Cest ainsi que les Niams-Niams appellent les Âkkas
2. Depuis que Mounza a apprisi la valeur des Akkas comme objets de curiosité, il en donne de temps à autre aux gros traitants d'ivoire qui viennent le trouver chaque année. C'est ainsi qu'un individu de cette race est arrivé à Khartoum, envoyé au gouverneur du Soudan par Emin-Bey (docteur Schnitzer). Il a été décrit par M. Vossiou, vice-consul de France. (De Quatrefages, loc. cit., p. 703.)
42 KALNS ET GÉANTS
départi de la règle que je m'étais imposée de manger seul et lui avais permis de prendre ses repas à ma table ; privilège qui ne fut jamais accordé à aucun autre indigène. Je voulais qu'il se portât bien et qu'il fût content; pour cela je me pliai sans murmure aux habitudes et aux caprices de sa race; j'acceptai ses défauts. Les Nubiens ne s'expliquaient pas mon faible pour cet être bizarre. A Khartoum, je le fis revêtir de si beaux habits qu'il avait l'air d'un petit pacha. Quand il se promenait avec moi dans la rue, on se le montrait au doigt en s'écriant : (( Voilà le fils du Khavàga ! )) parce qu'il avait le teint clair. Personne ne paraissait se douter de son âge, ni connaître la tradition des Pygmées. Dans les Zéribas où son peuple était célèbre, on le regardait avec bien plus d'intérêt.
({ J'espérais l'amener sain et sauf en Europe ; mais en dépit de toute ma sollicitude, il mourut à Berber d'une dyssenterie prolongée, causée bien moins par le changement de climat ou de manière de vivre, que par une gloutonnerie impossible à combattre.
« Il allait avoir dix-sept ans : son nom était Nsévoué. Pendant les six derniers mois de son existence, il ne grandit pas d'un millimètre; ce qui me fait présumer qu'il n'aurait jamais eu plus d'un mètre trente-quatre centimètres, chiffre de la mesure qui fut prise à sa mort. C'était l'un des types les mieux caractérisés de sa race.
« Les Akkas semblent appartenir à une série de peuples nsins qui offrent tous les caractères d'une race aborigène, et qui, sous l'équateur, se rencontrent d'un rivage à l'autre. Ce ne sont pas des Pygmées dans le sens de l'ancien mythe; pas davantage des nains difformes pareils à ceux qu'on exhibe chez nous pour de l'argent. Tous les voyageurs qui se sont dirigés vers le centre de l'Afrique ont reçu de nombreux témoignages relatifs à l'existence de ces petits peuples.
« La couleur des Akkas est d'un brun mat assez clair,
celui du café brûlé.... Entre les Akkas et les Mombouttous, leurs voisins immédiats, il y a peu de différence quant à la couleur de la peau : je peux dire toutefois qu'en général les Akkas ont le fond du teint d'une nuance un peu terne. Tous ceux que j'ai vus avaient peu de barbe et la chevelure courte et laineuse. Sous le rapport de la teinture, leurs cheveux peuvent être comparés à la filasse d'un vieux câble; et, pour la couleur, ils sont à peu près de la même nuance que celle de la peau.... D'après les spécimens que j'ai eus sous les yeux et parmi lesquels mon petit Nsévoué, je le répète, offrait l'un des types les plus purs de la race, les Akkas ont la tête grosse et hors de toute proportion avec le cou mince et faible qui la supporte. Chez eux la forme de l'épaule diffère étrangement de ce qu'elle est chez la plupart des nègres, ce qui tient sans doute au développement anormal de l'omoplate. Les bras sont longs ainsi que le corps qui est d'une longueur disproportionnée. La poitrine, plate et resserrée dans le haut, va s'élargissant jusqu'à l'énorme panse qui fait ressembler les Akkas, si âgés qu'ils soient, aux enfants égyptiens ou arabes. Le dos est fortement arrondi; l'épine dorsale est tellement souple, qu'après un repas copieux le centre de gravité se déplace, la partie lombaire de l'échiné se creuse et alors, vu de profil, ce dos figure à peu près la courbe d'un G*. Les genoux sont
1. Celle conformation a donné naissance à une singulière méprise qui a entraîné bien des discussions. Dans une communication faite à l'Institut égyptien, Schweinfiirth avait comparé, — ainsi qu'il l'a répété dans le passage de son livre que nous citons, — la courbure de la colonne vertébrale à un C. L'éminent voyageur n'avait évidemment voulu parler que de la portion inférieure de cette colonne et entendait bien que la concavité du C était placée en arrière. Mais sous l'influence d'idées préconçues et dans l'espoir de trouver chez les Akkas ce chaînon entre l'homme et le singe, après lequel on court depuis si longtemps, quelques esprits aventureux admirent qu'il s'agissait de la colonne vertébrale entière, que la concavité du C était tourné en avant et que, par conséquent, les Akkas ressemblaient sous ce rapport aux singes anthropomorphes. Avant même
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gros et noueux, les autres articulations de la jambe saillantes et anguleuses et les pieds tournés plus en* dedans que ceux des autres Africains. L'allure serait difficile à qualifier : c'est un balancement accompagné de soubresauts qjii se propagent dans tous les membres; Nsévoué n'a jamais pu porter un plat sans en répandre plus ou moins le contenu. En revanche, les mains sont d'une délicatesse remarquable, sans être effilées comme celles des héroïnes de romans. Ce que j'admirais le plus chez mon pauvre Nsévoué c'étaient ses jolies mains; et je l'ai si longuement étudié que le moindre détail de sa petite personne est resté gravé dans ma mémoire.
