AUX ADMIRATEURS DES PRODIGES DE LA NATURE
a Cest un Nain de la plus petite, meis en même tems de la plus jolie espèce, nommé Akeneil âgé de 15 ans né en Allemagne dans la Forêt noire. Il na que 50 pouces de haut, et il na pas grandi depuis Vâge de 5 ans. Cest un Etre très singulier fait pour intéresser les Savans en Phisiqae, et en histoire naturelle. Il est gai vif et toujours en mouvement très curieux il veut tout apprendre il conçoit et retient tout facilement. »
Vn des nains les plus remarquables parmi ceux de celle époque esl certainement Simon Paape, né à Zand Voort, en Hollande; son père avail quatre autres enfants, deux garçons et deux filles, d'une grandeur ordinaire. Le petit Simon ne présenta rien d'anormal jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge de trois ans; mais à ce moment, il cessa tout à coup de croître et ne grandit plus d'un pouce jusqu'à sa mort. A vingt-six ans, quand il commença à se montrer en public, il mesurait 0™,756 et ne pesait que vingt-sept livres. 11 était d'une figure agréable et bien proportionné dans ses membres et dans toute sa personne, cependant sa tête était plutôt un peu forte pour sa grandeur. Son appétit était modéré et dépassait rarement celui d'un enfant de trois à quatre ans; il buvait du vin pur, sans excès, mais était passionné pour sa pipe et pour le tabac à priser. Son caractère était doux, aimable et communicatif : outre le hollandais, il parlait facilement le français et l'anglais.
Il se fit voir d'abord en Hollande, puis en France et, surtout, en Angleterre où il obtint un véritable succès. Au théâtre de Govent-Garden , il paraissait en public, vêtu d'une veste de soie bleue, avec de larges culottes flotlanles en salin bleu , coupées à la mode hollandaise, un gilet et des bas en soie blanche et des boucles d'argent à ses chaussures. Ainsi vêtu, il était la copie vivante d'un portrait peint en miniature et monté en or
KAINS ET GEANTS
du prince d'Orange, que lui avait donné la princesse. Sa vesle était ornée de larges boutons d'or et il portait à ses doigls plusieurs bagues dont on lui avait fait cadeau. C'est dans ce costume qu'il fut présenté à la reine, au
5imon Jane PAAP
Fig. 21. — D'après le portrait dessiné par IJeckei-s.
prince régent et à toute la famille royale à Carllon-IIouse, le 5 mai 1815.
Il aimait beaucoup se promener dans les rues qui avoisinaient son habitation; mais pour ne pas trop attirer l'attention — et surtout pour ne pas se priver du bénéfice que lui rapportaient ses exhibitions du soir — il sortait vêtu comme un enfant de trois à quatre ans et portant un petit fouet ou un jouet dans sa nnin ; une femme hal)il-
lée en nourrice l'accompagnait en le tenant par la main. C'est lui qui, le premier, imagina de vendre aux visiteurs qui lui en faisaient Ja demande, d^s autographes qu'il écrivait devant eux. Cet exemple fut suivi depuis par plusieurs nains, entre autres par le général Tom-Pouce et par le général Mite que l'on montrait dans les premiers mois de l'année 1885 à la salle Valentino, rue Saint- Honoré et dont nous parlerons plus loin.
Après avoir amassé une petite fortune, Paape retourna vivre tranquillement dans son pays vers 18:20 et mourut à Dendermonde le 2 décembre 1828. 11 jouissait en Hollande d'une certaine célébrité et sa mémoire y est conservée sur une plaque de marbre fixée à un des piliers de la Browers Chapel dans la cathédrale de Harlem ; une plaque voisine est consacrée à Daniel Cajanus, fameux géant mort à Harlem le 28 février 1749.
Nous signalerons également un autre nain hollandais remarquable autant par son adresse et son intelligence que par l'exiguité vraiment extraordinaire de sa stalure et qui mérite, à bon droit, une mention toute spéciale : il se nommait Wybrand Lolkes.
