CHAPITRE II
Personne n'ayant suggéré, sauf erreur, un troisième critérium des mythes, nous allons procéder nous-même à la distinction du mythique et du dialectique. Mais, tout d'abord, qu'est-ce au juste que le mythique, et à quels signes peut-on le reconnaître ? Nous ne serons capable de répondre à cette question qu'après une analyse des passages qui sont unanimement considérés comme des mythes ^ En voici la liste :
1^ Prot. 320 c-322 d 2. — Prométhée et Epiméthée, et l'origine de la vertu politique.
2° Phaedr, 259 a-d. — Les cigales.
30 Phaedr. 274 c-275 b. (Cf. Phil. 18 b-d.) ~ Theuth et l'invention de l'écriture.
40 Polit. 268 d-274 e, et Legg. IV, 713 a-714 a. - L'âge de Cronos et l'âge actuel ; les deux mouvements contraire» et alternatifs de l'univers.
50 Rep. II, 359 b-360 d. — L'anneau de Gygès.
* C'est en effet le seul moyen d'éviter une difficulté qui menace de compromettre tout essai d'étude empirique des mythes. D'une part, une bonne définition doit être, non pas posée a priori, mais tirée des textes, mêmes. D'autre part, il est impossible de déterminer exactement les textes qui doivent entrer en ligne de compte, si l'on ignore en quoi consiste le mythique. Il y a là une sorte de cercle vicieux. Force est donc de chercher dans les passages qui sont incontestablement des mythes les éléments d'une définition préliminaire, permettant de trancher des cas plus compliqués. Remarquons encore que Couturat a procédé de la môme façon que nous. Mais il a obtenu des résultats tout autres, parce que sa première analyse des mythes était défectueuse, comme nous l'avons montré en discutant son critérium.
2 JowETT (Dial. of PI. II, p. 31G sq.) prolonge à tort le mythe jusqu'à la p. 328 d, c'est-à-dire jusqu'à la fin du discours de Protagoras.
60 Rep. III, 414 b-415 d. (Cf. Legg. II, 6G3 e.) - Les yrr/r,vv.z et les trois races d'hommes.
7° Con^. 189 d-193 d. — L'humanité primitive et la différenciation des sexes.
8*^ Conv. 203 a-204 c ^. — La naissance d'Erôs.
90 Tim. 20 d-26 d, et Criti. 108 d-12J c. — L'Atlantide.
10' Les ([uatre grands mythes eschatologiques :
a) Gorg. 522 e-527 e.
b) Phaed. 107 d-115 a -.
c) Rep. X, 614 a-621 d.
d) Phaedr. 246 a-257 b. ^
11° Tim, 41 a-44 c et 90 e-92 c. — La création et l'incarnation des âmes ; la métempsychose.
12^ Allusions isolées à des traditions concernant la vie future, la rétribution après la mort, la métempsychose, etc. :
a)ApoL 40 c, 40 e-41 c, et Crit, 54 b-c. *.
b) M en. 81 a-c. ^
c) Phaed. 63 b-c, 67 a-b, 69 c.
d) Rep. V, 469 a-b (cf. Crat. 398 a-c) ; VI, 496 e, 498 c, d ; VII, 540 b-c.
^ Chose étrange, ce mythe ne ligure pas dans la liste de Jowltt [loc. cit.). Quant à Stevvart {Mythsof PI. \k 414, 428-430), il prolonge à tort le mythe jusqu'à la p. 212 a, c'est-à-dire jusqu'à la fin du discours de Socrate. — Sur l'ensenible des discours du Banquet, voir plus bas, p. 112-116.
2 Zeller {Phit. der Gr. II, 1, p. 579, w. 2) et Jovvett [loc. cit.] font commencer le mythe du Phédon seulement à la p. 1 10 b. A tort, selon nous, car dès la p. 107 d, Socrate se met à parler du jugement des âmes désincarnées dans riladès, de la métempsychose, etc. Or tout cela constitue précisément le sujet principal des mythes eschatologi(iues, de celui du Phédon en particulier ; et Socrate y revient à la fin de son récit, après une longue parenthèse sur la vraie nature de la terre. Rien donc ne justifie une coupure de ce discours en deux parties (107 d-110 a et 110 b-115 a), dont la seconde seule serait mythique, d'autant plus que, dès le début, Socrate s'exprime sur ce ton dubitatif qui, comme nous allons le voir, est particulier aux mythes (cf. 107 d : Ai^ixon ; 108 d). — Quant à la théorie physique intercalée dans le mythe, son caractère mythique a été nié, contre toute évidence, par Teichniûller. A ce sujet, voir plus bas, p. 61-66.
* JowETT {loc. cit.) place à tort le début de ce mythe à la p. 244 a. — 5ur l'ensemble des discours du Phèdre, voir plus bas, p. 112-116.
* Voir plus bas, p. 138-143.
» Voir plus bas, p. 67-76 et 138-143.
e) Theael. 177 a.
/) Legg. IX, 865 d-e, 870 d-e. 872 d-873 a, 880 e-881 a ; X, 903 b-905 c 1 ; XI, 927 a-b ; XII, 959 a-c. g) Bp. VII, 335 a-c.
Quoique très divers de fond et de forme, ces mythes présentent toutefois certains caractères communs. Quand nous les aurons déterminés, nous pourrons mieux juger dans quelle n,esure d'autres éléments de la doctrine platonicienne doivent être tenus pour mythiques, eïi raison de leur analogie plus ou moins marquée avec les mythes proprement dits. C'est donc par l'examen de ces derniers que nous devons commencer; mais auparavant, il ne nous sera peut-être pas inutile de préciser le sens du mot myihe. ,Cn voici quelques définitions :
10 „ D'une manière générale, les mythes sont des récits' d'événenents qui sont, en partie du moins, surna.urels ou rrratiônnèls, qui toutefois sont limités dans le temps, dont le acteurs sont des personnages humains ou analogues a des êtres humais, et qui ont toujours Heu, dans chaque pays, J
-T:^^^^^^^ po^T ? "Toul^ntt:
aL^ leauel des agents impersonnels, le plus souvent les forces dTanalure, sont Veprésentés sous forme d ctres personnels, dont les action et les aventures ont un sens
'^?f Ser *Mythus ist die Philosophie der kindlichen MenschheTt L'nfahig die von ihr beobachteten Naturvor" ancre ibiektiv zu denken, personifiz ert und ideahsiert Ir dieselben freilich immer in den Schranken der Menschhoh-
'^'4V'«-A story, the spontaneous product of a primitive unreflecting and uncritical consciousness, n >vhich the
1 Voir plus bas, p. 123, n. 2. . , .
Leipzig, 1911, art. « Mythus ».
forces of nature or other agents are représentée! in personal or quasi-personal forms and as performing superna ural or superhuman actions... A myth differs from a fable or parable in belng direct and spontaneous, having in it no éléments of reflection or external design » ^
50 « Le mythe n'est-il pas l'expression d'une pensée encore enfantine qui n'a pas encore su s'élever de l'image au concept, qui sait déjà raconter et qui ne sait pas encore
expliquer ?» 2. ,-•/••*
Qo « Toute phrase appliquée à un objet infini est un mythe ; elle renferme dans des termes limités et exclusifs ce
qui est illimité » ^. i» • 1
70 Selon Ribot, le propre du mythe est d animer les objets inanimés, et de concevoir toute la nature à l'image de
l'homme *. .
8^ D'après Wundt, le mythe a deux caractères essentiels : d'une part, il anime et personnifie les objets (« der Mythus belebt die Gegenstande ») ; d'autre part — et c'est ce que méconnaissent tous ceux qui veulent en donner des interprétations symboliques ou rationalistes — il est tenu pour une réalité immédiate (« als unmittelbar gegebene Wirkhchkeit ))). Par conséquent : « Die urspriinglichen Schopfungen der mythenbildenden Phantasie werden als objektive Wahrnehmungsinhalte, nicht als bloss subjektive Vorstellungen aufgefasst )>. Soit, par exemple, le cas d'un primitif qui croit que Tame d'un absent lui apparaît en songe. Cette croyance n'est rien moins qu'une « théorie )) deslinée à « expliquer » les rêves. De fait, le sujet ne met pas en doute que cette image de son esprit ne soit une réalité objective, à savoir le double de l'absent, et il ne se propose nullement de définir le mécanisme du rêve ou la nature de l'âme \
P De toutes ces définitions, il appert que ks mythes en
1 Diclionanj of philosophy and psychology, cd. l)y Baldwin, art. « Myth ».
2 Bréihek, Philosophie et mythe, Rev. de met. et de mor. 2?, 1914,
3 Renan, De la métaphysique et de son avenir, Rev. des deux inondes,
* Th. Ribot, Essai sur V imagination créatrice, Paris, 1900, p. 103 sqq.
» W. Wundt, Volker psychologie, IV, Mythus und Religion, Leipzig» 1910, p. 64-71.
«encrai sont des i>roduits spontanés d'une pensée enfan- Tine qui ne sait pas encore distinguer l'objectif du subjectif, le réel de l'in.aginaire ; que, d'autre part, ils font un usage constant de l'anthropon>orphisnie et du surnaturel. Ln est-il de même pour les n.vthes des dialogues .' Assurément, ils présentent le second de ces deux caractères fondamentaux, car les personnifications y abondent, les unes simplement empruntées à la mythologie grecque, par exemple Cronos, Zeus, Prométhée, Erôs, etc., d'autres imaginées par 1 laton, comme le démiurge. De plus, le fabuleux y joue un rôle important : ici, ce sont nos loinlains ancêtres que Zeus punit de leur rébellion en les coupant par la moitié ; là, c est la métamorphose des honnncs en cigales, ou le renversement fantastique de l'ordre universel qui se produit chaque fois que la divinité abandonne la direction du monde ; ou encore la vertu merveilleuse de l'anneau de Gygès, ce dermer trait, d'ailleurs, étant plutôt du domaine de la fable ou du conte de fées que de la mvthologie proprement dite. A cet égard, donc, les mythes platoniciens répondent parfaitement a la définition que nous avons donnée plus haut.
