‹ Les nains et les géantsChapitre 11 sur 46 · Nous reviendrons plus loin sur ceUe petite merveille · texte numérisé non relu

Nous reviendrons plus loin sur ceUe petite merveille

humaine ; sa taille était bien prise et ses membres admirablement proporliomics ».

Il en est de même d'un nain dont on a beaucoup parlé dans le monde savant il y a deux ans à peu près; il fut présenté le 11 octobre 1881 à l'Académie de médecine par M. le baron Larrey et quelques jours après à la Société d'anthropologie par M. le docteur Magitot qui a publié le résultat de ses observations dans la Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie à laquelle nous empruntons les lignes suivantes :

« Edouard P...., aujourd'hui âgé de quatorze ans, est l'un des plus petits nains qui aient été observés, car il ne mesure que 0™,93 de hauteur.

« Il est né le 11 novembre 1867 aux environs d'Angoulême, et son père et sa mère, bien conformés, avaient l'un et l'autre vingt-sept ans au moment de sa naissance. Il est le troisième enfant de la famille : l'un de ses frères, aujourd'hui âgé de dix-sept ans, est tout à fait normal ; son autre frère, mort dans les premiers jours de sa naissance, était également de taille normale, et, aussi loin que Ton peut remonter dans les antécédents de la famille, on ne retrouve aucun fait d'anomalie quelconque. « Au moment de sa naissance, il était d'un si petit volume qu'il put être enveloppé dans un mouchoir de poche; toutefois il ne fut ni mesuré ni pesé. On le confia aux soins d'une nourrice, et sa première enfance ne présenta rien de particulier si ce n'est une chute qui produisit une luxation incomplète du genou droit en dehors, luxation non réduite et qui explique la claudication dont il reste aujourd'hui atteint.

« A l'égard de la forme extérieure, Edouard P.... est en général bien proportionné et l'on peut dire qu'il y a, à peu près, équilibre entre les différentes parties du corps* Toutefois, la hauteur de sa tête, comparée à la taille totale, donne, suivant le canon des statuaires, six têtes à six têtes et demie, tandis que la proportion normale, pour un

enfant bien conformé du même âge, serait de cinq têtes à cinq têtes et demie.

« Une autre disproportion se remarque, c'est le volume extraordinaire du nez^... La coloration de la peau chez notre nain est assez foncée mais sans dépasser la teinte ordinaire des enfants de la campagne. La chevelure est châtain foncé, abondante et lisse.... La longueur du petit doigt relativement à l'annulaire est telle que son extrémité n'atteint pas tout à fait le niveau de la dernière articulation phalangienne, comme cela a lieu chez un individu normal. Les anthropologistes ont accordé une grande importance à ce fait de raccourcissement du petit doigt qui, réduit à la moitié de l'annulaire, devient un caractère simien. Edouard P.... cependant n'a pas les plis palmaires propres au chimpanzé et à l'orang.... Les membres inférieurs n'offrent rien de particulier, si ce n'est une absence complète de mollet'; malgré sa claudication et bien que la jambe soit grêle l'enfant est très agile et assez adroit.... Il est doué d'une moyenne intelligence qui rappelle à peu près celle d'un enfant d'une dizaine d'années, il sait un peu lire et écrire, ce qu'on ne lui a appris, du reste, que tout récemment; il a une grande mémoire et a retenu le nom de tous les chefslieux des départements de la France. Quand il n'est pas intimidé, il répond très lucidement à toutes les questions qu'on lui pose et son esprit ne présente aucune lacune ni aucune aberration; il chante diverses romances de son pays : sa voix est forte, bien que notablement nasonnée....

1. Bébé, ainsi qu'on peut le voir sur le portrait que nous en donnons plus loin, avait également le nez très proéminent; il en était de même de Babet Schreier dont « le nez était long, saillant, arqué au milieu » et nous avons pu constater le même fait, d'une façon peut-être un peu moins prononcée, chez un nain américain que l'on montrait à Londres en 4882, et à Paris, à la salle Valentino, au commencement de l'année 1883.