« Mais ce qui surtout caractérise la race, c'est la tête; forme et physionomie. Bien que dans l'histoire on n'ait jamais vu la dégénération d'un peuple entraîner comme conséquence la diminution de la taille, il est possible néanmoins que les particularités signalées plus haut soient le résultat de modifications apportées à la manière de vivre. Mais ce qu'il serait difficile d'admettre, c'est que les conditions d'existence — climat, nourriture et autres — pussent faire rétrograder la forme du crâne. Ce dernier est large, presque sphérique et présente un creux profond à la racine du nez. La mâchoire se projette en museau d'autant plus accusé que le menton est fuyant.... Ils ont l'œil bien fendu et largement ouvert et d'énormes oreilles, contrairement aux autres peuplades de cette région qui se font remarquer par la petitesse et la forme élégante des leurs.... Le jeu des sourcils, l'extrême vivacité des yeux, les gestes rapides des mains et des pieds, dont s'accompagnent toutes les paroles, et des hochements de
d'avoir vu les photographies, M. de Quatrefages avait combattu à la Société d'Anthropologie et ailleurs cette interprétation incompatible avec le mode de locomotion de l'homme et avec l'agilité que tous les renseignements attribuent aux Akkas. (Dk Quathefaok», loe. cit., p. 707).
LES ÎSAINS 45
tête perpétuels contribuent à rendre l'aspect de notre petit peuple infiniment drôle.
« Je ne peux rien dire du langage des Akkas, ayant perdu les notes que j'avais prises à cet égard. Je me rappelle seulement son inarticulation et la difficulté que ceux qui l'emploient éprouvent à parler une autre langue. Pendant un an et demi qu'il a passé avec nous, mon petit Nsévoué n'a jamais pu apprendre quatre mots d'arabe, tandis que les gens des autres nations acquéraient en peu de mois un vocabulaire abondant. 11 ne fut guère plus heureux avec les dialectes du pays et n'alla pas au delà de quelques phrases bongos, balbutiées d'une manière inintelligible pour tout autre que moi et mes serviteurs ^
« Mais sous le rapport de l'acuité des sens, de la dextérité et dé la ruse, les Akkas sont bien au-dessus des Mombouttous. Leur finesse toutefois n'est que la manifestation d'un mouvement intérieur qui leur fait trouver du plaisir dans la méchanceté. Nsévoué aimait à voir souffrir : il torturait les animaux. L'un de ses amusements particuliers était, pendant la nuit, de lancer aux chiens ses flèches dangereuses. Lors de la guerre que nous firent les Niams-Niams, tandis que nos Nubiens étaient sous le coup d'une épouvante qui les mettait hors d'eux-mêmes, il jouait avec les têtes des Obongos décapités; et lorsqu'il me vit faire bouillir ces crânes, sa joie n'eut plus de bornes. 11 courait et gambadait en criant : Bakinda nova! (Bakinda est un surnom dérisoire) Bakinda hi hê koto! « Où est Bakinda? Bakinda est dans la marmite ! » Un peuple chez lequel se rencontrent de telles dispositions excelle naturellement dans l'art
1. Ceci concorde avec ce que dit le D"" Habtmann dans son livre les I-euples de l'Afrique : « On connaît très peu les langues des Abongos, des Akkas et des autres peuples Pygmées- » Cependant, et ainsi que nous le verrons plus loin, les Akkas peuvent recevoir une instruction assez développée.
d'inventer et de placer des pièges, de surprendre le gibier et de le poursuivre.
« De même que les Obongos et les Bushmen, les Akkas, sont d'une timidité farouche à l'égard des étrangers.
« En fait d'animaux domestiques ils ne possèdent que des volailles*; et j'ai été frappé, en regardant au musée de Naples, une mosaïque de Pompéi qui représentait un village de Pygmées, de voir toutes les dem.eures de ces nains entourées de poules.
