes servent en fait à illustrer la pensée, et que quelques-unes même sont inventées expressément dans ce dessein, par exemple le monstre triple au livre IX de la République^ les tablettes de cire et le colombier dans le Théclèle, etc. Au reste, Platon déclare à plus d'une reprise que l'utilité des comparaisons est d'aider l'esprit à saisir une notion difficile en assimilant celle-ci à une chose concrète et bien connue, qui sert de r.oipioti^iiai ou d'e'oujXov {Soph. 218 c-219 a ; Polit. 277 d-279 c et 285 c-287 b ; Legg. 905 e). Mais dans

Perce val Frutiger 18

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d'intuitions soudaines, disparaissent et reparaissent, se succèdent et parfois s'entremêlent ^ avec une exubérance incroyable. A cet égard, Platon est un écrivain de même race que Shakespeare ou que V. Hugo. Cette profusion de métaphores, souvent audacieuses, ce langage fulgurant de symboles fait d'autant plus songer au chantre de la Légende des siècles que celui-ci se piquait de philosophie, et que

la ^rafule majorité dos cas, on s«-nt que l'iina«ïo sur^^'it spontanrment. de rima^^inatioii de l'écrivain, et qu'elle se trouve de prime abord associée à ridée abstraite comme son moyen naturel d'expression, au lieu d'être péniblement cherchée et ajoutée après coup pour des motifs diilactiques. En outre, elle est toujours précise jusciue «lans les moindres détails, et aussi suggestive qu'une peinture, car Platon voit ce dont il parle, et sait admirablement nous le faire voir. Par exemple, lors(iu'il compare, dans le Phèdre, les parties inférieures de fàme à deux coursiers, il atteste, dans la description minutieuse do leuis particularités, une scienc<> du cliov;d qui a pro- \'0<[ué de tout temps l'étonnement des interprètes.

1 L'exemple le plus typique d'un mélange de métaphores nous est olîert par le mythe du Phèdre, où Platon coni|>are simultanément l'àme à un oiseau et à un attelage ailé (cf. notamment Phatdr. 2'iG a, 2'iO d), passant à plusieurs reprises d'uno image à l'autre. Nous avons déjà rappelé qu'lM.Miscn tire de cette juxtaposition d'images un argument en faveur de son hypothèse d'un remaniement du Phèdre (voir plus haut, p. T'», n. 1), attribuant la première à une version ancienne et perdue de ce dialogue, écrite à une épo-fue où Platon croyait encore à la simplicité de l'àme, et la seconde à une édition postérieure où le philosophe aurait introduit la doctrine des parties de l'àme, et du même coup le chariot attelé de deux coursiers qui en est le symbole [Seue \Vege dcr Platonforsrhung, N. Jahrb. fiir das class. Alt. 3.3, 191.'., p. oô'i-oft-i). La juxtaposition est indéniable, mais elle n'est i)as aussi choquante que le prétend l'auteur, et surtout, bien loin de conlirmer l'hypothèse en question, elle l'exclut au contraire. Car, si Platon avait remanié son ouvrage de la façon et pour les motifs qu'imairine Immisch, il aurait certainement substitué le symbole de la théorie nouvelle à celui d'une opinion qu'il avait reconnue fausse, au lieu de les laisser coexister. D'autre part, cette juxtaposition de figures n a rien que de naturel chez un écrivain à l'imagination puissante'' et audacieuse comme Platon, et au surplus elle n'est pas^seule do son espèce. Poiilenz, réfutant Immisch [Gott. ^elehrt. Anz. 178, 1916, p. 277 sq.), en a signalé un cas analogue dans le Bniujiiet, où Alcibiade, qui fait l'éloge de Socrate, le compare tour à tour à une statue de Silène et au satyre Marsvas (Coiu-. 215 a-222 b), et il y en a deux autres moins importants dans Bep. 365 c (TtpôHusa .. xal !T/f.{ia) et 527 d (oo^avov x'. ^'jyl:i ExxotOatpô-xÎTE ai' âva^TtupsTia'.). enfin un dans Tim. 69 a (t£xto<i'v.. t\T^,?. Tjvj'^avôr.vx'.). Cf. JovvETT and Campbell, Pi. Rep. II, p. 249 sq.

