Une petito balance
laquelle on pourrait appliquer, sans métaphore, le vors que Molière met dans la bouche d'Éliante ^ :
« La naine, un abrégé des merveilles des deux. »
Les rois d'Espagne continuèrent jusqu'au dix-huitième siècle à entretenir à leur cour de nombreux nains et si nous n'en avons pas les portraits reproduits par des artistes aussi célèbres que Torbido et Vèlasquez, en revanche nous possédons sur leur compte quelques renseignements assez intéressants, grâce à Mme d'Aulnoy et aux lettres de la marquise de Villars.
« Je n'ai jamais, dit la première, rien vu de si joli que le nain du Roy* qui s'appelle Louisillo. Il est né en Flandre et d'une petitesse merveilleuse, parfaitement bien proportionné. Il a le visage beau, la tête admirable et de l'esprit, plus qu'on ne peut se l'imaginer, mais un esprit sage et qui sait beaucoup. Quand il va se promener, il y a un palefrenier monté sur un cheval qui porte devant lui un cheval nain qui n'est pas moins bien fait en son espèce que son maître en la sienne. On porte ce petit cheval jusqu'au lieu où Louisillo le monte, car il seroit trop fatigué s'il falloit qu'il y allât sur ses jambes, et c'est un plaisir de voir l'adresse de ce petit animal et celle de son maître lorsqu'il lui fait faire le manège. Je vous assure que quand il est monté dessus, ils ne font pas plus de trois quartiers de hauteur. Il disoit l'autre jour fort sérieusement qu'il vouloit combattre les tauleaux à la première fête, pour l'amour de sa maîtresse Dona Elvire. C'est une petite fille de sept à huit ans d'une
1. Le Misanthrope, acte II, se. v. — Lucrèce avait déjà dit dans son poème De Rerum nalurâ :
« Parvula, puniilio, xa='--"v jVia, tota meruru sal »
(Petite, naine, une des Grâces, toute pure esprit.)
2. Charles II, qui épousa en premières noces, Marie-Louise d'Oréans , lille de Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV.
eauté admirable ^ La reine lui a recommandé d'être son
galant'.... »
Mme de Villars qui était allé rejoindre son mari, ambassadeur de France en Espagne, et dont les lettres adressées à Mme de Coulanges pendant les deux années qu'elle séjourna à Madrid (de 1679 à 1681) contiennent de bien curieux détails sur les coutumes espagnoles, parle ainsi de Louisillo dans sa quatrième lettre :«.... Le roi a un petit nain flamand, qui entend et qui parle très bien françois. Il n'aidoit pas peu à la conversation. On fit venir une des filles d'honneur en garde-infante^ pour me faire voir cette machine. Le roi me fit demander comment je" la trouvois, et je répondis [au nain] que je ne croyois pas qu'elle ait jamais été inventée pour un corps humain. Il me parut assez de mon avis*.... »
Louisillo n'était pas le seul nain de la cour de Charles II; il avait de nombreux compagnons. « .... Ne croyez pas, au reste, dit Mme d'Aulnoy (p. 20), que Leurs Majestés soient environnées de personnes de la cour quand elles dînent. Il y a tout au plus quelques dames du palais, des menins^ et quantité de naines et de nains. » Ce fait
1. C'était une enfant dont la mère mourut sur un vaisseau pris par les pirates d'Al|fer. Recueillie par une pauvre femme, elle était revenue à Madrid ramenée avec un certain nombre de prisonniers rachetés par les religieux; c'est alors que la Reine l'ayant vue, s'était intéressée à elle, l'avait prise au Palais et s'y était bientôt tellement attachée qu'elle ne pouvait plus s'en passer.
2. La Cour et la ville de Madrid, vers la fin du XVll' siècle, relation du voyage d'Espagne, par la comtesse d'Aulnoy. — 2 vol. in-8°, Paris 1874 (t. I", p. 580).
3. On appelait ainsi un grand vertugadin, d'un usage fort incommode, que portaient les femmes espagnoles et qui servait surtout à empêcher qu'elles ne fussent trop pressées par la foule. Mme d'Aulnoy (t. II, p. 124 et sq.) parle longuement de cet ajustement.
4. Lettres delà marquise de Villars, édit. Courtois. — Paris 1868, un vol. in-8°, p. 91.
5. Les menins [meninos) étaient de jeunes garçons de haute naissance remplissant auprès de la reine, des infants et des infantes les fonctions de pages; mais ils étaient considérés comme étant de beaucoup supérieurs à ces derniers.