(( Les Akkas vivent en bonne intelligence avec leurs puissants voisins qui les regardent plutôt comme des êtres bienfaisants. Mais cette boime entente est due à l'absence du bétail. Si les Mombouttous avaient des troupeaux, leurs bêtes deviendraient le gibier des Akkas, le but des javelines et des flèches de ce petit peuple dont cette chasse ferait la joie, et il aurait dans les pasteurs des ennemis implacables.
« En résumé, tous ceux qui s'occupent d'ethnologie doivent de la gratitude au roi des Mombouttous, pour les soins dont il entoure les précieux débris de cette race primitive qui va s'éteignant, race dont il a permis de constater l'existence en attirant auprès de lui une de ses tribus, et en la conservant jusqu'au jour où l'on a pu pénétrer au cœur de l'Afrique. »
Nous avons cru devoir reproduire ici, la plus grande partie des détails si intéressants donnés par le docteur ÎSchweinfùrth sur cette race des Akkas, inconnue avant lui. Ainsi que nous l'avons vu plus haut, il s'était attaché au jeune Nsévoué qui lui avait été donné en échange d'un chien et qui fut pris, quand il quitta son pays, d'un violent accès de désespoir. « Ce n'était pas, dit le docteur, le chagrin de quitter son lieu natal ou de se sé-
1. Les vaches leur sont tout à fait inconnues et quand plus lard, Nsévonè en vit traire une, il fut pris d'an fou rire et déclara qu'il n'avait jamais rien vu de pareil.
parer de ses amis, car il ne savait pas où était sa famille, et ses compagnons venus simplement par curiosité, se moquaient de lui pour seul adieu ; sa douleur n'était que de l'épouvante : il se croyait à la veille d'êfre mangé. Les Mombouttous ne font pas commerce d'esclaves ; il est extrêmement rare qu'ils cèdent aux Nubiens, même un prisonnier de guerre; et pourquoi m'aurait-on fait présent d'une créature humaine, sinon pour alimenter ma cuisine? La tunique de soie dont je l'avais paré, si brillante qu'elle fût, ne calmait pas l'effroi de monAkka; mais des friandises l'apaisèrent. Tout ce qu'il y avait de meilleur dans le pays lui fut donné et quelques jours de ce bon régime lui firent oublier ses angoisses : il mit décote toute inquiétude et fut heureux comme un petit prince. »
Pendant tout le voyage, il ne quitta pas un instant le docteur Schweinfûrth, qui se prit bientôt pour lui d'une vive affection et qui voulait le ramener en Allemagne. Malheureusement il mourut à Berber, peu de temps avant l'époque où le docteur devait s'embarquer pour l'Europe. Déjà, à Khartoum, il avait eu une attaque de dyssenterie causée probablement par le changement de manière de vivre et aggravée par un régime trop copieux. Le mal avait grandi de jour en jour; tous les soins furent inutiles, aucun remède ne produisit d'effet et il s'éteignit au bout de trois semaines, complètement épuisé.
« Jamais, dit le docteur Schweinfûrth, je n'ai fait de perte qui me fût plus sensible ; le chagrin m'avait tellement affaibli que je pouvais à peine me tenir sur les jambes, marcher une demi-heure me causait une extrême fatigue. Deux ans se sont écoulés depuis lors et je ne peux pas y songer sans que la blessure se rouvre, »
Une intéressante communication faite au Congrès international des sciences géographiques, à Paris, dans la séance du 5 août 1875, par M. le comte Miniscalchi-
Erizzo, el le récit du voyage du colonel Ghaillé-Long, nous serviront à compléter les renseignements donnés par le docteur Schweinfûrth sur les Akkas.
Un courageux voyageur italien, Miani, dont le nom a été trouvé sur un arbre marquant les limites auxquelles n'était encore arrivé aucun voyageur venant d'Egypte, et qui, épuisé par les fatigues et le climat, mourut victime de son dévouement à la science, avait, comme le docteur Schweinfûrth, recueilli au pays des Mombouttous deux jeunes Akkas qu'il avait échangés, l'un contre un veau, l'autre contre un chien. Avant de mourir, il les confia à Hussein-el-Denkani, sergent d'un régiment nubien, qui l'avait accompagné dans son voyage, et qui les conduisit à Khartoum et de là au Caire, d'où l'éminent professeur Panceri les fit conduire à Rome. La Société géographique italienne les remit au comte Miniscalchi-Erizzo, qui voulut bien se charger de leur entretien et du soin de leur éducation.
