‹ Les nains et les géantsChapitre 35 sur 46 · D'IIerbelot. Bibliothèque orientale, au mot Gialout · texte numérisé non relu

D'IIerbelot. Bibliothèque orientale, au mot Gialout

que dans la mythologie Scandinave, des forces brutales et désordonnées de la nature livrée au chaos, en lutte (îontre les forces divines qui les domptent, les règlent et assurent enfin le triomphe de l'ordre et de l'harmonie*. Il y avait dans cette légende grandiose de quoi tenter l'imagination des poètes et des artistes, et les uns et les autres n'y ont pas manqué'. La littérature grecque nous a laissé plusieurs Gigantomachles que les artistes de toutes les époques nous ont traduites d'une façon saisissante, en marbre sur les frontons et les métopes des temples, aussi bien qu'en peinture sur les modestes vases de terre cuite. Dès le commencement du cinquième siècle avant notre ère, on voit la lutte des dieux et des géants représentée sur le fronton du trésor d'Olympie, sur les métopes du temple de Sélinonte, à Argos, à Agrigente, à Athènes, sur le Parthénon, plus tard à Priène^, puis dans l'Italie méridionale, et, enfin, d'une façon tout à fait grandiose, sur l'autel monumental consacré à Zeus (Jupiter) et à Athena Nikephoros (Minerve victorieuse), découvert en 1880 par un savant allemand, M. Humann, dans les ruines de l'acropole de Pergame*. Dans ces belles sculp-

1. La mythologie finnoise exprime dans l'épopée, sons une forme à la fois enfantine et humaine, cette pénétration des influences mauvaises qui combat et cherche à détruire l'œuvre de Dieu et des génies propices. Le mauvais principe y est personnifié par le géant Ilûsi, auquel on donne une femme, des enfants, des chevaux, des chiens, des chats, des domestiques, tous affreux et méchants comme lui, en un mot la maison complète d'un chef de tribu courant dans la plaine avec son cheval, tandis que son oiseau le précède dans les airs; il paraît avoir été originairement une personnification du vent glacial et mortel du Nord. Lui et ses serviteurs étendent partout leur mauvaise influence. — Cf. Fuasçois Lenormant, La magie chez les Chaldéens, p. 251.

2. Après Hésiode, Pausanias, Claudien, Sidoine Apollinaire, etc. ont décrit le combat des Dieux et des géants.

5. Les bas-reliefs de la frise du temple d' Athena Polias à Priène (une des douze villes ioniennes de l'Asie Mineure) sont actuellement à Londres, au bristisk muséum.

4. Pergame ; ville célèbre de l'Asie Mineure, était la capitale du

I lires l'artiste adonné carrière à sa fantaisie, représentant les géants, tantôt dans toute la majesté et tout l'éclat de la jeunesse, de la force et de la beauté, tantôt comme d'horribles monstres ailés, aux torses d'hommes sur-

Fig. 32. — Fragment d'une Gignntomachie peinte sur une amphore grecque du Musée du Louvre.

montés parfois de têtes d'animaux féroces, ou tout au moins aux jambes terminées en serpents^ dont les dents

royaume de ce nom. Les sculptures, dont notre gravure reproduit un l'rasment et qui sont aujourd'liui à Berlin, datent vraisemblablement du règne d'Eumène 11(197-159 av. J.-C.),alors que le royaume, fondé un siècle auparavant, avait pris, grâce à l'alliance des Romains, loute l'importance et tout l'éclat d'une grande monarchie asiatique. 1. «.... Us se traînent sur les hideux serpents aux sifflements aigus qui soutieiment leurs corps et osent déjà défier les dieux. »

c Stridula volventes gemino vestigia lapsu... »

(Claudien, Giganlomachia.)

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impuissantes s'acharnent en vain sur les vêtements des dieux ^

Il est à remarquer que dans aucune de ces représentations les géants n'ont une taille supérieure à celle de leurs immortels adversaires. Les artistes se sont en cela conformés à la tradition et surtout aux légendes homériques, qui attribuent aux dieux et à la plupart des anciens héros une force et une taille surnaturelles, et cela confirme

Fi„'. 55. — Fragment dans la Gigantomnchte de l'Acropole de Pergame. — Musée de lieilin.

ce que nous avons dit, au commencement de ce chapitre, relativement à la croyance à une race primitive d'êtres

1. «.... L'homme meurt tout entier, mais les serpent? sur lesqueN il rampait lui survivent et cette partie rebelle menace encore sou vainqueur. »

« llle viro toto moriens, serpentibus imis Vivit adhuc stiidore ferox, et parte rebelli Victorern post fa ta petit.... »

i'Clm'die.n, Ibid.)

doués de dimensions gigantesques, puisque c'est rhomme qui dans le polythéisme grec a servi de type à la divinité. Les poètes et les historiens de l'antiquité prétendaient que la race humaine avait commencé à décroître du vivant d'Homère; c'est" du moins l'idée qu'expriment plusieurs auteurs, entre autres Juvénal et Pline. Le premier, dans sa satire XV, v. 69, dit :