En revanche, ils ne sont rien moins que l'expression directe et naturelle d'une pensée inapte au maniement des concepts. La débilité de la raison pourrait être à la rigueur invoquée s'il s'agissait des présocratiques ; mais il n'est pas nécessaire, pensons-nous, d'expliquer pourquoi un jugement semblable ne saurait convenir à Platon. L'aisance avec laquelle il se mouvait parmi les abstractions eût pu le dispenser de recourir à des images, et rien, par exemple, ne le forçait de peindre Krôs sous l'aspect d'un vagabond, fils de Poros et de Pénia, puisque, dès avant le début de ce mythe la nature de l'amour se trouvait définie rationnellement comme « intermédiaire entre le mortel et l'immortel >. D'autre part, nous ne saurions le soupçonner de prendre ces rêveries pour une réalité immédiate. Seuls les primitifs, enchaînés leur vie durant dans la caverne symbohque, peuvent être victimes d'une pareille illusion. Mais si quelqu'un doit y échapper, c'est bien le sage qui, pour avoir Perce val riuligcr
tN
LES MYl'ItKS DE PLATON
contemplé les idées pures à la elarlé d'un soleil pUell.gible, en vient à refuser l'existence au monde sensible tout entier. Platon n'est pas dupe des fables <iu'il mêle à sa phdosophie ; il l'est si peu qu'en crénéral, il les désigne expressément
comme telles.
Enfin, nous avons à peine besoin de dire que les mythes platoniciens sont tout le contraire d'une création na.ve et irraisonnée. Sauf peut-être quelques menus détads dont l'écrivain les enjolivait au gré de sa fantaisie, i-our leur donner plus de charme et de vraisemblance, rien d'essentiel n'v est laissé au hasard. I.c travail de la réflexion est habdem'ent dissimulé, mais on le devine sous l'apparente liberté du récit ; et d'ailleurs, nous avons, sur ce point, le témoignage de Platon lui-même, puisqu'il esquisse, dans la République, une théorie des mythes. On sait qu'après avoir critiqué les fables racontées par Hésiode et 1 [omère. il recommande au législateur de censurer les poètes dont les inventions offensent à la fois la morale et la dignité divine. Or il s'est soumis le premier aux règles qu'il avait énoncées en cette matière, et non sans s'inspirer largement de cetf. mythologie grecque qui était comme le patrimoine artistique et religieux de sa race, il l'a transfigurée et purifiée, il en a retranché, par un choix pleinement conscient, tout ce qu» heurtait ses principes philosophiques.
r Nous pouvons donc affirmer qu'en dépit d'une ressemblance extérieure, les mythes de Platon diffèrent profondément, quant à leur origine et à leur sens, des véritables mythes, de ceux qu'étudie l'histoire des religions. Ils ne sont pas l'expres'sion spontanée et anonyme de l'imagmation populaire, mais l'œuvre réfléchie d'un penseur qui, plus qu'aucun autre, a méprisé la cécité intellectuelle de la foule. Appelons-les néanmoins des mythes, selon l'usage S
' Cf Dictionanj o/ plUlosophy and psychology, lo,-. cit. : « In an abusive sensé the term [myth] lias become a synonym for pure fiction, althougb the aûthor of a myth is not conscious ot producing a fictitious représentatiou » De même. Vocabulaire technique et critique de la philosophie, loc>
LES MYTHES DE PLATOiN
mais on prenant <xarde que ce nom irinfluence à notre insu le iuoement que nous porterons sur eux. I^uite de les avoir distingués comme il se doit des mythes proprement dits, beaucoup de critiques les oui examinés avec l'idée préconçue que c'étaient des fables absurdes et indignes de Platon \ Or ils méritent tnieux qu'un tel dédain. Sans parler de leur beauté littéraire, dont l'éclat ne se ternira jamais, leur importance dogmatique est manifeste pour les esprits non prévenus : car, quoi qu'on en ait dit, ils tiennent au reste de la doctrine par des liens si solides et si nombreux qu'ils défient toute tentative de séparation hiutale, semblable à celle de
Couturat.
Puisque le terme de mi/th^ n'a pas son acception usuelle, quand il s'agit des dialogues, quel en est le sens précis ? Pour le définir, nous pourrions nous contenter des traits que nous avons déjà reconnus aux mythes platoniciens, à savoir le surnaturel et l'anthropomorphisme. Mais nous préférons prendre pour signes distinct ifs du mythique des caractères moins superficiels et surtout mieux appropriés à notre dessein. En effet, comme nous l'avons dit d'emblée, une étude des mythes doit servir à l'interprétation générale du platonisme, et conclure par un jugement de valeur sur les parties de l'œuvre dont la Mgnification philosophique est indécise. Or, au nombre de ces parties, il faut compter en première ligne tous les mythes dont nous avons donné la liste, d'abord parce qu'ils apparaissent trop fabuleux pour Ôtre autre chose que l'expression symbolique de la pensée de Platon, et ensuite parce que celui-ci n'y montre généra-
cit • « Exposition d'une idée ou d'une doctrine sous une forme volontairement poétique et quasi-religieuse, où l'imagination se donne carfîere, et mêle ses fantaisies aux vérités sous-jacentes. »
1 C'est l'erreur où est tombé, plus que tout autre, Couturat, chez, qui l'on trouve explicitement la fausse conclusion dont nous parlons : « Mythi [se. les mythes en général] nihil aliud quam antiqua, poeticœ rehgiosœ fabul» sunt, quffi falsa pro veris exhibent. Unde facile concludere hcet Platonicos quoqiie mythos mendaces esse et fallaces. » [Ue l^iai. mythis, p. 59.) Cf. aussi Dôring, Die eschatologischen Mythen PI Arch.fur Gesch. der Phil. 6, 1893, p. 475.
lement pas son assurance accoutumée. Presque toujours, il nous laisse entendre que les matières exposées de la sorte sont délicates, et que, soit par leur nature, soit pour d'autres raisons elles échappent à sa compétence de philosophe. Les traiter dialectiquement est impossible, ou en tout cas si difficile et si long qu'il vaut mieux les développer sous la forme plus libre d'un récit ^ Ce récit — ou ce mythe, puisqu'en grec //*jOo; signifie indifféremment l'un et l'autre — n'est pas rigoureusement enchaîné ; il ne peut donc prétendre à la solidité d'une démonstration. Mais Platon ne cherche pas à dissimuler ce défaut ; au contraire, il y insiste, comme s'il craignait que son lecteur ne prête à ses paroles une portée qu'elles n'ont pas. .* Symbolisme, liberté de l'exposé, imprécision prudente ^^de la pensée volontairement maintenue en deçà de la «tranche affirmation, tels sont, à notre avis, les trois caractères essentiels, des mythes platoniciens, telle est aussi la £cause de la perplexité des critiques qui les interprètent. Supposons, en effet, que le langage de Platon y soit le même qu ailleurs : jugées à la lumière de la science moderne, ces conceptions ne nous en paraîtraient pas moins extravagantes et dépourvues de toute vérité objective ; en revanche, leur vérité subjective, c'est-à-dire celle que leur attribuait l'écrivain, ne pourrait être révoquée en doute, et nous admettrions sans hésiter qu'en parlant, par exemple, des bouleversements cosmiques dans le Politique, Platon était d'aussi bonne foi que l'auteur de la Genèse racontant la création du monde en six jours. Si, inversement, ces mylhes s offraient à nous comme de vulgaires fables, imaginées par jeu ou par calcul, chacun saurait qu'il n'y faut chercher que de la pure fiction, et le scepticisme du philosophe dans les dernières pages du Gorgias ou de la République ne serait pas moins évident que celui de Lucien dans le Ky.rx-lov;, Mais en fait, Platon se tient à égale distance de ces deux extrêmes, et quoique, visiblement, il n'attache pas la même
* Pour les détails et les références, voir plus bas, p. 216, n. 1.
valeur aux mythes qu'à la dialectique, il les présente de telle sorte que nous ne pouvons guère les tenir pour de simples badinages. Dès lors, notre embarras est grand : où finit la vérité positive ? où commence le symbole ? quel est / le sens exact de tel ou tel détail figuré ? Autant de questions difficiles en elles-mêmes, et rendues plus épineuses encore par cette ironie discrète qui caractérise la manière de Platon, et nous fait douter si, parfois, il n'affecte pas d'être sérieux pour se mieux jouer de nous.
En précisant le problème que nous voulons élucider, nous avons, ipso facto, circonscrit le champ de notre étude. Celleci embrassera tous les passages dont la lettre peut être suspectée. A vrai dire, quelques-uns de ces passages ne sont pas mythiques, au sens rigoureux du terme, parce que les caractères extérieurs des mythes leur font partiellement ou totalement défaut. Mais, du point de vue où nous nous plaçons, leur forme n'a qu'une importance secondaire, et nous devrons les examiner au même titre que les mythes proprement dits, puisque leur interprétation soulève des difficultés analogues \ Prenant le mot dans une acception très large, que d'ailleurs la plupart de nos devanciers ont implicitement admise % nous appellerons donc mythique — outre les récits nettement légendaires, mais à l'exclusion des allégories » — tout ce que le philosophe expose, soit d'une façon symbolique, soit en marge de la , « science » véritable et sans l'aide de la dialectique, c'es^-àdire comme une probabilité, non comme une certitude."^ ,
1 En d'autres termes, notre étude comprendra, non seulement les fjLjOo', ou mythes proprement dits, mais aussi le {x.Ocuoe;, c'est-à-dire tous les passages assimilables à des mythes. , „ „ , •
« Sauf Uebfhweg et Stumpf, qui réduisent le mythique a 1 allégorique (voir plus bas, p. 38 sq.) . Au contraire Deuschle [Plat. Mythen, p. 1 5) dit très ustement : « Man darf das Mythische der platonischen Philosophie auch nicht bloss auf die zu einer abgerundeten, selbstândigen Darstellung er- ^^achsenen und ausgebildeten Mythen beschrânken. Vielmehr durch- ^/^ dringt und durchzieht es die ganze platonische Philosophie. »
3 Sur ce point, voir plus bas, p. 101-105.
CHAFMTK!': 111
La d»''fmili«m qui procède nous permet de discuter nialntenuul les cas lllioleux. Nous eomnieneons par les textes qui, à noire avis, doivent rentrer dans la catégorie des nivthes.