Quand ils arrivèrent en Italie, ils avaient l'un et l'autre un développement et un ballonnement considérables de l'abdomen; M. de Quatrefages, consulté à ce sujet, pensa avec raison que ce caractère, assez commun chez les jeunes Africains, pouvait provenir de la mauvaise qualité de la nourriture, et, effectivement, après quelques semaines de séjour à Vérone, où le comte Miniscalchi les avait installés chez lui, et grâce à une alimentation saine et régulière, l'abdomen reprit son état normal.
Ces deux jeunes Akkas étaient timides, intelligents et très honnêtes; ils étaient passionnés pour la musique, la chasse, la pêche et les jeux enfantins; ils manifestaient un goût très prononcé pour l'étude, avaient un très vif désir d'apprendre et firent de si rapides progrès que leur protecteur put montrer, au Congrès géographique, des lettres qu'il avait reçues d'eux pendant son séjour à Paris et dont une, surtout, était bien écrite. Ils avaient conservé de leur pays natal un souvenir horrible et manifestaient
la plus légitime répulsion pour y retourner. Le plus jeune, en effet, avait été fait prisonnier par les Niams- Niams avec ses parents et son frère ; ce dernier ainsi que leur père avaient réussi à s'échapper, mais lui et sa mère, moins heureux, furent conduits dans un village voisin où la pauvre femme avait été égorgée, rôtie et mangée sous les yeux de son enfant. Cette scène et beaucoup d'autres dont ils avaient été témoins étaient souvent présentes à leur esprit et ils racontaient de la part de leurs puissants voisins, les Niams-Niams et les Mombouttous, des faits horribles confirmés par le sergent nubien, Hussein, qui les avait accompagnés jusqu'à Vérone. Quand on apporta au comte Miniscalchi, qui l'ouvrit devant eux, le livre du D"" Schweinfùrth, ils reconnurent sans aucune hésitation le portrait du roi Mounza et s'écrièrent : « Voilà Mounza, mais il n'a pas sa queue rouge! » Les Mombouttous et les Niams-Niams, probablement de la même race, portent en effet, comme ornement, une queue d'animal, ce qui sans doute a été l'origine de la croyance, si répandue, il y a trente ans, à l'existence d'une population d'hommes à queue.
Ils s'étaient acclimatés facilement, et sauf quelques rhumes de cerveau et quelques accès de toux facilement guéris, ils avaient supporté sans trop en souffrir le climat un peu rude en hiver du nord de l'Italie*.
M. de Quatrefages a donné dans le Journal des savants (décembre 1882), des renseignements qui viennent compléter la communication faite par le comte Miniscalchi.
« Le caractère général des deux Akkas, dit-il, est resté impressionnable, mobile et rappelle celui de nos enfants. Ils aiment à jouer; leurs mouvements sont prompts ; quand ils se promènent ils vont volontiers au pas de course.
1. Cf. Conrpès international des sciences géographiques du l" au 11 août 1877. — Comptes rendus des séances (loine 1", \u 500).
« Tebo est plus affectueux, plus appliqué à ses devoirs; sa conduite a toujours été excellente. Chairallali, plus intelligent, a laissé voir quelques instincts de haine et de vengeance. Toutefois ils n'ont jamais eu de querelles avec leurs jeunes compagnons et ils s'aiment tendrement.
(( Tous deux ont été baptisés et montrent une certaine dévotion dans les pratiques religieuses, mais leur directeur spirituel ne paraît pas regarder leurs convictions comme bien profondes.
(( Tous deux ont complètement oublié leur langue maternelle et presque entièrement l'arabe. Ils parlent parfaitement l'italien, mais ont; eu, dans le principe, beaucoup de peine à prononcer les mots où se rencontrent deux z (bellezza, carezza).
« Tous deux éprouvent vivement le sentiment de l'émulation. Dans leurs classes, ils se sont montrés supérieurs à leurs compagnons d'études européens âgés de dix à douze ans. Les notes de leurs professeurs prouvent qu'ils s'étaient remarquablement bien tirés des épreuves qu'ils avaient subies en composition, en arithmétique, en analyse grammaticale et en dictée.
(( La comtesse Miniscalchi a donné des leçons de musique à Tébo et cet Akka jouait sur le piano, avec assez de sentiment et beaucoup de précision, deux morceaux d'une certaine difficulté.
« Malheureusement l'éducation de Tébo et de Ghairallah a été interrompue et ils font aujourd'hui partie de la domesticité dans la famille Miniscalchi. Tébo a été moulé et son buste est au Muséum d'histoire naturelle, à Paris.
« Une femme Akka nommée Saïda a été également amenée en Italie. Elle est restée servante et n'a appris ni la lecture, ni l'écriture. Elle parle couramment l'italien et un peu l'allemand qui est la langue de sa maîtresse; elle est parfois capricieuse et aime à jouer avec les enfants.
