Porter, Travels in liussia and Sweden, in
une mazurka pour laquelle il avait invité comme partenaire la gouvernante des enfants de la maison , belle et grande jeune fille de vingt-cinq ans environ. A ma demande, il chanta également une romance russe en s'accompagnant lui-même sur le piano; il avait une petite voix de baryton triste et plaintive. La bonté de la noblesse russe envers ces infortunés fait le plus grand honneur au caractère national.* »
Actuellement même, la mode des nains paraît exister encore dans l'empire des czars; M. Tissot, dans la relation de son voyage qu'il a publiée en 1882 dans V Illustration, mentionne un nain qui figurait parmi les domestiques préférés d'un comte russe; il ajoute que l'on en rencontre fréquemment dans un grand nombre de résidences, et un jeune Polonais de nos amis a vu souvent, dans ces dernières années, chez un propriétaire d'itluboczeck, prés Tarnopol, un nain, âgé de vingt ans à peu près né en Galicie, d'une taille minuscule et qui ne pèse que 14 kilogrammes.
Il nous faut maintenant revenir un peu en arriére pour citer deux nains dont on a beaucoup parlé dans la dernière moitié du siècle dernier et qui sont certainement, avec Jeffrey Hudson, les plus célèbres et les plus connus de tous ceux qui ont été attachés à la cour des princes et des grands seigneurs. Ils étaient contemporains et ont même vécu ainsi que nous le verrons plus loin, pendant quelque temps ensemble.
1. Captain Colville Fraxkland, Narrative of a visit to the courts of Bussia and Sweden, 1830-31. — Le même auteur raconte qu'à Hambourg « des nains hideusement déformés parcourent continuellement les rues et les promenades de cette bonne ville, et que l'œil exercé du touriste après être resté complaisamment en admiration devant la gentillesse et la grâce des alertes Hambourgeoises, se détourne avec dégoût de ces malheureux Flibbertigibbets [gibier de potence ?) qui abondent en proportion? effrayantes par rapport au chiffre de la population ».
Le premier est Joseph Borulawskl^, communément appelé le comte Borulawskl. Il naquit près de Ghaliez, dans la Pologne Russe, au mois de novembre 1739. Son père et sa mère étaient d'une taille ordinaire et avaient six enfants, cinq fils et une fille. Trois de ces enfants, lorsqu'ils eurent atteint leur croissance complète, étaient d'une taille qui excédait la moyenne, mais les deux fils aînés — Joseph était le second — et la fille, furent à peine de la taille d'un enfant de quatre ans. Lorsque notre héros vint au monde, il n'avait pas plus de huit pouces de haut (0'°,221) mais il n'était cependant ni faible ni maladif, et sa mère, qui l'avait nourri elle-même, répétait souvent que, de tous ses enfants, c'était celui qui lui avait donné le moins de mal à élever. A l'âge d'un an, il avait quatorze pouces de hauteur (O'",o89) et, à six ans, environ seize pouces (0™,445). Son frère aîné, né plusieurs années avant lui, était un vigoureux petit homme qui n'avait que quarante-deux pouces de haut (l'^jSS) et sa jeune sœur, nommée Anastasie, qui vint au monde sept ans après lui, était tellement petite qu'elle pouvait tenir debout sous son bras étendu horizontalement. Borulawski a écrit — ou du moins on a publié sous son nom — des Mémoires assez curieux auxquels nous avons emprunté une partie des détails qui suivent. Ces Mémoires , écrits en anglais et publiés à Londres en 1788^ furent traduits en français et parurent, à Londres également, sous le titre de Mémoires d'un célèbre nain, Jos. Borulaivski^ gentilhomme Polonois, contenant un récit fidèle et curieux de sa
1. Les auteurs que nous avons consultés ne sont pas d'accord sur l'orthographe de son nom ; les uas l'appellent Boruwlaski ou Borwilaski ou même Borwflasky ; nous avons adopté l'orthographe donnée dans les Mémoires que nous citerons plus loin.