est confirmé par Mme de Yillars (lettre VII p. 104) : « .... Le roi mène souvent la reine dans des couvents, et ce n'est point du tout une fête pour elle.... Le Roi et la Reine sont assis chacun dans un fauteuil, des religieuses à leurs pieds et beaucoup de dames qui viennent leur baiser les mains. On apporte la collation : la reine fait toujours ce repas d'un chapon rôti. Le roi la regarde manger et trouve qu'elle mange beaucoup. Il y a deux nains qui soutiennent toujours la conversation. »
Pauvre jeune reine! qui venait de quitter la cour fastueuse de Louis XIV et les fêtes du Palais-Royal, et à laquelle on donnait pour toute distraction une promenade dans un couvent de religieuses, où son mari trouvait qu'elle mangeait trop et où elle n'avait que deux nains pour (( soutenir la conversation » ! Au reste, sa belle-mère, Marie-Anne d'Autriche, fille de l'empereur Ferdinand III, n'avait pas été mieux partagée et n'avait même pas le droit de rire des facéties de ses nains, ft Cette gravité naturelle ou affectée, dit un voyageur, est une partie si essentielte à la Royauté en ce pais, qu'on nous a dit qu'un iour, la Reyne s'estant emportée à rire un peu trop à table, par les postures et les discours ridicules d'un nain bouffon, on l'avertit que cela n'estoit pas séant à une Reyne d'Espagne, et qu'il falloit estre plus sérieuse, de quoy se trouvant surprise, estant ieune et nouvellement arrivée d'Allemagne, elle leur dit qu'elle ne s'en pouvoit ernpescher, si on ne lui ostoit cet homme et qu'on avoit tort de leluy faire voir sionnevouloilpas qu'elle en rît*. »
Il est à présumer que le petit-fils de Louis XIV, Philippe V, fit tomber en désuétude la charge des nains de cour que son aïeul avait abolie en France ; au moins, ne voyons-nous • plus aucune mention de nains après son avènement au trône d'Espagne.
1. Voyage d'Espagne, curieux, historique et politique, faict en 'année 1655 (atliibuc à Van Aarsen de Sommerdtck), pet. in-4"', p. 52.
En Angleterre, au dix-septième siècle, nous trouvons deux nains qui sont devenus également célèbres, l'un par son réel talent de peintre, l'autre par son existence accidentée et les événements auxquels il s'est trouvé mêlé. Le premier est Richard Gibson, communément designé sous le nom de Gibson le Nain, pour le distinguer de son neveu William et de son fils Edward Gibson, tous les deux peintres comme lui. Horace Walpole, dans ses Anecdotes ofpainting^, lui a consacré une notice intéressante qu'il a accompagnée de son portrait et de celui de mistress Gibson, gravés par Walker.'
Richard Gibson, né vers 1615, fut placé, tout jeune encore, par lady Mortlake, dont il était page, chez Francesco Cleyne, chef des ateliers de tapisserie de Charles I^"", pour apprendre à dessiner; il y fit de rapides progrès et se perfectionna ensuite tout seul dans l'art de la peinture en copiant les œuvres de sir Peter Lely, le peintre célèbre des beautés de la cour de Jacques IP. 11 commença par produire des tableaux représentant des sujets bibliques et des scènes historiques, mais il s'appliqua surtout à la peinture des portraits et, principalement, des portraits en miniature; il fit plusieurs fois, paraît-il, celui de Gromwell. Nous ne connaissons dans les musées de Londres, non plus qu'à Hampton-Gourt, si riche cependant en œuvres du dix-septième siècle, aucune peinture de Richard Gibson, et nous ne pourrions nous prononcer sur leur mérite artistique qu'en invoquant le
1. Walpole (Horace, Earl of Oxford) Anecdotes of paintinq in England, collected by G. Vertue, and now digesled and published, from his original^ mss., by Horace Walpole. — Strawberry Hill, 1762-71, 0 vol. pet. in-4°.
2. Ces portraits manquent à l'édition de la Bibliothèque nationale,
3. «La duchesse d'Yorck, dit Hamilton dans les Mémoires de Grainmont, voulut avoir les portraits des plus belles personnes de la cour. Lely les peignit, il employa tout son art dans l'éxecution. Chaque portrait parut être un chef-d'oeuvre. » Ces portraits sont aujourd'hui à Hampton-Court.
témoignage des écrivains anglais qui signalent comme une œuvre admirable une miniature faite d'après le portrait de la reine Henriette-Marie peint par Van Dyck. Ce qui est certain c'est que les œuvres de Gibson étaient fort appréciées de ses contemporains, et qu'ils avaient une valeur considérable pour l'époque; l'une d'elles fut même la cause d'un événement tragique. C'était une miniature représentant la parabole du Bon Pasteur^ à laquelle Charles I" attachait un grand prix et qu'il avait confiée avec les plus vives recommandations aux soins de Vanderdort', conservateur de sa galerie. Pour se conformer à ces ordres, Vanderdort serra la précieuse peinture, mais si soigneusement qu'il lui fut impossible de la retrouver quand le roi la lui demanda quelques jours après. Saisi de frayeur à la pensée de l'avoir perdue ou craignant qu'on ne l'accusât de l'avoir vendue, le malheureux conservateur se pendit dans un accès de désespoir : peu de jours après sa mort on retrouva la miniature à la place où il l'avait trop bien cachée.
