Evelyn's Numismata. p
qu'il fut envoyé avec un train magnifique en ambassade à Vienne à propos de la restitution du Palatinat au Roi de Bohême, fit à l'Empereur, avec grâce et éloquence, un si beau discours en latin, qu'il reçut en récompense une chaîne d'or et une médaille », et il ajoute gravement (( que de semblables curiosités, géants ou nains, devraient être représentées sur des médailles frappées en leur honneur, pour en perpétuer le souvenir parmi les hommes ».
A la même époque vivait également à la cour d'Angleterre un autre petit personnage plus célèbre encore que Gibson; c'était Jeffrey ou Geoffreij Hudson, né en 1616, àOakham, dans le Rutlandshire. Wright, dans son Histoire du Rutlandshire y nous apprend que son père, John Hudson, ainsi que sa mère, étaient d'une forte stature et que tous leurs enfants, Jeffrey excepté, étaient grands et bienfaits; et un autre historien, Fuller, ajoute que John Hudson s'occupait spécialement, à Burleigli-on-the-Hill, une des résidences de George, duc de Buckingham, des combats de taureaux contre les chiens « et vous savez, dit-il, si c'est une place qui demande de la vigueur à celui qui la remplit ». C'est à Burleigh, que le petit Jeffrey fut présenté par son père à la duchesse de Buckingham; il avait alors à peu près huit ans et à peine un pied et demi de hauteur, ainsi que l'assura à Fuller « John Amstrong de Gheshunt, personnage parfaitement croyable, qui a été témoin oculaire ». La duchesse fut émerveillée et Jeffrey « grandit instantanément non en hauteur, mais en condition ». 11 échangea ses haillons pour de magnifiques habits de soie et de satin et eut deux grands domestiques spécialement attachés à sa petite personne.
On raconte de la première enfance de Jeffrey une histoire assez amusante pour que nous la reproduisions ici sans en garantir l'authenticité. Un mauvais plaisant ayant appris qu'une de ses voisines, vieille bavarde s'il en fût, avait invité secrètement quelques commères des environs
à une fête intime dans laquelle on devait médire du prochain, s'empara furtivement de son chat qu'elle avait baptisé du nom de « Rutterkin » le tua, le dépouilla et couvrit de sa peau bien préparée à cet effet, le petit Jeffrey qu'il apporta dans un coin de la pièce où devait se réunir la société. Au moment où le repas touchait à sa fin, une des commères apercevant le chat, lui tendit un morceau de fromage : « Merci! dit Jeffrey dans la peau « du chat, quand Rutterkin a faim, il sait se servir lui- « même, » et en même temps il sauta légèrement sur la table. Les pauvres femmes affolées se levèrent et s'enfuirent en poussant des cris épouvantables. « C'est une « sorcière, disaient-elles, c'est une magicienne! elle a un « chat qui parle! w On découvrit bientôt le secret, au grand désespoir de la pauvre hôtesse qui ne put se consoler do la perte de son favori.
Peu de temps après son mariage, Charles P% dans un voyage qu'il fit à travers le Rutlandshire, avec sa jeune épouse, reçut l'hospilalilé à Rurleigh, où le duc de Ruckingham lui donna plusieurs fêtes somptueuses; dans un des repas qui eurent lieu à cette occasion, Jeffrey fut servi sur la table dans un pâté d'où il sortit vêtu en chevalier et armé de pied en cap; il fut alors présenté et offert par la duchesse à la reine Henriette-Marie qui l'accepta et le prit auprès d'elle en qualité de page. Rientôt les dames de la cour raffolèrent du petit Jeffrey qui rivalisait avec le singe de la reine pour les amuser. Il n'en était pas de même des courtisans et des domestiques qui le raillaient souvent; il eut même avec eux plusieurs querelles sérieuses, entre autres avec le porlier du château, William ÉvanSy véritable géant, qui ne laissait échapper aucune occasion de taquiner le pauvre nain. Dans un bal masqué qui eut lieu à la cour, Évans entra à un certain moment dans la salle, et tirant d'une de ses poches un immense morceau de pain, il sortit de l'autre, à la grande joie des spectateurs, le petit Jefirey qu'il posa sur le pain
et dans lequel il fit mine de mordre comme dans un morceau de fromage. Un autre jour, surprenant notre héros occupé à faire sa toilette, il l'enleva d'une main et menaça de le noyer dans sa cuvette; il racontait aussi en plaisantant qu'il l'avait sauvé d'une mort certaine en lui tendant une petite branche, un jour que le vent l'avait enlevé comme une feuille et poussé dans la Tamise. Jeffrey qui supportait difficilement les plaisanteries, surtout quand elles s'attaquaient à l'exiguïté de sa taille, ne pardonna jamais au géant de l'avoir ainsi tourné en ridicule.