2. Cette particularité est assez fréquente chez les nains et a été signalée plusieurs fois.

En réalité, son état psychique peut être assimilé à celui d'un enfant plus jeune que lui assurément, mais d'un enfant ordinaire. »

Ce que dit M. le docteur Magitot concernant la petitesse de la tête d'Edouard P.... relativement à celle des autres enfants de son âge confirme les observations que nous avons pu faire d'après l'ensemble des renseignements que nous nous sommes procurés sur les nains de naissance. Il semble, en effet, que, chez eux, la durée de la vie soit proportionnée à la petitesse de leur taille : ils vieillissent vite et meurent jeunes. A cinq ans, Bébé examiné par le médecin de la duchesse de Lorraine était ({ formé comme un jeune homme de vingt ans et dès lors on put prévoir qu'il ne grandirait plus » . A quinze ans, sa santé déclina rapidement, les traits de son visage perdirent ce qu'ils avaient de gracieux, les signes d'une vieillesse prématurée ne tardèrent pas à se manifester et il mourut à peine âgé de vingt-deux ans et demi. Dans les Philosophical transactions de 1751, nous trouvons un exemple encore plus frappant rapporté par Browning dans une Lettre concernant un nain. A quinze ans, ce nain, nommé Hopkins, n'avait pas plus de deux pieds sept pouces anglais (environ 0'", 785) et ne pesait que douze à treize livres; mais déjà il présentait tous les signes de la vieillesse. Il était courbé, un peu contrefait, affecté d'une toux sèche et fatigante. L'ouïe et la vue étaient devenues mauvaises, et ses dents étaient presque toutes gâtées. Il était très maigre et dans un tel état de faiblesse qu'il ne pouvait se tenir debout sans un soutien. D'après le rapport de ses parents, il avait été vif, gai et bien portant jusqu'à l'âge de sept ans. A cet âge aussi il était bien fait et bien proportionné et pesait dix-neuf livres, c'est-à-dire, six livres de plus qu'à quinze ans; il était aussi grand, peut-être plus qu'au moment où Browning l'examina. Mais à partir de cette époque, il dépérit graduellement, et devint de plus en plus faible et maigre.

Ses parents étaient de taille ordinaire et jouissaient d'une bonne santé. Nous le retrouverons plus tard à Bristol et à Londres où on le montra en public. Il mourut de vieillesse et de décrépitude, le 19 mars 1754, âgé de dix-sept ans et deux mois.

Chez les individus, au contraire, qui deviennent nains pour ainsi dire accidentellement et sous l'influence d'une cause pathologique, les exemples de longévité ne sont pas rares; quelques nains même ont vécu plus d'un siècle.

Une gravure qui paraît dater de 1650 à 1670 représente le portrait d'un nain « haut de deux pieds et quatre pouces (0'",776) nommé Gomme Lapon, habitant des frontières des sauvages, très bien fait et bien proportionné, joli de figure et âgé d'à peu près cent dix ans; » la tête est grosse, dégarnie de cheveux, le front largement développé; la barbe, blanche, a plus d'un pied de long.

On lit dans ÏAnnual Register de 1784, que le 5 août de cette même année, mourut à Matlock, dans le comté de Derby, Annes Clowes, âgée de cent trois ans, dont la laille n'était que de trois pieds neuf pouces (environ l'",lo7, mesure anglaise,) et qui pesait quarante-buit livres. Elle s'était fait construire une petite maison qui n'avait qu'une seule chambre de huit pieds carrés et dont le mobilier était approprié à sa taille.

Enfin le docteur xMathieu Guthrie, dans son ouvrage sur les Antiquités de la Russie, parle ainsi d'une naine qui devait avoir bien près de cent ans : « J'ai vu, dit-il, dans la maison d'un vénérable gentilhomme par qui j'eus l'honneur d'être souvent reçu, une petite femme autrefois attachée à la personne de Pierre le Grand et qui attira particulièrement mon attention. L'empereur avait pris un grand plaisir à voir près de lui cette naine et l'appelait habituellement sa poupée, ce que la petite créature était fière de raconter. D'après la légende qui se trouve au bas d'un portrait d'elle, que possède son maître actuel, il paraîtrait qu'elle fut faite prisonnière dans la guerre 'de

Pologne, par le prince Mentcliikoff. Après la disgrâce de ce dernier, elle passa dans les mains de la princesse de Hesse-Hombourg, et quand celle-ci mourut, le général Betskoy, un de ses héritiers, la prit dans sa part d'héritage. D'après cette inscription elle doit avoir bien près de cent ans. Elle est encore vive, gaie, ayant l'usage de ses yeux, de ses jambes et de ses dents; sa voix est enfantine quand elle crie; il lui arrive souvent de parler des modes de l'ancienne cour qu'elle regrette vivement. En la voyant par derrière, on la prendrait pour une enfant de cinq à six ans dont elle a, du reste, la stature. Aujourd'hui (15 octobre 1794) elle n'a aucune des infirmités de son âge, après un séjour de quatre-vingts ans en Russie. » Parmi les autres nains qui ont atteint un âge avancé nous citerons Boriilawski dont nous raconterons plus loin la vie accidentée et qui atteignit Vàge respectable de quatre-vingt-dix-huit ans et William Emerson qui mourut à quatre-vingt-douze ans, en 1575 : il n'avait, paraît-il, qu'un pied et trois pouces de hauteur (environ 0'",379) et un poète avait dit de lui :

Under a tea-ciip he might lie.

