‹ Les nains et les géantsChapitre 12 sur 46 · Daihj advertiser, mars · texte numérisé non relu

Daihj advertiser, mars

Nous trouverons plus loin beaucoup d'exemples semblables, entre autres celui de Gibson, le peintre; bien qu'ayant épousé une naine qui, ainsi que nous l'avons vu, était exactement de la même taille que lui, il eut, neuf enfants, dont cinq arrivèrent à l'âge d'homme et furent de taille ordinaire. Nous pouvons citer aussi deux nains, Robert et Judith Klnnery mariés à Londres, et qui eurent quatorze enfants, tous bien faits et d'une bonne santé. Tout récemment enfin, les journaux de l'Ouest (janvier 1885), annonçaient ainsi la mort d'une naine : « La petite Nine est morte ces jours derniers aux Sablesd'Olonne. Son véritable nom était Marie-Louise Bichot. Elle était mariée au sieur Gallias depuis trois ans; sa taille ne dépassait pas 0'",80. Celte petite femme avait un tempérament de fer; elle menait une vie assez irrégulière et a vu la mort de prés plusieurs fois, entre autres à la suite de couches difficiles où elle dut subir une terrible opération qu'elle supporta très bien, ce qui ne l'empêcha pas par la suite d'avoir plusieurs enfants... Elle avait avec son mari de fréquentes disputes. On dit même que, pour avoir raison de ce dernier, quand tous les deux étaient ivres, elle montait sur une chaise, et croyez bien que ce n'était pas le mari qui avait le dessus. Les sabots de la petite Nine voltigeaient et le mari était obligé de s'éclipser pour ne pas être écharpé. 3>

En résumé, si les nains de la première espèce diffèrent, sous beaucoup de rapports, des autres hommes dont ils sont, pour ainsi dire, des réductions vivantes, ceux qui constituent la seconde, peuvent, à quelques exceptions près, rentrer dans la moyenne générale de l'espèce humaine dont ils ne se distinguent le plus souvent que par une diminution de volume; ils ont les mêmes besoins, les mêmes aptitudes et les mêmes ambitions que le commun des mortels : ils en ont également, hélas ! les défauts et les vices.

ni

Les Nains dans l'histoire

Les nains en titre d'office chez les souverains, les princes et les grands seigneurs.

Dans tous les temps et dans tous les pays, les nains ont eu le triste privilège d'exciter la curiosité des « grands de la terre » ; à toutes les époques, même les plus reculées, on les trouve à la cour des souverains en compagnie des bouffons et, comme ces derniers, ils y servent de passe-temps, de distraction et de jouet. Le plus souvent, surtout en Orient et dans l'Europe du moyen âge, on les choisissait parmi les plus laids et les plus disgraciés de leur espèce, comme si on avait voulu, par une singulière aberration du goût, rendre un culte à la laideur et à la difformité, dans la personne de ces petits êtres honteusement vendus à l'amusement de leurs semblables. Peutêtre aussi se mêlait-il à l'attrait de curiosité qui les faisait ainsi rechercher un sentiment de joie égoïste et cruelle : les belles dames et les altières princesses pensaient sans doute briller d'un plus vif éclat et faire davantage ressortir leur beauté, en s'entourant de ces magots, ridiculement accoutrés, qui les servaient à table ou soutenaient la traîne de leurs robes, et dans les regards outrageants de pitié que les augustes spectateurs daignaient abaisser sur ces pauvres pygmées, on aurait

peut-être pu saisir l'expression muette de cette pensée : Je songe à ce que je suis en voyant ce que tu es!

Plus tard, il est vrai, on devint plus difficile dans le choix des nains, on s'attacha davantage à la heauté des formes et, surtout, on les entoura d'un peu d'affection; on reconnut qu'ils étaient parfois intelligents, capables d'éprouver des sentiments de reconnaissance, et on leur donna une place plus élevée que celles que leurs devanciers avaient occupées autrefois : néanmoins ils furent toujours regardés comme des objets de curiosité, dont leurs possesseurs tiraient vanité, et qu'ils montraient à leurs familiers, un peu comme des animaux savants, des objets d'art et des plantes rares.

Les nains dans l'antiquité.

