Nom que l'on donnait familièrement à Borulawski
144 NAlNb ET GEAMS
publiquement pardon à celui dont il avait si traîtreusement voulu se venger. Le chagrin que Bébé ressentit do cette humiliation abrégea certainement sa vie.
Borulawski qui raconte celte anecdote dans ses Meynoires, semble n'avoir gardé aucun ressentiment contre son adversaire et il en fait à plusieurs reprises un éloge qui paraît être sincère. « Bébé, dit-il, était admirablement proportionné et ses traits étaient fort agréables. » Le comte de Tressan, qui a pu les juger à loisir l'un et l'autre, se montre plus sévère, ainsi que nous le verrons plus loin.
De Lunéville, Borulawski se rendit à Paris avec sa bienfaitrice; il y passa plus d'une année et sut s'y concilier la faveur de la cour et des personnages les plus considérables. Sainte-Foix qui l'a vu à cette époque en parle avec enthousiasme et confirme les éloges que le comte de Tressan lui avait donnés dans son Mémoire à l'Académie des Sciences. « Je viens de voir, dit-il, un véritable nain, cliez Mme la comtesse Humiecska; il est Polonois, fils d'un gentilhomme; il a vingt-deux ans et n'est haut que de vingt-huit pouces : on diroit que la nature, loin de le vouloir disgracier, s'est plu à perfectionner la mignature d'un homme; sa tète, son cou, ses épaules, ses bras, sa taille, ses jambes, ses pieds, en un mot toutes les parties de son corps sont exactement proportionnées; il a les yeux vifs et brillans et tous les traits de son visage sont gracieux ; il parle avec retenue et répond avec beaucoup d'esprit et de politesse . » De tous les côtés on le recherchait et Bouret, l'opulent fermier-général, donna en son honneur une brillante réception suivie d'un repas où tout le service de la table était en rapport avec la petite taille du héros de la fête; les plats, les assiettes, les couteaux et les couverts, tout était petit et les mets euxmêmes ne se composaient que de petites pièces : ortolans, becfigues, éperlans, etc., etc.
Au mois de mai 1701, nous le trouvons, toujours avoc
la comtesse Humiecska, à la Haye, où il eut autant de succès qu'à Paris. La princesse de Nassau-Weilbourg, à laquelle il fut présenté, le prit sur ses genoux, comme l'avait fait Marie-Thérèse et lui demanda s'il n'était pas bien peiné d'être d'une taille aussi petite. « Oh! non, répondit Borulawsky qui décidément avait en lui l'étoffe d'un véritable courtisan, non, car si j'étais plus grand, je n'aurai pas l'honneur d'être aujourd'hui assis sur les genoux de votre Seigneurie. »
La comtesse traversa ensuite toute l'Allemagne pour retourner à Varsovie, où elle se fixa définitivement et où elle reçut beaucoup et donna des fêtes somptueuses; Borulawski, qui était toujours en très grande faveur auprès d'elle, devint alors un personnage importaçit. Malheureusement pour lui, il devint amoureux d'une jeune actrice qui faisait partie d'une troupe de comédiens français que la comtesse avait appelés à Varsovie; il se fit présenter à la belle, lui déclara sa passion et fut assez bien accueilli pour pouvoir espérer que ses sentiments seraient bientôt partagés. Mais à la petite cour de Varsovie, rien ne pouvait rester longtemps caché et la coquette actrice fut la première à se moquer de l'amour du pauvre petit homme qui devint ainsi la risée de tous. Le malheureux Borulawski, fort affligé en se voyant ainsi trahi, le fut encore plus lorsque sa bienfaitrice, scandalisée de cette intrigue dont les détails méchamment présentés étaient arrivés à ses oreilles, lui retira les domestiques qu'elle avait placés auprès de lui et le priva pendant un certain temps de ses bienfaits et, ce qui lui fut encore plus sensible, de son affection.