Gibson était attaché à la personne de Charles I" en qualité de nain et plus spécialement de page de la garde-robe ; il épousa la naine de la reine Henriette-Marie, Anne Shepherd, qui était exactement de la même taille que lui. Le roi et la reine assistèrent à leurs noces, et cette dernière fit présent à la fiancée d'une riche bague ornée d'un superbe diamant. Edmond Waller, le poète de la cour, fit à cette occasion une assez jolie pièce de \ers qui nous a été conservée dans les recueils du temps sous le titre : 0/ the Marriage of the Dwarfs (Du mariage des nains). Nous en citerons les passages suivants
1. The Parahle of the Lost Sheep; littéralement la Parabole du mouton j)erdu.
2. Abraham Vanderdort, né en Hollande, sculpteur, graveur en médailles et quelque peu peintre, fut obligé de quitter son pays. Charles I" l'accueillit avec bienveillance et le nomma conservateur de sa galerie de peinture qui renfermait une assez grande quantité d œuvres importantes dont il a fait un catalogue précieux.
en regrettant de ne pouvoir leur conserver le charme et la concision des vers originaux :
« Hasard ou chance senties causes habituelles des mariages; mais la nature seule a fait cette union. Il eût été aussi impossible à Eve de fuir Adam, qu'à la fiancée d'aujourd'hui de refuser sa main à celui que le ciel semble avoir formé pour elle seule, de même que c'est pour lui qu'elle aussi a été créée.
< Trois fois heureux est ce petit couple; ils sont tous deux au-dessous du niveau de toute préoccupation; les flèches de la défiance et de la triste jalousie passent par-dessus leurs têtes et le bonheur de leur union est aussi assuré que si le monde les contenait seuls.
0 Ahl Chloris! pourquoi la bienveillante nature ne nous a-t-elle pas ainsi séparés des autres humains! Pourquoi ne nous a-t-elle pas aussi créés l'un pour l'autre, puisque l'amour m'a créé pour vous seule ! »
L'aimable poète fut dans cette circonstance un véritable prophète et l'histoire de nos deux nains peut se terminer comme se terminent les contes de fées : ils vécurent heureux, eurent beaucoup d'enfants et sont morts dans un âge avancé. Mistress Gibson, en effet, vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, après avoir donné le jour à neuf enfants dont cinq arrivèrent à l'âge d'homme sans hériter de la courte stature de leurs parents; quant à Gibson, qui conserva pendant toute son existence l'affection des différents souverains à la cour desquels il resta attaché, il fut nommé professeur de dessin des deux filles de Jacques II, les princesses Marie et Anne, plus tard reines d'Angleterre, et mourut âgé de soixante-quinze ans, le 25 juillet 1690; il fut enterré à Govent-Garden . Les deux époux avaient exactement la même taille : trois pieds, dix pouces anglais (environ l^^jlo).
Il existe d'eux plusieurs portraits. Sir Peter Lely avait peint en 1658 celui de Gibson en buste et plus tard
iU NAINS ET GÉANTS
celui des deux époux se tenant par la main ; ce dernier portrait avait été fait pour sir Philip, comte de Pembroke, qui était leur protecteur; le premier appartint plus tard à Rose, le joaillier, gendre de Gibson, qui possédait encore un autre portrait où son beau-père élait représenté, avec son maître Cleyne, vêtu du costume vert des archers et tenant en main un arc et des flèches; Rose avait conservé entre autres souvenirs, l'arc dont se servait habituellement, et avec beaucoup d'adresse, l'artiste nain qui était passionné pour cet exercice. W. Hamilton, ambassadeur d'Angleterre à Naples, si connu par la belle collection de vases grecs et étrusques qu'il avait rassemblée et les travaux qu'il a publiés sur ce sujet, possédait à la fin du siècle dernier, un portrait de Gibson dessiné par Van Dyck qui avait peint également mislress Gibson dans le beau tableau qui représente la duchesse de Richmond.
Gibson, sans être aussi élégant ni aussi fin que le comte Borulawski dont nous parlerons plus loin, était cependant, à en juger par ses portraits et d'après le témoignage de ses contemporains, fort bien proportionné dans sa petite taille; ses manières étaient distinguées et, suivant l'expression d'un de ses biographes, « il possédait et exerçait tous les talents qui font le parfait gentleman )).
Un savant auteur qui viv.iit à celte époque, Evelyn, dans ses Numismata, publiés en 1697, parle avec admiration de Gibson et de son épouse « ce couple abrégé qu'il a connu » et surtout de « feu M. Gibson, cet homme menu, d'une proportion convenable, qui peut à juste titre, être considéré comme le plus grand et le meilleur des peintres en miniatures de cette époque* ». Il cite également quelques autres nains, entre autres « Ramiis, qui appartenait à Thomas, comte Marschal, savant malgré sa petite taille, et qui, accompagnant ce noble lord, lors-