Lcc. cit., p
vaient peut-être jusqu'à la région marécageuse du grand fleuve.... »
C'est le I)"* Georges Schweinfùrth qui, le premier, dans la relation si complète et si savante de son second voyage en Afrique (1868-1871) S a donné des détails précis sur cette petite nation des Akkas dont il avait pu examiner et étudier à loisir plusieurs individus. Nous citerons les passages les plus intéressants de son livre : «.... D'après nos Nubiens, dit-il, le Nil qu'on voyait s'élargir à mesure que nous le remontions, sortait de l'Océan, dont l'Afrique est entourée. Il devait nous conduire au pays où, de même que les grues, nous aurions des nains à combattre. Plusieurs de mes gens avaient vu de leurs propres yeux les Pygmées et ne se lassaient pas de raconter ce qu'ils en savaient : connaissances que leur auraient enviées Hérodote et Aristote.
« Au sud du pays des Niams-Niams, disaient-ils, habitent des hommes de trois pieds de haut, et dont la barbe est si longue qu'elle atteint leurs genoux. Ils ajoutaient que ces nains, armés de lances, se glissaient sous les éléphants, les éventraient, et que, par leur agilité qui les rendait insaisissables, ils échappaient à la trompe du colosse. On assurait que la traite de l'ivoire
1. Au cœur de l'Afrique {\^(S%-\^li), voyages et découvertes dans les régions inexplorées de l Afrique centrale. (Trad. par Mme H. Loreau, 2 vol. in-8% Paris, librairie Hachette, 1875). « Le voyage du D' Schweinfùrth, dit M. de Quatrefages, est un des plus remarquables parmi ceux qui ont si rapidement fait progresser nos connaissances sur l'intérieur de l'Afrique. Il a duré des premiers jours de juillet 1808 aux premiers jours de novembre 1871. La plus grande partie avait été accomplie dans des contrées jusque-là absolument inexplorées par les Européens. Le voyageur avait recueilli de riches collections de toutes sortes, de très nombreuses observations, des notes, des dessins, des cartes. Presque toutes ces richesses scientillques ont péri dans un incendie. On comprend la profonde douleur du savant réduit à raconter ses voyages presque uniquement avec ses souvenirs. Son travail n'en est pas moins des plus précieux pour la connaissance de régions jusque-là entièrement inconnues. »
leur devait une partie importante de ses approvisionnements. Ils étaient connus sous le nom de Chehhers- Dighintous, nom qui s'applique dans le pays aux gens à glande barbe. Notons à ce sujet qu'au Soudan, toutes les fois qu'il est question d'un nain on se le représente, comme nous le faisons nous-mêmes, avec une barbe démesurée.
« .... Pendant mon séjour dans les Zéribas où abondaient les nouvelles du sud, j'entendais sans cesse raconter sur les Pygmées des détails qui finirent par me persuader que les narrateurs avaient vu ce dont ils parlaient. Ceux qui étaient allés cbez les Niams-Niams ne manquaient jamais, en décrivant l'entourage des princes du pays, de citer les nains qui jouaient à la cour de ces rois cannibales le rôle de bouffons. Malgré les embellissements dont chacun à l'envi brodait son histoire, il était évident qu'il y avait là un fait réel; Speke lui-même avait donné le portrait du nain de Kamrasi, nain qui s'appelait KiményaK Seulement je crus qu'il s'agissait de phénomènes pathologiques recherchés par les princes à titre de curiosités; il ne m'entra pas dans l'esprit qu'il pouvait y avoir une série de tribus dont la taille était bien inférieure à celle des autres peuples.
« Nous arrivâmes chez Mounza^; plusieurs jours s'écoulèrent sans que je visse aucun des petits personnages dont il avait été question. Mes serviteurs affirmaient pourtant qu'ils en avaient rencontré. Je leur reprochai de ne pas m'avoir amené un de ces êtres curieux ; ils me répondirent que les petits hommes étaient trop timides pour venir au camp.