Peu de temps après l'élévation de Stanislas II au trône de Pologne, Borulawski lui fut présenté et gagna ses bonnes grâces et sa protection tout en restant attaché à la comtesse Humiecska qui lui avait rendu sa faveur. Il avait alors trente ans et sa taille était de trente- neuf pouces ; en cinq ans, il avait grandi de cinq pouces, mais
146 NAINS ET (iEANTS
sa croissance s'arrêta là. Il eût pu finir tranquillement ses jours à la cour de Varsovie si l'amour ne s'était pas mis une seconde fois de la partie et ne l'avait entraîné dans une existence aventureuse pendant laquelle il connut plus d'une fois la misère. La comtesse avait pris pour demoiselle de compagnie une jeune fille nommée Isoline Barbutan, d'origine française, mais dont les parents étaient fixés depuis longtemps à Varsovie. Sa grâce et sa beauté firent une vive impression sur le trop inflammable petit homme. Lorsque la comtesse, femme d'une vertu austère, apprit cette nouvelle passion de son favori, elle lui fit, mais en vain, toutes les remontrances possibles, le menaça de sa disgrâce et lui enjoignit de rester confiné dans son appartement. Le pauvre Borulawski avait le cœur trop épris et resta sourd aux prières aussi bien qu'aux menaces de sa bienfaitrice qui finit par le chasser de sa maison; elle renvoya également la jeune fille que tant de constance avait à la fin touchée et qui consentit alors a épouser son petit amoureux. Borulawski, sans argent et sans ressources, s'était adressé dans sa disgrâce au prince Casimir, frère du roi, qui lui avait toujours témoigné beaucoup d'intérêt et qui engagea Stanislas à approuver son mariage et à lui assurer une pension de cent ducats; mais cette somme était insuffisante et les nouveaux mariés s'aperçurent bientôt que malgré toute leur économie, ils ne pouvaient vivre dans ces conditions, surtout quand ils eurent acquis la certitude, après quelques mois de ménage, d'avoir bientôt un enfant. Leurs protecteurs conseillèrent alors à Borulawski de visiter une seconde fois les cours d'Europe avec sa femme et de chercher à se procurer ainsi les moyens de vivre, à leur retour à Varsovie après quelques années d'absence, d'une façon un peu plus confortable.
Cette idée ayant été adoptée, les deux époux, munis d'un certain nombre de lettres de recommandation,
Fig. 10. — Borulawski, d'après la gravure de Vaa Asseii éditée par Dorulawski lui-même.
quillèrent Varsovie au mois de novembre 1780, dans un équipage assez convenable que le roi leur avait donné; mais leur voyage fut bientôt interrompu, Mme Borulawski, — ou plutôt la comtesse Borulawski, puisque son époux avait pris le titre de comte, — étant tombée malade à Cracovic, où elle dut séjourner pendant assez longtemps et où elle donna le jour à un fils. Dès qu'elle fut rétablie, les deux époux partirent pour Vienne où ils arrivèrent à la fin de février 1781. Malheureusement pour Borulawski, l'impératrice Marie-Thérèse, qui lui avait donné tant de preuves d'intérêt autrefois venait de mourir. Le comte Kaunitz, qui vivait encore, le prit sous sa protection et le présenta à l'ambassadeur anglais, sir R. M. Keith qui l'engagea vivement à faire un voyage à Londres, lui promettant un bienveillant accueil de la part de son souverain. Borulawski, cédant aux conseils qui lui furent donnés par plusieurs personnes, poussa jusqu'au bout le dévouement à sa femme et à son fils et, dans l'espoir de leur procurer pour plus tard un peu d'aisance, consentit malgré sa vanité et la noblesse de son origine dont il avait été si fier jusqu'alors, à se montrer en public comme un simple nain de foire. 11 déguisa, il est vrai, cette exhibition sous le nom de Concert, mais quoi qu'il fut assez bon musicien, c'était en réalité le nain bien plus que le virtuose que l'on voulait voir. Toute la noblesse de Vienne et des environs assista à cette soirée dont les résultats furent assez fructueux pour l'engager à en donner d'autres dans les villes qu'il se proposait de visiter et c'est en envisageant l'avenir avec un peu plus de tranquillité qu'il quitta l'Autriche pour se rendre successivement à la cour des petits souverains de l'Allemagne qui tous l'accueillirent avec bienveillance. Il visita ensuite la Hongrie, la Turquie, la Finlande, la Suède, le Danemark et plusieurs autres pays.
Quand il jugea le moment favorable pour répondre à
l'invitation que lui avait faite l'ambassadeur d'Angleterre, il s'embarqua à Ostende et débarqua à Margate après une traversée qui n'avait pas duré moins de six jours, par un temps épouvantable, pendant lequel le navire qui le transportait avait perdu ses mâts et sa voilure. A Londres, il se présenta avec ses lettres de recommandation au duc et à la duchesse de Devonshire qui le prirent sous leur protection et le défrayèrent de tout, ainsi que sa femme. Il y avait quelques jours à peine qu'il était installé lorsque l'on annonça l'arrivée d'un géant dont la taille ne mesurait pas moins de huit pieds (environ 2™, 43, mesure anglaise). Le duc et la duchesse, désireux de voir l'un à côté de l'autre ces deux extrêmes, se rendirent avec lady Spencer à l'endroit où l'on montrait le géant et y conduisirent notre nain dont la tête arriva à peine à la hauteur du genou de son colossal voisin.
Peu de temps après, Borulawski fut présenté au prince de Galles — plus tard George IV — et le 25 mai 1782, il fut admis, sous les auspices de la comtesse d'Égreraont, en présence du roi, de la reine et des jeunes princes de la famille royale qui lui firent plusieurs présents.