« Car déjà du temps d'Homère l'espèce luimaine dégénérait. De nos jours la terre ne nourrit plus que des hommes lâches et frêles. Aussi les Dieux ne les voienl-ils plus qu'avec un sourire amer de mépris et de haine'. »

Et le second (lib. VII, 10) :

(( Au reste le genre humain devient partout de plus en plus petit, c'est une observation à peu prés constante : rarement les enfants sont plus grands que leurs pères*.... Il y a prés de raille ans qu'Homère, ce grand poète, se plaignait sans cesse de la diminution des mortels.... »

A l'appui de ce qu'il avance, Pline ajoute que, dans un tremblement de terre, une montagne s'étant ouverte, on trouva debout un corps haut de 46 coudées ('20'", 25) attribué par les uns à Orion'\ par les autres à Otus^; il reproduit également le récit d'Hérodote d'après lequel le

1. « Nam genus hoc vivo jani decresceb.-it lloincro : Tenos malo homines iiuiic educal atqiie piisillos. Eryos deus qiiicumque, adspexil lidet et odit. »

2. Virgile dans les Géorgjques (liv. I, v. 497) est aussi affirmatif: a Grandiaque eCfossis mirabitur ossa sepulchris » (Et admirera dans leurs tombeaux fouillés les grands ossements de nos pères); et Lucrèce prétend, à son tour, « que la terre vieillie a cessé d'enfanter de puissants animaux. »

5. Orion, fils d'ilyriues, géant et beau chasseur, tué par Artémis (Diane). Après sa mort, il fut placé parmi les astres où il a l'apparence d'un géant avec une épée, une peau de lion et une massue.

4. Oliis, un des deux .\loades. Suivant Homère [Odyssée 11, 305) Otus et son frère Ephialle menacèrent les dieux dans le ciel et pour les y atteindre voulurent entasser l'Ossa sur l'Olympe et le Pélion sur l'Ossa, ce qu'ils eussent fait si Apollon ne les avait pas tués de ses flèches.

corps d'Oresto déterré par ordre de l'oracle aurait eu sept coudées (5™ 092). Plutarque, qui parlageait les croyances de son époque à ce sujet, donne soixante coudées à Antée^y dont le corps fut trouvé par Sertorius à Tingis (Tanger) en Mauritanie, et Phlégon, de Traites (en Lydie) dit dans son Traité des choses merveilleuses y que l'on a mis à découvert en Afrique et dans le Bosphore Cimmérien des squelettes d'hommes qui mesuraient vingt-trois et vingt-quatre coudées.

Ce sont là des exemples d'une crédulité naïve qui peut Irouver son excuse dans les fables merveilleuses qui avaient cours alors, mais ce qui est plus extraordinaire c'est que cette croyance à une taille démesurément gigantesque des premiers hommes ait été adoptée à une époque relativement moderne par de graves savants.

A plusieurs reprises les rabbins juifs avaient essayé d'établir que la race humaine, après avoir atteint au commencement du monde une hauteur de plusieurs centaines de pieds, avait été toujours en diminuant, mais cette thèse avait trouvé peu d'adeptes, lorsqu'elle fut reprise en 1718 par un érudit académicien, nommé Henrion, qui publia un travail dans lequel il voulait prouver par des calculs, selon lui irréfutables, et d'après une sorte de table chronologique, qu'Adam avait cent vingt-trois pieds neuf pouces de haut (40™, 095), Eve, cent dix-huit pieds neuf pouces (38™, 475), Noé, cent trois pieds

1, Aniée, fils de ÎSeptune et de la Terre, géant énorme et lutteur invincible tant qu'il restait en contact avec la Terre, sa mère. Hercule ayant découvert la source de sa force l'enleva de terre et l'étoufl'a dans ses bras. Tous les géants, du reste, étaient fils de la Terre [Gè) qui dans toutes les gigantomachies les exhorte à combattre les dieux. C'est ainsi que Claudien, que nous avons cité plus haut, lait dire à la Terre : «.... N'épargnez pas mes membres; je consens à être le trait qui donne la mort à Jupiter. Allez, mes fils, je vous en prie.... »

«.... Nostris ne parcite mernbris

In Jovis exitium telum non esse reciiso.

Ile, precor «

LES GEAî^TS 255

(35'",r)72) et ainsi de suite jusqu'à Jules César dont la taille atteignait à peine cinq pieds (i"s620)^

Tout récemment encore quelques savants ont cherché à établir, mais dans des conditions beaucoup plus raisonnables, cette sorte de décroissance, en s'appuyant sur le refroidissement présumé de la température de la terre ; mais de môme que cet abaissement de température a été trouvé presque nul ou peu sensible, de même il a été facile de prouver, par analogie avec celle des animaux, que la taille de l'homme n'avait pas baissé. Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire a fait du reste à ce sujet le raisonnement suivant, qui est plein de justesse^ : « L'antiquité qui croyait aux géants, croyait aussi aux Pygmées, aux Troglodytes et aux Myrmidons. Or, si de la première de ces croyances on prétendait pouvoir conclure que la taille de l'homme a diminué, ne serait-on pas tout aussi fondé à déduire de la seconde la conséquence précisément inverse et à soutenir que les hommes des temps modernes dépassent de beaucoup la taille de leurs premiers ancêtres? »

