‹ Les nains et les géantsChapitre 6 sur 46 · Hist. animal., 1. I · texte numérisé non relu

Hist. animal., 1. I

4. Biaise de Yigenère, secrétaire du roi Henri III, parle également

(( Quil ny a aucune région où il y aye des Pigmées, cest-à'dire des hommes de la hauteur d'une coudée^ si a bien des pays oii habitent des géants. — On dit bien vray que les petits, tant en sçavoir, doctrines, qu'en autres choses, ne font pas tous seuls beaucoup de fautes, mais aussi les grands et ceux qu'on estime les plus sçavants et très-entendus aux choses naturelles. le dy ceci par ce qu'il se trouve pas escrit dans Aristote, Homère, Platon, Pline, Pomponius Mêla, et autres, qu'il y a des peuples qui sont Pigmées, c'est-à-dire hommes n'ayant de hauteur qu'une coudée d'homme. Mais combien c'est chose fabuleuse, ie le veux démontrer, d'autant que tant de cosmographes et autheurs qui en ont escrit ne disent les avoir veuz, ny autres encore moins fréquentés : aussi sont-ils tous différens en quelle partie du monde ils habitent, ny ne s'accordent de leur grandeur et de l'aage qu'ils peuvent vivre. Et pour ce qu'il y a tant d'incertitudes en leurs opinions, telles choses ne doivent être tenues pour véritables. Tous les autheurs cosmographes ou la plus part, les appellent hommes de la grandeur de trois palmes. Pline dit qu'ils ne sont seulement grands que comme trois fois le travers d'une main avec le poulce dessus au rang des autres doigts....

« Diverses opinions de leur habitation. — Quant à l'habitation de ce peuple, ils les établissent en divers endroits, fort esloignez les uns des autres, car Aristote les fait habiter environs les paluds du Nil; et ceux qui y ont demeuré de notre temps, gens curieux, n'y en ont point

des ci'oyances de son époque au sujet des races de petite taille, dans l'annotation qui accompagne le tableau représentant Hercule parmy les Pyamées des Images et Tableaux de Platte Peinture des deux Philostrates : « Qu'il n'y ait des nains, cela est trop comun et vulgaire pour en douter.... mais de faire une contrée et nation à part des Pygmées, tout ainsi qu'à l'opposite les navigations des Espagnols en font des géants, cela est un peu plus chatouilleux; veu que tous les découvre- mens des modernes qui ont revisité très-soigneusement le pourpris de la terre habitable, n'en disent mot. »

veu ; et moins encore que les grues volans en Scythie viennent les guerroyer pour ce qu'elles gastent leurs bleds et les Pigmées les en ont empeschés. Pomponius Mêla les met au bout de l'Affrique....

« A gens trop crédules on donne des bourdes. » — PigafotaS chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Hierusalem, qui fit le tour du monde dans le navire la Victoire avec Magellan, racontait devant gens de peu de valeur, pour passer le temps, que sur la mer de Sur et de l'austre part du détroit, se trouvaient en une isle certains hommes Pigmées, mais toutefois différents aux autres et formez autrement; car ils avoyent les oreilles si grandes qu'ils se pouvoient coucher sur l'une d'icelles et se couvrir de l'autre, et qu'ils estoyent fort prompts à courir et qu'encore qu'il ne les eust veus, pour ce qu'il s'estoit éloigné et escarté du chemin qu'il fallait tenir, le bruit néantmoins en estoit commun par toutes les autres isles et que les mariniers en donnoyent témoignage. Ces choses furent racontées au Pape, avec lequel il n'y avoit pas long temps qu'il avait rendu conte de son voïage, de quoy il se print à rire et luy dit qu'il en avait baillé et bailleroit de belles à aucuns trop crédules avant qu'il partist de Rome.

« Erreur de Mêla. — Pomponius Mêla les met par delà le sein Arabique, qui est le royaume de Barvagas, ayant esgard à la petitesse d'aucunes bestes naissant dans les solitudes d'Ethiopie dont aucuns commentateurs sur ses œuvres ont voulu tirer en conséquence que les hommes y sont aussi de petite stature : mais l'argument est fort imbécille, iaçoit (bien que) que les pays chauds ne nourrissent pas de si grands^ hommes que ceux qui sont exposés au froid.

« Ny en Affrique, ny en Septentrion, point de Pigmées.