Xîertains de ses poèmes, où s'incorporent les doctrines et les croyances les plus hétéroclites, sont de véritables mythes cschatologiques. Mais V. Hugo donne trop volontiers dans une emphase déplaisante, ce défaut inconnu de l'atticisme, et sa pensée, fréquemment puérile, toujours dépourvue de profondeur et d'originalité, est loin d'égaler, comme chez le philosophe grec, la puissance de l'imagination créatrice.

Deux raisons nous avaient déjà paru capables de justifier la présence des mythes dans les dialogues : d'abord et surtout leur utilité philosophique, ensuite l'influence de la tradition littéraire. Nous avons montré que Platon les emi)loie, soit en guise d'apologues et d'allégories, soit lorsqu'il désire substituer à l'analyse logique d'un objet en ses divers éléments l'histoire fictive de sa genèse, soit enfin pour exposer des croyances qui ne sont pas susceptibles de démonstration dialectique. Puis un coup d'œil rapide jeté sur l'ensemble de la littérature grecque du v® et du iv® siècle nous a convaincu que ce mélange de fantaisie et de philosophie rigoureuse, tout surprenant qu'il peut sembler à notre réalisme moderne, était très naturel à une époque où la plupart des écrivains — et les prosateurs presque autant que les poètes — faisaient couramment usage de la fable. Sur ce point, Platon a donc suivi l'exemple général, notamment celui des sophistes et des autres disciples de Socrate, mais il a conféré à ces récits mythiques une portée inattendue en les adaptant parfaitement à leurs fins particulières et aux exigences de sa doctrine.

A ces deux causes, qui rendent compte de l'existence des mythes, mais non pas de leur grand nombre et de leur valeur esthétique, nous pouvons maintenant en ajouter une troisième et dernière : la qualité dominante du style platonicien. « L'imagination appliquée à la poésie, dit très justement Renouvier, c'est le génie de la mythologie, parce <jue la mythologie est la forme de construction du langage spontané et primitif, qui personnifie d'abord les objets de

la pensée, afin de leur attribuer Tactioa et la passion signifiées par le verbe ^ ». Or cette tendance à la personnification est manifeste dans les dialogues. Il semble qu'un instinct irrésistible pousse Platon à se représenter les concepts comme des êtres animés, bu tout au moins comme des choses concrètes. Sa vive imagination transforme le peuple athénien en un coursier qui a besoin des coups d'éperon de Socrate, les simples opinions en ces statues mobiles que savait fabriquer Dédale, l'ironie socratique en un poissontorpille dont le contact provoque l'engourdissement. Et le problème en discussion (/.y/o;) devient tour à tour, pour lui un gibier poursuivi par les chasseurs, un athlète qu il faut défier et vaincre, un fleuve difficile à traverser, mille

autres choses encore ^.

Ce Grec épris de beauté a un si profond sentiment de la nature qu'il <'oit les abstractions, et leur donne spontanément une forme plastique. On sait qu'il tenait le monde sensible pour une copie du monde intelligible. Mais cette parenté des deux mondes, il ne se borne pas à la concevoir avec sa raison ; il Yunagine, la saisit comme une réalité, si bien que le matériel est à la lettre le symbole du spirituel ' D'où cette correspondance constante entre l'âme et le corps, entre les idées et la nature, sur laquelle un dialogue tel que le Gorgias est tout entier construit, et qu. prend fre-

1 Kenoivieh, Vulor Ilniio h- voile, l'aris, 1007 [.. 35. = Voir dans Jovvett (Dial. oj PI. I.ulox, s. v. . Pcr^onincalum -) la liste complète des personnifications de la discussion, (.t. auss. Jo«ett

and Campbell, PI. Hep. U, p. 2'i7 sq. , . rm . i t n...w»