« En résumé, malgré leur petite taille, leurs bras relativement longs, leur gros ventre et leurs jambes courtes, les Akkas sont bien de véritables hommes et ceux qui avaient cru trouver en eux des demi-singes doivent être aujourd'hui pleinement désabusés. »
Un Anglais qui fut longtemps au service de l'Egypte, le colonel Ghaillé Long, dans le voyage qu'il fit au centre de l'Afrique pendant les années 1874-75, eut également l'occasion de voir des Akkas, entre autres une femme âgée de vingt-cinq ans environ, dont la taille atteignait à peine quatre pieds anglais (i"^,21) et qui était presque aussi large que haute. « Sa vue, dit-il, me frappa d'étonnement et de stupeur ; jamais je n'avais rien vu de semblable. Elle aussi me regardait en dessous, d'un air à moitié effrayé, car j'étais le premier homme blanc qu'elle eût jamais aperçu. Gomme elle parlait un peu l'arabe, je lui demandai si elle voulait venir avec moi. — « Oui, me répondit-elle, mais j'ai peur que vous me mangiez )>. — Et pendant plusieurs jours en effet elle s'abstint de prendre aucune nourriture, donnant pour raison que, bien certainement, si elle commençait à engraisser, l'homme blanc la mangerait, ce qui prouve que ces tribus sont encore anthropophages et que chez elle la graisse est considérée comme un véritable régal. )) Cette malheureuse petite femme, qui n'avait aucun vêtement, se familiarisa peu à peu, grâce à quelques cadeaux que lui fit le colonel, et elle lui raconta bientôt qu'elle avait été prise comme esclave et envoyée à Mounza, roi des Mombouttous, qui l'avait cédée à son fils. Elle lui donna quelques renseignements sur les Akkas ou Ticki-Ticki, dont le roi se nommait Gongon, mais qui étaient tributaires de Mounza auquel ils devaient fournir des esclaves et de l'ivoire. M. Chaillé Long donne sur les Ticki-Ticki des renseignements qui corroborent ceux rapportés par le !)•■ Schweinfiirth, mais il y ajoute cette particularité que les individus sont des fumeurs passionnés; ils ne fument pas comme nous
le faisons en Europe, mais suivant une mode qui est particulière à toutes les tribus qui habitent cette contrée, et qui consiste à remplir le récipient de tabac et de boue, quelquefois même d'un mélange plus suspect; ils aspirent alors la fumée nauséabonde que produit cet étrange amalgame jusqu'à ce qu'ils tombent engourdis ou qu'ils éprouvent de violents maux de cœur; c'est même, paraît-il, à ce dernier résultat qu'ils visent plus spécialement*.
Toutes ces races naines de l'Afrique équatoriale que nous venons d'étudier présentent un caractère particulier qui les distingue du type classique des nègres africains; tandis que ces derniers sont tous, à quelques exceptions près, doUcocéphales, c'est-à-dire à tête longue, les Dokos, les Akoas, les Obongos, les Akkas, etc., ont tous la tête ronde. Un savant observateur, M. le docteur Hamy, a reconnu que ce caractère céphalique coïncide avec un amoindrissement considérable de la taille et, se fondant non seulement sur cette forme si remarquable du crâne, mais aussi sur ce que l'on sait des mœurs et des habitudes de ces populations pygméennes, il les a réunies dans une unité ethnique à laquelle il a proposé de donner le nom de Négrilles. « Ce diminutif du mot nègre, dit-il dans un travail qu'il a lu à la Société d'anthropologie le 5 février 1879-, me semble avoir, dans son application aux demi -nains de l'Afrique équatoriale, un double avantage : il rappelle le plus frappant des caractères communs à toutes leurs peuplades; il ressemble en outre à celui qui désigne aujourd'hui dans la nomenclature ethnologique la généralité des tribus qui représentent dans le sud-est de l'Asie et del'Océanie occi-
4. Cf. Chaillé Long, Central Africa, naked trulh of nahed people , m-8°. Londres, 1876, p. 264.
2. Essai de coordinalion des matériaux récemment recueillis sur /'ethnologie des Négrilles ou Pygmées de l'Afrique équatoriale, par M le D^ E-T. Hamy.
dentale un élément ethnique parallèle à Télément négrille^ l'élément négrito. »
La branche orientale ou mélanésienne du tronc nègre présente en effet bien des caractères qui sont la répétition exacte de ceux que l'on remarque dans l'ensemble de la race africaine. Comme elle, elle se partage en deux rameaux, le rameau papoua, et celui auquel M. de Quatrefages a donné le nom de rameau négrito. Le premier renferme des populations de taille élevée et de constitution souvent athlétique, le second des races de petite taille et de complexion grêle. Ce dernier, très intéressant au point de vue ethnologique, et malheureusement peu connu, semble former deux groupes distincts, l'un continental, l'autre insulaire, et encore celui-ci consiste-l-il en témoins isolés, plutôt qu'il ne forme une aire continue. Le premier occupe la presqu'île de Malacca; le deuxième est répandu depuis le golfe de Bengale — îles Andamans — dans la Mélanésie et la Micronésie.