Fils d'un pauvre pêcheur, il élait né à Jelst, dans la Frise occidentale, en 1730; son père et sa mère étaient d'une taille ordinaire et eurent, outre Wybrand, sept autres enfants qui ne présentèrent rien de particulier dans leur conformation. Dés sa jeunesse, il montra un goût tellement décidé et de si rares dispositions pour la mécanique que lorsqu'il eut atteint l'âge de quinze ans. son père le conduisit à Amsterdam où il le mit en Apprentissage chez un des premiers horlogers de la ville, après quelques années, pendant lesquelles il travailla de façon à devenir un très habile ouvrier, Lolkes s'établit à Rotterdam où il se maria. Plus tard, soit que ses affaires ne fussent pas brillantes, soit qu'il pensât gagner plus facilement de l'argent en se montrant en public, il abandonna sa boutique d'horlogerie, et voyagea
dans plusieurs villes de Hollande où il obtint un véritable succès de curiosité. Mais, comme tous les phénomènes de son espèce, il se rendit bientôt en Angleterre, et nous le retrouvons à Harwich où il attira une foule considérable de spectateurs. Il vint ensuite à Londres, où Philippe Astley, directeur de V Amphithéâtre, salle située près du Pont de Westminster, l'engagea en 1790 moyennant cinq guinées par semaine. Il avait alors soixante ans et sa taille ne mesurait que vingt-sept pouces de haut, 0'",648, mesure anglaise. Sa femme se montrait toujours à côté de lui en public, et bien qu'elle fût d'une stature fort ordinaire, elle était obligée de se baisser beaucoup pour lui donner la main. Ils avaiejit eu trois enfants dont un, qui mourut à l'âge de vingttrois ans, avait cinq pieds et sept pouces de haut. Malgré l'exiguité de sa taille et son apparence un peu lourde, Lolkes était d'une agilité remarquable, d'une force peu commune et pouvait, sans effort, sauter à pieds joints du parquet sur une chaise un peu élevée. Sous le rapport du caractère, il était généralement morose, très vain de sa petite personne, et bien qu'il sût très mal la langue anglaise, il aimait souvent à discourir avec emphase et parlait beaucoup de prétention. Comme Paape, dont nous venons de parler, il revint dans son pays où il mourut à l'abri du besoin dans un âge assez avancé. Son portrait a été gravé plusieurs fois, entre autres par Wylkes; l'original de celui qui a été reproduit dans le Magasin Pittoresque (année 1859, p. ooo) porte la légende suivante : « Mynheer WyhrancU Lolkes, le célèbre homme en miniature, de la Frise occidentale, et Madame Lolkes, son épouse, qui ont eu trois enfants^ tous vivants et baptisés. »
Il existe également un portrait d'un nain français sur lequel nous n'avons pu malheureusement nous procurer d'autres renseignements que ceux donnés dans la légende qui se trouve au bas de la giavure de Le Bas que repro-
duit notre figure 22 et qui avait reçu par antiphrase le nom de ^. la Grandeur.
Nous trouvons, encore, au commencement de notre siècle, plusieurs autres nains qui méritent d'être signalés. Un des plus curieux est certainement Philippe Calvin, que l'on montrait à New-York vers 1805. Né à Brid-
Fig. 22. — M. La Grandeui-, (d'après la gravure de Le Bas.) • De Thémis ce supôt comique Est le célèbre LA GRANDEUR Il sçait du palais la rubrique Au gré du Jucje et du Plaideur.
