‹ Les mythes de Platon [microform]; études philosophique et littéraireChapitre 7 sur 37 · partie de ce dialogue · texte numérisé non relu

partie de ce dialogue

6 Cf. Phaed. 81 c : (^7--:? \ïr^':ti ; 81 d, e, 82 b : itxo;.

• Teicumùller, Liter. Fehden, II, p. 287-307.

soit, exige de nous une réfutation rapide. Chez Platon, dit-il, la vérité est parfois si intimement mêlée au mythe que de nombreux critiques s'y sont laissé tromper, prenant à XoH pour de simples fables des idées qui méritaient plus d'attention ^. D*une façon générale, la remarque est judicieuse, -car l'humour platonicien rend effectivement très délicate l'interprétation des dialogues. Mais nous ne croyons pas qu'elle convienne au cas particulier : la théorie physique du Phédon est bien un mythe, quoi qu'en puisse penser Teichmûller, qui invoque vainement l'autorité d'Arîstotc. Peu imparte, en effet, que, dans la Météorologie ^ ce passage soit discuté avec le plus grand sérieux, coninie s'il s'agissait d'une hypothèse scientifique. Le Stagirite est un piètre exégète de l'œuvre de Platon ; si nous le choisissons poua* guide, nous sommes assurés de commettre bien des bévues. Comme nous l'avons déjà constaté à propos du livre Vlll de la République j il s'en tient toujours au sens littéral des textes, et réfute les autres philosophes, Platon surtout, d'une façon trop superficielle pour que ses jugements puissent nous inspirer confiance. En prenant au pied de la lettre la description des fleuves infernaux qui sert de préambule au mythe eschatologique, il n'a fait que suivre sa méthode 'Ordinaire. Au lieu de lui donner raison contre tous les critiques modernes, nous devons plutôt reconnaître, avec Zeller ^, qu'ici comme ailleurs, il a manqué de perspicacité.

En revanche, si nous prenons la peine d'examiner notre texte, nous verrons qu'il est impossible de le comprendre comme l'ont fait Aristote et Teichmûller. A deux reprises, Socrate se réfère à l'opinion d'autrui : o^ ir/oi urs tivoi; TSJKta^My, et plus loin : Hyi^y.L *. En outre, il insiste sur

* Tkicavûu^R, »fK du H, p. ^7 sq., 29^ »q.

* Aristotci. Mete&roL U, 2» 35^ a 32 sqq. » ZE1.I.BR, Plët. Stud. p. 207.

* Phaed. 108 c et 110 b. — Or est généralement d'avit q«ie ce tÛ ae désigne aucun philosophe déterminé (cf. Archer-Hino et Burnet dans fleurs éditions du Phédon ; toutefei» Fbank, Pi und die segên, Pffthag.

ISS MYTHES DE PLATON

!• manque de preuves, « Pour faire ce récit, dit-il^ je ii« orois pas qu'on ait besoin de l'art de Glaucus ; mais en démontrer la vérité serait plus difficile, et je ne sais si tout l'art de Glaucus y suffirait. Non seulement cette entreprise serait peut-être au-dessus de mes forces, mais quand même je m'en sentirais capable, le peu qui me reste à vivre ne me permet pas, semblc-t-il, d'entamer un si long discours. Toutefois, rien ne m'empêche de te décrire la forme que je prête à la terre {tytj èoéay t^ yi^ otav Trs'rfitjftai £rvai) et les lieux différents qu'elle renferme » ^.

Enfin — et c'est là, pensons-nous, l'argument décisif — ce passage est si intimement lié au mythe eschatologique proprement dit ^ qu'il est impossible de l'en dissocier. Sans doute, Platon exprime souvent des idées sérieuses sous le voile de la fiction, ou y joint des détails de fantaisie. En ce sens, on est fondé à dire qu'il mêle le mythe à la vérité, parce que ses paroles sont à la fois vraies et fausses, suivant qu'elles sont bien ou mal comprises. Jamais, au contraire, il n'interrompt brusquement une fable pour traiter un sujet d'une tout autre nature. Or c'est ce qu'il ferait dans le Phédon si, comme le prétend Teichmûller, sa description de la terre et des fleuves souterrains était une véritable physique, fruit des observations recueDlies au cours de ses voyages. Mais en réalité, cette digression a un

p.l86, el FribdUndeh, Platên, I, p. 1 12, 256, l'identifient à Archy tas ouà un philosophe de la môme éoole et de la même époque). Mais peu imperte. Même si cette théorie est en réalité de l'invention de Platon (ou. selon Burnet, de Socrate), le» moU w;... TiâTriicuaii gardent t»ute leur valeur comme indice d'un mythe, car de aemblablea formule» ne »e reneontrest jamais dan« les passages dialectiques.