Mais c'est principalement au commencement du xvn« siècle que des discussions animées, qui dégénérèrent bientôt en querelles passionnées, s'engagèrent en France au sujet de la prétendue existence d'une race de géants, à propos d'ossements trouvés dans le Dauphiné, à peu de distance du Rhône, ossements que l'on prétendait être ceux de Teutobochus, roi desCimbres, célèbre par la victoire que Marius remporta sur lui. On rappela à ce propos, non seulement les textes de l'Écriture et les assertions que nous avons rapportées plus haut, d'Hérodote, de Pline et autres auteurs, mais aussi les découvertes qui

1. Les Siamois pensent aussi que la taille des hommes n'a cesse de diminuer à mesure qu'ils ont perdu l'innocence des mœurs primitives et qu'ils finiront par devenir si petits que les plus grands hommes n'auront pas môme un pied.

'2. Is. Geoffroy Satnt-Hilaire, Histoire des Anomalies.

avaient été signalées à plusieurs reprises, d'ossements gigantesques trouvés dans différentes contrées, entre autres ceux dont parle saint Augustin {De Civitate Dei, lib. XV, c. 9), qui dit avoir vu, sur le rivage d'Utique, une dent avec laquelle on aurait pu faire cent dents humaines de volume ordinaire^; les fragments de squelette découverts au xiv** siècle à Trapani, en Sicile, et que l'on avait attribués, en calculant que sa taille devait avoir au moins trois cents pieds de hauteur-, au géantPolyphéme, malgré la différence que présentaient ces os avec ceux d'un squelette humain, et, surtout, malgré le peu de hauteur de la caverne dans laquelle ces os avaient été trouvés, caverne qui, au rapport du Père Kircher, qui l'a visitée avec soin, ne mesure pas plus de dix pieds de haut^; ceux que le Rhône mit à nu sous le régne de Charles VII, en i456, dans le Vivarais et qui auraient appartenu à un homme dont la taille fut estimée avoir été de trente pieds environ*; ceux du géant découvert en 1577 aux environs de Lucerne^, sous un chêne déraciné par un orage, et qui, suivant les calculs du sa-

1. En 1G78 on envoya de Constantinople à Vienne comme une chose extrêmement itrécieuse une dent (jue l'on disait avoir été trouvée aux environs de Jérusalem dans une caverne souterraine fort épaisse où il y avait le tombeau d'un géant avec l'inscription en caractères chaldaïques : Ci-yil le ge'anl Ihuj, d où l'on conjecturait que c'était le tombeau de Og, roi de lîazan, qui fut défait avec tout son peuple par Moïse. On voulait vendre cette dfnt à l'empereur 21)00 écus. — En 1650, à Toulon, chez un habitant nommé Peyresch, on venait voir une dent de géant; c'était siuiploment une dent d'éléphant, ainsi qu'on le reconnut quand un éléphant vint dans la ville. — Cf. J. B. IVobivet. Écarts de la nature.

!2. Voir à propos de ces ossements, Boccace, De la génr'alogie des dieux, lib. 4, c. 08.

5. Cette caverne porte encore de nos jours le nom de Caverne du géant.

4. Une partie de ces os fut portée à Bourges et accrochée aux murs d'une des chapelles de cette ville où ils sont restés suspendus pendant très longtemps.

5. C'est à cette découverte qu'est dû le géant qui sert de supp aux armes de la ville de Lucerne.

vaut médecin Plater, devait avoir eu dix-neuf pieds, etc. Plusieurs médecins et chirurgiens, Rioian, Habicot, entre autres, publièrent à ce sujet un grand nombre de brochures et de mémoires — ou mieux de pamphlets — dans lesquels, chacun d'eux, à défaut déraisons puisées dans la science, attaquait ses adversaires par des injures. 11 serait inutile d'analyser ici ces différentes publications, d'une lecture lourde et fastidieuse^ et nous nous bornerons à citer l'opinion de Riolan qui reconnut et établit avec beaucoup de sagacité que les prétendus os de Teutobochus, étaient simplement ceux d'un éléphant ou de tout autre animal gigantesque, dont le squelette n'était pas encore connu.

Cette découverte autour de laquelle on faisait tant de bruit avait d'autant plus excité la curiosité du public qu'un individu, nommé Jacques Tissot, avait publié une brochure dans laquelle il affirmait que ces os avaient été trouvés dans un tombeau long de trente pieds sur lequel étaient écrits les mots : Teutobochus Rex, et qui contenait, en outre, une cinquantaine de médailles à l'effigie de Marins ; quoiqu'il se gardât bien de montrer ces médailles, son récit obtint assez de succès pour que les Parisiens courussent voir le fameux squelette que l'on montrait moyennant une assez forte rétribution. Voici du reste le titre exact de cette brochure, très rare aujourd'hui, et qui prouverait que ces fameux ossements étaient montrés de ville en ville et non pas seulement à Paris :

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