Mais tout cela ne remplissait pas le but que Borulawski s'était proposé; la curiosité dont il était l'objet de la part des princes, la bienveillance qu'on lui témoignait et même les petits cadeaux qu'on lui faisait ne l'enrichissaient pas et il dut avoir recours aux concerts qui lui avaient si bien réussi ailleurs; il en donna plusieurs, d'abord à une guinée d'entrée par personne, puis en suite à cinq schellings et enfin à deux schellings et demi. Les journaux du 17 juin 1782 annoncent ainsi un de ces concerts : « Carlisle Hoiise, par demande spéciale. Le comte Borulawski, le plus célèbre des nains qui existent actuellement en Europe, est forcé de remettre au mercredi 19 courant le concert qu'il devait donner le 17. Les billets d'entrée donnés pour le 17 seront admis
le 19 et on pourra s'en procurer également chez le comte Borulawski, dans Jermyn-Street, n*^ 55, près l'église Saint-Jacques. »
Après un assez long séjour à Londres, Borulawski parcourut successivement les principales villes de l'Angleterre, de l'Ecosse et de l'Irlande; en 1784 il était à Dublin, où sa femme lui donna un second enfant. 11 avait pris bravement son parti et se montrait partout comme une curiosité. Il fut accueilli généralement avec bienveillance et dans certaines villes il eut un très grand succès; il raconte qu'à Leeds, où il séjourna pendant longtemps, une grosse femme assez commune lui demanda à quelle religion il appartenait. Sur sa réponse qu'il était catholique romain, la dame lui fit observer que ce n'était pas ainsi qu'il gagnerait le chemin du ciel; mais Borulawski, aux applaudissements de l'assistance, répliqua avec beaucoup d'à-propos que « la porte du ciel étant fort étroite, il avait beaucoup plus de chances qu'elle d'y pouvoir entrer. »
De retour à Londres en 1786, il recommença à donner, comme il l'avait fait lors de son premier séjour dans cette ville, des concerts qui attirèrent beaucoup de monde; il fit également un voyage en France après lequel il retourna en Angleterre vers 1788; c'est à cette époque que libre de soucis pour l'avenir, grâce à la petite fortune qu'il avait gagnée, il entreprit d'écrire l'histoire de sa vie et publia les Mémoires que nous avons cités plus haut et dont l'impression fut faite sous le patronage et aux frais du prince de Galles et de plusieurs grands personnages du Royaume-Uni. Cet ouvrage assez curieux fut réimprimé en 1792 et, plus tard, en 1820.
Au mois de juillet 1791, Borulawski était à Southampton où il donna un bal et un concert dans lequel il exécuta sur la guitare plusieurs morceaux de sa composition, lorsqu'il apprit que sur ce qui avait été dit à Varsovie qu'il était devenu riche et qu'il avait placé plu-
sieurs milles livres sterlings dans les fonds anglais, on avait engagé le roi à lui retirer la pension de cent ducats qui lui avait été continuée malgré son absence. Cela l'engagea à retourner en Pologne où il passa une partie de l'année 1792, mais peu de temps après il retourna en Angleterre, dont il aimait les habitants et où, en résumé, il avait en peu d'années gagné assez d'argent pour mener pendant le reste de sa vie une existence, sinon luxueuse, au moins confortable.
Vers 1799 il fit la connaissance de plusieurs ecclésiastiques de Durham qui le prièrent tous de se retirer Hux environs de leur ville, dans une jolie résidence appelée Banlts Cottage, s'engageant en retour à lui servir une pension assez considérable. Borulawski accepta leurs offres et profita de leur générosité et de leur bienveillance à son égard jusqu'à l'époque de sa mort qui arriva le 5 septembre 1857; il avait alors 98 ans. Il fut enterré dans la Cathédrale de Durham, à côté d'Etienne Kemble.
Il existe de Borulawski plusieurs portraits ; outre celui que nous avons mentionné et qui se trouve en tête de ses Mémoires, nous citerons surtout celui qui a été publié dans les Edinburgh Portraits de Kay, et ceux qui ont été donnés dans la Blogra])/iia curiosa et dans les Wonderful characters de Wilson. Dans le portrait publié par Kay, Borulawski, dessiné d'après nature, est représenté à côtédeNeil Ferguson, l'avocat qui était certainement l'homme le plus grand d'Edimbourg et peut-être même de toute l'Ecosse; on connaît également plusieurs autres portraits peints ou dessinés, entre autres un dessin qu'avait fait de lui le peintre de Wilde ; ces portraits furent vendus un prix assez élevé, à la vente Fillinham en 1862, vente qui comprenait également un grands nombre d'objets ayant appartenu au célèbre nain, des lettres autographes, et le catalogue de la vente, faite après son décès, de ses effets et de ses meubles. VInsti-
//// philosophique de Bristol conserve une de ses chanesures et un de ses gants. Nous n'avons pu savoir ni à quelle époque mourut sa femme, ni ce que devinrent ses deux enfants.