» Cf Pater, PI. and Plalonism, p. 135 : « l'or hun [Plato], as or Dante, in the'impassioned glow of lus conceptions, tl.e mater.al and the spiritual are blent and fused together. While. in that lue and beat, « hat is Ïftual attains the def.nite visibility oE a costal, wbatis matenal. on the other hand, >vill lose its earthiness and m.punty ... Kt plus om, p 140 : « Almost every «ord... [bas] its figurative value. And yet no one perbaps bas ^vith equal po«er literally sounded the unseen Jeptbs of thought, and, ^vith ,vbat may be truly called « substant.al » «ord and phrase, given locality tbere to the mère adumbrat.ons, Ihe d.m hmU and su mise, o£ tbe spéculative mind. For him. ail g.tts ot sensé and ntelhgence converge in onc suprême faenlty ot .luorefc v.s.on, Os-..?..a, the Imaginative reason. ^

quemment la forme d'une proportion mathématique : le rhéteur corrompt Tesprit par la flatterie, semblable au cuisinier qui prépare des mets aussi malsains qu'agréables au goût ; la réfutation est une médecine qui purge l'âme de la fausse science ; Socrate, fils d'une sage-femme, accouche les intelligences de la vérité dont elles sont grosses ; le législateur fabrique le langage, cet outil de la pensée, comme le menuisier fabrique la navette du tisserand, et il doit justifier ses lois, de même que le bon médecin explique à ses malades la vertu des remèdes qu'il leur prescrit ; les vices sont des clous qui rivent l'âme au corps ou des cicatrices qui la défigurent ; l'idée du Wien est au soleil ce que le soleil est à un feu éclairant une caverne, et notre monde, comparé à celui qu'ignorent toute leur vie la plupart des hommes, n'est pas moins vil que le fond de la mer ^.

« La métaphysique et la poésie, dit encore Renouvier, se plaisent à un même genre d'abstraction, quand un commun génie réaliste, c'est-à-dire mythologique, les anime ^. » Aussi n'est-il pas étonnant que Platon, aux yeux de qui la métaphysique n'est autre chose que la plus sublime des poésies ^, ait une prédilection si marquée pour le mythe. Aujourd'hui, un esprit de cette nature serait inévitablement entravé par l'obligation d'exprimer sa pensée à l'aide de formules purement abstraites. Mais au iv® siècle avant J.-C, ce frein

* Sur les comparaisons dans les dialogues, cf. Bunc, Melaphor and comparison in the dial. of PI , cL Moog, Das Xaturgefiihl bei PI. Arch. fur Gesch. der Phil. N. F. 17, 1911, p. 167-194. — On sait que, dans Tantiquiié, l'auteur inconnu du Ut A 'J'Wj; (32, 5-8) fit grand cas des métaphores platoniciennes.

'^ Renouvier, Victor Jliigo le philosophe, Paris, 1900, p. 35.

•^ Cf. Pater, PI. and Platonism, p. 1G4 : « Ile [Plato] seems to havc no inclination for the resjjonsihilities of delinite theory : for a System such as that of the Neo-Platonists for instance, his ovvn later followers, who, in a kind of prosaic and cold-blooded transcendentalism, developed as definite philosophie dogma, hard enough in more sensés tha|u)ne, what in Plato is to the last rather poetry than metaphysical reasoning — the irrépressible because almost unconscious poetry, >vhich never déserts him, even when treating of what is neither more nor less than a chapter in the rudiments of logic, » Cf. aussi Wilamowitz, Platon, I, p. 448-451.

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n'existait pas, ou si peu que notre philosophe pouvait suivre en toute liberté son inclination naturelle. A vrai dire, il n'y cède tout à fait qu'assez rarement ; en revanche, nous le sentons à chaque instant sur le point d'y céder.