Nous avons dit que la coutume d'avoir des nains remontait à la plus haute antiquité; on a trouvé, en effet, dans les tombes de l'ancienne Egypte, même dans celles qui datent de h période memphite (plus de 5500 ans avant notre ère) des monuments qui ne laissent aucun doute à cet égard. Le plus ancien et le plus curieux est la statue en pierre trouvée à Saqqarah et qui fait partie aujourd'hui du musée de Boulaq (fig. 9). Cette statue, haute de O^oO, et qui a figuré en 1878, à l'exposition organisée au Trocadéro par le savant Mariette-Bey, représente un nain désigné au catalogue sous le nom de Chef des Cuisiniers^; elle a été publiée depuis cette époque dans les Monuments de V art antique, par M. Maspéro, qui a accompagné cette publication d'une intéressante notice donnant sur les nains de l'Egypte ancienne des renseignements

1. Im galerie de l'Egypte ancienne au Trocadéro, p. 51, n* 2.

précieux et à laquelle nous empruntons les lignes suivantes :

« Le joli personnage que cette statue représente est connu depuis l'Exposition de 1878 sous le nom de chef des cuisiniers, mais le situ qu'il porte dans l'inscription

Fig. 8. — Le nain KUnoumliulpau. — Musée de Boulaq,

du socle indique plutôt un intendant de la garde-robe. H eut sans doute quelque notoriété de son vivant, car il avait pour lui seul une des belles tombes de Saqqarah, mais on ne sait rien de son histoire. 11 portait le nom de Khnoumhotpou qu'illustra plus tard un prince de Minièh, sous la Xll^ dynastie; la place que son hypogée occupe

dans la nécropole nous prouve qu'il naquît vers la fin de la V'^ ou le commencement de la Y^ dynastie.

{( Il était nain et nain assez petit. Sa statue mesure à peine 50 centimètres de hauteur et les dimensions de la tête montrent qu'elle était probablement de demi-grandeur naturelle. L'artiste à qui Khnoumhotpou avait confié le soin de perpétuer son image a rendu avec beaucoup de fidélité la tournure et la physionomie du modèle. On trouverait difficilement ailleurs une œuvre qui reproduisît plus exactement, sans les exagérer, les caractères propres aux nains. La tête assez grosse, comme il convient, est allongée et flanquée de deux grandes oreilles. L'expression de la figure est lourde et niaise, l'œil ouvert étroitement et relevé vers les tempes, la bouche mal fendue. La poitrine est forte et bien développée, mais le torse n'est point en proportion avec le reste du corps. L'artiste a eu beau s'ingénier à en dissimuler la partie inférieure sous le couvert d'une vaste jupe blanche, on sent malgré tout qu'il est trop long pour les bras et les jambes. Le ventre est porté en avant et les hanches se rejettent en arrière pour faire contre-poids au ventre. Les cuisses n'existent guère qu'à l'état rudimentaire, et l'individu entier, porté qu'il est sur de petits pieds contrefaits, semble être hors d'aplomb et prêt à tomber face contre terre. Les chairs étaient peintes en rouge, la chevelure en noir, mais la couleur s'est écaillée ou effacée par places....

t La statue de Khnoumhotpou est jusqu'à présent la seule statue de nain grand seigneur que les tombeaux nous aient rendue. Les nains ne manquaient pas cependant en Egypte, mais ils appartenaient presque tous à la classe des jongleurs et des bouffons. Les Pharaons et les princes de leur cour avaient pour ces êtres difformes la môme affection que les rois et les nobles du moyen âge chrétien ou musulman, et leur maison n'aurait pas été complète s'ils n'y avaient pas attaché un ou plusieurs nains d'aspect plus ou moins grotesque. Ti en avait un qu'il a

78 NALNS ET GEANTS

fait peindre avec lui dans son tombeau : le pauvre hère tient dans sa main droite une sorte de grand sceptre en bois, terminé en forme de main humaine, et conduit en laisse un lévrier presque aussi haut que lui. Ailleurs le nain est représenté accroupi sur un tabouret, auprès du maître, à côté du singe ou du chien préféré. Les tableaux de Beni-Hassan nous en ont fait connaître deux qui étaient attachés à la personne du prince deMinièh : l'un deux est assez bien proportionné dans sa petitesse, mais l'autre joint à l'exiguité de la taille l'avantage d'être pied-bot.

« Le ciel égyptien n'échappait pas plus que les Pharaons à la manie courante et contenait plusieurs nains dont deux au moins avaient un rôle important, Eisa qui présidait aux armes et à la toilette, et le Phtah qu'on a longtemps appelé sans raison le Phtah embryonnaire.

« Peut-être Khnoumhotpou joignait-il à sa fonction d'intendant de la garde-robe la charge de bouffon de cour, peut-être était-il de haute naissance et préservé par son origine des ennuis auxquels leur difformité exposait les nains de basse extraction*. »

La coutume d'avoir des nains passa bientôt dans les différentes contrées de l'ancien monde; les Sybarites leur donnèrent une place importante et nous les trouvons à Rome dès les premiers temps de l'Empire. Les Romains en étaient grands admirateurs; c'était chez eux un luxe, une rareté, et c'est à grands frais qu'ils les faisaient venir des pays d'Orient, notamment de l'Egypte et de la Syrie.