Bébé, le rival de Borulavvski, quoique beaucoup plus connu en France, est bien moins intéressant. Nous en parlerons cependant assez longuement, d'abord parce que, à deux reprises différentes sa petite personne a occupé l'Académie des sciences, et aussi parce que, à nos yeux, il est le type le plus caractéristique de cette première catégorie de nains que nous avons cherché à définir dans un chapitre précédent, tandis que Borulawski est un des représentants les plus complets de la seconde.
La première mention qui est faite de Nicolas Ferry, plus connu sous le nom de Bébé, remonle à l'année 1746 ; nous trouvons, en effet, dans VUistoire de l'Académie royale des Sciences de cette année S un rapport dont nous extrayons les passages suivants :
« M. Geoffroi a fait part à l'Académie de la description d'un petit nain qui a été présenté à Sa Majesté le roi de Pologne, duc de Lorraine; cet enfant qui se nomme Nicolas Ferry, est né le 15 novembre 1741'^; sa mère, âgée de trente-cinq ans, a eu trois enfants dont il est l'aîné.... Il était long, en naissant, d'environ huit à neuf pouces (de 0™,21 à 0'",23) et pesoit douze onces ou trois quarterons. Le iiojuillel, M. Kast, premier médecin de la Beine Duchesse, le mesura et le pesa avec soin; il éloit long pour lors de vingt-deux pouces (0™,61) et pesoit, étant nud, neuf livres sept onces; il étoit pour lors formé dans sa petite taille autant qu'un homme de
1. Histoire de l'Académie Royale des Sciences, année mdccxlvi observations anatomiques YIIl). — A Paris, de l'Iniprimerie Royale
MDCCLI (p. 44).
2. A Plaisnes, petit village des Vosges, dans la principauté de Salins.
vingt ans pourroit l'être, ce qui fit conjecturer à M. Kasi que cet enfant ne croîtroit que bien peu; toutes les parties de son corps sont bien proportionnées en tout, il a un joli visage, le nez bien fait et aquilin, les yeux d'un brun foncé et les cheveux blonds et argentés ; il a sur le front une grande et une petite marque blanche de petite vérole, maladie qu'il a eue à l'âge de trois mois ; quelques autres pareilles, mais plus petites, sont répandues sur son corps ; le ventre étoit un peu gros quand on l'amena à la cour, sans doute à cause des aliments grossiers dont il usoit, car depuis qu'on le nourrit de mets plus succulents, il est considérablement diminué quoique l'enfant soit engraissé. On lui a fait des habits et des meubles propres pour son usage; il est d'une vivacité extraordinaire et ne reste pas un moment en repos; il ne craint rien et ne se laisse pas détourner de son objet quelque frivole qu'il paroisse, le reste lui est indifférent; son rire est très gracieux, mais il ne rit pas souvent, il marque de la tendresse pour les femmes qui en ont soin; il paroit avoir de la mémoire, mais pas autant qu'un enfant ordinaire de son âge. Quinze jours après son arrivée à la cour, sa mère vint le voir, il ne sembloit plus la connoître; cependant, à son départ, il la caressa beaucoup; sa voix est celle d'un enfant d'un an, ses organes étant proportionnés au corps; ses genoux et surtout le droit avancent un peu en dehors, ce qui diminue sa hauteur d'environ un demi-pouce et peut venir du peu de soin qu'on a eu de lui après sa naissance. »
Ce premier rapport passa presque inaperçu à l'Académie des Sciences qui ne s'occupa de notre nain qu'après la communication faite en 1760 par le comte de Tressan au sujet de Borulawski et de Bébé qui pendant quelque temps, vécurent ensemble, ainsi que nous l'avons vu plus haut, à la petite cour de Lunéville. Un des membres les plus savants de la docte assemblée, M. xMo-
rand, qui avait soigné la comtesse Humieeska lors de son voyage à Paris et qui, par conséquent, avait pu examiner de prés le petit Borulawski, compléta alors ses observations par l'étude de Bébé et adressa à l'Académie un Mémoire qui fut lu en séance publique le 14 novembre 1764, et qu'il accompagna d'une statue en cire, « modelée sur la propre personne de Bébé, coiffée de ses cheveux, et habillée de ses habits. » Cette figure était l'œuvre de Jeanet, habile chirurgien de Lunéville qui avait pris soin de la santé du nain pendant plusieurs années et qui l'avait fait mouler en cire à l'âge de dix-huit ans; elle fait aujourd'hui partie des collections de la Faculté de médecine.
