Ibid, p
véracité tant de fois établie des récits de Battell^ ou dans l'exactitude et le discernement ingénieux de Dapper, bien que ce dernier n'ait jamais visité les pays qu'il a décrits, mentionnaient sur leurs cartes les Matimbas et les Bakke-Bakke.
Quelques auteurs cependant parlaient timidement de certains peuples de petite taille habitant l'Ethiopie « et qui pouraient bien être les Péchinienfi de Ptolémée » . Thévenot, dans son Recueil de voyages, avait dit que c'était parmi eux qu'on prenait tous les nains qu'on voyait dans les cours du Levant, et l'abbé Banier, dans un Mémoire lu à V Académie des inscriptions et belles lettres, le 1"" février 1724, citant Pholius (Bibliotheca, n'^ o) qui rapportait que Nonnosus, ambassadeur de Justinien, avait trouvé en Ethiopie des hommes de très petite taille et tout couverts de poils, pense que ce ne pouvaient être que « les Péchiniens, que M. de Lisle place dans sa carte d'Afrique, sous le nom de Bakkes, entre la mer Rouge et l'Océan, près du mont Garbate et du fleuve Astaboras, qu'on croit être un des bras du Nil, ainsi qu'on peut le voir dans Ptolémée. »
Plus tard l'abbé Lyonnois disait également dans son Traité de la Mythologie, à l'article Pygmées: ((.... Ce n'est autre chose qu'une imagination de poètes qui, sachant qu'il y avait en Ethiopie un peuple extraordinairement ])etit ])ar rapport aux autres hommes, ont été charmés iWm faire un contraste avec les géants. Ainsi les Péchiniens sont les véritables Pygmées d'Homère; les grues se retirant pendant l'hiver dans leur pays, ont donné lieu de feindre qu'elles leur faisoient la guerre-. »
Mais ce sont là de rares exceptions et tous les auteurs
i. Walckenaku, dans son llisloire générale des voyages, t. XIII, p. 12 (in-S", 18'28), dit «qu'il y a peu de voyages qui portent autant de caractères de vérité dans leur source que ceux d'Andrew Bat tell. )>
2. Traite de la Mythologie, par M. Tabbé Lyonnois (3" édition, 1788,
LES NAINS i9
se rangèrent à l'opinion de Buffon qui reprit pour expliquer la fable des Pygmées d'Homère la théorie d'Albert le Grand. Voici ce qu'il dit à ce propos dans son Histoire naturelle des oiseaux en parlant des grues :
« Ces fables anciennes sont absurdes, dira-t-on, et j'en conviens : mais accoutumés à trouver dans ces fables des vérités cachées et des faits qu'on a pu mieux connaître, nous devons être sobres à porter ce jugement trop facile à la vanité et trop naturel à l'ignorance; nous aimons mieux croire que quelques particularités singulières dans l'histoire de ces oiseaux donnèrent lieu à une opinion si répandue dans une antiquité qu'après avoir si souvent taxée de mensonge, nos nouvelles découvertes nous ont forcés de reconnaître instruite avant nous. On sait que les singes qui vont en grandes troupes dans la plupart des régions de l'Afrique et de l'Inde, font une guerre continuelle aux oiseaux; ils cherchent à surpendre leurs nichées et ne cessent de leur dresser des embûches. Des grues, à leur arrivée, trouvent ces ennemis, peut-être rassemblés en grand nombre pour attaquer cette nouvelle et riche proie avec plus d'avantages; les grues, assez sûres de leurs propres forces, exercées même entre elles aux combats, et naturellement assez disposées à la lutte, comme il paraît par les attitudes où elles se jouent, les mouvements qu'elles affectent, et à l'ordre des batailles, par celui même de leur vol et de leur départ, se défendent vivement ; mais les singes acharnés à enlever les œufs et leurs petits, reviennent sans cesse et en troupes au combat; et comme par leurs stratagèmes, leurs mines et leurs postures, ils semblent imiter les actions humaines, ils parurent être une troupe de petits hommes à des gens peu instruits, ou qui n'aperçurent que de loin, ou qui, emportés par l'amour de l'extraordinaire, préférèrent de mettre ce merveilleux dans leurs relations. Voilà l'origine et l'histoire de ces fables.