On voit encore sur la façade d'une maison située dans Newgate street, prés de Bagnio-Court, un bas-relief en pierre sculptée qui servait probablement d'enseigne, et qui représente William Evans et Jeffrey ; elle porte gravée en creux les lettres M. P. A. (probablement les initiales du propriétaire de la maison) et l'inscription The Rings Porter and Dwarf (le portier du roi et le nain). Cette sculpture paraît être contemporaine des deux personnages qui y sont représentés.
Un jour, le roi, dans un accès de bonne humeur et par plaisanterie, conféra à Jeffrey l'ordre de la chevalerie ; le petit homme gonflé d'orgueil à cette marque de la faveur royale, se crut un personnage important et rougissant de l'humilité de sa naissance, ne voulut plus reconnaître son père; « mais, dit un de ses biographes, le roi apprit cet acte d'ingratitude et, par ses ordres, Jeffrey fut rudement corrigé. »
Jeffrey n'avait alors que dix-huit pouces, de haut ; mais par une singularité inexplicable, il grandit lorsqu'il fut parvenu à l'âge de trente ans et atteignit alors trois pieds neuf pouces (environ l'",12).
Sir Walter Scott, qui a fait figurer ce singulier personnage dans un de ses plus remarquables romans, Peveril (lu Pic, le décrit ainsi d'après les témoignages contemporains et les portraits qu'avaient faits de lui Yan Dyck, Mytens et autres artistes de l'époque.
i2X NAINS ET GÉANTS
« Jeffrey Hudson, quoique nain de la plus petite stature, n'offrait rien de contrefait ni dans sa taille ni dans sa physionomie. Sa grosse tête, ses longues mains et ses pieds étaient à la vérité, disproportionnés à son corps, et sa taille était plus épaisse que ne l'auraient exigé les
Fig. 13. — Jeffrey Ilndson. d'après le tableau peint par Mytens.
règles de la symétrie; mais l'effet qui en résultait était plaisant sans avoir rien de désagréable. S'il eût été un peu plus grand, il aurait même pu passer dans sa jeunesse pour avoir de beaux traits ; dans sa vieillesse ils étaient encore frappants et expressifs, et ce n'était que la disproportion considérable qui se trouvait entre sa tête
son corps qui les faisait paraître bizarres et singuliers, effet qu'augmentaient encore ses moustaches, qu'il s'était plu à laisser croître de manière qu'elles allaient presque se confondre avec sa chevelure grise ^ )>.
Henriette-Marie, très fière de son nain, voulut le faire connaître à sa mère, et l'envoya à Paris en 1650 avec les personnes qui devaient lui ramener une sage-femme française et un maître de danse. Jeffrey resta pendant quelque temps auprès de Marie de Médicis qui le combla de présents et le renvoya en le chargeant de nombreux cadeaux pour sa fille; mais en traversant la Manche, le vaisseau qu'il montait fut poursuivi et pris par des corsaires de Dunkerque qui enlevèrent au pauvre nain non seulement les présents destinés à la reine, sa maîtresse, mais aussi ceux qu'il avait reçus pour lui-même, plus une somme de deux mille cinq cent livres qui lui avait été donnée.