1. Cf. Les Sources du Aï/, journal du voyage de Speke, p. 497. Paris, librairie Hachette, 1864). Nous reparlerons plus loin de ce
nain.
2. Roi du pays des Mombouttons, à peu près par 3» de lalitude nord, au sud du pays des Niarat-Niams.
« Mais un matin, j'entends des exclamations ; je m'informe et j'apprends qu'Abd-ès-Sâmate s'est emparé d'un nain de la suite du roi et qu'il me l'apporte. Malgré la vive résistance du capturé, je vois en effet arriver Sâmate ayant sur l'épaule une étrange petite créature dont la tête s'agite convulsivement et qui jette partout des regards pleins d'effroi (fig. 4). Il dépose son fardeau sur le siège d'honneur ; l'interprète royal s'approche. J'ai enfin sous les yeux une incarnation vivante de ce mythe qui date de milliers d'années.
« Sans perdre de temps, je commence son portrait. C'est à grand'peine qu'on le fait rester ^tranquille : je n'y parviens qu'en étalant devant lui en toute hâte la masse de présents qu'il doit avoir. Je le presse de questions, mais l'interroger est plus facile que d'obtenir la réponse. Dans ma crainte fiévreuse de ne pas retrouver pareille occasion, je gagne l'interprète pour qu'il le rassure. Nous y arrivons si bien qu'au bout de deux heures le Pygniée est esquissé, mesuré, festoyé, comblé de cadeaux et soumis à un minutieux interrogatoire.
<( Son nom est Adimokoû; il est chef d'une petite colonie établie à une demi-lieue de la résidence royale. J'apprends de lui-même que le peuple auquel il appartient s'appelle Akka.
« J'ai su plus tard que ce peuple habite, au sud des Mombouttous, une grande province située à peu p?\^s entre le premier et le deuxième degré de latitude nord. Une partie de la nation reconnaît l'autorité de Mounza qui, jaloux d'accroître la splendeur de sa cour par tous les moyens possibles, a contraint plusieurs familles d'Akkas à venir demeurer près de lui.
— Où est ton pays? demandai-je à Adimokoû par l'entremise de nos Niams-Niams et de l'interprète du roi qui me traduisent ses paroles mot pour mot.
— Un jour de marche, répond-il en montrant le sudsud-esl, et l'on est chez Moûmméri; le second jour on
passe le Nàlobé; et le troisième on arrive au premier villas:e des Akkas.
— Comment s'appellent les rivières de ton pays?
— Le Nàlobé, le Kamèrîka et l'Eddoûpa.
— Y en a-t-il d'aussi grandes que l'Ouellé?
— Non, toutes nos rivières sont petites et vont rejoindre l'Ouellè.
— Ne formez-vous qu'un seul peuple ou étes-vous divisés en tribus?
« Adimokoù répond d'abord par un geste circulaire, indiquant une vaste contrée ; puis il fait l'énumération des tribus qui habitent ce territoire au nombre de huit.
— Combien avez-vous de rois?
— Neuf, dit-il; mais je ne peux tirer de lui d'autres noms que ceux de Gâlima, Beddô, Tîndaga et Mazêmbé.
« Je tâche ensuite de savoir s'il connaît d'autres peuples nains dont mes prédécesseurs ont fait mention et qui doivent habiter cette partie de l'Afrique centrale. Les réponses que je reçois à cet égard sont tellement obscures, tellement vagues, qu'il ne servirait à rien de les rapporter et je n'obtiens plus un seul détail intéressant.
« Tout à coup, ennuyé de la séance, le petit chef exécute un bond prodigieux qui le place hors de la tente ; mais il tombe au milieu des Nubiens et des Bongos dont la foule curieuse nous entoure. On l'arrête; de nouvelles cajoleries triomphent de son impatience, et nous finissons par obtenir quelques figures de sa danse guerrière. 11 porte le vêtement d'écorce et le bonnet à plumes des Mombouttous ; une lance, un arc et des flèches en miniature complètent son équipement. Sa taille est d'un mèlre cinquante centimètres ; c'est la stature la plus élevée que m'aient offerte les gens de sa race.
