Cf. Léon Gautier, Les Épopées françaises {passim
2. Rabelais n'est point l'inventeur du personnage mythologique de Gargantua. La tradition de ses exploits était répandue particulièrement en Touraine, en Anjou, en Poitou, en Normandie et dans le duché de Retz bien avant qu'il ne songeât à faire de ce héros gigantesque le prototype de son roman.
mortalisé par Rabelais, a surtout eu le privilège d'établir son patronage sur les pierres druidiques et principalement sur les pierres naturelles ou roches dont la forme singulière justifiait les commentaires les plus hardis et les légendes les plus merveilleuses. Il n'est pas rare de rencontrer des tombeaux de Gargantua, des pierres de Gargantua (entre autres le menhir de Cromesnil, dans l'Orne et celui de Neaufles, dans l'Eure^), des palets de Gargantua, des chaises ou fauteuils^ de Gargantua, des pierres gantes (pierres du géani), des monts Gargan, etc. Une charte du onzième siècle, citée par de Caumont dans son Cours d antiquités monumentales (t. P"", p. 115), désigne une roche très élevée qui se trouve aux environs de Rouen, sur les bords de la Seine, sous le nom de Guria gigantis (chaise du géant).
Enfin, c'est à celle croyance qu'il faut rapporter la présence, dans le cortège des fêtes populaires célébrées autrefois, dans les Flandres et dans la plupart des villes du Nord^, de ces mannequins gigantesques dont le fameux Gaïanty de Douai, était le plus célèbre*.
1. Ce dernier était nommé pierre à affiler de Guergintua parce que le géant s'en servait, dit-on, pour repasser sa faux(6/. Aug. Le- PRÉVOST, isotice archéologique sur le dép. de V Eure.)
% Que l'on montre au voyageur entre la ville de Baume-les-Dames et le Village d'Hyère, dans la vallée du Doubs.)
3. Cette coutume avait lieu également en Italie et en Espagne. Ainsi, à Padoue, la procession de Saint-Antoine était précédée par de grands mo'nnequins d'osier dans l'intérieur desquels étaient cachés des hommes qui les faisaient mouvoir.
4. Jusqu'en 1743^ Jes habitants de la rue aux Ours, à Paris, promenaient solennellement dans Paris tous les ans, le 3 juillet, un mannequin de six mètres de haut, tenant un poignard à la main, et le brûlaient ensuite. Ce géant de la rue aux Ours, ainsi qu'on le nommait, était destiné à rappeler le sacrilège commis le 3 juillet 1418 par un soldat suisse qui, plein de lureur après avoir perdu son argent au jeu, frappa d'un coup de couteau une statue de la vierge placée à l'angle de la rue Salle-au-Comte et de la rue aux Ours. — (Cf. Alf. de Nore, Coutumes et traditions des provinces de France.)
Il existait également autrefois, dans les églises et même dans les rues ou sur les places publiques, des statues colossales de Saint-Christophe, portant le Christ enfant sur son épaule, statues qui, dit-on, préservaient de tout accident pour la journée ceux qui les apercevaient le matin. Saint Christophe, du reste, passait pour un géant. (( La légende et vie des saints, dit Louis Guyon, rapporte que saint Christophe estoit un personnage de très grande corpulence et qu'il n'y avoit homme de son temps qu'il n'excédast de beaucoup en hauteur et qu'il tenoit de la nature de géans, selon une sienne dent qu'on dit estre en l'église de Coria, et une partie d'une mâchoire qui est en l'église d'Astorgue, en Espagne, qu'on tient pour une précieuse relique.
". Selon ce que rapportent plusieurs pèlerins françois et autres qui fréquentent l'Espagne, il pouvoit estre aussi grand qu'une tour. Et pour ce que la dent est aussi grosse que le poing serré d'un puissant homme, en proportionnant le tout à icelle ou à la partie de la mâchoire, il est si grand que ceux qui le considèrent en sont esmerveillez^ »
C'est seulement à partir du seizième siècle que nous trouvons dans les histuriens et surtout dans les polygraphes qui abondent à cette époque, des mentions de géants ayant réellement existé, mais ce qu'ils en disent se borne le plus souvent à une simple constatation de leur haute taille ou de leur formidable appétit. Les géants, en effet, n'étaient pas recherchés dans les cours à l'égal des nains, soit parce que leur étant inférieurs sous le rapport de l'intelligence, ils inspiraient moins d'intérêt et de curiosité, soit parce que les princes n'aimaient pas à se voir surpassés, même au physique, par des géants.