« Nicolas Ferry, disait M. Morand, étoit né à Plaisnes, dans les Vosges ; son père et sa mère étoient bien constitués.... Nous avons dit combien il était petit au moment de sa naissance, mais nous n'avons pu ajouter combien il étoit délicat; on le porta à l'église sur une assiette garnie de filasse, et un sabot rembourré lui servit de berceau ; jamais il ne put téter sa mère ; sa bouche étoit trop petite; il fallut qu'une chèvre y suppléât et il n'eut pas d'autre nourrice que cet animal qui, de son côté, sembla s'y attacher.
« Il eut la petite vérole à six mois et le lait de chèvre fut en même temps son unique nourriture et son unique remède.
« Dès l'âge de dix-huit mois il commença à parler; à deux ans il marchoit presque sans secours et ce fut alors qu'on lui fit ses premiers souliers qui avoient dix-huit lignes de long (0™,042).
« La nourriture grossière des villageois des Vosges, telle que les légumes, le lard, les pommes de terre, fut celle de son enfance jusqu'à l'âge de six ans et il eut pendant cet espace de temps plusieurs maladies graves dont il se tira heureusement.
« Nous voici arrivés à l'époque la plus intéressante de
la vie de Nicolas Ferry. Le roi Stanislas, ce Titus de notre siècle, entendit parler de cet enfant extraordinaire et désira de le voir; on le fit venir à Lunéville et bientôt il n'eut plus d'autre domicile que le palais de ce prince bienfaisant, auquel de son côté il s'attacha singulièrement, quoiqu'il témoignât ordinairement très peu de sensibilité, et ce fut alors qu'il prit le nom de Bébé qui lui fut donné par ce monarque.
« Quelques soins qu'on ait pu prendre pour l'éducalion de Bébé, il n'a pas été possible de développer cliez lui ni jugement ni raison; la très petite mesure de connoissances qu'il a pu acquérir n'a jamais été ni à prendre aucune notion de religion, ni à former aucun raisonnement suivi; sa capacité ne s'est jamais élevée beaucoup au-dessus de celle d'un chien bien dressé; il paroissoit aimer la musique et battoit quelquefois la mesure assez juste; il dansoit même avec assez de précision, mais ce n'étoit qu'en regardant son maître attentivement pour diriger tous ses pas et ses mouvements sur les signes qu'il en recevoit. 11 entra un jour à la campagne dans un pré dont l'herbe étoit plus grande que lui, il se crut égaré dans un taillis et cria au secours; il étoit susceptible de passions, telles que le désir, la colère, la jalousie et, pour lors, ses discours étaient sans suite et n'annonçoient que des idées confuses; en un mot il ne montroit que cette espèce de sentiment qui naît des circonstances, du speiîtacle et d'un ébranlement momentané, et le peu de raison qu'il montroit ne paraissoit pas s'élever beaucoup au-dessus de l'instinct de quelques animaux.
« Mme la princesse de Talmond essaya de lui donner quelque instruction, mais malgré tout son esprit, elle ne put développer celui de Bébé; il en résulta seulement ce qui devoit naturellement arriver, il s'attacha à elle et en devint même si jaloux qu'un jour voyant cette dame caresser une petite chienne devant lui, il l'arracha de ses
Fie. 17. — Bébé, d'après un portrait au pastel du iiusée do ISaiicy.
mains avec fureur et la jeta par la fenêtre en disant : « Pourquoi l'aimez-vous plus que moi ? »
« Jusqu'à l'âge de quinze ans, Bébé avoit eu les organes libres et toute sa petite figure très bien et très agréablement proportionnée.... Jusque-là ses sens s'étoient distribués également dans toute la machine; l'âge viril en se déclarant, troubla cette harmonie; il eut pour effet d'énerver un corps frêle et débile, d'appauvrir son sang et de dessécher ses nerfs ; ses forces s'épuisèrent, l'épine du dos se courba, la tête se pencha, ses jambes s'affoiblirent, une omoplate se déjeta, son nez grossit; Bébé perdit sa gayeté et devint valétudinaire ; il grandit cependant encore de quatre pouces dans les quatre années suivantes.
(( M. le comte de Tressan qui avoit suivi avec attention la marche de la nature dans le développement de Bébé avoit prévu qu'il mourroit de vieillesse avant trente ans; effectivement il est tombé dès vingt-un ans dans une espèce de caducité et ceux qui en prenoient soin ont remarqué en lui des traits d'une enfance qui ne ressembloit plus à celle de ses premières années, mais qui tenoit de la décrépitude.