1. TIm. 39 d-92 b, sauî 51 l)-52 d. (Naissance du monde ; théorie de la nature}. — La cosmologie du TbAêe est généralement regardée comme mythique. Toutefois, la thèse contraire a été soutenue par quelques auteurs, Lleherweg et Stumpf n(»laiin.K'iil ', (fui la justifient de a manière suivante : Platon, disent-ils, en déclarant à jdusieurs reprises que sa physique csl vraisemhlable )>, la dislingue, non seulement de la science rigoureuse, fondée sur la dialectique, mais aussi des mythes. Car un mythe ne peut être que vrai ou faux, faux s'il est compris selon la lettre, et vrai comme expression figurée d'une idée abstraite ; en aucun cas, il ne saurait être vraisemblable, puisque le vraisemblable répond.
1 Ueberwec;, Veher die plat. Weltsecle, Rliein. Mus. N. F. 9, 1854 p. 76, u. 'lO, et Unters. iiher die Kvhtheitiind Zcitfoli>(' plat. Schr. p. 287-289 ; Stumtf, Verhdlttiis des plat. GoUe.s ziir Idée des Ciiten, Zeits. fiir Phil. und philos. Kritik, 54, 1869, p. 118-120. Cf. aussi Yolqi ahdsen, Pi Théorie K'om Mt/tlnis, p. 21 . — l^o plus, il convient de remarquer que le Timée ne fiarure pas dans la liste des mythes dressée par Jowett {Dial. of PI. II, p. 316 sq.). Toutefois, Jowett reconnaît que : « the Timaeus is more imapnative and less scientific than any other of the Plalonic dialojrues », et ailleurs, il dit ceci : « That therc is a deo^ree of confusion and indistinctness in Plato's account both of man and of the uni verse lias been aiready acknowledged. We cannot te!l (nor could Plato himself hâve told) \vhere the figure or mylh ends and the philosophical truth begins. » [Op. rit. III, p. 420, 424.)
LES MYTHES DE i'I.ATON
sinon toujours et complètement, du moins souvent et partiellement, à la réalité des phénomènes ^
(A'tte argumentation nous montre fort bien en quoi consiste le désaccord : si l'eberweg et Stumpf se refusent à ranger le Timée parmi les mythes, c'est uniquement parce que leur définition du mythique diffère de la nôtre. Pour eux, un exposé ne peut être appelé mythique que s'il est figuré, à a manière d'une allégorie - ; U)our nous, il méritCj !• ce nom dès l'instant qu'il n'est pas dialectique. Or le Timée\ satisfait sans aucun doute à cette dernière condition, cari l'imprécision de la pensée n'est avouée nulle part avec plus j de franchise, nous dirions presque d'humilité, que dans cette | théorie de la nature."lDès le début, Timée convient qu'w il est difficile de trouver l'auteur et le père de cet univers, et, quand on l'a trouvé, impossible de le révéler à la foule » \ Puis il explique que les objets dont il va parler sont, non pas les essences immuables et intelligibles, mais des copies imparfaites et changeantes de ces essences. Or « ce que t l'être est au devenir, la vérité l'est à la croyance », si bien qu'un discours sur le monde sensible participe nécessairement de ses défauts ; il ne peut prétendre à une exactitude
1 Cf. Ueberweg, Ueber die plat. Wcltseele, loc. cit. : «Bci dcr \n ahrscheinlichen Picde ist ein genaues Zusammentrcffcn mit den wirkiichen Vorgângen sehr wohl moglich und ^vil•d auch im Allgemeinen vorausgesetzt, wiewohl das Kinzelne unbeweisbar bleibt ; bei mythischer Darstellung dagegen entspricht das Gesagte nach seinem Wortsinn ûberhaupt nicht der Wirklichkeit... sondern dient nur als bewusste oder unbewusste Fiction zur bildlichen Einkleidung einer tiefer liegenden Wahrheit. » De même Stumpf, ihid. p. 119 : « Der Mythus schliesst Wahrscheinlichkeit aus, denn er kann \vortlich genommen nur faisch, dem Sinne nach gedeutet nur wahr sein. »
* Cf. Stumpf, ibid. p. 119, n. 1 : « Ich kann das eigentlich Mythische nur... als parabolisch, allegorisch, und Ailes, was nicht unter diesen Begriiî fàllt, wôrtlich als philosophische Lehre von mehr oder weniger Gewissheit betrachten. » ("ette définition est fort contestable, mais le pire, c'est que l'auteur ne lui reste pas fidèle, et qu'après avoir restreint indûment le concept du mythique, il l'élargit ensuite (p. 250 sq. et 251, n. 1) de la façon la plus inattendue, et parle tout comme un autre des mythes exprimant une opinion vraisemblable (wahrscheinliche Meinung) sur la physique [Timée], la vie future, etc. !
•Tim. 28 c.
absolue, ni être toujours d'accord avec lui-mênie ^. Cette idée est reprise plus loin, dans une courte digression, et comme la première fois, Timée déclare qu'il n'y a de science certaine que de l'espèce invisible et incréée, tandis que l'espèce visible et engendrée comporte une simple opinion vraie, fondée sur la sensation ^. Quant à la '//j>f^ocj étant intermédiaire entre les deux premières espèces, elle est connue par un « raisonnement bâtard », également intermédiaire entre la science et l'opinion ^
Que le Timée soit un discours vraisemblable ou allégorique *, de toute façon, c'est donc un mythe, sauf deux passages, le préambule et la digression ^, qui sont nettement dialectiques, tant par leur contenu que par leur forme. Car l'opposition des deux mondes, intelligible et sensible, est à la base même du platonisme, avec celle de la science et de l'opinion qui dérive de la première dans l'ordre de la connaissance. Le philosophe les a marquées cent fois % et toujours, ici comme ailleurs, d'un ton de certitude inébranlable qu'il est bien éloigné d'avoir dans les mythes '. De plus, la structure purement logique du préambule est significative : deux choses sont d'abord distinguées, l'être éternel et immuable (ro ov à.il^ yvjiivj "(^ï r/jA ï'/yj) objet de la vcy:'7f^ iJ.i'à /s'/ou, et le devenir perpétuel (ro yvpWvjvj a-l, ôv Vi oùoézoTî), objet de la o;;a aï?' y.iiK'jî'Siq cKkiyov. Puis vient ce syllogisme, qui a pour majeure
1 Tim. 29 c.
2 Tim. 51 d-52 a.
3 Tim. 52 a-b.
* A ce sujet, voir plus bas, p. 199-211.
''Tim.27d-29det51b-52d.
® Pour la distinction de la oô;a et de TizuT/'ay^, cf. Gorg. 454 e; Men, 97 e-98 b ; Crat. 439 e-440 c ; Conv. 202 a ; Rep. V, 475 e-480 a, VI-VII ; Theaet. 186 d, etc. — L'origine de cette distinction est plus ancienne que Platon (cf. Parmf.n. Diels, Vois. B, fr. 1, v. 28-30).
^ Sans doute, dans le Timée, il n'y a pas à proprement parler de démonstration. Mais Platon déclare qu'il ne s'explique aussi sommairement (T/m. 51 c: oià ôpayiojv ; 52 d : âv x£'x»aXot'!oj) que pour éviter une longue digression (51 c : -dtpîovov àXXo fjif.y.o;) ; et d'ailleurs, nous verrons que, pour lui, l'existence du monde intelligible a toujours été une vérité évidente par soi-même, une sorte d'axiome (voir plus bas, p. 71 sq.).
^Hm ^
^Vr.
un axiome, à savoir le principe de causalité : tout devenir a nécessairement une cause ; or l'univers est sujet au devenir, puisqu'il est matériel et sensible ; donc il a une cause extérieure à lui, et c'est un objet, non pas de science {^j.y/jîix), mais de croyance {-nhriz). On chercherait en vain un plus bel exemple de raisonnement déductif. Cette première page du Timée — la première, car tout ce qui précède n'est qu'une simple introduction — ne fait donc pas partie du mythe, quoi qu'en dise Susemihl ^ ; elle l'annonce, au contraire, ou mieux elle le justifie en démontrant l'impossibilité d'une physique pleinement rationnelle.
2. Rep. VIII, 545 c-IX, 576 b. (La décadence de la cité idéale). — Dans ce long morceau, qui comprend tout le livre VIII et les premières pages du livre IX de la République, Platon examine les quatre formes défectueuses de gouvernement, et les quatre types psychologiques qui leur correspondent. Si nous l'assimilons à un mythe, ce n'est certes pas pour déprécier ces diverses définitions. Chacune est, en soi, manifestement dialectique, car le philosophe détermine avec la même sûreté les concepts des États imparfaits et des caractères injustes (jue ceux de la cité idéale et de la justice aux livres II, III et IV.
En revanche, nous estimons que la manière dont ces définitions sont reliées les unes aux autres est mythique, vu que Platon savait fort bien que la réalité n'avait jamais offert, et ne pouvait pas offrir un exemple de décadence semblable à celle qu'il nous dépeint. Les traits caractéristiques de chaque gouvernement sont pris sur le vif, et Ton y reconnaît sans peine l'image des différentes constitutions grecques. Mais l'évolution d'une cité censée primitivement parfaite, et dégénérant peu à peu ne relève pas de l'histoire ; c'est bien plutôt, comme on l'a dit, une philosophie de l'histoire. Au lieu d'étudier séparément les régimes politiques qu'il désapprouve, Platon les a représentés comme
1 Susemihl, Plat. Phil, II, 2, p. 340 sq.
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LES MYTHES 1) F PLATON
des altérations successives et de [dus en plus graves de l'aristocratie. Ce mythe avait le double avantage de rendre son expose plus vivant, et de nous mieux montrer la relativité de valeur des cinq sortes d' Etats. A une sèche analyse, l'écrivain jiréfère l'animation d'un récit, et déroule devant nous l'histoire de la république idéale, du jour où une inadvertance de ses magistrats y introduit le germe d'une corruption bientôt irrémédiable.