« Ce n'est pas la première fois que des troupes de
singes furent prises pour des hordes de peuplades sauvages.... Alexandre, pénétrant dans les Indes, allait tomber dans cette erreur et envoyer sa phalange contre une armée de pongos, si le roi Taxile ne l'eût détrompé en lui faisant remarquer que cette multitude qu'on voyait suivre les hauteurs, était des animaux paisibles, attirés par le spectacle, mais, à la vérité moins déprédateurs et moins sanguinaires que les déprédateurs de l'Asie*. »
A la même époque Haller, le célèbre physiologiste bernois, exprimait également cette opinion : « Il n'existe, aucune nation de nains et la taille des habitants de l'Abyssinie [orœ Habesliicœ), dit-il, où l'antiquité avait placé les Pygmées n'est pas petite.... Il est probable que c'était à des singes que les anciens avaient donné le nom de Pygmées^ ».
Buffon cependant n'était pas très éloigné de croire à l'existence de ces fameux Kijmos ou Quimos de Madagascar, dont on avait fait grand bruit au siècle dernier, et auquel il a consacré un chapitre entier dans son Histoire naturelle de Vhomme. « On a débité nouvellement, dit-il, qu'il se trouvait dans le centre de l'île, dont les terres sont les plus élevées, un peuple de nains blancs. M. Meunier, médecin, qui a fait séjour dans cette île, m'a rapporté ce fait, et j'ai trouvé dans les papiers du feu M. Commerson la relation suivante :
(( .... Je veux parler de ces demi-hommes qui habitent « les hautes montagnes de l'intérieur dans la grande île « de Madagascar et qui y forment un corps de nation « considérable appelée Quimos en langue madécasse. (( Otez-leur la parole ou donnez-la aux singes, grands et <( petits, ce serait le passage insensible de l'espèce hu-
1. BuFFox. Œuvres, t. VI, p. 595 (Ed. Leroux). *2. dSimias fuisse quos vetuslas Piff/inaeos dixil non est improbahilc... » (Hakleu, rhysiologia, t. Vlil, jiars secunda, §. xviii, p. 45.)
maine à la gent quadrupède. Le caractère naturel et « distinctif de ces petits hommes est d'êtres blancs ou « du moins plus pâles en couleurs que tous les noirs (( connus; d'avoir les bras très-allongés, de façon que « la main atteint au-dessous du genou sans plier le <( corps.... Quant aux facultés intellectuelles, ces Qui- « mos le disputent aux autres Malgaches que l'on sait être « fort spirituels et fort adroits, quoique livrés à la plus « grande paresse. Mais on assure que les Quimos beau- « coup plus actifs sont aussi plus belliqueux; de façon (( que leur courage, étant, si je puis m'exprimer ainsi, « en raison double de leur taille, ils n'ont jamais pu être <{ opprimés par leurs voisins. Ils se sont toujours battus « courageusement et maintenus libres dans leurs ro- « chers, leur difficile accès contribuant sans doute beau- « coup à leur conservation. Ils y vivent de riz, de diffé- « rents fruits, légumes et racines et élèvent un grand (( nombre de bestiaux,
« A trois ou quatre journées du fort Dauphin qui est « presque dans l'extrémité du sud de Madagascar, les « gens du pays montrent avec beaucoup de complaisance « une suite de petits mondrains, ou tertres de terre élevés (( en forme de tombeaux, qu'ils assurent devoir leur ori- « gine à un grand massacre de Quimos défaits en plein « champ par leurs ancêtres; ce qui semblerait prouver (( que nos braves petits guerriers ne se sont pas tou- <( jours tenus cois et rencognés dans leurs hautes mon- « tagnes, qu'ils ont peut-être aspiré à la conquête du « pays, et que ce n'est qu'après cette défaite calami- « teuse qu'ils ont été obligés de gagner leurs âpres de- « meures.... »
Bien que Commerson affirme plus loin avoir eu à son
service une femme haute de trois pieds sept pouces à
peine qu'on lui avait dit être une Quimose âgée de trente
ans, et qu'il voulait ramener en France, mais qui mourut
Il Ltul de ciux n.ois, il fbt tbligé d'avcuer qu'il ne sait
rien de plus sur ce peuple de nains, « que personne ne les a vus et qu'un individu qui s'était proposé pour aller explorer les montagnes sur le sommet desquelles ils devaient habiter a abandonné son monde et ses bagages dès le début de sa mission. ))