gewater, dans le Massachussett, le 14 janvier 1791, Calvin, lorsqu'il vint au monde, n'était « certainement pas plus grand qu'une main d'homme et pesait à peine deux livres. » Sa mère, qui était une pauvre femme, obligée de travailler pour gagner sa vie, avait l'habitude de le mettre dans son sein quand elle filait; malgré sa débilité, il avait une bonne santé, un excellent appétit et
échappa à toutes les maladies ordinaires des enfants, excepté cependant à la coqueluche, dont il ne souffrit aucunement, du reste. Il fut sevré à sept mois et commença de marcher à neuf; mais il ne parla qu'à quatre ans et à cinq il cessa de grandir. Il était charmant de proportions, et sa figure, quoique un peu longue, fine et délicate, était régulière et agréable. Très vi^et très ardent, il aimait beaucoup à jouer avec les autres enfants, mais, comme tous les êtres de son espèce, il était fort irascible; il avait la voix perçante et parlait d'une façon un peu inintelligible; son intelligence, du reste, qui n'avait pas été cultivée, était de beaucoup audessous de celle des enfants de son âge. Il avait cinq frères et sœurs qui, tous, étaient d'une taille ordinaire. Son grand-père maternel, un grand et robuste vieillard de soixante-six ans, le montrait en public et le tenait debout sur sa main ouverte. Gomme nous avons eu occasion de le faire remarquer pour les nains de la première espèce, il mourut de vieillesse à peine âgé de vingt ans. En 1805, également, do7i José Cordero Pereiray nain portugais, âgé de vingt-sept ans, et dont la taille était à peine de 0™,70 de haut, pouvait être porté dans la main de l'ambassadeur du Portugal à Londres qui se l'était attaché, et qui le montrait ainsi à ses invités dans les salons de son hôtel; don José avait, pour son usage personnel, une petite voiture qui lui servait d'appartement et dans laquelle il couchait. A côté des nains que nous venons de mentionner, nous en trouvons d'autres qui joignaient à la petitesse de leur taille un réel talent de comédien ou de chanteur ^ Le plus
1. Il y eut dans l'ancienne Rome, deux acteurs, Lucius et Molone, qui peuvent être classés parmi les nains; mais comme nous n'avons trouvé sur leur compte aucun renseignement précis, nous ne les mentionnerons ici que pour mémoire. Le dernier avait un frère, d'aussi petite taille que lui, et qui s'était fait, paraît-il, voleur de grand chemin.
célèbre et le plus intéressant fut le petit Moreau, connu à la fm du siècle dernier sous le nom du Petit Arlequin,
C'est à Âudinot, fondateur de TAmbi^u-Gomique, que Moreau, né à Paris en 1755 et fils d'un musicien de l'orchestre du Théâtre-Italien, dut la célébrité passagère qu'il obtint comme acteur. Audinot, tout à la fois auteur et acteur de la Comédie-Italienne, s'étant brouillé avec les directeurs de son théâtre, s'associa avec un ancien menuisier, nommé Arnould, homme intelligent, fm et droit et, sous le patronage du prince de Gonti, établit à la foire Saint -Germain un théâtre de marionnettes que fabriquait son associé et auxquelles il faisait jouer des comédies et des opéras. Chacun de ses petits personnages de bois imitait un acteur ou une actrice des Italiens. {( Polichinel était censé le gentilhomme de la chambre en exercice, distribuant des faveurs et des grâces avec un grotesque à faire pouffer de rire. Cette caricature fit courir tout Paris^. ;> Quand le succès de ses marionnettes commença à s'épuiser à la foire Saint-Germain, Audinot imagina de construire ailleurs un véritable théâtre; il loua alors un terrain sur le boulevard du Temple et fit élever le Théâtre de l'Ambigu-Comique, dont l'inauguration eut lieu le 9 juillet 1769. Ayant retrouvé son ancien camarade, Moreau, qui, lui aussi, avait perdu sa place de musicien à la Comédie-Italienne, il l'engagea à lui donner son fils, alors âgé de quinze ans et qui n'avait pas plus de vingt huit-pouces de haut (0'",756). Moreau y consentit volontiers et le petit débutant, qui avait eu plusieurs fois occasion de voir jouer le charmant Arlequin, Carlo Bertinazzi — si célèbre à cette époque sous le nom de Carlin^ — et qui en avait
1. Cf. Brazier, Histoire des petits théâtres ^ p. 28. 2 Voir sur cet acteur un article de M. Ferdinand Dems publié dans le Magasin pittoresque.