Or creased like dog's ears in a folio.

(Il peut être caché sous une tasse à thé ou, comme la corne d'une page, plié dans un livre). Sarrett, dans sa Peinture de Londres, dit qu'il existait au manoir de Southwark une très petite ligure sculptée dans la pierre et admirablement exécutée représentant ce nain, à moitié enveloppé dans une sorte de linceul, d'une maigreur extrême, et couché sur une natte.

Le peintre anglais, Richard Gibson, communément appelé le nain pour le distinguer de son neveu William Gibson, mourut en 1690 âgé de soixante-quinze ans. Il avait trois pieds dix pouces de haut (environ l'",162 mesure anglaise). Nous parlerons plus loin, et avec détails, de ce peintre nain, un des types les plus intéres-

Fig. 7. — yime Bébé, d'après une lithographie faite pour le théâtre Comte,

sants du petit monde dont nous nous occupons ici. Sa femme, qui avait exactement la même taille que lui, mourut âgée de quatre-vingt-deux ans.

Catherine-Hélène Stoberin, originaire de Nuremberg, qui n'avait que deux pieds quatre pouces de haut (environ 0'",776), mourut âgée de soixante-dix ans. Son portrait gravé par Nilson en 1775 la représente debout sur une table auprès d'une fenêtre ouverte; les cheveux assez longs sont noués avec un ruban.

Nous pourrions multiplier ces exemples à l'infini, mais ceux que nous avons cités suffisent pour prouver que, contrairement à l'assertion généralement émise, les nains, au moins ceux de la seconde espèce, rentrent dans les conditions normales de l'existence humaine. Thérèse Souvray (fig. 7), que Virey, dans son Dictionnaire (les sciences médicales, cite comme un exemple extraordinaire de longévité parmi les nains, n'était donc pas une exception. Quand on la montra en 1819 au théâtre de M. Comte, physicien du Roi, elle avait soixante-treize ans, et mesurait exactement 52 pouces de haut (0"^,864); elle avait été fiancée à Bébé en 1761, et bien que ce dernier fût mort avant que le mariage ait pu être célébré, elle n'en portait pas moins, sur les affiches de Comte, le nom de Madame Bébé; elle était accompagnée de sa sœur Barbe, plus âgée qu'elle de deux ans, et dont la taille était de 59 pouces (l'",055). Malgré leur âge avancé, ces deux petites femmes, d'une figure assez avenante, étaient remplies de vivacité et de gaieté, surtout Thérèse qui dansait et chantait encore assez agréablement des chansons de son pays : elles étaient nées dans les Vosges de parents d'une taille ordinaire.

Nous devons nous élever également contre l'assertion trop souvent reproduite du manque d'intelligence chez les nains; ici encore on a trop généralisé. Bébé et les autres nains de son espèce sont restés pendant toute leur courte existence d'une intelligence au-dessous de la

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moyenne, cela est évident; mais nous croyons que cela tient surtout à leur décrépitude précoce ; les soins excessifs que réclame pour ces pauvres petits êtres la faiblesse de leur organisation, les ménagements que l'on est obligé de prendre pour les élever, ne permeltent pas de cultiver beaucoup leur intelligence. Comme chez la plupart des enfants, l'instinct d'imitation est surtout développé chez eux — nous en verrons de fréquents exemples, — et ils restent enfants pendant toute leur vie puisque leurs facultés intellectuelles commencent à baisser en même temps que leurs forces vitales s'affaiblissent.