Qu'est-ce, en effet, que ces innombrables comparaisons dont il était question tout à l'heure, sinon dos mythes en puissance ^ ? Comme des arbustes pleins de sève f{ui portent toujours plus loin leurs raiïieaux, si on néglige de les tailler, elles tendent, par leur spontanéité même, à croître, à s'amplifier de telle sorte qu'elles peuvent, dans certains cas, se libérer partiellement de l'idée abstraite qui leur a donné naissance, voire réagir sur elle. Les vagues, au livre V de la République, image des difficultés du sujet traité par Socrate \ et les frelons qui, aux livres VIII et IX du même dialogue, symbohsent les passions mauvaises, sont des exemples typiques de ces « métaphores prolongées » (continued metaphors), comme les appelle Campbell ^. A leur tour, celles-ci engendrent parfois de véritables allégories : telle'la caverne du livre VII de la République, dont le germe est la comparaison de l'idée du Bien avec le soleil, à la fin du livre précédent. Simples images ou comparaisons fugitives, métaphores prolongées, allégories proprement dites : autant d'étapes sur le chemin qui conduit à la mythologie, et l'on conviendra qu'il ne reste plus qu'une très faible distance, aisée à franchir, entre la dernière étape et les mythes caractérisés *.

Revenons maintenant à ces mythes, et plus particulièrement aux mythes eschatologiques, afin d'analyser les raisons

1 Cf. Brociiaud, Les mythes dans la philosophie de PL Année phil. 11, loÔo, p. l [--= Et. de phil. p. 46] : « Platon a souvent présenté ses doctrines sous forme poétique ou allégorique. Il s'est complu dans la fiction et il n'est presque pas de dialoofue où l'on ne puisse, en cherchant bien, découvrir des mvthes plus ou moins développés. »

2 L'image des*^ vagues est suggérée déjà au 1. IV, 441 c par le mot 8tav£v£:vca;jL£., puis au 1. V, 453 d. Elle se précise peu après, à la p. 457 b-c, et reparaît encore deux fois, p. 472 a et 473 c.

3 JowETT and Campbell, PL Rep. II, p. 169, 248 sq.

* Sur les différences eotre rallégorie et le mythe, voir plus haut, p. 101-

de leur inimitable perfection. Tout d'abord, ils n ont rien du purpureus pannus blâmé par Horace, du morceau brillant en soi, mais mal cousu à l'ensemble de l'ouvrage. Ce défaut de composition est fréquent chez Isocrate ; Platon, lui, l'évite avec soin, et ses mythes, à part celui du Politique, qniy de son propre aveu, est une digression, ne nous apparaissent jamais comme des hors-d'œuvre {r.y.c.îy/x), mais comme le prolongement naturel, et presque la conclusion nécessaire du dialogue. 11 est vrai que le tableau de la vie antérieure n'est pas placé à la fin du Phèdre ; toutefois, il se justifie pleinement dans un discours où Platon oppose au désir charnel l'amour idéal qui porte encore son nom, et qui demeurerait incompréhensible sans la présence en nous d'ua principe transcendant. Remarquons à ce propos que l'auteur atteste un fin discernement dans le choix des thèmes légendaires, mettant en lumière ceux qui conviennent le mieux au sujet du dialogue, et laissant les autres dans l'ombre ou dans la pénombre. Le mythe du Gorgias, par exemple, qui complète les preuves de la valeur purificatrice de l'expiation, insiste sur le jugement d'outre-tombe. Dans le Phédon, en revanche, où Socrate se propose d'établir que la mort, loin d'anéantir l'homme, l'introduit à la véritable vie, et dans les dernières pages de la République^ lorsque le moment est venu de rendre à la justice les avantages extérieurs dont on ne l'avait supposée dépourvue que pour donner plus de force à la démonstration de l'eudémonisme, il importait de décrire plus minutieusement le cadre symbolique de cette existence supraterrestre, et d'exposer en détail le mécanisme de la rétribution.