Marc-Antoine en avait rapporté un dont la taille atteignait à peine deux pieds de haut et auquel il avait, diton, donné par dérision le nom de Sisyphe; cette coutume de donner en moquerie aux nains des noms de héros et de demi-dieux renommés pour leur force ou leur haute stature devait être assez répandue. Juvénal nous apprend,

i. Monuments de l'art antique, publiés sous la direclioa de M. Olivier IUykt, 5« livr., pi. XIV. — Paris, Quanlin, éditeur.

en effet (Sat. YIII, v. 52), que l'on disait quelquefois d'un nain : c'est un Atlas: de même qu'on appelait une fille laide et contrefaite Europe, et un Éthiopien un cygne :

.... iNanum cujusdam Atlanta vocamus; ifithiopem cycnum ; parvain extortamque puellam Europen....

Auguste, passionné pour les spectacles, à ce point qu'il contraiofnait les jeunes gens de la plus grande naissance à combattre les bêtes féroces et à se montrer dans l'arène et sur le théâtre, exhiba en public le jeune Liicius, d'une naissance honnête et qui était d'autant plus curieux à voir qu'il n'avait pas deux pieds de haut, ne pesait que dix-sept livres et avait une voix d'une étendue prodigieuse ^ Ce jeune Lucius devait être un nain d'une figure agréable et bien proportionné dans sa petite taille, puisque Suétone nous apprend plus loin qu'Auguste, contrairement à l'engouement de l'époque, détestait les nains et les enfants contrefaits, qu'il « regardait comme des avortons de la nature et des objets de mauvais présages*. »

Si nous en croyons le témoignage de Pline, un nain haut de deux pieds et une palme (0"',809) nommé Conopas, fit les délices de Julie, petite-fille d'Auguste, ainsi qu'une naine, Andromède, affranchie de Julia-Augusta. Le même auteur parle de deux chevaliers romains, Marins Marimus et Marcus TuUus qui, d'après Yarron, n'avaient que deux coudées de haut (O^jSSo) et dont il affirme avoir vu les corps conservés dans de riches sépultures^.

1. « Postea niliil saiie, pra3lerqiiam adolesceiilulum Lucitim, lionesle natuin, exliibuit, tantum ut ostenderet quod erat bipedali minor, libraruin septeiiidecim, ac vocis immensœ. » — (Sdétone, lib. II, c. xLiii.)

2. « Nain pumilos atqne distortos, et omnes generis ejusdem, ut ludibria natarœ, malique ominis. abhorrebat. » — {Ibid., c. xxxxiii.)

ô. « Et ipsi vidimus in loculis asservatos. » — (1*lk>e, lib. VII,

Tibère, « ce prince bateleur », suivant l'expression de Montaigne, avait un nain dont il faisait grand cas et auquel il permettait de s'immiscer dans les affaires de l'Etat. On lit dans Suétone qu'un « homme consulaire rapporte dans ses mémoires qu'il avait assisté à un repas nombreux dans l'île de Caprée, où le nain de Tibère, qui était là avec d'autres bouffons, lui demanda tout haut pourquoi Paconius, accusé de lèse-majesté, vivait si longtemps; que Tibère lui imposa silence, mais que peu de jours après il écrivit au Sénat qu'il eût à juger promptement Paconius'. »

Il en était de même de Domitien qui assistait aux spectacles des gladiateurs ayant toujours à ses pieds un nain vêtu d'écarlate, avec lequel il causait beaucoup et quelquefois sérieusement; on l'entendit un jour demandera son nain <( s'il savait pourquoi le gouvernement d'Egypte serait donné à Métius lUifus- ».

Il avait trouvé plaisant de rassembler une certaine quantité de nains et d'en former une troupe de gladiateurs, qui combattaient sérieusement et se faisaient des blessures profondes, si l'on en croit le récit que nous a laissé Stace d'une fête donnée par ce prince aux jours des Saturnales^ : « Ensuite s'avance d'un pas fier un ba-

1. « Annalibus suis, vir consularis ir.foruit, frequcnti quoiidam coiivivio, cni et ipse adfuerif, inferrofratum ciiin subito et clari a quodatn nano adstante men^œ inter copreas, cur i'aconius, mojestatis reus, tamdiu viveret, stalim quidem petulantiam linguje objurgasse, ccteruni post p\ucos dies scripsisse senatui ut de pœna l'aconii quainprimum statucret. » — (Scktonk, lib. III, c. lx[.)

2. « Ac per omne gladialorum spoctaculum anti pedes ejus stabat puerulus coccinatus, poi lentoso parvoque capite, cum quo plurimuni tabulalur, nonuunquatn sorio. Auditns est certe, duni ex eo quaîiit, ecquid sciret cui sibi visum esset ordinatione proxima Œgyplo ]ir;cficere Metiuni Piulum. » — (Suktonk, lib. XII, c. tv.)

Page 1