C'est à propos de cet événement que William Davenant' écrivit un poème tragi-comique intitulé Jeffreidos dont notre nain est le héros et dans lequel l'auteur suppose un combat entre Jeffrey et un dindon. En commençant, le poète décrit le vaisseau dans lequel le petit homme retourne en Angleterre, comme un vieux bâtiment étroit, mal équipé et incapable de résister sérieusement à la moindre tentative d'abordage ; il montre ensuite l'étonnement des corsaires dunkerquois trouvant Jeffrey caché sous un chandelier, son envoi à Bruxelles pour traiter de sa rançon ; sa chute en chemin, et le danger que lui fit courir un dindon qui s'apprêtait à l'avaler, le prenant pour un grain
1. AValter Scott, Peverilof the Peak ;tvsid. Defduconpret, chapitre xxxiv.
2. William Davenant fils d'un cabaretier, naquit à Oxford en 1606; tout jeune encore il montra un très grand talent pour la poésie et surtout pour le théâtre. Charles l" qui l'estimait beaucoup lui donna le titre de chevalier en 1045. Il mourut en 1668. Les œuvres de sir William Daveuant qui se composent de tragédies, de tragicomédies, de mascarades, et de poésies diverses, ont été réunies en un vol. in-fol. publié en 1673.
de blé ; la bataille qui s'ensuivit et l'intervention opportune de la sage-femme qui, à sa demande l'arracha au péril qui le menaçait : « Jeffrey, alors, fut renversé immédiatement; pendant qu'il gisait sur le côté, étourdi et respirant à peine, son cruel ennemi l'attaquait de son bec; il aperçut heureusement la sage-femme qu'il avait ramenée de France avec lui et lui crie : Un cœur nourri « dans les combats et qui jamais, jusqu'ici, n'est des- « cendu à la prière, t'implore maintenant, ô toi! à qui {( tant d'êtres ont dû leur délivrance ; sois assez bonne <( pour me délivrer aussi ! »
Ce poème, écrit en vers faciles, eut un assez grand succès et le pauvre Jeffrey, qui endurait malaisément les quolibets auxquels il était en butte de la part des courtisans et des domestiques, surtout ainsi que nous l'avons dit plus haut, depuis qu'il avait été armé chevalier, eut à cette occasion de fréquentes disputes ; plus tard même, en France, oii il avait suivi sa royale maîtresse après la mort de Charles 1"% il provoqua en combat singulier, un jeune gentilhomme nommé Crofts, frère de lord Grofts, qui s'était montré un des plus acharnés parmi les railleurs. Crofts accepta le défi; malheureusement pour lui il voulut pousser la plaisanterie jusqu'au bout et traitant le petit offensé avec mépris, il arriva sur le lieu du combat armé seulement d'une seringue. Cette dernière insulte exaspéra à un tel point notre héros qu'il força son adversaire à se battre sérieusement; le sort lui ayant donné le droit de tirer le premier, il lança son cheval contre le malheureux Crofts et le tua d'un coup de pistolet. Pour venger la mort de son frère, lord Crofts fit emprisonner le nain; mais il sortit bientôt de prison et fut simplement exilé de la cour pendant un certain temps.
Jeffrey, du reste, avait des défenseurs; en 1736 il parut en sa faveur un petit livre extrêmement rare et dont nous n'avons pu voir aucun exemplaire, aussi bien
LES xNAINS i31
à Paris qu'à la riche bibliothèque du British Muséum. Cet ouvrage microscopique est intitulé : « Présent de la nouvelle année, offert à la cour d'Angleterre par lady Parvula à Lord Minimus (communément appelé le petit Jeffrey), serviteur de Sa Majesté, avec une lettre sténographique dans laquelle on prouve que les petits valent mieux que les grands. Écrit par Microphilus^. » Nous trouvons au sujet de ce livre une lettre adressée à William Hone, et qu'il a publiée dans le Year book, recueil très intéressant et qui donne de curieux renseignements sur les mœurs anglaises des siècles passés. Le correspondant de Hone lui signale un exemplaire de The New Year s Gift qui se trouvait parmi les livres de M. Nassau, frère de lord Rochford, vendus en février 1824 par M. Evans, de Pall-Mall; cet exemplaire portait à la première page une petite gravure de Martin Droeshout représentant Jeffrey, en pied, et, au-dessous, les deux vers suivants :
« Gaze on with wonder, and discerne in me The abstract of the world's epitome. »
(Contemplez-moi avec étonnement et considérez en moi un extrait de l'abrégé du monde.)