Du reste, ces races qui tendent chaque jour à disparaître, détruites qu'elles sont par des populations plus énergiques, ne peuvent pas être considérées tout à fait comme des races naines, la moyenne de leur taille étant de l'",50 à peu près.
Nous nous bornerons à signaler, d'après M. Rousselet*, l'existence d'une race offrant tous les caractères des populations naines qui ont jadis couvert les rivages de la baie de Bengale et qui occupe bien évidemment le dernier rang de l'espèce humaine, autant par sa petite taille que par l'état de barbarie et, pour ainsi dire, de bestialité dans lequel elle vit.
« Me trouvant au mois de mars 1867, dit M. Rousselet, dans la vallée de la Sône, au sud de Rewah et au nord
1. Sui- un négrito des forêts de l'Inde centrale, communication faite par M. Rousselet, dans la séance du 6 juin 1872 à la Société d' Anthropologie de Paris (Bull, de la société, 1' série, tome VU, 1872).
du plateau de l'Amarkantak, j'appris que parmi les Gounds assemblés en grand nombre dans un village voisin pour les battues que nous faisions avec le roi de Rewah, se trouvait un homme des montagnes de Sirgoudja.
« D'après les rapports des indigènes, cet homme appartenait à une race sauvage qui habite les parties les plus inaccessibles de la chaîne des Yindhyas, entre la Sône et la Nerbouda. Ces sauvages sont généralement désignés sous le nom de Bandralokn, littéralement peuples de singes. Ils vivent sur les arbres ou dans des tanières de feuillages et n'ont aucun rapport avec les tribus des vallées ni même avec leurs voisins Gounds ou Sontals.
« Depuis mon entrée dans la région des Vindhyas, j'avais entendu mille fois les villageois s'entretenir de ces curieux habitants de la forêt et je dois avouer que, comme bien d'autres voyageurs, j'avais cru avoir affaire à quelques tribus de singes hunoumans telles qu'on les rencontre dans les Aravellis. On sait que ces singes vivent par groupes et paraissent obéir à une certaine organisation.
« Je me hâtai donc de profiter du hasard qui allait me mettre à même de juger de l'exagération des descriptions qu'on m'avait faites de ces sauvages, et le lendemain même on m'amenait le représentant des Bandras.
« C'était un homme d'une trentaine d'années, d'une laideur hideuse et d'un aspect repoussant. Sa petite taille, ses bras démesurément longs et maigres, sa physionomie bestiale justifiaient bien l'épithète que lui avaient décernée les indigènes.
« Le front était caché par des boucles épaisses d'une chevelure d'un aspect dur et laineux; les yeux petits et enfoncés, les pommettes assez saillantes, le nez écrasé à la naissance et épais à l'extrémité, les narines larges et relevées, la lèvre inférieure pendante, le menton dé-
harné; mais ce qui donnait à cette face un aspect tiicore plus hideux, c'étaient des rides nombreuses et profondes qui, partant des angles de la bouche, venaient sillonner verticalement les joues. Le corps lui-même était d'une maigreur effrayante ; la peau noire (chocolat foncé), semblable à un cuir tanné, retombait en plis le long des membres ; l'abdomen rentré et comme desséché portait au centre une grosseur informe.
« La présence d'un Européen et la curiosité importune des Indiens avaient considérablement troublé le malheureux sauvage, et, quoique parlant l'idiome gounda, nous ne pûmes tirer de lui que quelques mots rauques et entrecoupés.
« Un des Gounds qui l'accompagnaient nous donna les quelques renseignements qu'il tenait de l'homme luimême. Il appartenait à une tribu peu nombreuse vivant dans les forêts du Sirgoudja. Le nom de la race serait Djangâ ou Djangal; mais ce nom, qui veut dire habitant de la jungle, est sans signification spéciale. Il avait quitté la tribu, chassé par la famine qui désolait le pays après la sécheresse de 1866. Je dus me contenter de ces renseignements. ))
Malheureusement, en effet, le petit individu entrevu par M. Rousselet et dont nous avons, d'après lui, rapporté le portrait peu flatteur, s'enfuit pendant la nuit, terrifié par le commencement d'étude dont il était l'objet, et les quelques voyageurs anglais qui ont pu examiner les rares représentants de ce type primitif qui subsistent encore à l'état de pureté, mais seulement dans les lieux les plus inaccessibles et les plus insalubres, n'ont recueilli que bien peu de détails. Ils ont pu néanmoins en photographier quelques-uns^
1. Cf. Justin Campbkl. The ethnology of India {Journal ofthe Asiatir Society, t. XXXV, p. 2, supplément); Dalton. Desa'iptive ethnology of Bengal; Fryer, A few icords cotwerning the Hill-peoplc
L'étude de toutes ces petites races nègres suggère une dernière réflexion.