Ce n'est pas ainsi, toutefois, qu'Aristote a compris ce passage : dans sa Politique, il réfute Platon comme si ce dernier avait voulu nous donner une loi historique directement applicable à la réalité K De ce point de. vue, la critique était facile, trop facile même, car l'histoire des cités antiques est si peu conforme à cette prétendue loi que cela seul révélerait la fausseté d'une telle interprétation. Platon ne pouvait ignorer qu'en fait, l'oligarchie n'était pas toujours remplacée par !a timocratie, la timocratie par l'oligarchie, et ainsi de suite jusqu'à l'établissement final de la tyrannie. Cependant, Aristote n'a pas hésité à l'accuser d'une erreur aussi grossière, et ce n'est pas l'unique exemple de la façon inintelligente dont il discute trop souvent les théories de son maître ^.
Ne commettons donc pas à notre tour une pareille méprise, d'autant moins excusable qu'une lecture attentive du texte suffit à nous en préserver. Voici, d'abord comment Socrate ntroduit la question : « Dans notre étude des mœurs, nous avons observé jusqu'ici, afin d'y voir plus clair, les collectivités avant les individus. Maintenant, ne devonsnous pas, suivant la même méthode, commencer par l'examen de l'État ambitieux — car je ne sais quel autre nom lui donner, si ce n'est celui de timocratie ou de timarchie ? Aussitôt après, nous considérerons l'homme qui lui ressemble,
^ Aristotel. Pol. V, 12, 131G a 1-b 39. — Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que, au 1. III du même ouvrage, on trouve une succession des diverses formes d'Etat analogue à celle qu'Aristote critique chez Platon, mais qui, cette fois, a bien la prétention d'être historique {Pol. III, 15, 1286 b 8-20).
^ Cf. Zeller, Plat. Stiid. p. 206 sq.
puis Toligarchic et l'honime oligarchique. Ensuite, nous porterons successivement nos regards sur la démocratie et sur l'homme démocratique, pour aborder, en quatrième lieu, l'analyse du gouvernement et de l'âme tyranniques. De la sorte, nous tenterons de trancher en connaissance de cause la question que nous nous sommes posée » ^ On dirait un conférencier soumettant à l'approbation de son auditoire le plan de sa leçon et la méthode qu'il a choisie. Dans ce préambule, nous trouvons, sommairement indiquées, toutes les matières que Socrate a l'intention de traiter, et cela dans l'ordre même où il les traite effectivement. Dès lors, n'est-il pas évident que cette succession est purement théorique, et que Platon Tadopte par simple souci de clarté, comme le meilleur moyen d'exposer son sujet ?
Remarquons, de plus, que cette évolution politique a son point de départ dans la cité idéale. Cette cité, dont la première partie de l'ouvrage nous donne une description minutieuse, Platon n'admet pas qu'elle soit entièrement utopique, et, à la fin du livre Vil, il exprime l'espoir de sa réalisation future ^. Mais, s'il l'estime possible, il sait bien qu'en tout cas elle n'a jamais existé ^ Néanmoins, il lui octroie, au livre VIII, une existence imaginaire, et la situe dans un lointain passé *, par une fiction que devait reprendre plus tard le mythe de l'Atlantide ^, et qui rap-
1 Rep. 545 h-c. Cf. 544 c-d.
* Rep. 540 c-541 b. Cf. 473 c, 502 a-c. Dans les Lois, au contraire, Platon reconnaît que son idéal politique est inaccessible (cf. Legg. 745 e- 746 d).
^ Rep. 592 a-b : -oX?'.... tt, îv /'vo-.; y.s'.aÉvTj, iitt' 7^; -^i oJ07'xo\i fy.ixï: ot'jTT.v £%a'.. AXX Vf oùpavo '.'jto; izap 20 n'élit àviXî'.Tai
* Cf. /?e/>. 499 c.
•Cf. Ti'm. 19 b-c, 26 c-d. Sur le mythe de l'Atlantide, voir plus bas, p. 192-I9<». — Dans les Lois, Platon prête également une réalité imaginaire à la cité idéale, en supposant, à la fin du livre III, que Clinias, chargé de fonder une colonie en Crète, examine avec l'a. de de Mégille et de l'Athénien, quelles lois il convient de donner à la future cité {Legg. 102 d : x~> Av;to (T'jTtr, 7(1)1/ :0a r' X*v, '.l'.v t; yp/f,i Xito x '^ove; ; cf. 969 a-c). Cette fiction, sur laquelle repose toute la suite du dialogue, se rapporte à un avenir immédiat, et non plus à une antiquité reculée, comme dans le Timée et le Crilias. Mais peu importe. Dans les deux cas, l'intention de Platon est la même ; il
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pelle la légende, si familière aux anciens, de l'âge d'or. Puis il en use comme un romancier des personnages qu'il crée ; il la fait vivre devant nous. Dans le Timée et le Cr'uias, il la suppose menant victorieusement la guerre contre de fabuleux Atlantes, après l'avoir identifiée avec l'ancienne Athènes ^. Au livre VIII de la République, le drame est tout interne ; c'est la cité elle-même qui se transforme lentement, et les différentes phases de son déclin sont précisément les quatre types de gouvernement qu'il s'agissait d'examiner. Selon sa coutume, Platon nous présente cette ingénieuse hypothèse avec tant de naturel que nous croyons lire une relation historique. Et cependant, il n'en est rien. Comme Utopie et comme Salente, la cité dont il nous parle est fictive. Ses vicissitudes le sont donc également ; c'est un symbole exprimant sous la forme d'une succession dans le temps ce qui, en réalité, est un ordre de la pensée ^.
Nous devons signaler ici l'interprétation contraire de Gomperz, qui coïncide partiellement avec celle d'Aristote. « Cette série décroissante, dit-il, indique à la fois la chaleur respectii>e et l'ordre chronologique des constitutions. Deux choses doivent donc ressortir de cet exposé : la dégradation des valeurs, et la succession historique ou l'enchaînement des différents types d'États. La combinaison de ces deux critères ne pouvait manquer d'être un peu forcée. Par exemple, le plus « louable » des gouvernements historiques doit être tenu, lui aussi, pour le résultat d'une décadence,
veut éviter l'abstraction pure, donner une forme concrète à son idéal politique. — Ailleurs encore, il suppose que sa cité est fondée, et que les habitants viennent s'y établir [Rep. 415 d-e ; Legg. 715 e),
1 Tim. 23 G et 26 d ; Criti. 108 e.
2 Cf. JowETT, Dial of PL ITT, p. cxxvi : « The order of constitutions ^vhich is adopted by him represents an order of thought rather than a succession of time, and may be considered as thc first attempt to frame a philosophy of history ». Cf. aussi Zeller, Phil. der Gr. II, 1, p. 924 ; Sisemiiil, Plat. Phil. II, 1, p. 225, 226 sq., 235 ; J. Ad\m, Rep.of PL II, p. 195 sq., 199, 201, S31 ; Nettleship, Lect. on the Rep. of PL p. 9 sq., 295 sq. ; Robin, PL etla science sociale, Rev. de met. et de mor. 21, 1913, p. 241 sq. ; Apelt, jPi. Dmi. Rep. VIII, n. 16.
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pour une pseudo-aristocratie engendrée parla dégénérescence de l'aristocratie véritable. Mais comme cette dernière est l'État platonicien idéal, qui ne s'est encore réalisé nulle part, l'auteur lui substitue tantôt la royauté patriarcale, tantôt une aristocratie de même nature, prêtant ainsi à l'antiquité la plus reculée une perfection politique qu'elle n'a jamais connue en réalité. » Et Gomperz remarque à l'adresse de Zeller : « Il ne nous appartient pas... de dégager Platon des contradictions dans lesquelles il tombe manifestement ; tout ce que nous pouvons faire, c'est de supposer qu'à ses yeux, la royauté patriarcale de l'époque préhistorique est le gouvernement qui se rapproche le plus de l'État idéal» ^. Cette opinion se trouve déjà réfutée par tout ce qui précède. Ajoutons seulement que nous ne voyons pas trace de la substitution dont parle Gomperz ; car c'est bel et bien l'aristocratie idéale elle-même qui dégénère, et non pas une royauté patriarcale à l'existence de laquelle Platon aurait cru sérieusement ^. Quant au reproche de contradiction, il ne serait fondé que si, réellement, la succession des
^ Gomperz, Gr. Denker, II, p. 390, 583. — L'interprétation de Zeller est également contestée par Raeder, Platon, p. 232, n. 1. ('f. aussi WiLAMOwiTz, Platon, I, p. 428.