Parmi ces derniers, nous citerons ceux dont parle Simon Goulart, le Senlisien, dans son curieux livre :
Louis GtvoN, ourr. citr
(( L'an 1511. l'empereur Maximilien l" estant à Augsbourg, en une iournée des Estats, on lui présenta vn homme de desmesurée grandeur et grosseur, lequel mangeoit en peu de morceaux et sans s'arrester, vne brebis ou vn veau, sa!is se soucier que la chair en fust cuite, disant que cela ne faisoit que lui aiguiser l'appétit. » A la même époque, « Joachim II, de ce nom. Electeur de Brandebourg, auoit vn païsan en sa cour nommé le petit MHiel par antiphrase, car il auoit près de huit pieds de haut : qui est vne grande stature d'homme de nostre temps, mais médiocre et petite à comparaison des grandes de iadis.... )) 11 cite également un géant dont il est question dans un des premiers ouvrages qui aient été écrits sur cette matière : Di gigantibus eonimqiie reliquiisy etc, par .loan Cassanione (1587). « Il y a eu de nostre temps, en Bordelois, vn homme de grandeur ou hauteur desmesurée, à raison de laquelle il estoit surnommé le Géant de Bordeaux. Le roy François, eslonné de voir un si long corps, ordonna qu'il fust du nombre de ses gardes. C'estoit un païsan de grosse paste, au moyen de quoi ne pouvant s'accomoder à la vie de cour, au bout de quelques iours quitta la hallebarde et s'en retourna en son village. Yn personnage honorable, qui le vid archer de la garde m'a affermé qu'il estoit de telle hauteur qu'vn autre homme de stature ordinaire pouvoit passer tout droit et debout entre les iambes esquarquillées d'icelui. »
A cette époque, comme à présent, les géants se faisaient voir comme phénomènes et savaient tirer profit de la haute taille dont la nature les avait gratifiés. « L'an mil cinq cent sejitanle-vn, dit le même auteur, fut à Paris un Géant, après lequel chacun couroit pour le voir. Il se tenait à requoij en vne hostellerie, et nul n'en avoit la veuë qu'en payant. Entrant dedans la chambre où il estoit enfermé, l'on voyait avec estonnement vn homme d'énorme hauteur assis en vne chaise. Mais l'estonnement redoubloit à tous, lorsqu'ils le voyoient se levant de
chaise. Car lors il touciiait de la tête le planché de la chambre, lequel estoit fort haut, à la coustume de la plupart des maisons françoises. On le disoit estre Polonnois ou Transsylvain. Ce géant avoit \ne femme d'ample corsage et fort grasse, mais de petite taille à comparaison de lui, de laquelle leur estoit iié vn fils lors ieune et qui avoit l'aparence de devoir estre vnjour à peu près aussi grand que son père. »
Goulart mentionne encore pour l'avoir vue « une jeune fille giganlale, qu'on menoit de ville en ville, pour la monstrer comme chose prodigieuse et pour laquelle voir grands et petits contribuoyent voulontiers leur pièce, de quoy sa mère qui la conduisoit et elle estoyent entretenues. Elle estoit dans vne chambre de louage à part et s'y faisoit voir avec eslonnement. Y estant allé, i'ay appris des responses d'elle et de sa mère aussi, qui estoil femme de moyenne taille, que le père de la fille n'estoil pas grand; qu'en tout leur parentage il n'y avoit aucun ni aucune qui surpassast en hauteur les aultres personnes : que la fille, iusques en l'aage de douze ans avoi' esté petite : mais qu'ayant en même temps esté saisiu d'une fièvre quarte qui l'avoit tenue quelques mois, venant à la quitter elle commença lors à croistre, tous les membres correspondant par esgale proportion à ceste hauteur, tellement que quand ie la vis, elle avoit environ vingt-cinq ans, et ne remarquay en elle depuys la teste jusques à la plante des pieds disproportion quelconque en pas vn de ses membres : mais vne mesure continue et convenable en chacun d'iceux.... Elle se portoitfort bien, vn peu laide de visage, noire, d'esprit simple et grossier et tout le corps pesant.... Au regard des causes naturelles de ceste grandeur extraordinaire par le moyen de la fièvre quarte, nous en laissons la décision aux médecins et n'en disputons avec eux : mais en vn mot, si vne personne de l'aage de douze ou vingt ans vient à prendre roissance par la maladie, ellement qu'en proportion de
corps elle devienne deux fois aussi haute que les autres, il faut confesser qu'vn tel effort de nature est extraordinaire et admirable. »
11 cite enfin d'après « Marcel Douât, docte médecin, qui traite amplement des causes de cette hauteur gigantale, selon que sa profession le requiert » un jeune homme que ce savant avait vu « à l'hospital de Milan après la victoire que le roy Louis Douzième obtint en la iournée de Lodi. Ce jeune homme estoit si grand qu'il ne pouvoit se tenir debout, n'ayant sceu obtenir assez de na ture pour l'espaisseur de son corps et la proportion de ses forces. Pourtant estoit-il couché sur deux licts joincls en long l'un à l'autre, lesquels il emplissoit de sa longueur. »