Les nains de la seconde famille, au contraire, ressemblent sous le rapport de l'intelligence à la moyenne des autres hommes et, chez beaucoup même, des facultés spéciales se sont développées à un haut degré. Nous avons parlé plus haut de Richard Gibson qui fut un artiste de quelque mérile; nous pouvons citer également un autre peintre, Jacob Lehnen, mort en 1847, Wijhrand Lolkes, mécanicien et horloger remarquable, Jeffrey Hudson, Borulawski, Mathias Giillia, Akeneil et tant d'autres dont nous raconterons plus loin l'existence; il en est, comme le petit Moreau, qui furent acteurs, et acteurs intelligents, et Dangeau parle d'un nain qui était un bon maître d'école. Quelques-uns même furent des hommes d'État, témoin ce duc d'Altamira, marquis d"Astorga, ({ l'homme le plus petit que j'aie jamais vu en société, dit lord HoUandS encore plm petit que bien des nains quon montre pour de l'argent; il était président de la Junta et se promenait suivi de gardes comme un personnage royal. On l'appela Rey Chica, nom donné autrefois à un roi de Grenade, et c'était par allusion à ce sobriquet que le club dont j'ai parlé prit le nom de Junta

4. Souvenirs des cours de France, d'Espagne, de P7'usse et de Russie, écrits par Henri-Richard, Lord Holland. (Coll. F. Barrière. p. 109.)

Cliica. )) En Angleterre, à la fin du siècle dernier, un autre nain, M. Hay, riche gentilhomme du comté de Sussex, siégeait parmi les membres du Parlement. Il a laissé quelques poésies qui n'eurent pas beaucoup de succès et un Essai sur la difformité (Essay on deformilij), dans lequel il énumère, en y apportant cependant quelques ingénieux palliatifs, les désavantages qui résultent d'un extérieur disgracieux. « Une difformité corporelle est très rare, dit-il, et je puis dire qu'une personne aussi disgraciée que je le suis est comme un individu qui aurait tiré le mauvais numéro à la loterie contre mille gagnants. Parmi les 558 gentlemen de la Chambre des Communes, je suis le seul qui soit ainsi fait : je remercie donc vivement mes éminents électeurs qui n'ont jamais fait aucune objection relativement à ma personne, et j'espère ne jamais leur donner l'occasion de me reprocher ma conduite. »

Malgré les différences nombreuses et importantes qui existent entre les nains que nous venons de signaler, il est quelques conditions organiques qui sont constantes à leur égard ou du moins communes à un si grand nombre d'individus de leur espèce, qu'il importe de les indiquer. En général et quand ils jouissent d'une bonne santé, les nains sont vifs, turbulents et irascibles; il est reconnu, du reste, que les hommes de petite taille sont plus vifs et se mettent plus facilement en colère que les hommes de haute stature. Horace, qui sans être un nain, était cependant petit — Auguste l'appelait « un petit homme très agréable (lepidissimum homunciolum) , » — a dit de lui-même « qu'il était prompt à s'irriter, mais facile à apaiser » :

Corporis exigui, pra^canum, solibus aptura, Irasci celerem tamen ut placabilis essem.

Les psychologues ont cherché l'explication de ce fait dans le sentiment, commun à tous les êtres infirmes ou

disgraciés de la nature, de leur infériorité vis-à-vis des autres hommes, et les physiologistes dans la rapidité avec laquelle le sang revient d'autant plus prompternent au cœur que le centre de la circulation est plus circonscrit. Nous n'avons pas à nous prononcer sur cette question toute spéciale.

Nous verrons plus loin que, à plusieurs reprises, en manière de passe-temps ou poussés par une curiosité malsaine, quelques souverains ont marié des nains entre eux, espérant sans doute se procurer ainsi, pour eux ou leurs successeurs, des instruments de distraction ; les expériences tentées par Catherine de Médicis, par la sœur du czar Pierre le Grand et par la femme de Joachim-Frédéric, électeur de Brandebourg, n'ont pas réussi; il ne s'ensuit pas, cependant, que les nains soient fatalement condamnés à ignorer les douceurs de la paternité. Là encore, il faut tenir compte des différences de constitution. Wybrand Lolkes, qui avait épousé une femme de taille ordinaire eut trois enfants dont l'un, à l'âge de vingt-trois ans avait cinq pieds sept pouces de hauteur; en 1758, on montrait à Londres, dans Charing-Cross, au Café du jeune homme [Young mans coffee house) « un petit homme âgé de cinquante ans n'ayant que deux pieds neuf pouces de haut (environ 0'",905, mesure anglaise) et père de huit enfants.* » Une naine Allemande que l'on exhibait sous le nom de la Naine de {'Univers, en 1700, et qui avait à peu près 0"',90, était mère de deux enfants; « elle est aussi droite que quelque femme que ce soit, disait l'annonce, elle chante et danse incomparablement bien et a eu l'honneur d'être montrée devant les rois, les princes et la plus grande noblesse ; on la conduit dans une petite boîte à la résidence de toutes les personnes qui le désirent ». Plus tard, une autre annonce nous apprend qu'elle avait alors quarante-neuf ans.

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