* Sans doute, il est question, à plusieurs reprises, d'une royauté [Rep. 576 d, 580 b), mais elle n'est pas réellement distincte du régime aristocratique de la cité idéale [Rep. 54''i?'e), car Platon marque au contraire très nettement leur identité dès le livre IV : « La forme de gouvernement que nous avons décrite, dit-il, est une, mais on peut lui donner deux noms. Si la volonté d'un seul prédomine, elle s'appelle monarchie ; et si l'autorité est partagée entre plusieurs, elle s'appelle aristocratie... J'affirme qu'il n'y a ici qu'une seule forme de gouvernement ; car, que le pouvoir soit entre les mains de plusieurs ou d'un seul, ceux qui gouvernent l'État ne changeront rien à ses lois essentielles, pourvu qu'ils soient formés et éduqués comme nous l'avons dit. » [Rep. 445 d.) Ailleurs, il déclare, de même: «L'homme oligarchique est au troisième rang à partir de l'homme royal, si nous comptons pour un seul Vhomnie aristocratique et Vliomme royal. » [Rep. 587 c ; cf. encore 473 c, 540 d, 576 d.) Force est donc de souscrire à la remarque de J. Adam : « Knowledge, not number, is the criterion of good government : cf. PoL 292 c... The fact is... that kingship is only a form of aristocracy throughout the whole political theory of antiquity, and rests on no distinct and independent basis of its own. It must be regarded as exceptional when in the Politicus (302 c ff.)... Plato distinguishes between kingship and aristocracy and places aristocracy on a lovver plane ». (Rep. of PL I, p. 268.)
gouvernements était à la fois logique et historique. Or nous avons montré que, dans ce passage, Platon ne cherche pas du tout à faire œuvre d'historien, et qu'il se place exclusivement au point de vue des valeurs, (.omprendre le texte ainsi, ce n'est pas recourir à un expédient pour masquer une diiiiculté, comme l'Insinue Gomperz : c'est adopter l'interprétation la plus naturelle, pour ne pas dire la seule possible ^ Nous avons considéré jusqu'à présent cette décadence dans son ensemble. Mais sa première phase mérite de retenir plus particulièrement l'attention, parce ([ue la cause initiale du changement est visiblement mythique. <( Comment donc notre Ktat pourra- t-il se modifier, demande Socrate à Olaucon ; comment la discorde des guerriers et des chefs met ra-t-elle chacune de ces classes en lutte contre l'autre et contre elle-même .* Veux-tu quà ' l'exemple d'Homère, nous priions les Muses de nous expliquer l'origine du conflit, et que, leur prêtant le langage sublime de la tragédie, nous les fassions, d'un air de fausse gravité, jouer et badiner avec nous comme avec des enfants ? ^ » Voilà qui est clair et ne laisse aucun doute sur la nature de l'explication promise. Au reste, les termes du problème excluent a priori toute solution rationnelle, car un organisme absolument parfait ne saurait subir nulle altération. Or tel est le cas de la république platonictenne. Par hypothèse, elle est exempte de défauts, elle ne recèle aucun principe de corruption ; elle devrait donc conserver perpétuellement sa perfection première. Platon se trouve ainsi enfermé dans un dilemme dont il ne peut sortir qu'en invoquant une loi transcendante : « Tout ce qui naît est soumis au dépérisse-
1 C'est du livre VITT de \i\ RêpuhlUnte, sàns'v que du livre III des Lois dont nous parlerons plus loin (p. 49-53), qu'est inspiré le fameux cycle des constitutions (ttoXitevo'/ àv^xr/Àfoi .) de Polybe (VI, 5-9), déjà en germe dans une objection — mal fondée — d'ARisxoTE à Platon [Pol. V, 12^ 1316 a 24-29). Mais Polybe fait précisément ce que ne fait pas Platon : il considère la succession des six formes de gouvernement (royauté, tyrannie, aristocratie, oligarchie, démocratie, ochlocratie) comme une réalité historique
- Rep. 545 d-e.
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nent > ^ La cilé idéale n'échappera pas à cette sorte de fatalité : elle se dissoudra un jour, et sa décadence, inévitable en vertu de cette loi générale, aura pour cause directe un accident, une faute des magistrats, qui, méconnaissant la vertu d'un nombre géométrique, « provoqueront à contretemps des mariages d'où naîtront, sous de funestes auspices, des enfants d'uji mauvais naturel » '^. l>e la sorte, la nouvelle orénéralion serji inférieure à l'ancienne, de fort peu, sans doute, mais suffisamment pour que, lorsqu'elle parviendra au pouvoir, des dissensions surgissent et compromettent ré(piilil>re de Tl^tat.
Lv 'i/.z</jz y'ju'j.iz est un intéressant exemple de mystique des immbpes. telle que l'entendaient les pythagoriciens •\ Il se réduit, en somme, à quelques opérations
' Hep. r>'iG a. — Lorsqu'il traile, dans le Timée, des rapports du monde inlelli«ril»le et du monde sensible, Platon se trouve dans le même embarras. Le problème à résoudre est, sans doute, iVuuG portée beaucoup plus grande, mais il soulève une difiieulté idenlitiue puisque. <lans les deux cas, il s'agit d'expli({uer comment le p. niait i>eut engendrer l'imparfait. Et il est intéressant de remarquer que le Tintée surmimte l'obstacle de la même façon — non par la dialeeti({ue, mais par le niytbe — et «[ue l'imperfection du monde est ra[)portèe, elle aussi, à une loi irrationnelle dans son essence, à ràvxr'ic-/; ([ui entrave l'action du vo^; {TimAl e-48 a). Le démiurge ordonne le monde à son ima^e ; étant exempt d'envie, il veut que toutes choses soient « le plus possibir » semblables à lui-même {Tmi. 29 e, 30 a, 46 c, etc.), mais il ne peut vaincre entièrement la nécessité, et c'est pourquoi la copie est inférieure au modèle.
2 Hep. r>46 d. — Aristote remarque que cette cause de changement n'est j.as i)artieulière à la cité idéale, la production d'êtres inférieurs à ceux dont ils sont issus étant un pbénomène commun à la nature entière ; et il en fait ungrief à Platon (Pol. V, 12, 1316 a9-14). Encore une critiquemal fondée : la cause du cbangement ne doit justement pas être une 'mo; uExapoÀTfi ; on ne peut concevoir aucune ''o-o; 'x-z^'iolr^ d'une cité parfaite, parce qu'un organisme qui aurait en soi le germe de sa dissolution serait, par cela même, imparfait. Si donc la cité platonicienne est destinée à dégénérer, ee doit être en vertu d'une loi à laquelle elle est soumise, ainsi que toute la nature, précisément parce que la loi est universelle.
» Sans parler du Timée, où les mathématiques jouent un rôle important (notamment dans la lliéorie de la composition de l'âme), on trouve un autre exemple de mystique des nombres dans la République même, au livre IX : c'est le rapport 1 : 729, dont les termes expriment respectivement le bonheur du tyran et celui du roi [Rep. 587 b-588 a).
mathématiques très simples, mais exposées de façon si abstruse qu'elles en deviennent presque inintelligibles. Cette obscurité, qui était déjà proverbiale pour les anciens \ est évidemment voulue : Platon prête aux Muses un langage énigmatiquc pareil à celui des oracles. Puis nous savons qu'il n'est qu'à demi sérieux. Or c'est à nos dépens qu'il se divertit, en compliquant par plaisir une formule vide de sens, sorte de piège malicieusement tendu aux lecteurs trop naïfs pour deviner son vrai dessein. Quoi qu'il en soit, ce nombre géométrique doit rendre rai- J son d'un fait logiquement inconcevable. Il joue donc le rôle d'un mythe ^, et l'étude détaillée de ce curieux passage confirmerait cerlainement notre interprétation, car il ne prend tout son sens qu'à la lumière d'autres mythes platoniciens, ceux du Politique et du Timée, notamment ^.
1 Cf. Cir.. Episl. ad Att. VIT, 13, 5 : « i:st «Miin niimoro l'ialoins obscurius, »
^ Cf. J. AnAM, hep. of Pi II, p. 202, 3UG ; Sl^emihl, P/a^ PAi7.Il, 1, p. 21G sq. ; Zklli:», Pltil. der Gi\ II, 1, p. SriT, 11. 1 ; Willi, Plat. Mythopoiie, p. 30 sq. Zeller dit, notamment : « Der eigentliche Zweck unserer Be^^chrcibunir \vir<l... f^erade der sein, das Gcheimnissvollc jenes Gesetzes dadurch an/.udeuten, dass in ralselhaflen Formeln eine Erkliirung gegebcn wird, dmrh weleho die Sache sclbst, aiich ^venn Nvir jene Formeln niathemalisch vollslandi;jj deuteu konnten, «loch um niciits klarer wiirde... Dicso Zahlen wirklich zu konncn, glauble er gewiss nicht, und eben dièse Lucke soll hier das Mystischi', >\ie sonst das Mylhische, mit scheiitbaren Aufschlûssen verdecken. »
3 Par exemple, le tèÀeo; àsiOuô; de ràvOptÔTri'.ov y^'' ■'■'', "^^^v, c'est-à-dire 216, « fournit deux harmonies », l'une carrée, l'autre oblongue, exprimées respectivement i)ar les nombre ^GOO^ et 4800 :: 2700 = 12960000. Or ces deux harmouies correspondent aux deux périodes du mythe du Politique (marche du mond:^ eu avant et en arrière, alternativement). D'autre part, 12960000 est peut-être (malgré Tavis contraire de Taylor, Comment, on PI. Tim. p. 217-219) le nombre de jours contenus dans la grande année (tiXso; IvtajTo;) dont il est ([uestion «lans Tim. 30 d. Cette grande année serait donc de 36000 ans de 360 jours ; et comme la vie humaine normale est de 100 fois 360 jours =-■= 36000 jours (cf. Rep. 615 b), il s'ensuit qu'un jour de la vie de ràvOstÛTtîtov vEvvr,-:ov é<iuivaut à une année du cycle du Oîïov Yîwr^tov. — Pour tout ce qui concerne l'interprétation du nombre platonicien, nous renvoyons le lecteur à l'étude de J. Adam [Rep. of. PI. II, p. 201-209, 264- 312), qui est une merveille d'ingéniosité critique. Adam nous paraît avoir entièrement et définitivement élucidé le sens de ce passage, dont l'obscurité est telle qu'il passa longtemps pour une énigme indéchiffrable.
3. Rep. II, 369 b-374 d, et Legg. III, 676 a-702a. (Origine de l'Etat). — Au livre 11 de la République, Platon nous décrit la formation progressive d'un État. Partant de ce principe, très juste, que toute société est fondée sur l'impuissance où se trouve l'homme isolé de se suffire à lui-même (î'/.^7'oço-j/. x:/Tao/.y:,-), il expose comment, « le besoin d'une chose ayant engagé un homme à s'associer un autre homme, et un autre besoin un autre homme encore, la multiplicité de ces besoins poussa plusieurs hommes à vivre en commun, dans l'intention de s'entr'aider » K H faut d'abord satisfaire aux exigences de la vie matérielle, en assurant la nourriture, le logement et le vêtement. L'État réduit à sa plus simple expression (y; ^va'//ar>-^'-y: 7::>-u- 2) comprendra donc quatre ou cinq individus, chacun s'acquittant de sa tâche particulière dans l'intérêt de la collectivité, Pun comme laboureur, Pautre comme architecte, un troisième comme tisserand, etc. Qu'ils s'adjoignent divers artisans, tels que le charpentier et le forgeron, à qui confier la fabrication de leurs outils, puis des commerçants chargés des échanges indispensables avec les États voisins, et Pon aura tous les éléments essentiels d'une cité « saine )) {^'/l'Cç), c'est-à-dire débarrassée de cette multitude de gens que le luxe, et non le besoin, introduit dans les États ordinaires : peintres, musiciens, médecins et bien d'autres encore.