Pour apprécier à leur juste valeur les mythes platoniciens, il n'est que de les comparer aux productions des autres mythologues. Ainsi, les trois mythes eschatologiques que Plutarque a composés sur leur modèle ^ ne sont rattachés an

1 Ranoelons qu'il V a trois mythes eschatologiques dans les Moralia de PLuxr«QL E MO cLi du De ,L Socr. 21-23, 589 f-592 f ; 2o celui du De sera num. vind. 22, 563 b-568 a ; 3o celui du De fac. m orbe lun^. 26-30,940 f-945,d.Sauf celui du De genio Socratis, ils servent, comme plu-

m'wi: . ;

dialogue que par des liens assez lâches, et comme ce dialogue lui-même est moins une discussion serrée qu'un bavardage philosophique entremêlé d'anecdotes, le récit final ne s'en distingue pas suffisamment ; c'est une fable succédant à d'autres fables. Chez Platon, au contraire, il fait sur le lecteur une impression d'autant plus vive qu'il s'oppose à une dialectique rigoureuse. Arrivé au terme de démonstrations subtiles et parfois arides, qu'il ne i)ourrait suivre sans un gros effort d'attention, notre esprit savoure doublement, par contraste, la libre fantaisie du mythe ; il s'y délasse comme un voyageur fatigué qui foule le gazon après un long trajet sur un chemin escarpé et pierreux.

Poursuivons la comparaison. Les mythes de Plutarque sont écrits dans une langue terne ; le style en est monotone et prosaïque. Isocrate est, sans doute, un écrivain bien supérieur à Plutarque, mais cet habile rhéteur n'est pas du tout poète, et manque d'imagination ; il n'a pas non plus la verve spirituelle qui fait de son illustre rival un conteur délicieux, ni son aisance dans le récit, cet abandon d'ailleurs plus apparent que réel. Car si nous y regardons de près, nous ne laisserons pas d'apercevoir que Platon utilise dans ses mythes toutes les ressources d'un art raffiné et d'autant plus admirable qu'il est plus discret. Il n'épargne rien, en particulier, pour leur donner de la vraisemblance, et il y réussit à tel point que les critiques modernes se sont parfois laissé prendre au inbge. TémoinV Atlatitide, dont on a souvent cru le plus sérieusement du monde que c'était une véritable tradition conservée par les prêtres égyptiens, et transmise à Platon par l'intermédiaire de Solon et des deux Critias. Les

sieurs des mythes platoniciens, lîe coiulusiou au dialogue. Par une fiction semblable à celle du mythe d'I^r, les deux premiers sont mis dans la bouche d'un homme tenu pour mort ou évanoui, qui reparaît ou reprend ses sens, et raconte sa vision. Cf. Dieterich, Nekijia, p. 145-147. — Il y a aussi une sorte de mythe dans la Consol. ad A poil. 34-36, 120 b-121 d ; mais, bien que cet ouvrage soit attribué à Plutarque, il n'est probablement pas de lui ; et d'ailleurs, il ne s'agit i)as d'un mythe original, mais de citations de Pindare (fr. 120 et 131 de l'éd. Sehroeder) et d'une citation du début du mythe du Gorgias.

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moindres détails révèlent le même souci de précision. Dans le mythe de la République, par exemple, P auteur a soin de nous dire que le tyran Ardiée a vécu mille ans auparavant, ce qui correspond exactement à la durée du pèlerinage imposé à Pâme entre deux incarnations successives. Il nous explique également, de façon détournée, pourquoi Er n'a ressuscité qu'au bout de douze jours, en gardant le souvenir de ce qu'il avait vu dans Pau-delà : son àme ne pouvait pas réintégrer son corps plus tôt, puisqu'elle passa sept jours sur la prairie, et qu'il lui fallut cinq autres jours pour atteindre la colonne de lumière ; et comme son guide Pempêcha de boire Peau du Léthé, il est naturel qu'elle n'ait rien oublié des lieux qu elle avait parcourus. Voilà, certes, de bien petites choses. Ce sont pourtant des traits de ce genre, insignifiants à première vue, qui donnent aux mythes platoniciens ce cachet unique de naïveté ^ et les distinguent de tant de fables banales ou conventionnelles. Ce sont aussi quelques touches d'ironie légère, et des observations tirées de la vie quotidienne. Ici, nous voyons Zeus qui veut bien châtier les hommes, mais non pas les anéantir, parce qu'il apprécie fort leurs sacrifices. Ailleurs, nous assistons au choix des âmes appelées à se réincarner, à celui d'Ulysse qui, lassé des aventures, jette prudemment son dévolu sur la vie paisible d'un simple particulier, aux vains regrets de cet ambitieux malavisé dont le premier mouvement est d'élire la condition d'un tyran, et le second d'imputer son erreur aux dieux, au hasard, à tout eu un mot plutôt qu'à sa

