‹ Les nains et les géantsChapitre 36 sur 46 · HISTOIRE VÉRITABLE · texte numérisé non relu

HISTOIRE VÉRITABLE

du géant Theutobochus, Roy des Theutons, Cimbres et Am-

i. Voici les titres des principales : Histoire véritable du géant Teutobochus, par Jacques Tissot. Paris, 1615; — Gigantostéologie, par Me. Habicot, 1613; — Discours apologétique touchant la réalité des géants, 1614; — Gigantomachie, par J. Riolan, 1613; — L'imposture découverte des os humains, 1614; — Réponse à un discours apologétique, etc..., 1615; — Gigantologie, 1618; — Antigigantologie par Nie. Habicot, 1618, etc.

558 NAINS Et GEANTS

brons, delïait par Marius, consul romain, cent cinq ans avant la venue de nostre Sauveur.

Lequel fust enterré auprès du chasteau nommé Chaumon, maintenant Langon, proche la ville de Romans, en Dauphiné, auquel lieu on a trouvé sa tumbe sur laquelle y a voit une pierre où estoit écrit en lettre romaine.

THEUTOBOCHUS REX.

Les. os se voyent en ceste ville avec grande admiration d'un chacun.

La découverte de ladicte tumbe s'est faite au mois de janvier dernier, en un lieu que l'on nomme d'ancienneté le Terroir du géant.

Cette brochure, bien faite pour exciter la curiosité du public se terminait ainsi :

« Voilà ce que selon mon incapacité, je vous ay peu dire de Theutobochus, trouvé ceste présente année 1613, par les massons du sieur de Langon, en tirant du sable pour bastir, près les masures du château environ dix-sept et dix-huit pieds dans terre, dedans un tumbeau (je brique de la longueur de trente pieds de long, douze de large et huit de hault : sur lequel tumbeau estoit escript en lettre romaine, en une pierre grise, ressemblant à du marbre gris, fort dure et solide :

THEYTOBOCHVS REX.

Le tout à la plus grande gloire de Dieu et à l'honneur du sieur de Langon. »

« Jacques Tlssot »

A cette époque, du reste, les esprits, il faut le dire, étaient bien préparés pour ajouter foi à tout ce que l'on pouvait débiter au sujet de l'existence, à une époque antérieure, d'une race de géants, puisqu'il n'était question partout que d'une population entière découverte au siècle précédent dans une contrée que les cartes géographiques mentionnaient sous le nom de Pais des Géans ou Terre des Géans.

Or, ces géants n'étaient autres que les fameux Patagons sur la taille desquels on a tant écrit et tant discuté pendant près de trois cents ans, sans pouvoir arriver à être d'accord, et dont un auteur très lu au seizième siècle, Louis Guyon, que nous avons déjà cité, disait dans ses Diverses Leçons avec une assurance prodigieuse, mais sans avoir cherché à conirôler ce qu'on lui avait rapporté : « .... Ils sont adextres à tirer de l'arc, ils ne font que chasser et prennent à leur chasse des austruches, des renards et des chèvres sauvages qui sont fort grandes et plusieurs autres bêtes. Depuis on a beaucoup couru ce pais et a-t-on présenté plusieurs des géans de ce païs-là aux roys d'Espagne, et dès lors on donna le nom Région des Géans, ainsi que cela se peut remarquer dans les cartes marines.... Ce sont des hommes bien formez et capables de raison et de la cognoissance de Dieu, aussi bien que nous, s'ils y estoient instruits. N'y a aucune région où habitent spécialement des nains autrement dit des Pygmées, mais si a bien un pais où habitent des gens de hauteur et grandeur démesurées, en les conférant avec ceux de par deçà, lequel on appelle la région gygantine. Que les anciens ayent jamais mis par escrit qu'il y eust une région gygantine, combien qu'il y en eust, ils n'en ont jamais fait mention; mais c'est la coustume que les fables et menteries soyent mieux reçue entre les hommes que la vérité. »

Louis Guyon, à part ce qu'il rapporte de la chasse aux ausfruches et de la présentation de ces géants aux rois d'Espagne, ne faisait que répéter ce qui avait été dit par Pigafetta dans sa relation du voyage de Magellan publiée en 1556 et par plusieurs autres voyageurs du seizième siècle.