Le troisième livre des Lois traite un aspect différent du même sujet, à savoir Porigine des institutions politiques {nandxz ao/;/:). Platon nous donne d'abord un raccourci de Phistoire de Phumanité, depuis Pépoque reculée du dernier déluge jusqu'à PétabHssement de la confédération dorienne entre les villes de Lacédémone, d'Argos et de
ijRep. 369 b. * . ,
« Ou TrowTT) TtÔA..;, comme l'appelle Aristote dans un passage de la Politique (IV, 4, 1291 a 10-19). où il ne critique Platon que faute de l'avoir compris. Sans doute, cette cité a pour but xà àva^fx-ata, et non pas 10 xaX6v ; mais il est non moins évident qu'elle n'est pas la vraie cité de Platon ; les esquisses d'un peintre ne doivent pas être jugées de la même façon que ses tableaux.
Perceval Frutiger
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Mcssène. Il distingue trois grandes périodes : !<> la période primitive, pendant laquelle les hommes vécurent au sommet des montagnes, sous le régime patriarcal du clan, ignorant les arts, la législation et même l'écriture, sans autres ressources que la chasse et l'élevage des bestiaux ; 2^ le groupement des anciens clans en communautés plus étendues, qui s'établissent sur le versant des montagnes, se livrent à l'agriculture, et constituent les premiers organismes politiques sous la forme de monarchies ou d'aristocraties ; a» la période de la guerre de Troie, marquée par la construction de nombreuses villes dans la plaine, et par les débuts de l'art militaire et de la navigation. Arrivé ainsi au seuil de la période historique, Platon recherche ensuite les causes qui amenèrent la dissolution rapide de la ligue dorienne, et enfin, après avoir comparé le régime politique des Perses, type de l'autocratie pure, avec celui d'Mhènes, type de la démocratie pure, il conclut que tout gouverneuient digne de ce nom doit tenir le milieu entre ces deux
extrêmes.
Ces passages n'ont été que rarement considérés comme mythiques ^ Ils le sont, cependant, au même titre que le déclin de la cité idéale, car là encore, ce n est pas d'histoire qu'il s*agit, malgré les apparences, mais d'un devenir Imaginaire, équivalant à de simples analyses de concepts. La description de la cité, dans la République, a une double fift, l'une immédiate, l'autre médiate : elle permet à Platon de donner corps à son idéal politique — - et par suite, elle représente, non ce qui est, mais ce qui devrait être ; elle fait faire un pas décisif à la discussion qui est l'objet priur cipal du dialogue, en fournissant k type accompli, r<c idée » pourrait-on dire, de l'État, où l'essence de la justice sera plus facile à déterminer que dans l'homme, cette espèce
1 SusEsuHL iPtal, PbiL n, U p. n0413). Apelt {PI. Dial. Rep. p. ix-xiu et n. 31 du 1. 11^ Wilamowitz (Platau, II. p. 188), Nettle^wp {LeeL 9n tfie Rep. al PL p. 9sq., 69 sq.. 294 sq.) et J. Adam {lî«p. o/ PI I, p^ 93^ iBterprètent comme noua roriginc de l'État au livre II de la République. Pour le livre HT des Lois, cf. Willi, Plat, Mythopoiie^^, 2^
<l*£tat en miniature ^. Mais si la cité platonicienne est un 7:apxO£tyuLx iv o'jpxvth *, un modèle achevé et irréalisahle * son développement doit participer du même 45aractère idéal. Et^ de fait, Platon ne cherche nullement l'origine réelle de la première société humaine. Il ne ae propose pas de reconstituer le passé, ce qui serait proprement la tâche d*un historien, mais de bâtir en théorie, (cuç è> |ixu6ûj) *, la cité par excellence, à T exemple du géomètre construisant ligne par ligne les figures nécessaires à 9ft démonstration \ En d'autres termes, il ne nous fait assister à la naissance de TËtat juste et de la justice que pour nous éclairer sur la nature de Tun et de Fautre •.
» Rep. 368 c-369 h. Cf. Legg. 626 «-6Û7 b. » Rep. 592 b.
• Cf. Rep. 472 b-e.
♦ r»/a. 26 c. a. R»p. 376 d, 501 e, 5»6 c (iitatÇofxty).
' Ici» nous devons nous séparer de Gqmperz et de Ra£Dbr (PAntoA, p. 205 sq.) de la même façon et pour les xxtême& raisons que plus hamt, à propos du Hvre VIII. Rien ne permet de supposer, comme le fait Gomperz: [Gr. Denkar, II, p. 370 sq.}, que ce passage soit partiellement historique. En revanche, sa valeur purement thécNrîque est établie par de très nombreux indices. Cf. p. ex. Rep. 369 c : xfu X^vip èÇ àpyj^Z uaièi^jdtv koX:^ ; 369 t : $i|T, etc. A noter aussi les singuliers ô -^ttuo^ôz, etc. (369 d) : dans une cité réelle, il y aurait évidemment plusieurs représentants de chaque métier.
' En eftet, ce quo la naissance de l'État doit mettre eu lumière^ e^eet avant tout les avantages de la division du travail {Rep. 369 e-S70 c)» Or, au livre IV, lorsque Platon revient à son sujet principal après une longue digression sur les (p JXaxc.!;, il rappelle expressément ce passage dans sa définition de la justice : '0 yào è; àpyr^z èOiaeOï ûeTv iioielv 8'.à «avti;, ozz tV^v icoXtv xaxt|i)t(IIofiev, Toût6 èïxtv... i?j 5txotio«uvTj... Toûto toi'vjv... xtvS-jvuSc'.... fi Six»io»jvT| eTv«i, TÔ ta «âxoù itj>dircetv. (Rep. 433 a-b.} Et pbis loi», il présente la division du travail comme un e'^coXov tt;c Stxsios'^Svi^Ci un éq^uî- ▼alent dans TÉtat de Tordre qui règne dans l'individu, lorsque chaque paxtie de son âme ta a6toû irpittet {Rep. 443 b-d). Ces rappels — ainai qu*itfi autre, moins important (III, 399 e), proureat, dVutre part, que ta des- -oriplion de la -nptôxr^ itiiXtc, au livre II, n*est pas une simple attaque eoBtre Antisthène et Tidéa! cynique de Tétat de nature, comme le oroîent Zkller (Phil. der Gr. II, 1, p. 325, n. 5 et 893), DOmiuer (KL Sehr. I, p. 13, 926 sq.) et Joël {Sokr. II, t, p. 266 sq. et 463» n, 1). Nous pensons, «▼•o J. Ada.m {Rep. a/ Pf. I, p. 100 ; cf. p. 93), que : « the icfM&n^ ir^Xvç is iiot oi course Plato^s idéal repnbKc, and his description of it i& plentiKAy bestrewn with ironv, but it ts nevertheless the foundatîoin on which bk city is built, and... a not unpleasing picture of the life of theloweststra-» tum in Plato'g city. » Cf. aussi Hirzel, Dial. I, p. 234-236.
ïï
Ici, comme au livre VIlI.l'oNposé génétique lieul lieu d'um.
définition statique. . .
TLa cité de la Répulliqae n'a pas de non. et ' '^ ^^^
ni dans le temps ni dans l'espace. C'est u„ 'J-',"'';' ' ^ ^^ utopie, un rêve de philosophe poète. le t-~ > ^ / Loi ainsi, d'ailleurs, que le dialogue dans -.■' --«'^^ l^; ,nontre assurément moins dédaigneux de la -al'»";-";\^; mais il ne peut pas davantage être regarde eon.me un cha "i:;: d'h-stlm-c. Lut d'abord, la légende y .,e,., une grand Place • L'hvpothèse de la destruel.on périodique de 1 i»uma Se p'ar d'es' cataclysmes et des .-P';'--- "'--^'-'X; ment pas prise plus au sérieux .c. que dans >thc
du Poluinue \ Quant au tableau de la v„. pruna e il tseUbeauc^up . celui d'un .ge d'or fabuleux, e.ebre par Hésiode ^ et dont Platon vante, non ^«"r,. ^'"'7"! i'onic. l'heureuse simplicité dans le mythe du Po^,.,». U quatrième livre des Lois K Sn reste, qu ds so.e e^s
ou fictifs, tous ces événements sont indifférents eu . ux mêmes. L'écrivain ne leur demande qu'um- ,ua.,.-e a reflexions philosophiques sur les dangers de 1 « ignorance » c'est-à-dire de l'incapacité d'agir selon la ra.sou des exemples propres à illustrer une thèse pol,.. que préconçue, celle de l'équdibre des pouvoirs. Ce rée.t sclu.au.up,,. de l'évolution de rhumanité est donc un ,nvthe. le .nnple
. 1 -uu .1.. l.uls ,iu.- l'IaloM assi.„. au « .nc.son.-,. », .lans sa l!,.;".i.' ^,- mv ho ., livn. Il «le la HéinMqu.; .\:l ,.n-.MS,->n,.„t ,!,■ s»,,. ■-.■ ■' notre ignorance au .ujet des événements anciens [Hep. i». d . - /r,
680 b) Tétat social primitif avec le gouvernement des t.yclopes dont ,.arle
''rr:;'^ b-l - Au'ullen de la n^P„Ui,>ue, la cité . saine. ,ue G.aucon surnomme dédaigneusement la « cité des pourceaux » [Rep. 3<2 d) rappeUe^»lement par certains traits la condition des «nourrissons de Saturne ' : ici comme là, c'est la même vie animale, bornée a la satisfaction des besoins matériels (cf. Polit. 272 a, c) . 5 Legg. 688 c-d.