retenu, avec cet instinct d'imitation propre à presque tous les nains, la manière de jouer et les principaux gestes, s'acquitta de ses rôles, et notamment de celui d'Arlequin, dans lequel il donnait la réplique à Polichinelle, avec un succès qui augmenta la vogue du nouveau théâtre. Audinot adjoignit d'abord à ce petit bonhomme sa fille Eulalie, âgée de huit ans, et deux autres jeunes actrices de douze à quatorze ans, puis il augmenta successivement sa troupe de plusieurs autres enfants des deux sexes et parvint ainsi à n'avoir plus que des acteurs naturels qui étaient, pour la plupart, plus bamboches que ceux de bois * » . L'Ambigu devint alors le rendez-vous de la cour et de la ville et fut plus fréquenté que son voisin le théâtre de la Gaîté, fondé par Nicolet, même quand celui-ci montrait son fameux singe*. De l'Ambigu-Comique, le petit Moreau passa aux Variétés Amusantes où sa grâce et sa gentillesse le firent remarquer dans plusieurs pièces et surtout dans La Corbeille enchantée ou le Pays des Chimères « pièce ornée de machines, décorations, changements et ballets » représentée en 1779, et dans le Jaloux d'Estramadouret comédie de Boissel. Mais les Variétés ne faisaient pas de bien brillantes affaires et les acteurs y étaient fort peu payés. Moreau, qui n'avait que 1200 livres d'appointements, pro-
1. Le Chroniqueur désœuvré, ou VEfipion du Boulevard du Temple^ 2' édition (Londres 1782).
2. Brazier [loc. cit.). — On lit aussi dans les Mémoires de Bachauniont, année 1771 : « Les amateurs de théâtre sont enchantés de voir la foule se porter à l'Âmbigu-Comique pour y applaudir une troupe d'enfants qui y font fureur; ils espèrent que cette troupe deviendra une espèce de séminaire, où se formeront des sujets d'autant meilleurs qu'ils annoncent déjà des dispositions décidées et donnent les plus grandes espérances; mais les partisans des mœurs gémissent sincèrement sur cette invention qui va les corrompre jusque dans
leur source » L'abbé Dflui.e a peint l'empressement du public
pour ce spectacle dans le vers suivant :
« Chez Audinot, l'enfance attire la vieillesse »
fita de Ja désertion d'un des plus fameux acteurs d'Audinot, le petit Manger, et rentra le 12 mai 1782 au théâtre qui avait été témoin de ses premiers succès; il y reparut dans le Répertoire, prologue composé en grande partie pour lui. Mais soit qu'il eût perdu sa grâce et sa gentillesse d'autrefois, soit que le public se fût lassé de lui, il ne retrouva plus son ancienne vogue et l'auteur du Chroniqueur désœuvré, un peu méchant et peut-être un peu envieux — il était acteur lui-même et ennemi d'Audinot — jugea alors assez sévèrement notre petit nain : « A l'égard de Moreau, que peut-on dire de cet embryon? On ne doit pas être plus étonné de ses succès que de la parfaite indifférence avec laquelle le public sourit à son espèce de talent. Quand il parut sur les planches d'Audinot, le peuple cria au prodige; il passa pour le meilleur de ce théâtre. Mais il eut le sort de tous les phénomènes de ce genre, il tomba dans l'oubli et il n'est plus regardé que comme utile à remplir une légère place au théâtre où il parut jadis avec tant d'éclat*. »
Il joua un rôle assez singulier dans une fête donnée à Chantilly par le Prince de Condé en 1767; au grand étonnement de la société il sortit, costumé en Amour, d'un énorme ananas qu'on avait placé au milieu de la table et, s'adressant aux dames qui l'entouraient, leur chanta, sur l'air : Quand on aime une fois, les couplets suivants que nous trouvons dans plusieurs recueils de l'époque, et que nous croyons devoir reproduire à titre de curiosité :
Sous différents traits tour à tour,
J'ai paru pour vous plaire Mais à vos regards en ce jour ;
Je m'offre sans mystère;
i. Le] Chroniqueur dêsœutté. Il» pnrtie, p. 5G. — Ce pn?sap:e a été supprimé à la seconde édition.
Reconnaissez en moi l'Amour Qui cherche ici sa mère.
Mais dans mon cœur en ce moment,
Je sens un trouble naître.
Ici, chaque objet est charmant;
Ah ! que le tour est traître !
Maman, maman, maman, maman !
Comment vous reconnaître ?
Vous refusez de m'éclaircir,
De me tracer ma route ; Oh ! mon embarras va finir.
Vous en doutez sans doute?
Hé bien ! je vais vous en punir ; Je vous adopte toutes.