C'est en l'année 1520, par WW de latitude, à l'embouchure de la Plata, que Magellan et les hommes de son équipage aperçurent pour la première fois les Tehuelches qu'ils regai^dèrent comme des cannibales et auxquels leur

imagination prêta une taille colossale bien éloignée de la réalité.

« Un jour que nous nous y attendions le moins, dit Pigafetta, un homme de figure gigantesque se présenta à nous. Il était sur le sable, presque nu, et chantait et dansait en même temps, en se jetant de la poussière sur la tête. Le capitaine envoya à terre un de nos matelots avec ordre de faire les mêmes gestes, comme une marque d'amitié et de paix, ce qui fut très bien compris, et le géant se laissa paisiblement conduire dans une petite île où le capitaine était descendu. Je m'y trouvai aussi avec plusieurs autres. Il témoigna beaucoup d'étonnement en nous voyant et, levant le doigt, il voulait nous dire sans doute que nous étions descendus du ciel.

« Cet homme était si grand que notre tête touchait à peine à sa ceinture. Il était d'une belle taille : son visage était large et teint de rouge, si ce n'est qu'il avait les yeux entourés de jaune et deux taches en forme de cœur sur les joues. Ses cheveux qui étaient en petite quantité paraissaient blanchis avec quelque poudre. Son habit, ou plutôt son manteau, était fait de fourrures bien cousues ensemble, d'un animal qui abonde dans le pays comme nous avons eu occasion de le voir par la suite.... Cet homme portait aussi une espèce de chaussure faite de la même peau^

« ... Le capitaine général lui fit donner à manger et à boire et, parmi d'autres bagatelles, il lui fit présenter un grand miroir d'acier. Le géant, qui n'avait pas la moindre idée de ce meuble et qui pour la première fois sans doute voyait sa figure, recula si effrayé qu'il jeta par

1. C'est à cause de cette chaussure qui donnait aux pieds de ces hommes la figure de la patte d'un ours que Magellan leur avait donné le nom de Patagons, mot qui en Espagnol signifie littéralement qui a de gi'ands pieds. Cf. Edouard Chartox, Les voyageurs anciens et modernes (t. III, p. 280), ouvrage auquel nous empruntons la traduction de la relation de Pigafetta.

terre quatre de nos gens qui étaient derrière lui. On lui donna des grelots, un petit miroir, un peigne et quelques grains de verroterie; ensuite on le remit à terre en le faisant accompagner par quatre hommes bien armés....

« Au. bout de quinze jours nous vîmes venir à nous quatre de ces hommes ; ils étaient sans armes ; mais nous sûmes ensuite qu'ils les avaient cachées derrière les buissons. Ils étaient tous peints, mais de différentes manières.

« Le capitaine voulut retenir les deux plus jeunes et les mieux faits pour les conduire avec rious pendant notre voyage et les amener même en Espagne; mais voyant qu'il était difficile de les arrêter par la force il usa de l'artifice suivant :

(( 11 leur donna une grande quantité de couteaux, miroirs, grains de verroterie, de façon qu'ils en avaient les deux mains pleines; ensuite il leur offrit deux de ces anneaux de fer qui servent à enchaîner; et quand il vit qu'ils les désiraient beaucoup (car ils aiment passionnément le fer), et que, d'ailleurs, ils ne pouvaient plus les prendre avec les mains, il leur proposa de les leur attacher aux jambes pour les porter plus facilement chez eux; ils consentirent à tout; et alors nos gens leur appliquèrent les cercles de fer et en fermèrent les anneaux, de sorle qu'ils se trouvèrent enchaînés. Aussitôt qu'ils s'aperçurent de cette supercherie ils devinrent furieux, soufflant, hurlant, et invoquant Setebos qui est leur démon principal pour qu'il vînt à leur secours*. »