cadre d'une étude dont le but Yéritable est de délerniiner la meilleure forme de gouvernement ^
4. Crat. 388 e sqq. (Le législateur du langage]. — Le Cratyle traite, comme on sait, du langage, et la principale question qui s'y trouve débattue peut se résumer comme suit : la propriété des noms est-elle naturelle (cp>ci) ou de pure convention [^ji^îi). L'une et l'autre thèse avaient été soutenues par des philosophes antérieurs à Platon : la première par Cratyle, la seconde, si nous en croyons Proclus ^ par Dcmocrite. C'est la dernière que Socrate attaque tout d'abord, en la personne d'Iïermogène. Puis il se retourne contre Cratyle, et, dans une seconde discussion, il montre que la théorie adverse n'est pas non plus entièrement satisfaisante, qu'elle appelle de sérieuses réserves, et qu'en définitive la propriété des noms est due à l'action combinée de la ^^ni;, et de V ï%z ou crv^fe/: ^. llevenons maintenant à la première partie, où se trouve le passage que nous devons examiner. Socrate veut prouver que les noms ne sont pas arbitraires, qu'il y a un rapport de convenance entre eux et les choses. Et il raisonne ainsi : l'essence des êtres ne se confoYid pas avec leurs apparences, comme l'a prétendu Protagoras ; elle existe en elle-même, indépendamment de i}ous. Quant aux actions {r.rjxiiiç), elles sont une espèce d'êtres, et par suite, elles se font, elles aussi, selon leur propre nature, et non selon notre bon plaisir. Or le langage est une action ; comme tel, il exige remploi d'un instrument (o^a/3fvo>) approprié, qui est le nom.
1 Leg'^. 683 1), 701 c, 702 b. — Le caractère purement démonstralif du passage est très net. Cf. Legg. ^11 a : vor;7(.).x£v ja-av t.Lv zollùyj xajtr.v [cpOopiv] -T,v T(L xaxa/.X'jju'o ttote yEvojjiivT.v ; 677 c : Owjxev ; 677 e : Xs^t'^fA^v ; 679 d : i'tzlouli^, etc. Et platon déclare lui-même [Legg. 683 e-684 a) que son but est de donner une base concrète {ïy{^ -{V^ôixi^a, yc^o^JÔi tt xaî e^ov àX/,0£'.av) à la discussion, afin qu'elle ne reste pas « en l'air » (w7tî où irspi 7.ÎV0V T». J[y^Ty]iO(jiEv tov... 'iM^yt).
2 Procl. hx Plat. Crat. comment. Pasquali, c. 16 [= Democr. Diels, Vors. B, fr. 26].
» Crat. 434 e-435 c.
De même que la navette sert à tisser, c'est-à-dire à distinguer les fils du tissu, de même le nom sert à nommer, c'està-dire à distinguer les essences. Mais chaque instrument est l'œuvre d'un artisan ; c'est le menuisier, par exemple, qui fait la navette du tisserand. Qui donc est l'ouvrier des noms (ovouarovf/ôç) ? C'est le législateur, répond Socrate. Sous la surveillance du dialecticien, « il forme avec les sons et les syllabes le nom qui convient naturellement à chaque chose, les yeux fixés sur le nom en soi ^ ».
Une lecture superficielle de ce passage pourrait faire songer à l'hypothèse absurde que Lucrèce repousse, non sans raison, dans le De rerum natura *, celle d'un inventeur du langage, forgeant des mots de toutes pièces, puis les enseignant aux autres hommes. En revanche, un examen plus approfondi montre que, non seulement Platon ne dit rien de pareil, mais qu'il ne cherche même pas à résoudre le problème de l'origine du langage. Si l'opération du nomothète devait expliquer comment l'humanité primitive a pu acquérir l'usage de la parole, elle serait située dans le temps et dans l'espace. Or tel n'est pas le cas, puisque le, Cratyle ne contient pas la moindre allusion à une époque antérieure à l'apparition du langage, et que, d'autre part, le nomothète n'est pas présenté comme un individu unique, auteur d'un idiome déterminé. Sans doute, Platon en parle le plus souvent au singulier, mais il s'agit évidemment d'un singulier générique, et le nomothète représente en fait tous les -f wrot
En outre, le seul but de cette discussion est d'établir — provisoirement, d'ailleurs — la propriété naturelle des noms. Le langage y est envisagé d'un point de vue purement statique, c'est-à-dire dans son essence, et non pas dans son développement \ Rien ne serait donc plus faux que
» Crat. 389 d.
» LucR. De rer. nat. Brieger, V, 1028-1030 » Crat, 401 b.
* Cf. Taylor. Plato, p. 78 : « The real purpose of the dialo^uô . 18 to consider not the origin of language, but its use and funclions. .
de prendre l'hypothèse du nomothète pour la solution d'un problème historique qui n'est pas soulevé dans le Cratyi». Son rôle véritable est tout autre, et surtout beaucoup plus modeste, car Socrate n'y recourt qu'afin de potirsuivre la comparaison qu'il institue, selon sa méthode favorite, entre le langage et les métiers. Si la parole est une action, analogue au tissage, il en résulte que le nom est une sorte d'instrument au service du maître (§<0a:TZ3j'/.iKsç), tout comme la navette entre les mains du tisserand. Mais pour que le parallélisme fût achevé, il fallait encore trouver un équivalent au menuisier qui fabrique la navette ; cet équivalent, c'est précisément le législateur. 11 n'y a donc là rien de plus qu'une de ces images qui foisonnent dans les dialogues, et l'invention des noms est aussi étrangère à l'histoire que la naissance d'Erôs dans le Banquet. Faire naître Erôs de Poros et de Pénia revient à dire que l'amour consiste dans la recherche du bien plutôt que dans sa possession. De même, donner le langage comme l'œuvre d'un législateur signifie simplement qu'il existe un rapport nécessaire entre les mots et les objets qu'ils désignent.
Enfin, remarquons que Platon ne rapporte pas toujours la création des mots à un ou plusieurs législateurs (6 ^i^xe^oç ou 01 'jiazvrji rà rjyi[j.xTa) ^, mais qu'il emploie souvent des expressions beaucoup plus vagues, telles que « les anciens )), « les hommes » ^, voire un simple neutre (tô rà oviijxra Oétxtvoy) '. 11 ne se soucie même pas de décider si le langage est d'institution humaine ou divine *, et s'il penche, à la fin du dialogue, pour la seconde hypothèse, c'est seulement parce que la première implique une pétition de principe qu'il signale lui-même en ces termes : a Comment les hommes auraient-ils été capables d'instituer
i Crat. 4% b, 401 b, 418 a, 429 b. 431 e.
• Cna. 397 c, 401 a, 411 b, 425 a. — La même équivalence te remarque aussi ailleurs que dans le Cratyle. Comparer Charm. 175 b : ô ôvojJiTiToOiTT,;, et Phaedr. 244 b : tùw TtaXaiujv ol -cà '576[jL«ta xiOifxevot; Prot. 322 a : 6 ofvftpojno; (au sens générique).
• Crai. 416 c.
« Crai. 397 c, 416 c.
les noms d'après leiu- science des choses... avant qu'aucun mot n'existât et ne fut connu d'eux, si vraiment toute connaissance des choses est impossible sans la connaissance préalable de leurs noms ? » K Voib'i, certes, une grave difficulté ; mais IMaton l'écarté aussitôt par une explication qu'il ne prend guère au sérieux, puisqu'il la compare plaisamment aux deus ex machina, supr«Mne ressource des poètes inhabiles à dénouer leurs tragédies 2. C'est une façon de nous dire : « Peu importe comment le langage a pu prendre naissance ; ce n'est pas là ce que nous cherchons. » Au reste, le lecteur du Cratyle rencontre tant de traits d'ironie pareils à celui-ci, qu'il en vient à douter si la propriété des noms elle-même est discutée plus sérieusement que l'origine du lan^racre ^ 11 sendde, au contraire, que Platon veuille moins résoudre un problème que railler, chemin faisant, divers philosophes, Cratyle, les sophistes et surtout Antisthène. Peut-être le dialogue entier n'est-il qu'une parodie. En tout cas d n'aboutit pas à une véritable conclusion, et serait purement négatif si, dans les dernières pages, Platon n'avait introduit, de façon inattendue, une distinction de l'essence et de l'apparence dont la valeur est considérable, puisque nous pouvons y voir la première esquisse de la théorie des idées *.
Aussi bien, quel que soit le sens général du Cratyle, notre analyse de l'hypothèse du nomothète, qui est seule en cause ici, a pleinement confirmé le jugement de Deuschle, de Susemihl et de Zeller ^ Le nomothète est mythique ;
i Crat. 438 b.
2 Crat. 425 d-e.
3 Cette ironie est surtout sensible dans la longue série d'étymologies fantaisistes qui ïornie la plus grande jmrtie du dialogue [Crat, 391 b-422d). Mais si ce passage ne doit pas être pris au sérieux, ce n'est pas un mythe pour autant, comme le croit Willi [Plat. Mythopuiie, p. 25 sq.), car il ne présente aucun des caractères distinctifs du mythique que nous avons énumérés dans le chapitre précédent, (^est un morceau de polémique, et rien de plus.
* Crat. 438 d-44() e. Cf. Lutoslawski, PL logic, p. 228.
* Deuscule, Plat. Sprachphil. p. 44-51 ; Susemihl, Plat. Phil.