Au commencement de la Révolution d'Angleterre, Jeffrey qui malgré sa vanité était, en réalité, courageux et dévoué, fut nommé capitaine dans la cavalerie, et fit partie en cette qualité des partisans qui accompagnèrent Henriette-Marie quand elle se réfugia en France. C'est alors qu'eut lieu le duel que nous avons raconté plus haut et qui devait avoir une issue si fatale. Plus tard, nous retrouvons notre pauvre nain prisonnier de nouveau; mais cette fois c'étaient des pirates turcs qui l'avaient pris et qui l'envoyèrent en Barbarie où il fut
1. The New Year' s Gift, presented at court from the Lady Parvula io the loj'd Minimus {commonly called Littlc Jeffrey) her Majesty's servant. — Written by Microphilus, 1656.
vendu comme esclave, condamné à un" travail pénible et en butte à toutes les humiliations. Il attribuait la croissance tardive que nous avons signalée, au dur labeur qu'il avait été obligé de supporter alors.
Racheté bientôt par les soins de la reine, il retourna en Angleterre lors de la Restauration ; mais il resta peu à la cour et vécut pendant quelque temps dans son pays natal où le duc de Buckingham et quelques autres seigneurs lui firent une pension. Mais cet être malheureux pour lequel la nature et la fortune semblent avoir été également cruelles n'était pas destiné à finir ses jours en paix. Revenu à Londres, il fut arrêté sous l'inculpation, si commune alors, d'avoir pris part au complot papiste et enfermé à Westminster dans la prison de Gate-House où il termina en 1682 sa triste existence à l'âge de soixante-trois ans environ.
Il existe de lui plusieurs portraits. Walpole, dans ses Anecdotes of Painting que nous avons déjà citées, dit en parlant du célèbre peintre David Mytens : « il y a de lui au Palais de Saint-James, un portrait de Jeffrey Hudson, le nain, tenant un chien en laisse; le paysage en est d'une couleur chaude et fraîche qui rappelle Snyder ou Rubens. Mytens l'a peint aussi dans le tableau où il a représenté Charles I" et son épouse, tableau qui appartenait au feu comte de Dunmore, mais je préfère le premier portrait. Un autre portrait, peint également par Mytens, et dans lequel Jeffrey est vêtu d'un habit rouge est à Hampton-Court; il est daté de 1650. On le retrouve encore à côté de la reine Henriette - Marie dans le beau portrait que Van Dyck a fait de cette princesse ^ »
D'autres poètes que Davenant ont chanté le petit Jeffrey et presque tous les auteurs qui vivaient de son
1. On connaît également de lui plusieurs portraits gravés à différentes époques.
temps ont parlé de lui ; nous nous bornerons à citer les vers queHeath lui adressait en 1658 dans sa Claraslella :
« Petit Sir! il me semble que dans votre toute petite personne je vois exprimé le plus petit abrégé du monde; cependant vous pouvez vous dire homme et vous l'êtes en résumé, bien que vous soyez imprimé en plus petits caractères. Mais le livre de poche renferme souvent autant que l'épais in-folio imprimé en grosses lettres, et souvent aussi il est plus utile. Quoique vous paraissiez peu élevé, vous êtes grand et haut dans l'estime de vos concitoyens et votre âme ainsi que votre esprit sont aussigrands que ceux des autres hommes : le courage n'est pas, comme la force, limité à la grosseur. »
La mode des nains en titre d'office qui était tombée en désuétude à la cour de France devait bientôt cesser également en Angleterre; le dernier que l'on y vit paraître fut un petit Allemand nommé Conrad Ernest Coppernin, âgé de trente-cinq ans et qui n'avait que trois pieds et cinq pouces de haut (1™, 057); il appartenait à la princesse Wilhelmine-Caroline de Brandebourg, qui l'avait amené avec elle quand elle épousa, en 1705, le prince de Galles, depuis Georges II. Les nains, du reste, semblent avoir été de tradition à la petite cour de Brandebourg et l'on raconte même que la première épouse de Joachim-Frédéric voulut tenter l'expérience qu'avait faite inutilement Catherine de Médicis; à cet effet elle réunit un certain nombre de nains des deux sexes, et les maria ensemble; mais son attente fut trompée et elle ne put perpétuer la race des pygmées qu'elle avait ainsi unis.