« La dernière année de sa vie, il sembloit accablé; il avoit peine à marcher; l'air extérieur l'incommodoit à moins qu'il ne fût chaud; on le promenoit au soleil qui paroissoit le ranimer, mais à peine pouvoit-il faire cent pas de suite : au mois de mai 1764, il eut une petite indisposition à laquelle succéda un rhume accompagné de lièvre qui le jetta dans une espèce de léthargie d'où il revenoit pendant quelques moments, mais sans pouvoir parler.
« Les quatre derniers jours de sa vie, il reprit une connoissance plus marquée; des idées plus nettes et plus suivies qu'il n'en avoit eu dans sa plus grande force étonnèrent tous ceux qui étoient auprès de lui; son agonie fut longue et il mourut le 9 juin 1764, âgé de
près de vingt-trois ans ; il avoit alors trente-trois pouces dehaut(0%89t).
« Le squelette qu'on a conservé* offre une singularité remarquable ; au premier coup d'œil il paroit être celui d'un enfant de quatre ans, mais quand on examine l'ensemble et les proportions, on est étonné d'y reconnaître le squelette d'un adulte. »
A cette appréciation si sévère du savant académicien, nous joindrons celle beaucoup plus défavorable encore du Comte de Tressan, grand officier de la maison du roi de Stanislas, qui avait pu connaître Bébé, et juger do son intelligence bien mieux que Morand :
« Bébé est dans sa vingtième année (1760) ; il eût reçu la meilleure éducation s'il eût été capable d'en profiter; son dos semble courbé par la vieillesse, son teint est flétri, une de ses épaules est plus grosse que l'autre; son nez aquilin est devenu monstrueux, l'apophyse nasale s'est élevée d'une façon difforme dans sa partie supérieure; son esprit n'est nullement formé; on n'a jamais pu lui donner une idée de la religion ni lui apprendre à connoître une lettre, il n'a jamais pu faire le plus petit ouvrage; il est imbécile, colère, et le système de Descartes sur l'âme des bêtes seroit plus facilement prouvé par l'existence de Bébé que par celle d'un singe ou d'un barbet. J'avoue même que je n'ai jamais vu Bébé qu'avec répugnance et une sccrelte horreur qu'inspire presque toujours l'avilissement de notre être....»
Malgré le peu d'intelligence de Bébé, sa jalousie et son mauvais caractère, dont nous avons cité une preuve évidente à propos de Borulavvski (p. 145), le roi Stanislas, dans son extrême bonté, s'était épris pour lui d'une véritable affection et semble l'avoir vivement regretté. Il lui
r 1. Ce squelette fait aujourd'hui partie des collections du Muséum d'histoire naturelle, à Paris,
LES NAINS lOi
Ht élever dans l'église des Minimes à Lunéville, un mausolée sur lequel on lisait Tépitaphe suivante :
ïlic jacet Nicolaûs Ferry, Lotharirgus,
iNaturse ludus,
Stalurse lenuitale mirandus,
Ab Antonio novo diiectus.
In juventute, setate senex,
Quinque lustra fuerunt ipsi
SaBCulum.
Obiit nonà di- junii MDCCLXIV^
Une gravure- dont il existe deux exemplaires de dimensions différentes au cabinet des estampes, à la Bibliothèque nationale, donne un autre texte de l'inscriplion gravée sur ce mausolée :
Hic jacet
Non corpusculum, sed exta
MCOLAI FERRI, Lotharingi
E Yico de Plane
In Salinensi principalu
'^leleton vero servatur in Bibliothecâ
Regià Nanceianâ.
Prêter naturam portentnm
Corporis non inelegantis
Brevitate et sracilitate
Spectabilis Homullus
Ut pote longus pollices sex et viginti Francicos
Septenarum autein pondo librarum Francicaruia
Etunciarum trium.
Benefico Slanislao i" Polonorum régi
1. Ici repose Nicolas FeiTy, Lorrain. C'éfait un jeu de la nature admirable par la petitesse de sa stature; il fut chéri du nouvel Antonio. Déjà vieux dans les années de sa jeunesse, cinq lustres furent un siècle pour lui ; il mourut le 9 juin 1764.
2. Celte gravure porte la légende suivante : Mausolée de BÉnÉ, nain (lu roi de Pologne, duc de Lorraine, élevé dans l'église des Rl{- PP. Minimes, à Lunéville, réduit ici à la huitième partie de sa grandeur. ^
Duci LolharingiîB el Barri
Carus :
Ciii que, quae caeleris juvenilis setas est
Seniiim fuit
Et lustra quinque seculum.
Nous avons rapporté dans un précédent chapitre (p. 69), comment on avait montré en 1819, au théâtre de Comte, une naine âgée de soixante-treize ans, nommée Thérèse Souvray, et que l'on disait avoir été fiancée en 1761 à Bébé et qui portait même sur les affiches le nom de Madame Bébé; c'était là, sans doute, une de ces assertions fantaisistes dont abusent les impresarïi ; en tout cas nous n'avons pu trouver nulle part aucune trace sérieuse et digne de foi des fiançailles de ces deux nains.