Nous perdrons de vue notre petit acteur pendant la période révolutionnaire et ne le retrouvons que beaucoup plus tard et déjà vieux au Théâtre des Jeunes Artistes, à côté de Désaugiers qui interprétait lui-même ses premières pièces, et de Lepeintre jeune qui a laissé de si joyeux souvenirs à la génération qui nous a précédés, et qui débutait à six ans « en jouant les Cassandres comme un comédien consommé. » Mais pendant ce long espace de temps, il avait eu à supporter bien des déboires et la misère l'avait forcé plus d'une fois à se montrer comme curiosité dans les foires et sur les places publiques. « Pauvre petit Moreau! dit Brazier, qui l'avait beaucoup connu; cher petit arlequin ! ayez donc du talent!... Arrivez donc à soixante ans pour que l'on aille vous voir moyennant deux sous, et encore! si l'on y va.... )) Il mourut en 1817 à Marseille, dans un dénûment absolu.
Le petit Moreau n'est pas le seul nain qui se soit montré sur un vrai théâtre et nous pouvons en citer d'autres qui obtinrent des succès comme musiciens et même comme chanteurs. Tels furent Nanette Stocker
et John Eauptmann, qui se montrèrent en France, et dans plusieurs villes d'Europe, au commencement de ce siècle.
Nanette Stocker était née à Kaunner, dans le nord de l'Autriche; ses parents et son frère plus jeune qu'elle de deux ans étaient d'une taille ordinaire et elle-même n'offrit rien de remarquable jusqu'à l'âge de quatre ans, époque à laquelle elle cessa tout à coup de grandir; elle avait alors trente-trois pouces de haut (0",891), était très bien formée sous tous les rapports, bien proportionnée dans sa petite taille, vive, gaie, douée d'un excellent appétit et n'ayant jamais eu aucune indisposition. Après la mort de sa mère, en 1797, son tuteur la montra comme une curiosité, d'abord à Ratisbonne, et ensuite dans toutes les villes d'Allemagne où elle obtint un grand succès, non seulement à cause de sa petitesse et de sa grâce, mais aussi, et, surtout, par son véritable talent de musicienne. En 1799, les journaux nous apprennent qu'elle était à Berlin : « On montre actuellement à Berlin une naine d'une si petite stature, et si bien proportionnée, qu'on peut l'appeler certainement un jouet de la nature. Le célèbre comte Bourlawski lui est supérieur* sous le rapport de la taille, mais il n'a pas certainement, son intelligence, ni son talent. Son nom est Nanette Stôckbrin ; elle a maintenant dix-sept ans et a l'apparence d'une enfant; elle est très bien proportionnée, très vive et sans aucune infirmité. »
Il est à présumer qu'il y a là une confusion et que l'auteur de cette réclame a voulu parler de Catherine Hélène Stôherin^ née à Nuremberg et dont Nilson a fait, d'après nature en 1775, un portrait intéressant que reproduit notre gravure (fig. 23). Malheureusement nous ne savons rien sur cette naine.
1. Il faudrait sans doute lire : supérieur par l'infériorité de la taille.
Quoi qu'il en soit, Nanette Stocker, dans un voyage qu'elle fit à Strasbourg, s'associa John Hauptmann, plus âgé qu'elle de quatre ans et qui avait à peine 0'",97 de haut. Né à Ringendorff, près Bouxwiller, Hauptmann, après la mort de ses parents, avait été confié aux soins des autorités de Bouxwiller qui lui avaient fait donner une certaine instruction et qui avaient surtout cherché à développer les dispositions extraordinaires qu'il montrait pour la musique. Le tuteur de Nanette Stocker vit tout de suite la part qu'il pourrait tirer de l'association du talent des deux petits virtuoses et demanda qu'on lui confiât Hauptmann, ce qui lui fut accordé après beaucoup d'hésitations et de difficultés.