1 Phaed. 108 d-e. — Teichmûller (op. cit. II, p. 298) conclut de ce passage : « dass Platon die Erde darstellen will wie sie ist (^Xr^Ôi^ç), dass «r aber auf eine grûndliche Beweisfûhrung fiir seine Behauptungen verûobtet ». (De même Frawk, PL und dt« aogm. Pythag, p. 19S sq.) Tel «tt bien le seot UtUpcd des paroles de Socrate. Maia si mu les rapproche de déclarations analogue» qui «e rencontrent fréquemment dans les mythes, tt n*«it plus poa«hlû d'admettre c|ue Padjectjf èXTfiiz désigne ici une véti«é

eoapiriqvf.

» Le mythe cocnmenoe dès U p. 107 à (voir plue haut, p. 30, n, 2}.

but bien différent : loin de nous ramener dans les hmites étroites du monde empirique, Platon nous dépeint des lieux extraordinaires {'jx-ju.y.^'^À '.Itm), ceux mêmes où se rendent les âmes désincarnées : le séjour des bienheureux, d'abord, baigné d'un air plus pur que le notre, et infiniment plus beau que tout ce que nous connaissons sur la terre ; puis, à l'opposite, les abîmes infernaux traversés par les quatre fleuves do la mythologie, régions lugubres où les méchants sont précipités en expiation d(; leurs crimes. Ce passage fait donc partie intégrante du mythe ; il nous en donne, pour aiîisi dire, le décor, un décor brossé avec une telle abondance de détads précis que la vie d'outre-tombe nous devient sensible, à l'égal d'une réalité concrète ^

Mais peut-être est-il plus que cela, du moins dans sa première partie, car la description de la véritable terre a un sens symbohque qui ne peut manquer d'apparaître, si nous la rapprochons de l'allégorie de la caverne :

Phaeà. 109 b-110 b :

« Sur toute la périphérie de la terre, il y a de nombreuses dépressions... où les eaux se sont rassemblées, ainsi que le brouillard et l'air. Mais la terre ellemême est au-dessus, dans le ciel pur où sont les astres, et que la plupart de ceux qui parlent de ces questions appellent éther ; ce qui afflue sans cesse dans les cavités n'en est que le sédiment. Enfoncés

Rcp. VU, 514 a -517 b :

(( Imagine des hommes... enchaînés depuis leur enfance dans un antre souterrain...

Ces hommes doivent rester immobiles et ne peuvent regarder que droit devant eux, leurs liens les empêchant de tourner la tête. Loin derrière les captifs sur la pente de la caverne, brûle un feu dont la lueur les éclaire. Entre ce feu et les captifs, imagine un chemin qui monte, longé par un petit mur semblable aux

ï Le but de cette parenthèse est clairement marqué par la façon dont elle se relie à ce qui précède et à ce qui suit. Voici, en effet, quelles sont les deux formules de transition : 1° 'H ok xaOapÙ); te y.al (jieTp'to; tov piov oiE^iXOo'jîTa [({^'j/t;]... (ô/CT^aev tôv ajxf, àxiaxT; t/jttov TTpojT^xovxa. EtJtv oè •zoXXo: xa: ÔavaaTTo: rr,; vf,; Torroi ytX. [Pluied. 108 c) ; 2° TojT(o> Sk ojtcuc TtEîp'J/.oTtov, i:t£'.5iv à'5'xojytati o\ tîztXzj-zr^y.^ztz tU *cov tÔttov x-X. (113 d).

sans le savoir dans ses savernes, nous croyons habiter le haut de la terre, comme quelqu'un qui, se crouvant dans les profondeurs de l'Océan, s'inuiginerait demeurer à la surface de la mer ; qui, voyant au travers de l'eau le soleil et les autres astres, prendrait la mer pour le ciel, et qui, n'étant jamais monté dans la couche supérieure, à cause de son indolence et de sa faiblesse,... n'aurait pas vu cond)ien notre séjour est plus pur et plus beau que le sien... \ oilà junte ment rétat où 7ious sommes. Confinés dans quelque creux de la terre, nous crovons habiter sa surface, et nous prenons l'air pour le ciel... Mais si quelqu'un parvenait au sommet de l'air,... à peine aurait-il émergé de notre région qu'il contemplerait ces lieux dont je parle, tout comme les poissons, en émergeant de l'eau voient les objets terrestres ; et... il comprendrait que c'est le véritable ciel, la véritable lumière, la véritable terre... Dans la mer, il ne naît rien de précieux, et Ton n'y trouve, pour ainsi dire, rien de parfait,., rien qui puisse être comparé aux beautés d'ici-bas.