« En parlant de leurs Pygmées, dit M. de Quatrefages** , les anciens avaient mêlé à des faits vrais bien des exagérations et des fables. La science moderne, parfois égarée par sa sévérité, s'est longtemps arrêtée uniquement à ce qu'il y avait d'inacceptable dans ce que la tradition rapportait des petits hommes d'Asie ou d'Afrique et a rejeté le tout en bloc. Nous venons de voir qu'elle avait eu tort et de là même on peut tirer un enseignement.
« Quand il s'agit des traditions et des légendes de peuples moins savants que nous, et surtout de peuples sauvages, quelque étranges ou bizarres qu'elles nous paraissent, il est bon de les étudier de près. Bon nombre de ces récits renferment des faits intéressants et très réels, masqués par des superstitions, par des méprises, par des habitudes de langage, par de simples interprétations erronées. La tache de l'homme de science devient alors semblable à celle du mineur qui sépare l'or de sa gangue. Bien souvent, lui aussi, avec un peu d'étude et de sage critique, retirera de cet amas d'erreurs quelque importante vérité. »
inhahiting the forests of the Cochinstate [Journal ofthe Âsialic Society, 2« série, t. III). Ces diverses publications sont accompagnées de planches reproduisant des photographies faites d'après nature. 1. Lac. cit.. p. 478.
Du nanisme au point de vue pathologique
Les différentes populations naines que nous avons étudiées dans le chapitre précédent constituent ce qu'on peut appeler les nains naturels, c'est-à-dire ceux dont la petite taille tient à une conformation physiologique particulière, présentant à l'observateur un immense intérêt au point de vue ethnologique et anthropologique, mais ne constituant pas réellement une anomalie dans l'espèce humaine, puisqu'ils forment des races entières parfaitement distinctes.
Il existe malheureusement une autre sorte de nanisme qui se rencontre chez tous les peuples, dans toutes les races, et qui tient à une cause pathologique qui n'a pas encore été bien nettement définie par les savants. Les individus qui sont atteints de cette maladie ou de cette conformation toute spéciale sont relativement assez communs, ils offrent des particularités physiques et morales assez remarquables, et quelques-uns même ont joué dans l'histoire des mœurs un rôle assez important à différentes époques, pour mériter une étude approfondie.
On donne le nom de nains à tous les êtres organisés, et plus spécialement aux individus de l'espècç humaine, dont la taille est de beaucoup inférieure à la taille moyenne de leur espèce, mais seulement quand cette exiguité de la taille porte sur l'ensemble de l'organisme et dépend de la diminution du volume de toutes les
o8 NAINS ET GÉANTS
parties du corps, tenant à un arrêt de développement*.
Cette diminution du volume ou cet arrêt de développement sont produits, dans certains cas, par des causes particulières et généralement indéterminées qui ont précédé la naissance de l'enfant et, dans d'autres, par cette maladie trop commune qui se manifeste sous des formes extrêmement variées et que les médecins désignent sous le nom de rachitis. Nous n'avons pas, du reste, à rechercher ici les diverses causes, encore peu connues, à la vérité, qui peuvent produire le nanisme; une pareille étude rentrerait plus spécialement dans le domaine de l'embryologie, de la pathologie ou même de la tératologie pure et sortirait par conséquent du cadre de notre travail.
On peut diviser les nains en deux espèces bien caractérisées : 1'', ceux qui, remarquables par leur extrême petitesse lorsqu'ils viennent aii monde, présentent à toutes les époques de leur vie une taille de beaucoup au-dessous de celle des individus de leur âge; — c'est à ces derniers surtout que le nom de nains convient dans son sens le plus étendu; ils naissent nains, restent nains pendant leur enfance et sont encore nains dans l'âge adulte ; — 2°, ceux qui, nés dans des conditions normales, subissent à un certain âge un arrêt dans leur accroissement et restent pendant toute leur vie d'une taille très inférieure à celle de l'adulte.