Pierre-le-Grand, ou plutôt la princesse Nathalie, sa sœur, avait également marié ensemble deux nains de sa cour; on donna à cette occasion une fête à tous les nains que l'on put rassembler dans le royaume à deux cents milles à la ronde; nous en trouvons la relation suivante dansV Almanach de Gœttingue (édition française), sous le titre : Solennité de mariage d'un couple de nains, « L'an 1715, la princesse Nathalie, sœur unique de Pierre-
le-Grand, de la même mère, prépara des noces solennelles pour un nain et une naine de sa cour qui avaient résolu de s'épouser. Pour cet effet, ayant fait construire plusieurs petits carosses et fait venir de petits chevaux des îles Sclietlandes pour les y atteler, elle fit inviter tous les nains de l'Empire au nombre de quatre-vingt-treize. On les conduisit d'abord en grande procession par toutes les rues de la ville de Moscou. Il y avait à la tête une grande voiture remplie de musiciens qui faisaient retentir les timbales, les trompettes, les cors de chasse et les hautbois. Ensuite venait le maréchal de la cour suivi de son cortège à cheval, deux à deux; puis l'époux et l'épouse dans un carosse à six chevaux, accompagnés de leurs conducteur et conductrice et suivi des autres nains, quatre à quatre, dans quinze petits carosses attelés chacun de six petits chevaux de Schetlande. Ce fut un spectacle surprenant que de voir tant de petites créatures ensemble dans des équipages proportionnés à leur taille. Deux escadrons de dragons escortaient la marche pour écarter la presse et plusieurs personnes de condition accompagnèrent dans leurs carosses ce petit couple jusque dans l'église où il fut uni par la bénédiction nupliale. De là celte procession se rendit dans le même ordre au Palais de la princesse où un festin magnifique attendait la compagnie. Deux grandes tables se trouvèrent dressées des deux côtés du salon, où les nains furent régalés. La princesse avec ses deux nièces, Anne et Elisabeth, ne se mirent à table qu'après avoir vu que les convives avaient pris leurs places et que tout était servi en bon ordre. Le soir, la princesse elle-même conduisit fort solennellement la nouvelle mariée dans sa chambre. Après cette cérémonie on assigna un grand appartement à la compagnie des nains pour s'y divertir, et le tout se termina par un bal qui dura jusqu'au lendemain matin. La suite de la princesse fut si nombreuse en cette occasion qu'elle occupa plusieurs appartements. » D'après la relation que nous venons de
rapporter le mariage de ce couple de nain aurait été célébré à Moscou par ordre de la princesse Nathalie; mais il en existe une autre d'après laquelle le même fait se serait passé à Saint-Pétersbourg sous le patronage du czar lui-même. A part ces différences, les deux récits concordent si bien ensemble, les détails en sont tellement semblables que nous devons croire qu'il y a eu confusion dans l'esprit des narrateurs et que cette cérémonie n'a eu lieu qu'une fois sous le régne de Pierre-le-Grand. Ce qui est certain, c'est que ce prince affectionnait beaucoup les nains et qu'il en avait constamment auprès de lui. Nous avons parlé plus haut de cette naine centenaire que le docteur Mathieu Guthrie avait vue en Russie en 1794 et que Pierre-le-Grand, auquel elle avait appartenu, appelait familièrement sa poupée; nous pourrions invoquer d'autres témoignages, entre autres celui de Le Fort, d'abord compagnon de plaisirs du czar et plus tard commandant en chef de ses armées, qui, dans ses Mémoires cités par Voltaire ^ dit en parlant des premiers voyages que fit Pierre-le-Grand :«.... il y avait en tout deux cents personnes ; et le czar se réservant pour tous domestiques un valet de chambre, un homme de livrée et un nain, se confondait dans la foule. » Nous lisons également dans les Mémoires secrets de Villebois que la première femme de ce prince, la czarine Eudoxie qu'il avait répudiée, avait eu une naine qui la suivit, elle aussi, dans sa prison : « .... Eudochia resta confinée dans sa prison depuis Tannée 1719 jusqu'au mois de may 1727, et elle n'y eut d'autre compagnie et assistance que celle d'une vieille nayne qu'on avoit enfermée avec elle pour luy préparer à manger et laver son linge; foible secours qui luy fut souvent inutile et même à charge en ce qu'elle se trouva plus d'une fois obligée de servir à son tour la nayne,