(( La danse guerrière des Niams-Niams m'a frappé d'étonnement et d'admiration ; cette fois la surprise n'est pas moins grande ; mais l'effet produit est une hilarité irré-
sistible. En dépit de son gros ventre, de ses jambes courtes et arquées, en dépit de son âge, car il paraît vieux, Adimokoû fait preuve d'une agilité qui surpasse tout ce qu'on peut dire; et je me demande si les grues pourraient jamais lutter avec de pareils êtres.
« Les bonds du petit chef et sa pantomime, d'une vivacité inouie, sont à la fois si variés et si burlesques que tous les spectateurs s'en tiennent les côtes. L'interprète me dit que les Akkas traversent les grandes herbes en bondissant à la manière des sauterelles ; qu'ils s'approchent de l'éléphant, lui mettent leur flèche dans l'œil, et, comme le racontaient mes Nubiens, vont l'éventrer d'un coup de lance,
«Adimokoû s'en alla chargé de cadeaux. Je lui avais fait comprendre que je verrais avec plaisir tous les gens de sa race; qu'ils pouvaient venir et que je les récompenserais royalement. Il en arriva deux le lendemain : ceuxlà étaient jeunes.
«Une fois la glace rompue, j'eus des Akkas tous les jours. Dans le nombre se trouvèrent des hommes d'une taille plus élevée; mais j'ai toujours fini par découvrir que c'étaient des métis, provenant de mariages entre Akkas et Mombouttous.
« Malheureusement notre départ de chez Mounza se fit d'une manière subite, avant que j'eusse profité complètement de l'occasion qui m'était offerte d'étudier ce peuple curieux. Je regrette surtout de n'avoir pas vu une seule femme ^ de la tribu et d'avoir remis de jour en jour à visiter son village, d'avoir attendu jusqu'à ce qu'il fût trop tard.
« Une rencontre que je fis de plusieurs centaines de guerriers Akkas ne sortira jamais de ma mémoire et me
1. M. Marnô a observé depuis deux femmes Akkas, une de quinze ans, haute de 1"',01, et une autre de vingt à vingt-cinq ans, dont la taille était de 1"',36. (Cf. E. Marno, MiUheil. der Anthropolog. Gesellsch. in Wlen. — 1875.)
FL^ o. — l/akka liôinhi
permit de faire de ces guerriers un long examen. Moûmméri, dont les Pygmées sont tributaires, était venu déposer aux pieds du roi le produit d'une nouvelle expédition chez les Mômvous. Parmi les gens de sa suite, qui était fort nombreuse, figurait un régiment d'Akkas. J'ignorais son arrivée; et j'étais allé ce jour-là faire une très longue course. Le soir, comme je passais prés de la demeure royale pour rentrer chez moi, je me vis entouré d'une foule de petits bonshommes qui me parurent jouer aux soldats et que je pris pour des gamins d'une rare insolence. Ils avaient l'arc tendu et me visaient d'un air qui me fit éprouver une certaine iritation. « Ce sont des M Tikittkis^y me dirent mes Niams-Niams. Tu les prends K pour des enfants; ce sont bel et bien des hommes, et des < hommes qui savent se battre. »
« L'arrivée de Moûmméri, qui vint me saluer, mit fin à la scène et m'empêcha d'étudier davantage son petit régiment. Ce sera pour demain, pensais-je; mais je comptais sans mon hôte : le soleil n'était pas levé, que déjà Moûmméri avait disparu avec ses Pygmées; disparu comme un songe, replongeant pour moi dans les ténèbres ce peuple si voisin et néanmoins insaisissable.
(( Toutefois si je n'ai pas eu sous les yeux un grand nombre d'Akkas, celui que me donna Mounza^ en échange d'un de mes chiens m'a fourni l'occasion d'une étude constante qui n'a pas duré moins de dix-huit mois. Sans cesse en ma présence, ne recevant d'autres soins que les miens, il eut pour ma personne l'attachement d'un fils. Pour l'habituer à son nouveau sort, je m'étais