propre sottise.

Enfin, les mythes des dialogues doivent une bonne part de leur attrait à Pextraordinaire variété du style. L'auteur

1 Tous les caractères distinctifs du conte populaire sont fidèlement reproduits dans les mythes platoniciens. Voir entre autres les formules d'introduction des mythes du Proiagoras, du Corgia.s, de la République et de l'Atlantide [Prot. 320 c ; Gorg. 523 a ; Rep. 614 b ; Tun. 20 d ; cf les scolies relatives à ces deux derniers passages), la formule finale du mythe de la République [Rep. 621 c et schol.), et aussi des expressions volontairement vagues ou énigmatiques comme -itva tôrr/. wv ozl t-»/.£iv, £t{xaD{xîvou; Xoôvo-.(;, etc. [Phaed. 107 d-e, 108 b-c, 113 a ; Rep. 615 c).

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passe en se jouant du plaisant au sévère, du ton de rironie à celui de l'émotion religieuse, ou encore, dans le Timée surtout, du langage purement technique au lyrisme de la poésie. Car le Timée, c'est dans certaines pages un traité de physique et de physiologie, dans d'autres une sorte d'hymne à l'Univers, de poème philosophique comparable, bien qu'il soit écrit en prose, à ceux d'Hésiode, d'EmpédocIe et de Parménide. Mais cet austère dialecticien n'est pas seulement un poète capable d'écrire, comme Dante, la divine comédie de l'âme déchue et régénérée. Il nous donne aussi, dans V Atlantide, le début d'une épopée pareille à V Iliade, dans le Politique un récit dont Tétrangeté fait songer à certains romans de Wells. S'il chante, dans le Phèdre, l'amour philosophique avec une passion aussi ardente que cellejj des odes les plus exaltées de Sappho, si son idéal moral et politique lui inspire par moments les nobles accents d'un prophète, il aime cependant plus que personne à sourire ; un humour délicat égaie la plupart des mythes, et il y a dans certains d'entre eux, les cigales, par exemple, ou la naissance d'Erôs, une grâce et une élégance dignes d'Anacréon. La veine comique elle-même n'a pas été refusée à cet écrivain dont le talent nous confond par sa souplesse incomparable. Un jour, il lui plut de rivaliser avec l'auteur des Nuées, et nous devonJ à ce caprice de pouvoir lire, dans le chef-d'œuvre littéraire qui s'appelle le Banquet, peu avant les émouvantes révélations de Diotime, cette fable bizarre des hommes doubles, pleine d'ailleurs de vues profondes sur l'amour physique, et dont Aristophane, pas plus que Swift ou Rabelais, n'eût désavoué la fantaisie burlesque.

Si maintenant nous entendons par style, non pas le caractère général d'une œuvre d'art, mais la nature propre de l'expression verbale, c'est-à-dire du vocabulaire et de la syntaxe, nous retrouvons les mêmes contrastes. Platon use volontiers d'un style narratif alerte et sans apprêt, qui laisse au mythe toute la saveur d'un conte populaire, et dont la simplicité voulue fait ressortir parfois l'importance du sujet : tel est le cas pour le début du mythe du Gorgias. A la fin de ce

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► dialogue, au contraire, et dans certaines parties du mythe

^ de la République, le récit prend soudain un tour grave et

presque solennel. Ailleurs encore, par exemple dans la description que le Phédon nous donne des régions souterraines et de la vraie terre, les mots plus recherchés, les phrases plus longues et plus complexes confèrent an style plus d'ampleur et de force. Enfin, cette éloquence sobre fait place, dans la fable de la naissance d'Erôs, à une inspiration nettement poétique, tandis que le mythe du Phèdre est écrit dans la langue éclatante et enthousiaste du dithyrambe.