Ils voyagèrent alors ensemble et se montrèrent sur plusieurs théâtres où leur présence attirait une foule considérable; Nanette jouait du piano-forte et son compagnon, du violon; tous les deux avaient un réel talent de musiciens et, en outre, ils dansaient dans la perfection. Par une singulière coïncidence, Nanette qui, en 1815, était âgée de trente-trois ans, pesait exactement trente-trois livres et avait trente-trois pouces de haut. Après avoir pendant longtemps voyagé en France, ils se rendirent en Angleterre où leurs portraits furent publiés dans le WonderfuU muséum de Kirby, et où Nanette mourut, en 1819, à Birmingham. L'inscription suivante que l'on peut lire sur sa tombe dans le cimetière de l'Église Saint-Philippe, exprime l'opinion qu'avaient d'elle les personnes qui l'ont connue :
« En mémoire de Nannette Stocker, qui quitta cette vie le A mai 1819, à l'âge de trente-neuf ans; la plus petite femme de ce royaume et Tune des plus accomplies. Elle n'avait pas plus de trente-trois pouces de haut. Elle était née en Autriche. j)
Nous ignorons ce que devint Hauptmann après la mort de son associée.
En 1825 un journal anglais, The Thespian Sentinel,
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Fis. 25. — Catherine Stôbéiin.
ans son numéro du 22 novembre racontait le fait-divers suivant : « Le théâtre de Drury-Lane est sur le point de faire une acquisition musicale véritablement extraordinaire dans la personne d'un jeune chanteur d'une taille tout à fait lilliputienne. L'histoire de] son engagement est des plus singulières et mérite d'être racontée : « Il y a quelques jours, un des premiers carrossiers de Londres, M. Birch, donnait, dans ses ateliers, un grand dîner auquel il avait invité , outre son personnel et ses ouvriers, plusieurs personnes étrangères, entre autres M. Dunn, du théâtre de Drury-Lane; M. Smith, basse chantante et d'autres artistes du même théâtre. Plus de cent personnes assistaient à ce repas. Au dessert, après les toasts, les chœurs et les chansons habituelles, il se fit un grand silence et, soudain, on entendit une voix d'une finesse et d'une étendue remarquable, sans que l'on pût se rendre un compte exact de l'endroit d'où elle sortait. Tous les convives se regardèrent avec étonnement et tous déclaraient n'avoir jamais entendu une voix aussi belle, si ce n'est celle de la Gatalani*. Quand le morceau fut terminé, les applaudissements éclatèrent de toutes parts et après que chacun eut exprimé son admiration il s'éleva une discussion afin de savoir quel était le sexe de la personne qui avait si bien chanté. L'opinion générale était qu'une pareille voix ne pouvait appartenir qu'à une femme : Georges Smith seul fut d'un avis différent et dit qu'il pensait que la voix était celle d'un jeune homme; et en effet, ayant aperçu à une extrémité de l'atelier du côté où la voix s'était fait entendre, un coffre de voiture, qui paraissait avoir été mis là par hasard, il l'ouvrit et en fit sortir un véritable petit nain qui paraissait âgé de vingt à vingt-deux ans. Le directeur de Drury- Lane, immédiatement prévenu par ceux des artistes de
1. Célèbre chanteuse italienne qui fut longtemps applaudie à Paris.
son théâtre qui avaient assisté à cette audition improvisée, fit mander le petit virtuose et l'engagea immédiatement. La voix, autant que nous avons pu en juger, est, dans les notes élevées, exactement celle de la Gatalani ; dans les notes basses elle offre quelque ressemblance avec celle de M. Blaud.
« M. Birch qui l'avait, par hasard, entendu chanter un chœur dans la rue avec deux autres mendiants, l'avait charitablement pris chez lui et avait profité de l'occasion que lui offrait la présence des artistes de Drury-Lane, pour chercher à améliorer sa triste position.
« La première fois qu'il se fera entendre en public, il se propose, croyons-nous, de chanter sans accompagnement. »
Nous n'avons pu trouver dans aucun journal des renseignements sur les débuts au théâtre de ce petit chanteur si extraordinaire; nous ne savons même pas son nom, et nous ignorons ainsi si les intentions bienveillantes de M. Birch à son égard ont été remplies. Le fait, cependant, nous a semblé digne d'être consigné dans cette galerie des nains remarquables.