1. Voltaire, Histoire de l'Empire de Russie sous Pierre-le-Grand, V' partie, ch. ix.
lorsque les infirmités de cette créature la mettoient hors d'état d'agir*. »
La mode des nains subsista longtemps du reste en Russie; Porter, dans ses Voyages en Russie et en Suède publiés au commencement de ce siècle, nous apprend que, dans la première de ces contrées, la coutume d'entretenir des bouffons et des nains est très répandue chez les nobles et les grands seigneurs; et après avoir constaté avec satisfaction que les naines y sont relativement rares, il ajoute : « Les nains y sont là comme pages chez les grands auxquels ils servent de divertissement; dans toutes les réceptions, ils se tiennent, quatre heures durant, derrière le siège de leurs maîtres, portant leur tabatière ou attendant leurs ordres. Il y a peu de grands seigneurs ou même de simples gentilshommes dans ce pays qui ne possèdent un ou plusieurs de ces jouets de la nature. Les nains sont généralement les personnes les plus richement vêtues parmi tous les serviteurs de la maison et leurs uniformes ou leurs livrées coûtent souvent des sommes considérables. En présence de leurs maîtres, ils se tiennent ordinairement dans un angle de la pièce, faisant l'office de pages; en leur absence, ils sont plus parliculièrement chargés de soigner les chiens, de les tenir propres et de les peigner. La race de ces malheureux, très nombreuse en Russie, est véritablement remarquable par sa petitesse. Ils sont généralement bien proportionnés; leurs mains et leurs pieds sont particulièrement bien faits et gracieux. Sauf leur tête qui, presque toujours, est un peu trop grosse, nous ne pouvons réellement trouver rien à reprocher dans leur ensemble et si on les considère en masse, ils sont, à quelques exceptions
1. Mémoires secrets pour servir à V histoire de la Cour de Russie sous les règnes de Pierre-le-Grand et de Catherine Z"^*, d'après les manuscrits originaux du sieur de Yillebois. — l^aris, 1855, iii-S" (p. 63).
LES NAINS iùl
près, si bien faits et si jolis dans leurs petites personnes, que l'on ne peut pas s'en faire une idée exacte quand on ne connaît que les êtres disgracieux et difformes que l'on montre dans nos foires en Angleterre (je ne veux pas dire par là cependant que nous devions envier à la Russie ces échantillons de la race humaine). Il est véritablement curieux de voir comment ces nains se ressemblent presque tous entre eux; leurs traits sont tellement semblables généralement que vous pourriez facilement vous imaginer qu'un seul couple de nains a produit tous ceux que l'on \o\l dans ce pays*. »
Plus tard le capitaine Golville Frankland, dans sa Narration d'une visite aux cours de Russie et de Suède^ en 1850 et 1851, dit :
« Madame Divoff, ainsi, du reste, que beaucoup d'autres grandes dames russes, a dans sa maison un nain qui lui tient constamment compagnie; il est plus laid et plus désagréable que tous ceux de son espèce. La princesse Serge Galitzin fait également sa société d'un être de cette sorte et les Lisianskis en ont toujours parmi leurs domestiques. Un de ces derniers soirs, voyant la belle Mademoiselle Rosetti qui, au bal donné par Mme Divoff, carressait son vilain petit nain : « Il me semble voir, lui dis-je, la Belle et la Bête, Zemir et Azor! ... » A une très agréable fête de famille chez le prince Paul Galitzin, il y eut une mascarade, pendant laquelle parurent plusieurs nains des deux sexes; ces drôles de petits avortons étaient très bien faits et vraiment assez agréables à voir; Ils sautillaient et gambadaient au milieu des enfants de la maison comme s'ils n'étaient pas eux-mêmes — ce qu'ils sont en réalité — des hommes et des femmes, mais de véritables enfants. Un de ces pauvres petits êtres, vêtu d'un superbe costume de hussard, dansa très élégamment et avec beaucoup de grâce et de vivacité,