2. The Memoirs of Joseph Borulawski, the celehrated Polish Dwarf; containing a curions account of his birth, marj-iage, travels and voyages in French and English. — Londres, 1788 — En tète, se trouvent les portraits de l'auteur, de sa femme et de leurs enfants, gravés par \V. Hincks.
naissance, de so7i mariage et de ses voyages; écrits par lui-même^ et traduits par H. (Hérissant) des Carrières (in-8% 1788). Nous ne connaissons pas celte traduction qui manque à la Bibliothèque nationale; il en existait un exemplaire dans la Bibliothèque du Louvre, mais il fut détruit dans l'incendie de mai 1871.
L'auteur nous apprend qu'il était encore tout jeune lorsque son père mourut, laissant sa veuve et ses six enfants dans une position voisine de la misère. Sa mère dut alors consentir à le confier aux soins de la comtesse de Tarnow qui avait demandé plusieurs fois déjà, mais inutilement, à se charger de son éducation : il resta quatre ans chez elle, et pendant ce temps l'affection que lui portait sa bienfaitrice ne se démentit pas un seul instant; elle le fit instruire avec soin et le petit Joseph, qui avait une intelligence assez développée, fit de rapides progrès. Des obligations de famille la forcèrent alors à le céder à son amie la comtesse Humiecska qui l'envoya dans sa résidence de Rychty, enPodolie, où il resta jusqu'à l'âge de quinze ans ; il avait alors environ vingt-cinq pouces de haut (0",721).
C'est à cette époque que la comtesse le rappela auprès d'elle et le présenta à l'Impératrice Marie-Thérèse qui le prit sur ses genoux comme un petit enfant et lui demanda ce qu'il avait vu de plus curieux et de plus intéressant dans la ville de Vienne. En véritable courtisan, il répondit qu'il avait vu beaucoup de choses remarquables, mais que ce qui lui paraissait le plus surprenant était ce qu'il voyait en ce moment : « Et quoi donc? lui demanda l'impératrice. — C'est, répondit Borulawski, de voir un aussi petit homme que moi sur les genoux d'une aussi grande dame. » L'impératrice portait ce jour-là au doigt une bague sur laquelle était son chiffre en brillants; comme Borulawski paraissait la considérer avec attention elle lui demanda si ce bijou était de son goût et si le chiffre lui plaisait : « Je demande pardon à votre
Majesté, dit le petit flatteur, ce n'est pas la bague que je regarde, mais la belle main qui la porte et que je vous demande la grâce d'embrasser )> et en même temps il la porta à ses lèvres. L'impératrice , charmée, prit au doigt de la jeune Marie- Antoinette, alors enfant, une bague ornée d'un très beau diamant et la donna au petit homme ravi d'un si joli présent. La bonté de l'impératrice attira sur Borulawski l'attention de toute la cour et lui procura, entre autres, la haute protection du Comte Kaunitz qui lui donna, en plusieurs circonstances, des témoignages de sa bienvaillance.
De Vienne, où elle resta pendant quelques années, la comtesse se rendit à Munich et de là à Lunéville, où Stanislas lui offrit, ainsi qu'à son nain, un logement dans son Palais. 11 y avait alors, à la petite cour de Lunéville, le fameux Bébé, qui avait à peine deux ou trois pouces de plus que Borulawski. C'est à cette époque que le Comte de Tressan envoya à l'Académie des sciences, un Mémoire qui nous donne sur Borulawski des renseignements intéressants* « M. Borwflaski, gentilhomme Polonois, est arrivé à Lunéville à la suite de Madame la comtesse Humiecska, parente de sa majesté le Roi de Pologne et Grand Porte-Glaive de la Couronne. Ce jeune gentilhomme peut être regardé comme l'être le plus singulier qui soit dans la nature, et Bébé, nain du Roi de Pologne, n'a plus rien qui doive surprendre.