Mais les beautés d'en haut nous paraîtraient encore bien supérieures à celles-ci. »

cloisons que les montreurs de marionnettes [«lacent devant le publii... Figure-toi maintenant des hommes qui ])romènent le long de ce mur des objets de toute espèce...

Ces prisonniers ?ious ressemblent ; car ils ne voient rien d'autre... que les ombres que le feu projette en face d'eux sur le fond de la caverne... Si maintenant on traînait de force un de ces prisonniers... jusqu'à la clarté du soleil... il en viendrait à conclure t[m* c'est le soleil...

qui gouverne tout dans le nmnde visible, et qui est en quelque sorte la cause de tout ce qui se voyait dans la caverne... l'.t, se rappelant sa première demeure... et ses anciens compagnons de captivité,., il se féliciterait de son changement, et prendrait leur malheur en pitié... Eh bien... cette allégorie doit s'appliquer dans tous ses détails à ce que nous disions précédemment : la caverne, c'est le monde visible ; le feu qui l'éclairé,* c'est la lumière du soleil ; le prisonnier qui monte à la région supérieure, et la contemple, c'est l'âme qui s'élève jusqu'à la sphère intelligible. )^

Percevn'i Frnligcr

.jisX'-^—-^-

Le parallelisnie.de ces deux passages est frappant. Par des images différentes, ils tradnisent la même idée philosophique, et ces images ont elles-mêmes une structure pareille : celle d'une proportion dont le moyen terme est le inonde sensible, et qui doit exprimer de façon saisissante la supériorité du monde intelllglhh' K Les objets des sens, dit Platon, nous paraissent réels, et pourtant ils sont à la !' ' véritable réalité ce que le fond de la mer est à la surface de . ^ la terre [Plu'don), ce (\uc la lueur d'un feu brûlant dans une

caverne est à la clarté du <>o\c\\ {R(' pu bliqiie^ Kt sa convctioii s'affirmf; d'une autre manière encore dans le (îorgias^ à l'aide de ces vers d'Euripide : « Qui sait si la vie n'est pas en réalité une mort, et ce que nous appelons la mort la vraie vie ? ))^. Tel est le sens de la théorie physique : elle ne contient rien de ce que Teichmuller a cru y trouver 3, mais elle illustre à nouveau le principe fondamental de l'idéalisme platonicien*.

1 Ces comparaisons doubles sont un «les nio\ nis dont Platon use de préférence pour faire saisir sa pensée. Au livre VI de la /?/-/>" />^' 7" '*> P'^^' exemple, la « ligne » exprime nr,^,unétriquement ce que rallé«rorie de la

J caverne exprime au livre VU à Paide d'une image. Ht dans rheuet. 172 c-d, ainsi »iue la remaniur .1. Aua vi [iicp. of H. 11. p. 88), la valeur de la philosophie est, elle aussi, mise en lumière par le nu'me procédé : « Les hommes (fui, dès leur jeunesse, ont passé leur fomps dans les tribunaux et les affaires sont aux hommes nourris dans la philosophie et les étude» désintéressées ce que des esclaves son! à des hommes libres ».

2 Gorg. ^\yl e-'tO.'i a. Cf. aussi li.-'p. IX, nS'i d-e : puis le mythe du Phèdre^'^oii les âmes les plus parfaites s'élèvent jus(jn' au-dessus de la saoule du ciel — tout comme les poissons qui, dans le passage du Phédon cité plus haut, émergent à la surface de Peau — et alors seulement pleuvant contempler les essences dans P^zEvopIvo; ^o-o; (Phaedr. 247 b-e).

» RoBi.N [Phédon de PI. p. i xv sq.) voit également dans ce passage a une tentative très sérieuse pour donner d'un problème physi(ine une solution autre que celle des cosmologies naturalistes, et pour dépasser d'autre part les travaux de la géographie purement descriptive ». Or il est bien certain que, comme Pont montré Fhank [PI und diesogen. Pythag, p. 24-28, 184-198) et Fiuedlandkr [Platon, I, p. 111-113, 210 sq., 242- 256), le philosophe utilise dans ce mythe, et dans ceux de la République et du Phèdre, les récentes découvertes scienti{i«iues, notamment celle de la sphéricité de la terre, que Frank attribue à Archytas. IMais nous n'en sommes pas moins convaincu qu'ici, Platon n'a pas dessein ' d'être physicien ou géographe, et que les théories en question lui fourv^ nissent simplement le cadre d'un mythe symbolisant les principes même» de sa métaphysique. Cf. Apelt, PL Dial. Phaed. n. 108. * Cf. Friedlander, Platon, l, p. 113, 242, 245 sq., 249.

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