De son côté, Louis Guyon parle de deux géants, dont un avait dix pieds, taille qui nous paraît tellement exagérée que, bien qu'il affirme l'avoir vu, nous nous permettrons de douter de l'exactitude de son appréciation. « Nous en avons veu un, dit-il, qui passoit par la France, lequel estoit Provençal, l'an 1576, qui avoit la hauteur de dix pieds. Le pape Jule, qui présidoit environ l'an 1554, fit venir à Rome vn homme Calabrois, qui peut estre encore vivant, lequel estoit si grand qu'il passoit en grandeur de beaucoup les plus hauts hommes de son temps et estoit chose merveilleuse de voir ce qu'il beuvoit et mangeoit. ))
A la même époque, nous pouvons citer, d'après les mêmes auteurs, « un des archers du feu roy de Navarre, un Béarnois de si haute taille qu'il esgaloit son maître estant monté sur un grand cheval, tellement qu'il surpassoit en stature, depuis les épaules en sus, les plus grands qui fussent en tout le pays. G'estoit un beau personnage dispos et alaigre. »
L'Angleterre avait également ses géants légendaires dans lesquels on retrouve le souvenir de personnages avant réellement existé, mais dont la haute taille et les
exploits ont été exagérés et grossis dans les chroniques, les chansons ou les contes populaires. Tel est Guy, comte f/e fFanwV/:, qui vivait au dixième siècle et dont il estquestion dans les légendes ainsi que dans un grand nombre d'auteurs anglais, dans Shakespeare entre autres*. Ce Guy, revenant de la terre sainte, se présenta vêtu de ses habits de pèlerin au roi Athelstan, au moment où le pauvre prince attendait avec la plus vive anxiété un champion qui consentît à se mesurer contre Golbrand, le monstrueux géant danois. Guy, qui était doué d'une taille et d'une force colossales, accepta le combat et il est presque inutile de dire qu'il en sortit vainqueur ^
Nous mentionnerons encore un autre personnage, une géante, très populaire en Angleterre, mais dont l'existence a donné lieu à un certain nombre d'hypothèses. Nous voulons parler de la Long Meg^ littéralement Longue Margot (abréviation de Marguerite) , nommée aussi Long Meg of Westniinsler. Il existe une rarissime plaquette intitulée The Life of Long Meg of Westminster (la vie de la Longue Margot de Westminster^ publiée en l()o5 sans nom d'auteur et dans laquelle sont relatés les hauts faits « d'une jeune fille née sous le règne de Henri VllI et nommée à cause de sa taille excentrique la Longue Meg. On y raconte comment Meg quitta son village pour venir à Londres, comment en route elle rossa un voiturier, la façon dont elle en usa avec le vicaire et le bailli de Westminster, son combat comique contre un chevalier espagnol, sa victoire sur des voleurs, sa lutte contre un Français à Boulogne, comment elle
1. « Je ne suis pas un Samson, ni un sir Guy, ni un Golbrand pour les abattre tous devant moi! » {Henry VIII^ se. xxiii.)
« Le fils du vieux sir Robert! Ce nouveau géant Golbrand! cet homme si vigoureux! {Le roi Jean, se. I.)
2. Dans le douzième chant du Polyolbion, de Drayton, se trouve une longue description de ce combat qui eut lieu en présence du roi Athelstan (925-940).
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se battit avec des bateliers de Lambeth et trouva un mari, etc., etc. »
Dès la fin du seizième siècle, une chanson populaire célébrait les exploits de cette terrible virago et il était passé en proverbe de dire : Longue comme Meg la Longue, en parlant d'une personne « grande et mal bâtie ». Ben Jonson l'avait mise en scène dans son divertissement des lies fortunées, représentée en 1624 devant la cour, et disait d'elle :
« Ou Meg de ^Vestminster
Avec ses longues jambes,
Longues comme celles d'une grue;
Ses pieds comme des rabots,
Avec une paire d'éperons
Aussi larges que des roues ^
Fuller, qui dans ses Worthies (1651) cite le proverbe que nous avons donné plus haut, prétend que Meg n'a jamais existé et que toute la légende se rapporte à une longue pièce de canon, aujourd'hui à la Tour de Londres, et qui, pendant les troubles qui ensanglantèrent la Grande- Bretagne à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, aurait été chargée de défendre le Parlement à Westminster. Cette hypothèse n'a pas été admise par tous les auteurs, et beaucoup ont pensé, peut-être avec raison, que ce nom n'avait été donné à la pièce de canon qu'en souvenir de la géante qui avait vécu dans la première moitié du seizième siècle et dont le souvenir était encore vivant parmi le peuple anglais. Nous n'avons pas à nous prononcer à cet égard, mais nous ferons observer en faveur de l'opinion émise par Fuller que l'on peut voir aujourd'hui encore, sur une petite place de Gand, une grande pièce de canon datant du seizième siècle et que le peuple appelle Marguerite (ou Margot) Venragée.