« M. Borwfiasky a vingt-deux ans 2, sa hauteur est de vingt huit pouces (0'",775); il est parfaitement bien formé dans sa taille, la nature ne s'est point échapée, et nulle partie monstrueuse ne le défigure. Sa tête est bien proportionnée, ses yeux sont beaux et pleins de feu;
1. Mémoire sur un nain, envoyé à l'Acadcniie des Sciences par M. le comte de Tressan, associé. — S. 1. 1760, in-S".
2. M. de TuEssAx commet ici une petite erreur; Borulawski, né à la lin de 1759, ne devait pas encore avoir vingt-et-un ans à l'époque où l'auteur écrivait ce mémoire.
tous ses traits sont agréables, sa physionomie est douce, spirituelle et annonce la gayeté, la politesse, et toute la finesse de son esprit. Sa taille est droite et bien formée ; ses genouils, ses jambes et ses pieds sont dans les proportions exactes d'un homme bien fait et vigoureux. Il lève avec facilité d'une seule main des poids qui paraissent considérables pour sa stature.
« 11 jouit d'une bonne santé, il ne boit que de l'eau, il mange peu, il dort bien et il résiste à la fatigue. Il danse avec justesse, il est adroit et léger; la nature n'a rien refusé à cette aimable créature; elle semble même avoir voulu le dédommager de son extrême petitesse par les grâces qu'elle a répandues sur sa figure et par celles qu'on découvre à tout moment dans son esprit.
« Il joint aux manières les plus gracieuses des reparties fines et spirituelles, il parle très sensément de tout ce qu'il a vu, sa mémoire est très bonne, son jugement fort sain, son cœur est sensible et capable de reconnaissance et d'attachement, il n'a jamais montré de colère ni de méchanceté ; il est d'une complaisance extrême, il sent vivement tout le prix des politesses qu'on lui fait, surtout lorsqu'on lui parle comme à un homme de vingtdeux ans, et avec tous les égards dus à un gentilhomme ; cependant il ne montre ni impatience ni humeur à ceux qui abusent un peu de sa petitesse pour badiner ou causer avec lui comme avec un enfant.... Il est très instruit dans la Religion Catholique qu'il professe; il lit et écrit bien, il sçait l'arithmétique et il a même un esprit d'arrangement qui lui fait tenir dans le meilleur ordre le compte de ce qu'il a; il est d'une adresse extrême pour tous les ouvrages qu'il entreprend et il est facile de remarquer qu'il ne se compromet jamais à tenter ceux qui sont au-dessus de ses forces. En quatre mois il a appris l'allemand suffisamment pour ses besoins et le fran^,ais assez à fonds pour s'exprimer avec facilité et en tei'mes choisis; en un mot il n'a rien qui tienne à l'en-
fance et à cette espèce de faiblesse et d'imbécillité qui, dans le nain du roi de Pologne, se manifeste souvent et plus encore que dans un enfant de quatre ans. ))
Les éloges que le comte de Tressan prodigue à Borulawski ne paraissent pas exagérés, au moins en ce qui touche la douceur de son caractère. 11 donna, en effet, plusieurs preuves d'aménité et d'intelligence pendant son séjour à la petite cour de Stanislas, surtout dans ses relations avec Bébé qui commença par prodiguer au nouvel arrivant des marques d'une vive amitié, mais qui conçut bientôt contre lui une extrême jalousie et une haine violente quand il vit que Borulawski préférait la conversation des gens intelligents à la sienne et que le roi même recherchait sa société avec plaisir. Un jour qu'ils se trouvaient tous les deux dans la chambre du roi, celui-ci adressa plusieurs questions à Borulawski qui répondit avec justesse et intelligence. « Voyez, Bébé, dit Stanislas, « quelle différence il y a entre vous et Joujou^; il est « aimable, gai, amusant et instruit, tandis que vous, vous (( n'êtes qu'une petite machine. » Bébé dévora cet affront en silence, mais en se promettant bien de se venger. Quelques instants après le roi ayant quitté la chambre, il s'approcha sans bruit de son rival et le prenant par le milieu du corps, voulut le jeter dans le feu. Mais il avait affaire à plus fort que lui ; Borulawski se défendit vigoureusement et il s'en suivit une lutte dont le bruit attira Stanislas qui se trouvait dans une pièce voisine; il arracha le petit étranger des mains de son lâche agresseur, appela des domestiques et fit administrer à son nain une verte correction en défendant qu'il parut désormais en sa présence. Borulawski demanda, mais inutilement, la grâce du coupable; le roi fut inflexible et la première partie de la sentence fut exécutée ; il pardonna ensuite, mais à la condition que Bébé demanderait