1. PiGAFETTA (Francisco-Antonio), voyageur italien, né à Vicenoe en 1491, mort après 1554. Il servit comme volontaire dans la grande expédition commandée par Magellan en 1519.

— D'autres ont dit que les Pigmées se tenoyent aux Indes par dessus le Gange, mais ils s'abusent en cest endroit, d'autant qu'il ne leur faudroit batailler contre les grues qui ne font pas là leurs nids et n'y sont guières fréquentes en aucune saison de l'année : et aussi ils seroient fortifiés contre elles veu qu'ils vivent dans des spelonques, grottes ou cavernes. Ceux qui ont escrit de nostre temps, voire quelques scolastiques, ont suivy l'erreur de plusieurs du temps passé, disans pareillement que ces petits hommes se tiennent au septentrion, en quelque région d'Asie ou de la Scythie où les grues repaissent : mais en cela ils rendent leur cause mauvaise, aussi bien que les premiers, d'autant qu'aux lieux froidureux naissent et sont les grands hommes : attendu que vers les deux pôles, c'est chose asseurée que le froid est plus grand : néantmoins les hommes s'y voient si grands et plus qu'en nulle autre partie du monde et n'avez garde de voir ceux qui sont soubz l'équateur ou entre les deux tropiques approcher en corpulence aux habitants susdits. Il n'y a point de doute qu'il n'y a région soubz lesdits pôles, ny soubz l'Equateur ny ailleurs qu'il ne s'y trouve de petits hommes et de petites femmes qui sont presque monstres de nature, tels comme on en voit à la cour des Princes et grands seigneurs de France, d'Italie, d'Allemagne, d'Espagne et ailleurs, lesquels ne sont amenez des pais tant lointains comme on nous veut figurer des Pigmées, mais sont nez ausdites provinces et ont iugement, intelligence et âme raisonnable comme les aultres hommes*. »

Celle sorte de parti pris qui empêchait de croire à l'existence des races naines subsista pendant tout le dix-septième siècle ; certes ce que Louis Guyon rapporte, d'après Pigafetta qui le tenait lui-même d'un vieux pilote, sur cette race de nains qui pouvaient se couvrir

1. Les Diverses Leçons de I.ovvs Gvyot, sieur de la Nauche, 3 vol. iii-8", Lyon, 1625, 1. 1, 1. V, chap. vi, p. 792.

entièrement avec une de leurs oreilles alors qu'ils se couchaient dans l'autre, n' était nullement digne de foi, même pour cette époque, où on était généralement tout disposé à admettre les faits les plus extraordinaires et les plus merveilleux; il en était de même évidemment des écrits de John Mandeville qui, deux siècles auparavant S avait affirmé le plus sérieusement du monde l'existence d'une nation de petits hommes dont la hauteur ne dépassait pas trois palmes, qui se mariaient à l'âge de trois ou quatre ans, ne vivaient pas plus de six à sept années et chez lesquelles un homme de huit ans était considéré comme un vieillard extraordinaire. « D'apparence agréable et de jolie figure, ce sont, dit-il les meilleurs tisseurs d'étoffes de soie et de coton qui existent sur la terre; ils méprisent les hommes de grande taille, les asservissent et les forcent à labourer leurs champs. » 11 cite également parmi d'autres races de nains, « des êtres chez qui la bouche est remplacée par un petit trou rond, par lequel ils aspirent leur nourriture au moyen d'une sorte de chalumeau, qui n'ont pas de langue et qui ne peuvent converser ensemble qu'au moyen de signes et de sifflements. »

Mais à côté de ces récits fantastiques faits par des voyageurs menteurs ou trop crédules, il en est d'autres qui offraient une plus grande apparence de sincérité, et l'on s'explique difficilement le peu de cas qu'en ont fait, même jusqu'en ces derniers temps, des hommes sérieux qui accordaient d'ailleurs une certaine valeur scientifique aux autres assertions de leurs auteurs.

1. Jean de Mandeville, médecin anglais, né à St-Alban, voyagea et résida en Asie et en Afrique de 1527 à 1356. Il écrivit à son retour une relation de ses voyages curieuse à plus d'un titre, bien qu'elle soit pleine d'erreurs et de faits incroyybles qui semblent inventés à plaisir; on la trouve dans le Recueil de Bergeron, publié à P;a Haye en 1735. Il m6ui*ut à Liège le 17 novembre 1372.