Quelques années plus tard un auteur dramatique, Angel, fit représenter sur ce même théâtre, appelé alors Gymnase des Enfants, une pièce* qui eut un très grand succès auprès du petit public auquel elle s'adressait; cette pièce, que nous avons sous les yeux, et qui est, du reste, assez bien faite, a cependant un très grand défaut, celui de porter comme sous-titre la mention : Comédie historique, que rien ne justifie, et, surtout celui de présenter Bébé sous un aspect que les pages qui précèdent démentent complètement; l'auteur en fait un personnage, bon, spirituel et intelligent et nous avons vu que le pauvre nain n'était malheureusement rien de tout cela.
Quoiqu'il en soit il a joui pendant sa vie d'une célébrité assez grande; des artistes d'un certain mérite ont fait son portrait^ et la célèbre manufacture de faïences et
1. Bébé 011 Le Nain du roi Stanislas, comédie historique en un aeto, mêlce de clianis. — in-12, sans date.
2. Nous connaissons deux portraits de Bébé; un au musée de Nancy, — c'est celui que reproduit notre gravure, — et un autre dans les ;;alories de Versailles.
porcelaines de Nidenvillei* le reproduisit on faïence, presque de grandeur naturelle et. vêtu d'un costume militaire. Un des rarissimes exemplaires de cette statue en terre émaillée fait aujourd'hui partie de la riche collection de Madame Achille Jubinal qui possède également plusieurs objets ayant appartenu à Bébé, entre autres son petit fauteuil.
Après Bébé nous ne trouvons plus en Europe qu'un seul nain, Richebourg, auquel on puisse encore donner le nom de nain en titre d'office ; il nous a été impossible, malheureusement, de nous procurer beaucoup de renseignements sur sa vie, mais le peu que nous en savons offre cependant des particularités assez intéressantes pour lui mériter un souvenir à part dans ces rapides esquisses.
Né vers 1769, Richebourg entra tout jeune encore au service de la duchesse d'Orléans, mère du roi Louis- Philippe; on lui donna parmi les personnes attachées à la maison de la princesse le titre de sommelier, mais en réalité il ne remplit jamais les devoirs de sa charge et on le considérait plutôt comme une curiosité que l'on montrait parfois aux visiteurs; il avait à peine soixantecinq centimètres de haut. Très dévoué à la famille de sa bienfaitrice, il donna plusieurs fois des preuves de ce dévouement, notamment pendant l'époque révolutionnaire où il fut chargé d'aller porter au dehors des messages pressés et des dépêches importantes. A cet effet on l'emmaillotait comme un tout jeune enfant et une nourrice le portait dans ses bras, bien qu'il eût à cette époque à peu près vingt-cinq ans; on mettait les dépêches importantes sous son bonnet ou sous son petit chapeau d'enfant. Pendant les trente dernières années de sa vie, il ne sortit point de l'appartement qu'il habitait rue du Four- Saint- Germain et ne se montrait jamais aux indiscrets qui, connaissant son existence, venaient quelquefois frapper à sa porte; la voix seule d'un étranger lui causait une
profonde terreur et une invincible répugnance. Dans sa famille cependant il était, dit-on, très gai, très bavard et souvent spirituel. Il mourut en 1858, âgé de quatrevingt-dix ans, et jusqu'au momeiit de sa mort, la famille d'Orléans lui fit servir une pension annuelle de trois mille francs. Nous n'avons pu savoir s'il s'était marié et s'il avait eu des enfants.
Nains montrés en public, nains de foires, particularités remarquables de l'histoire des nains, etc.
« Heureux les nains aisés qui n'éprouvent point la << mortification d'être portés dans des boîtes de foires en (( foires, » dit Pope dans une de ses Lettres^
Rien ne paraît plus pénible ni plus douloureux, en effet, que de voir, montrés dans les baraques foraines, comme des bêtes curieuses, ces pauvres petits êtres, si faibles et presque toujours si débiles qu'il semble qu'un souffle doive les renverser, s'efforçant de débiter avec grâce, mais d'une voix enfantine ou cassée, quelques vers appris avec peine et dont ils ne comprennent pas le sens, ou chanter avec une énergie factice et une gaieté d'em-
1. l'npE, un des plus célèbres poètes et auteurs anglais, naquit à Londres le 8 juin 1088. Il pourrait, à la rigueur, être rangé, lui aussi, parmi les nai-ns. « C'était, dit Voltaire, un îout petit homme, contrefait, bossu par devant et par derrière...., s et un auteur satirique anglais, son contemporain, décrivant une de ses journées, commence ainsi : « Pope est éveillé; sa bonne entre dans sa chambre et lui met trois paires de bas qui n'empêchent pas sa jambe d'être à peu près aussi mince que sa canne. Par-dessus une fouiTure qu'il ne quitte jamais, on lui passe une chemise de toile très épaisse, puis un corset de fortes baleines qu'on lace très serré ; alors son corps ayant pris une sorte de consistance, il se lève, met son gilet de flanelle, son habit noir, sa perruque nouée, sa petite épée, et le voilà aussi propre que le peut être un petit homme qui ne saurait pas se laver les mains tout seul.... a II mourut le 50 mai 1744, âgé de cinquante-six ans; la plupart de ses œuvres ont été plusieurs fois traduites en français.