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il l'est même doublement : d'abord parce que l'invention des noms qui lui est attribuée ne correspond pas à un événement réel ; ce n'est qu'un procédé de démonstration, la traduction symbolique d'un état en termes de changement. Ensuite parce que le nomothète lui-même est une simple personnification de la loi. « Les mots nous sont fournis par la loi » \ déclare Socrate ; c'est-à-dire : ils nous sont imposés par la communauté linguistique à laquelle nous appartenons ; nous ne pouvons donc pas donner n'importe quel nom à n'importe quelle chose, comme le prétend llermogène ^. Ou plus brièvement encore : le lan<Tase est un phénomène collectif, social, auquel le caprice individuel n'a aucune part ^
6. Phaed. 61 c-62 c. (Condamnation du suicide;. — Socrate vient d'énoncer le principe qui sera le leii-motw du dialogue tout entier : loin de craindre la mort, le phUosophe l'attend comme une déUvrance. Mais, ajoute-t-il, quelque méprisable que soit la vie, nul ne doit en hâter la fin par la mort volontaire, « car on dit que ce n'est pas permis ». Cette réserve provoque une objection de Cébès, qui croit voir une inconséquence dans les paroles de son maître : (( Comment, lui demande-t-il, peux-tu soutenir à la fois qu'il n'est pas permis de se suicider, et que, cependant, le philosophe est
I, p. 155 sq. ; Zeller, Phil. dcr Or. II, 1, p. 579, n. 2 et 581, n. 3. De même Fischer, De mythis Plat. p. 34. — Le lecteur pourra constater plus loin (jue, si nous sommes d'accord avec ces critiques pour ran;;er le nomothète parmi les mythes, nous nous en séparons sur son interprétation, car les motifs pour lesquels Platon a recouru à cette hypothèse ne nous paraissent pas être ceux qu'ils indiquent. A ce sujet, voir plus has, p. 172- 177 et spécialement p. 174, n. o, puis p. ICO sq.
1 Crat. 388 d.
« Crat. 384 d-385 a, 391 a-b.
» Cf. JowETT, Dial oj PI I, p. 257 : « We arc not to suppose that the legislator is performing any extraordinary function : he is merely tho Eponymus of tho State, who prescribes rules for the <lialectician and for ail other artists... Of the process which he thus describes, Plalo had probably no very definite notion. But he means to express generally that language is the product of intelligence, and that languages belong to States and not to individuals. »
tout disposé à suivre celui qui meurt ? » Socrate répond que les hommes n'ont en aucun cas le droit d'attenter à leur vie, parce qu'ils sont ici-bas dans un enclos (©ooupa) * qu'ils ne sauraient quitter sans permission ; ils appartiennent aux dieux comme des esclaves à leur maître, et par suite, ils Tie peuvent disposer d'eux-mêmes selon leur bon plaisir.
1 Quel est le sens de (^pojpà ? Généralement, on le traduit tantôt par « poste », tantôt par « prison ». La première traduction a pour elle l'autorité de CïcÉROx {Dé Senect. 20, 73 : « Vetat Pythagoras iniussu impcratoris, id est Dei, de praesidio et statione vitae decedere ». Cf. Cic. De rep. VI, 15 ; Epict. Dissert. I, 9, 12-17 et 22-24 ; III, 24, 99), et peut, en outre, s'appuyer sur un autre passage de Platon où il s'agit effectirement d'un poste qu'il est lâche de déserter [Apol 28 d) ; mais elle ne s'accorde guère avec les verbes X-jcv et àitoStSpaji'ttv, car on ne « s'échappe » pas d'un poste, on le déserte. La seconde paraît assez plausible, si l'on pense à la doctrine orphico-pythagoricienne du ïwpia-Tr.iJLa (Cf. Philol. Diels, Vors. B, fr. 14 ; Plat. Gorg, 492 e-493 a, Crat. 400 h-c ; Pseudoplat. Axioch. 365 e, 370 d ; Plut. De sera num. idnd. 9, 554 d ;Cic. Tusc. I, 30, 74, et De rep. VI, 14) ; toutefois elle est moins heureuse encore que l'autre, parce que Socrate parle expressément de la bonté des dieux et du soin qu'ils prennent des hommes {Phaed. 62 b : tô ^coî».; eTvûu ^jLiwv Tojc ÈTTtfxeAoufiivo'j;); il ne les compare donc pas à de» geôliers. En revanche, un troisième sens a été proposé par Espinas {Du sens du mot «ppoupi, Arch. fur Gesch. der Phil. M. F. 1, IS^o, p. 449- 454), que nous jugeons pleinement satisfaisant. Espinas rapprociie ce passage du Phédon de divers textes qui montrent que Platon se représentait la vie des hommes primitifs comme celle d'un bétail doux et docile dont un dieu est le pasteur (cf. Polit. 271 e ; Tim. 24 d ; Criti. 109 b-d ; Legg. 713 c-e). Dès lors, il est naturel de supposer qu'ici, l'humanité est également assimilée à un troupeau vivant sous la garde des dieux, comme des animaux sacrés (ci. Phaed.^o b ; Phaedr. 274 a; Legg. 902 b, 906 a), ou à des esclaves qui ne peuvent disposer de leur propre vie, parce qu'elle appartient à leur maître [Phaed. 62 b-c). <l»pojpi devrait donc se traduire par « enclos » ou « enceinte ». RomiE {Psyché, II, p. 161, n. 2) objecte à Espinas que le mot n'est pas attesté dans le sens de <njx6<;. Cela est vrai ; mais il ne l'est pas davantage dans celui de 5£7|ji(oti<piov ou d'elpxTTfj, excepté un autre passage de Platon lui-même {Gorg. 525 a, où d'ailleurs il s'agit de la prison dans l'Hadès, et non de la prison du corps). Et surtout il est indéniable que le sens de « prison » convient mal au contexte et à l'objection de Cébès qui suit immédiatement {Phaed. 62 c-63 a) ; que, de plus, il ne convient guère mieux à cette autre maxime qu'on nous rapporte conune étant aussi de Philolaûs : axjrip èv cppoupqt Ttocvta ùith -cou ÔEoû icepistXfjCpBai (Philol. Diels, Vors. B, fr. 15. — Diels traduit c in einem Gefângnis >, mais le sens de ictpf^oXo; nous parait meilleur).
Ce passage n'est pas un mythe, au sens propre du mot, mais il en tient lieu, car l'argument qui doit justifier Tinterdiction du suicide n*est certainement pas dialectique *. D'abord, Socrate ne le donne pas de sa propre autorité, mais seulement comme une opinion qu'il ne connaît que « par ouï- dire y) (i; àxo^ç), celle du pythagoricien Philolaûs. Et comme il est question, un peu plus loin, d'une « doctrine secrète » (o iv xiropciÔToi,: AsyôuLVJoq liyoç), nous pouvons être sûrs que la référence de Platon sur ce point est d'origine orphico-pythagoricienne *. Voilà qui paraîtra significatif, si l'on songe au rôle que jouent les croyances orphiques dans les mythes de la vie future. Mais il y a d'autres indices : les mots [léyaç y.xi où poSxoç îiiSsrv, appliqués à la doctrine des mystères ; puis l'adverbe w70t)ç qui. à deux reprises, indique un doute quant à la valeur de l'explication proposée ; enfin l'expression caractéristique o'j r^xm SsixtTov ehoci.
On conviendra que ce langage respire une médiocre assu-
* SusEMinL {Plat. Phil. I, p. 420 sq.) est, à notre connaissance, le seul qui ait remarqué le caractère mythique de ce passage.
• Orphico-pythagoricienne, et non pas antisthénienne, comme le prétend JoëL {Sokr. Il, 1, p. 228 sq.). Si certains détails de ce passage du Phédon se retrouvent dans la littérature cynique, cela ne prouve en aucune manière que Platon se soit mis à l'école d'Antisthène, mais simplement que les moralistes de tendances cyniques et stoïciennes ont subi, eux aussi, l'influence directe ou indirecte du mysticisme orphique. — D'autre part, bien que nous estimions très probable que les théories scientifiques attribuées à Philolaûs ne sont pas de lui, et qu'elles datent d'une époque postérieure, nous ne voyons, en revanche, aucune raison sérieuse d'admettre, avec Frank {PI. und die sogen. Pythag. p. 291-297), que l'interprétation de l'image orphique de la cppojpi, telle qu'on la trouve ici, est duc à Platon lui-même plutôt qu'à Philolaûs. C'est à tort, notamment, que Frank conclut de cette phrase de Cébès : Sarcpî; 8"ê mpl aûrôjv o\>otvoç Tt'ÔTroTc oùSèv ix/^xoa — aune opposition entre Philolaûs, qui s'en serait tenu purement et simplement à l'image mythique (die sinnlich anschasliche Weise des Mythus), et Platon, qui, le premier, aurait donné un^e
. interprétation exacte (eine begrifflich exakte Deutung) de cette image (p. 293 sq.). Car les explications de Socrate sur ce point, n'étant pas fondées sur la dialectique, ont elles-mêmes un caractère problématique très net ('ofi'»;) ; elles ne méritent donc pas non plus l'épithète de ^rao/ç, et par conséquent la déclaration de Cébès ne nous interdit nullement de supposer que Socrate-Platon les emprunte à Philolaûs.
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lance. Socrate s'avoue incapable de aé.nonlrer pourquoi le suicide est uu acte répréhensible. Son jugement n'est pas la conséquence lo^^icfue d'un principe ; c'est une conviction intime qu'il peut l.len justifier dans une certaine mesure, mais non pjis prouver, au sei's rigoureux du terme. De fait, il n'en sait pas plus long sur ce sujet que Plnlolaiis luimême, à qui Cébès reproche par deux fois son imprécision {r/joïv r^xz^iz] ; et il conclut ainsi : '< Peut-être n'est-il pas absurde de souieiiir (pie nul n'a le droit de se réfugier dans la mort sans attendre un ordre formel de la divinité, comme celui ([u'elle m'envoie aujourd'hui. » Ce n'est pas le Socrate dialecticien qui parle en ce moment, mais le Socrate mystique, celui qui, bientôt, terminera l'entretien par une description de l'au-delà, celui surtout que, dans VApalogie et le Crilon, ?ious voyons si parfaitement soumis à la volonté divine. S'il s'est voué à l'éducation ^morale de ses concitoyens, sans souci des haines que lui attirait sa franchise, s'il a même affronté la peine capitale avec un courage inébranlable, c'est pour obéir à une voix intérieure qui ne relève point de la raison pure. De même, le suicide lui apparaît comme une impiété, parce ({u'il croit à des dieux qui prennent soin des hommes et arrêtent leur destinée ^ En d'autres termes, le problème n'est pas tranché i)ar la philosophie, mais par le sentiment religieux 2.