La croyance à une race naine qui aurait peuplé dans le principe l'île de Madagascar remontait du reste à une époque éloignée. Flacourt, le célèbre voyageur auquel, depuis l'année 1658, il faut sans cesse avoir recours pour tout ce qui a rapport à la grande île malgache, en parle à plusieurs reprises : « Quelques-uns ont voulu faire accroire qu'il y avoit des géants et des Pygmées : je m'en suis informé exprés, ce sont des fables que racontent les joueurs à'herranou. l'ay veu un indroit proche d'Itapère où il y a grande quantité de pierres plantées debout, où l'on m'a dit que c'estoit des Pygmées qui y estoient enterrez. Ces Pygmées estoient venus en grand nombre du pais d'Anossi dont ils furent repoussez jusqu'à la rivière d'Hapapère, laquelle n'ayant peu passer faute de batteaux, ils furent tous mis à mort, et pour marque de victoire, les victorieux les enterrèrent tous, et dressèrent ces pierres. ))
Cette légende relative à une population naine a cours encore de notre temps, ainsi que l'a constaté dernièrement M. le docteur Henry Lacaze dans ses Souvenirs de Madagascar. « Un Malgache intelligent, gouverneur de Tamatave, qui a été en Europe, médisait que d'après une tradition conservée dans l'Emirne, les premiers venus à Madagascar, les Sakalaves y auraient trouvé un peuple de nains ayant des petites têtes et des voix d'enfants. Les Sakalaves les auraient détruits.... » Le même auteur rapporte également une croyance d'après laquelle « les Malgaches, dans une certaine région, se disent les descendants des Babakoutes; du moins, ils établissent des relations d'amitié, de service et de bon voisinage entre leurs ancêtres et ces animaux ; ils ont même encore un certain
respect pour eux. Le Babakoute, du genre Inclris hrevicaudatus, ressemble à une maque sans queue ; il est de taille assez élevée et peut avoir, debout, un mètre et demi de haut. On l'a souvent appelé homme des bois ; sa tête est petite et ses cris, dans les forêts, ressemblent à des voix d'enfants qui se plaindraient. On n'en rencontre plus que dans l'intérieur de l'île et les grandes forêts. Ce sont peut-êtie les Babakoutes que les Salakaves auraient détruits sur la côte ouest où ils séjournaient. »
Certains auteurs, M. Lacaze entre autres, ont pensé que les Kymos, s'ils ont jamais existé, pouvaient appartenir à la même race que les Boschimens rencontrés par plusieurs voyageurs à Mozambique et dans les terres occupées par les Boërs. A vrai dire les Boschimens ne sont pas des nains, bien que leur taille soit de beaucoup inférieure à celle des Hottentots avec lesquels ils ont une certaine analogie, mais la légende a pu facilement les confondre et, en passant à travers les âges, exagérer leur petitesse.
Bien que la plupart des géographes de la première moitié de notre siècle aient traité de fables tout ce qui avait été rapporté sur les races naines du continent africain, il se produisait encore néanmoins de temps à autre quelques timides allégations de voyageurs qui avaient entrevu des individus isolés appartenant à ces petites populations, ou auxquels on avait raconté des faits se rapportant à leur existence, mais ces récits passaient presque toujours inaperçus et on ne leur accordait aucune importance. C'est ainsi que dans une édition d'Hérodote datée de 1 822 nous trouvons la note suivante. « Il a effectivement existé dans l'intérieur de l'Afrique une race de nègres d'une taille très petite et les voyageurs modernes en ont trouvé des restes qui subsistent encore aujourd'hui. Voici un extrait du voyage de M. G. MoUien fait en 1818 et qui semble confirmer pleinement l'observation contenue dans le récit d'Hérodote : «... Les habitants du village de Féran sont « remarquables par la petitesse de leur taille, la faiblesse
« de leurs membres et la douceur de leur son de voix; ce « sont réellement les Pygmées de V Afrique^. »
Plus tard, en 1848, le docteur Kraft dans son voyage au pays d'Ousambara (Afrique centrale) entendit raconter par son guide qu'il y avait dans le pays des Ouséri (tribu de Djagga) un petit peuple nommé Ouahilikimo dont les individus n'ont pas plus de trois pieds et demi de haut. « Ils portent de longs cheveux qui leur tombent sur les épaules, disait ce guide qui affirmait les avoir vus, ils sont venus du nord-ouest dans l'Ousoueri, vendant du fer en échange de verroteries blanches. » Et le docteur Kraf ajoute : « Ceci s'accorderait assez avec ce qu'on dit dans le Choa des Pygmées du Doko. »
Un autre voyageur, M. du Ghaillu, a pu, vers 1860, constater l'existence d'une race naine dont la hauteur ne dépasse pas l"s40, et sur laquelle il a donné d'assez curieux renseignements dans son livre V Afrique muvage^.