Suivant qu'ils appartiennent à l'une ou à l'autre de ces deux espèces, les nains présentent entre eux au phy-
1. Les individus monstrueux, dont le tronc a les dimensions ordinaires mais repose immédiatement ou presque immédiatement sur le sol et chez lesquels la petitesse de la taille résulte de l'absence plus ou moins complète des membres inférieurs, ne sont pas des nains, quoique l'usage ait abusivement étendu ce nom jusqu'à eux. Les véritables nains ne doivent être confondus ni avec les culs-de-jatte, ni avec les bossus de petite taille; ce sont des êtres arrêtés dans leur développement, plutôt que contrefaits, et mal venus, plus que difformes.
sique aussi bien qu'au moral des différences très caractérisées et sur lesquelles il importe d'autant plus d'insister qu'elles ont été le plus souvent méconnues. Bien que les auteurs anciens aient fréquemment parlé des nains et que ces pauvres petits êlres aient de tout temps excité la curiosité publique et l'intérêt des savants, c'est seulement à une époque assez rapprochée de nous que l'on a commencé à les étudier d'une façon véritablement scientifique et à substituer des faits exacts aux fables empreintes de merveilleux dont la crédulilé publique s'était plu à envelopper leur existence : c'est surtout dans la dernière moitié du dix-huitième siècle qu'un grand nombre de recherches et d'observations ont été faites, principalement en France et en Angleterre, sur ce sujet, non parce que les nains était plus communs à cette époque qu'ils ne l'avaient été dans les siècles précédents, mais parce que l'attention était alors plus spécialement appelée sur eux à la suite des communications faites à l'Académie des sciences à propos de Nicolas Ferry si connu sous le nom de Bébe\ nain du roi Stanislas, dont nous raconterons plus loin la courte existence avec tous les détails que mérite la célébrité qu'il avait acquise. Bébé a été, évidemment, un des types les plus remarquables, mais non le type unique, des conditions physiques et intellectuelles des nains; jusqu'en ces dernières années, on l'a cité partout et toujours comme le modèle du genre, et les déductions que l'on a tirées des observations nombreuses qui ont été publiées sur son compte sont en réalité fort peu favorables aux individus de son espèce, que l'on a fait, un peu trop légèrement peut être, descendre généralement au rang des êtres inintelligents et souvent même des idiots.
D'après l'ensemble des faits et des observations que nous avons pu recueillir, les différences, au point de vue de la structure physique, nous paraissent extrêmement tranchées entre les deux espèces de nains que nous avons
signalées plus haut. Ceux qui appartiennent à la seconde, c'est-à-dire ceux qui, nés dans des conditions normales, sont arrêtés dans leur développement après un certain nombre d'années, ont généralement la tête grosse, le torse et les bras longs, les jambes courtes et souvent
Fiif. C. — Le nain de la comtesse d'Arundel, d'après le tableau de Ruhens, à la Pinacothèque de Munich.
même un peu cagneuses; leur physionomie a quelque chose de désagréable. C'est le type qui est reproduit dans un grand nombre de monuments anciens et de tableaux de maîtres dont nous parlerons plus loin, depuis les peintures et les statuettes des hypogées de l'ancienne Egypte et de la Grèce, jusqu'aux œuvres de Raphaël, de Véronèse,
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duDominiqiiin, de Vélasquez, de Rubens et tant d'autres. Ceux do la première espèce, qui naissent nains et i-estent nains pendant toute leur vie sont bien souvent au contraire admirablement proportionnés dans leur petitesse et quelques-uns peuvent être, à juste titre, regardés comme des réductions parfaites, des miniatures de l'espèce humaine. Telle était certainement cette petite naine, morte en 1655, qui appartenait, selon l'expression employée par les auteurs du temps, à Mademoiselle d'Orléans, et que Loret, dans sa Muze historique, décrit comme :
«Une mignonne incomparable Qui passoit pour choze admirable
Et ne pezoit qu'un louis d'or'. »
Bébé, dont il existe au Musée de la Faculté de médecine de Paris, une statue en cire qui accompagnait le Mémoire présenté en 1764 par Morand à l'Académie des Sciences, était également bien proportionné, quoique sa tête paraisse un peu grosse, ce qui tient surtout à la grande saillie du front ainsi qu'on peut le voir d'après son squelette qui est aujourd'hui au Muséum d'histoire naturelle.
Nous citerons également Babet Schreier née à Piégelsbach, près Manheim, le 31 octobre 1810, qui n'avait en naissant que 0'",166 de hauteur et pesait à peine une livre et demie. Ses parents qui étaient de simples laboureurs ne voulurent jamais, malgré leur pauvreté, consentir à la faire montrer en public, mais ils recevaient volontiers les visites, surtout celles des médecins. Des différentes observations qui ont été publiées sur son compte, il résulte que Babet qui grandit d'une façon régulière jusqu'à ce qu'elle eût atteint une hauteur de 0",62, était d'une constitution parfaite; « c'était, dit un des savants qui l'ont examinée, une belle miniature