prunt qui serre le cœur, des couplets patriotiques ou des chansons grivoises contre lesquels proteste leur air triste et souffreteux.
A côté de ces malheureux nains exploités par des Barnums de bas étage, il en est, il est vrai, qui ont trouvé dans leur infirmité corporelle une source de profits et de bien-être qui compensaient pour eux ce que leur situation avait de pénible, mais ces exceptions sont rares.
11 en est d'autres enfin qui, nés dans une position relativement aisée, n'ont eu à souffrir que moralement de la situation particulière que leur créait, dans la société, l'exiguité de leur taille, et qui n'ont pas été forcés de se livrer en pâture à une curiosité malsaine; ceux-là sont plus rares encore.
Ce sont ces trois espèces de nains que nous allons étudier dans ce dernier chapitre, en suivant, autant que possible, un ordre chronologique, si toutefois ce mot n'est pas trop prétentieux, appliqué à des êtres de si minime importance.
De tout temps les nains, ainsi, du reste, que tous les êtres qui se distinguent du commun des mortels par quelque particularité remarquable dans leur organisation, ont eu le triste privilège d'exciter la curiosité. Nous avons vu dans le précédent chapitre combien on les a recherchés, à toutes les époques, chez les princes et les grands seigneurs où ils prenaient le plus souvent place entre le chien favori et la bête rare amenée à grands frais des pays lointains : mais ceux-là étaient réservés à un petit nombre d'individus privilégiés et le peuple était rarement admis à les contempler. Aussi les montreurs de curiosités, qui étaient aussi nombreux dans l'antiquité qu'ils le sont de nos jours, cherchèrent-ils, par tous les moyens possibles, à se procurer des nains qu'ils faisaient venir le plus souvent de l'Egypte et de l'Ethiopie.
Nous avons malheureusement peu de détails sur ces
exhibitions qui paraissent cependant avoir eu de grand succès, puisque l'antiquité nous a conservé les traits ou du moins la représentation de quelques nains plus ou moins grotesques^ qui devaient évidemment servir à l'amusement du peuple, et que de graves historiens n'ont pas craint d'en mentionner quelquefois dans des œuvres où l'on est tout surpris de les rencontrer. C'est ainsi que Nicéphore Callixte, dans ses Hlstoriœ ecclesiasticœ, raconte que du temps de l'empereur Théodose, on vit deux hommes des plus extraordinaires : « l'un en Syrie, dit-il, surpassant de beaucoup en grandeur les hommes de la stature la plus élevée; l'autre, en Egypte, d'une taille tellement petite que c'est à ne pas y croire. Le Syrien avait certainement plus de cinq coudées et une palme; chose remarquable, ses pieds n'étaient pas en rapport avec la grandeur de son corps; ils étaient, en effet, tournés en dedans et ses genoux étaient cagneux : son nom était Antonius. Je n'ai jamais vu d'homme semblable à notre époque, et on peut regarder comme une merveille qu'une fenmie ait mis au monde un être de celte grandeur. L'Égyptien, au contraire, était tellement petit que l'on pouvait presque le comparer à une perdrix^. Et cependant c'était un spectacle assez agréable de le voir, surtout quand on pouvait causer avec lui et qu'il était un peu animé. Ce qu'il y avait surtout d'étonnant en lui, c'est qu'il avait autant d'intelligence qu'un homme de taille ordinaire et que l'exiguité de ses formes n'avait rien enlevé à ses facultés morales. Sa voix était assez forte pour lui permettre de chanter, et tout dans ses discours montrait la générosité de son cœur. Ils vi-
i. La coUeo-tion de terres cuites antiques de M. 0. Ravet renfermait une statuette de nain, trouvée à Pergame et décrite ainsi dans le catalogue : « n" 118. — Nain grotesque, nu, le crâne chauve, le visage diflonne, les jambes courtes. Il marche vivement vers la gauche et ouvre sa bouche toute grande pour. crier; on dirait un capitaine de Pygmées menant sa troupe au combat. ^>