A une époque plus rapprochée de nous*, nous mentionnerons d'autres nains qui se produisirent sur plusieurs théâtres; c'est d'abord Thérèse Souvray, la fiancée de Bébé, que l'on montrait au théâlre Comte ^ et dont nous
i. Déjà en 1815 on avait représenté une comédie en un acte de Sewrin, intitulée Gulliver dans Vlsle des Ge'ants, pièce dans laquelle, à côté d'enfants qui jouaient et parlaient, se montraient trois nains. L'acteur Cazot qui était d'une très grande taille remplissait le rôle de Gulliver (fig. 24).
2, En 1><56 on montrait chez Comte « physicien du roi » un autre nain, Mathias Gullia qui fut présenté à l'Académie des Sciences (séance du 25 octobre 1856, par Geoffroy Sairit-Hilaire. « Ce nain, disait l'affiche, âgé de vingt-deux ans, a 54 pouces de haut (0™ 918). Depuis l'âge de cinq ans, sa taille ne s'est pas accrue. Il est né en lUyrie, aux environs de Trieste. Il se distingue des individus de sa taille par un esprit cultivé et des formes très perfectionnées. Il parle cinq langues, savoir : l'allemand, le français, l'italien et les deux langues répandues sur les bords de l'Adriatique. »
avons parlé plus haut, puis le Signor Hervio Nano, véritable petit comédien, pour lequel on avait fait à VOlympic Théâtre, en 1845, une pièce intitulée le Fils du dé-
Fig. 24. — Gulliver dans l'Isle des Géants, d'après une gravure de 1813.
sert et le géant benêt [changeling) , dans laquelle il jouait à côté d'un géant américain que, à la fin de la représentation, il promenait enchaîné ^ et, enfin, le plus connu
1. Le squelette de ce géant qui s'appelait Freeman est aujourd'hui
de tous, le fameux Général Tom Ponce, qui s'est montré à plusieurs reprises dans l'Europe entière et qui gagna une fortune considérable grâce à la curiosité dont il fut pendant si longtemps l'objet.
C'est surtout, il faut bien le dire, au célèbre Barnum, le roi de la réclame moderne, du puffisme, pour nous servir d'un mot anglais qui exprime bien la chose, que Tom Pouce a dû l'énorme succès et la vogue sans précédent dont il a joui pendant plusieurs années. Il n'avait rien, en effet, de beaucoup plus remarquable que bien d'autres nains que nous avons cités plus haut ou qui ont paru après lui, et tout le bruit qui s'est fait autour de sa petite et insignifiante personne vint principalement de la façon magistralement adroite dont il fut annoncé et promené dans les principales villes d'Amérique, d'abord, et d'Europe ensuite.
Son véritable nom éiaitCharles S. Stratton, et le surnom de To77i Tliumb (en français Tom Pouce) lui fut donné par Barnum, qui lui accola par une antithèse hardie, l'épithète de général. D'après ce que disait son exhihiteur lorsqu'il le montra pour la première fois, Tom Pouce serait né le 11 janvier 1852 à Bridgeport, dans le Connecticut ; mais il est plus que probable que Barnum, qui ne reculait devant aucun mensonge quand il s'agissait d'exciter la curiosité du public, avait sciemment vieilli de plusieurs années le petit phénomène dont il devait tirer de si grands profits.
A sa naissance, Tom Pouce pesait neuf livres et deux onces (4566 grammes), c'est-à-dire un peu plus que le poids ordinaire d'un enfant nouveau-né; à cinq mois il pesait quinze livres et mesurait vingt-trois pouces anglais de haut (0™,552). A partir de ce moment, il cessa de grandir et son poids n'augmenta guère que de soixante-dix grammes.
dans le musée du Collège royal des Chirurgiens, àLoiidros; il mesure six pieds 9 pouces de haut (2", 05).
Barnum, auquel ce petit phénomène avait été signalé, se rendit à Bridgeport et, après avoir passé un traité avec ses parents, il le conduisit à New- York où il le montra d'abord au Musée américain [old American muséum), dont il était le propriétaire directeur. Dès son arrivée, les journaux de New-York publièrent des articles — sans doute payés fort cher — qui donnent la mesure exacte de l'impudence de l'imprésario et de sa confiance dans la crédulité de ses lecteurs. Un des plus curieux est celui qui parut dans le Courier and Enquirer^ sous la signature du colonel Webb, article dont le titre était ;