C'est dans le pays des Ashangos, près de Niembouai, par r 58' 54" latitude sud et 11<> 56' 58" longitude est, qu'il a rencontré une tribu entière de ce petit peuple dont il a pu étudier à peu près les mœurs nomades. Déjà, il avait vu en se dirigeant vers Yengué une sorte de village abandonné composé d'un groupe de cabanes d'une petitesse extraordinaire : « Je les pris d'abord, dit-il, pour des maisons de fétiches et j'allais passer outre quand je me rappelai que je devais rencontrer par là quelques villages d'une tribu de nains disséminée, dans les pays d'Ishogo et d'Ashango et plus loin encore du côté de l'est.
« J'avais entendu parler de cette race de nègres pendant mon premier voyage chez les Apingis. On leur donnait là le nom d'Ashoungas; mais ici on les appelle des Abon-
1. yoyage dans V intérieur de V Afrique, aux sources du Sénégal, etc., fait en 1818, par G. Mollien.
2. P. 00 CuAiLLu, L'Afîique sauvage (édit. française). — Paris, 1868.
gos* (ou Obongos). D'après los descriptions vagues et exagérées que l'on m'en avait faites, je doutais fort de l'existence de celtB tribu naine et je n'avais pas trouvé que ces bruits valussent la peine d'être mentionnés dans une première relation. Mais ce que j'aperçus en cette circonstance m'inspira autant de curiosité que d'intérêt; car c'était réellement un village de nains. J'y courus dans l'espoir d'y rencontrer au moins quelques habitants ; mais ils s'étaient enfuis à notre approche et se cachaient dans les jungles voisines. Les cabanes étaient très basses, de forme ovale comme des tentes de bohémiens. La partie la plus élevée au-dessus de l'entrée avait quatre pieds de haut, la plus grande longueur était aussi de quatre pieds. De chaque côté on voyait trois ou quatre petits morceaux de bois propres à servir de couchette à un couple de Lilliputiens. Les cabanes étaient construites avec des branches d'arbres flexibles, courbées en berceaux et fixées en terre à chaque bout ; elles étaient recouvertes de grandes feuilles. Partout où j'entrai, je vis les restes d'un feu allumé par terre au milieu de la cabane.
« Ce fut pour moi un vif désappointement que cette occasion perdue de voir de près une population si curieuse. Nous battîmes les environs à une assez grande iistance, mais nous ne trouvâmes aucune trace de nos petits fuyards^. »
Il devait être plus heureux quelque temps après : « J'avais ouï dire, écrit-il, qu'il y avait dans le voisinage de Niembouai un village d'Obongos ou nains sauvages.
1. Chez les Apingis ou Apindjis et chez les peuples qui habitent la rive méridionale de l'Ogooué, le terme Bongo s'applique à divers objets de faible dimension et signifie tantôt une petite pirogue, tantôt un petit banc; par extension il sert à désigner les petits hommes qui vivent à l'état plus ou moins pur dans les forêts voisines et avec lesquels ils contractent quelquefois des alliances. (Cf. IIamy, Essai de coordination des matériaux recueillis sur l'ethnologie des Négrilles ou Pygmées de l'Afrique équatoriale, p. 19.)