Mais nulle part, il n'y a la moindre trace d'emphase. Jusque dans les passages les plus pathétiques, le style platonicien garde la mesure qui distingue les grandes créations de l'art grec ; s'il nous touche et nous émeut souvent, c'est parce que la beauté simple de la forme répond parfaitement à la noblesse de la pensée. Enfin, bien qu'il soit plus pur et plus harmonieux qu'aucun autre, il n'est jamais guindé comme celui d'Isocrate, dont le rythme trop uniforme, la recherche excessive de la concinnitas, la correction impeccable, mais froide, lassent assez vite le lecteur. La séduction que Platon exerce sur nous s'explique sans doute par une foule de raisons diverses ; mais l'une de ces raisons, c'est, à notre avis, qu'il y a toujours, dans sa façon d'écrire, une part d'imprévu. Nous n'en donnerons, pour terminer, qu'un seul exemple emprunté au mythe du Phédon, « Je suis persuadé, dit Socrate, que la terre est très vaste, et que nous autres hommes, du Phase aux Colonnes d'Hercule, nous n'en occupons qu'une toute petite portion, habitant autour de la mer comme des fourmis ou des grenouilles sur les bords d'un marais. » Un autre auteur n'eût probablement ^ pas songé à une telle comparaison, ou lui fût-elle venue à l'es-

If prit qu'il l'aurait peut-être écartée par crainte du prosaïsme.

Mais Platon en a jugé différemment, et il a bien fait. Loin d'abaisser le style, cette image familière l'éclairé d'un imperceptible sourire, le relève d'un léger trait d'humour ; et quelle autre, d'ailleurs, aurait pu mieux dépeindre la place

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infime que lient roixvjyiv/; des Grecs dans l'immensité de Tunivers ?

Le présent ou\ ra<i,e comporte une étude pliilosophique des mythes, sui\i(3 d'une étude littéraire. C.et ordre nous a paru rationnel, parce que le premier devoir que l'œuvre d'un penseur impose au critique, c'est sans contredit celui d'en pénétrer le sens. Mais le plan que nous avons adopté a, nous semble-t-il, un autre avantage encore. Comprendre un philosophe est bien, jnais insudlsaiit lorsque ce philosophe s'appelle Platon. Il faut aussi prêter à son art toute l'attention dont il est digne, pour en définir dans la mesure du possible l'essence subtile. Voilà pourquoi nous avons tenté d'abord d'élucider les problèmes épineux que pose l'interprétation des mythes platoniciens, afin de j)Ouvoir mieux nous abandonner ensuite à leur charme, et goûter sans arrièrepensée leur parfum d'exquise poésie, ('/est à vrai dire ce que les philologues qui ont déjà traité notre sujet ont oublié de faire, et leur négligence est à peine excusable. Car, si Platon se révèle partout comme un maître de la prose atlique, jamais il n'a manifesté avec i)lus d'éclat que dans les mythes les dons littéraires qui lui valent l'admiration^ de tous les hellénistes sensibles à la beauté, même de ceux que sa métaphysique laisse indifférents, que rebute sa dialectique, et qui sont incapables de le suivre jusque dans les plus hautes sphères du monde intelligible.

Parmi les coryphées de la philosophie, on ])ourrait citer quelques bons écrivains, mais aucun ne fut de surcroît un grand artiste, sinon celui que les Grecs égalaient à Homère. Le dialogue platonicien, où une pensée riche et forte s'unit harmonieusement à la sensibilité frémissante d'un poète, nous prodigue à la fois toutes les joies de l'esprit. L'antiquité classique, pourtant si féconde en chefs-d'œuvre, ne nous a rien donné de plus parfait, ni de plus précieux.

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