Ces deux malheureux Patagons moururent quelques

1. Il est inutile, dit M. Ed. Charton {loc. cit.), de faire ressortir ici ce qu'il y eut d'odieux dans un pareil stratagème; on peut dire seulement pour l'excuse du navigateur qu'il agissait sous l'empire d'un préjugé général, assimilant pour ainsi dire les noirs et les américains à la classe des animaux, »

mois après avoir été faits ainsi prisonniers ; il semble qu'ils s'étaient résignés à leur sort puisque Pigafetla rapporte que celui qui était sur le navire qu'il montait lui disait dans sa langue les noms des objets qu'il lui montrait et que son appétit était si grand qu'il « mangeait en un repas une pleine corbeille de biscuit et buvait d'un trait un demi-seau d'eau. »

Ce que dit Pigafctta de la taille des Patagons fut reproduit par Oviedo dans le récit qu'il publia en 1557 du voyage de Magellan, sous le titre de Coronica de las Indias orientales et dans celui du voyage fait en 1525 et 1526 par Loaysa : « Les chrétiens qui s'y trouvèrent, dit-il, n'arrivaient pas avec leurs têtes à la partie supérieure de leurs cuisses. »

Par contre, Drake, en 1578 (voir un extrait de son voyage dans r Histoire des navigations aux terres australes, par de Brosse, t. I, p. 178 et 195), étant parvenu au port Saint-Julien, à l'endroit même où était arrivé Magellan cinquante huit ans avant lui, vit les mêmes individus et dit positivement « qu'ils ne sont point d'aussi grande taille que les Espagnols le pensent; il y a des Anglais phis grands que le plus haut d'entre eux. »

Il serait trop long de reproduire ici tout ce qui a été rapporté par les différents voyageurs qui, dans le cours du dix-septième et du dix-huitième siècle, visitèrent le détroit de Magellan; quelques-uns, comme l'avait fait Drake, ne donnent aux Patagons qu'une taille, sinon ordinaire, du moins très peu au-dessus de celle des Européens; mais c'est le petit nombre, et la plupart d'entre eux les virent à travers les exagérations de Pigafetta.

Telle fut, entre autres, l'opinion de l'auteur qui écrivit la relation du '( Voyage autour du monde fait en 1764 et 1765, sur le vaisseau de guerre anglais le Dauphin commandé par le chef d'escadre Byron, dans lequel on trouve une description exacte du détroit de Magellan et des

Fiij. oï. - Marin anglais donnant du biscuit à une femme Patagonc, d'après une gravure du Voyage de hijrou.

Géans appelés Patagons, etc. » Cette relations contenait des détails tellement circonstanciés, et paraissant écrits avec une si entière bonne foi, sur les relations de l'équipage avec les Tehuelches auxquels on donnait une taille de huit à neuf pieds et même plus, — bien que l'auteur avoue cependant que l'on n'a mesuré aucun individu^, — que les savants européens les plus incrédules se virent forcés pendant quelque temps de s'incliner devant ce qui paraissait être à tous une vérité indiscutable. C'est surtout un savant anglais, le docteur Maty qui se fit, pour ainsi dire, le champion des géants Patagons, et la lettre qu'il écrivit à La Condamine, à ce sujet, au mois de juin 1766, excita à Paris la plus grande curiosité. « On parle beaucoup, dit Bachaumont, d'une lettre du docteur Maty, médecin très renommé à Londres, à M. de La Condamine, en date du 18 juin, pour la communiquer à l'Académie des sciences. Il y assure que l'équipage entier d'un vaisseau de guerre anglais, qui vient de faire le tour du monde, a vu et examiné cinq ou six mille Patagons de neuf à dix pieds de haut. Il en conclut à l'existence des géants en corps de peuple, et que ce ne sont point des variétés rares, individuelles et accidentelles dans l'espèce humaine, comme l'ont soutenu nos plus célèbres naturalistes 5. ))

Cependant il se produisit bientôt quelques protestations; on rapprocha les assertions de Byron de celles d'autres voyageurs au moins aussi dignes de foi et l'on en arriva à croire que l'on avait été dupe d'une mystifi-

1. Publiée d'abord en anglais, elle fut traduite en français et imprimée en 1767.

2. « Leur taille moyenne nous parut être d'environ huit pieds et la plus haute de neuf pieds et plus. Nous n'employâmes aucune mesure pour nous en assurer, mais nous avons des raisons de croire que nous dimirmons leur grandeur plutôt que nous ne l'exagérons. (Ouv cité, p. 78 de l'édit. française).

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