Purchas, dans ses Pllgrims publiés en 1625, rapportant les aventures d'André BattellS le courageux et infortuné voyageur qui avait passé de si longues années au centre de l'Afrique, parmi les Jagos, avait signalé l'existence, au nord- est du pays du Mani-Kesoch, d'une sorte de petit peuple appelé Matimbas.

« Ces Pygmées, dit-il, ne sont pas plus grands que des enfants de douze ans, mais ils sont très robustes. Ils ne vivent que de la chair des animaux qu'ils tuent dans les bois avec leurs arcs et leurs flèches. Ils payent tribut au Mani-Kesoch et lui apportent toutes leurs dents et toutes leurs queues d'éléphant. Ils n'entrent jamais dans les habitations des Marambas et ne souffrent pas non plus que ceux-ci viennent chez eux. Si par hasard un Maramba ou un homme deLoango vient à passer dans un lieu qu'ils habitent, ils abandonnent la place et vont demeurer ailleurs. Les femmes manient l'arc et la flèche aussi bien que les hommes. Un seul d'entre eux courant les bois peut tuer un pongo de ses flèches empoisonnées* ».

D'après M. le docteur Hamy^, le pays du Mani-Kesoch dans la dépendance duquel Battell faisait vivre les petits nègres qu'il décrivait ainsi, paraît correspondre aujourd'hui au bassin de la Scette, qui se jette dans l'Atlantique, à moins de 2° au-dessous du cap Lopez. La contrée au nord-est de cette rivière était encore inexplorée il y a quelques années à peine.

4. ÀNDHK Battel était un marin anglais qui fut pris par les Portugais en 1589 et conduit au Congo où il resta en captivité pendant dix-huit ans.

2. The Slrange Adventures of Andrew Battell, of Leic/h in Essex, sent by the Portugais prisoner to Angola, who lived there and in Ihe adjoining Hegions. (I^uhchas, Pilgrims. Londres, 1G25, in-fol., 1. VII, c. m, p. 985.)

3. Cf. Essai de coordination des matériaux récemment recueillis sur V Ethnologie des Ségrilles ou Pygmées de l'Afrique équatoriale, par M. lelK Hamy, in-8°, Paris, 1879. (Extrait des Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, séance du ô février 1879.)

LES MLNS 17

Olivier Dapper, dans sa Description de r Afrique, traduite en français en 1686, signalait également au centre du Loango l'existence des Mimos ou Bakke-Bakkes, nains comme les Matimbas, chasseurs d'éléphants comme eux et comme eux aussi dispersés à l'intérieur des forêts :

« On voit dans le même endroit (le royaume de Macoco, au nord de la rivière de Zaire, derrière le royaume du Congo) des nains qui ont la tête extraordinairement grosse et portent une peau serrée avec une corde en forme de bonnet. Les nègres assurent qu'il y a une province pleine de forêts où l'on ne trouve que de ces nains et que ce sont eux qui tuent le plus d'éléphants. On appelle ces petits hommes Bakke-Bakke ou Minios^. ))

Et plus loin il ajoute :

'( Les Jagos tirent les dents d'éléphant de certains petits hommes nommez Mimos ou Bakke-Bakke, sujets du grand Macoco. Les Jagos assurent que ces nains savent se rendre invisibles, lorsqu'ils vont à la chasse et qu'ainsi ils n'ont pas grand peine à percer de traits ces animaux dont ils mangent la chair et vendent les défenses. Au reste, toutes les dents que les Mimos vendent ne sont pas des éléphants qu'ils ont tués eux-mêmes; car toutes les années, durant la sécheresse, ils mettent le feu à des brossailles pour y chercher les défenses de ces animaux morts et ils en trouvent souvent qui sont à demi gâtées, qu'ils ne laissent pas de bien vendre-. »

Par une inconséquence assez singulière, alors que la plupart des écrivains niaient l'existence de ces peuples retrouvés récemment par des explorateurs dont les relations confirment les données des deux vieux auteurs dont nous venons de parler, les cartographes confiants dans la

1. Dapper, Description de l'Afrique, traduite du flamand (Amsterdam, 1686). — Du royaume de Lovaugo ou terre des Bramas, p. 532.

Page 1