Du Chaillu, p
L'un de mes premiers soins en arrivant fut, comme on le pense bien, de m'informer du lieu où je pourrais trouver ces singuliers êtres. Ils viennent fréquemment, à ce qu'il paraît, dans le village de mes hôtes, mais ils ne se souciaient pas d'y paraître tant que j'y séjournerais moimême. Les Ashangos, loin de mettre obstacle à mon désir, offraient de m'accompagner chez les Obongos. Ils me conseillèrent cependant de ne prendre que très peu de monde avec moi, afin de faire le moins de bruit possible. On me donna deux guides et j'emmenai trois de mes hommes'. Nous partîmes le matin; au bout de vingt minutes de marche nous étions parvenus à l'endroit désigné. Dans un coin de la forêt se cachent une douzaine de petites huttes où demeure cette étrange tribu. Elles sont disséminées sans ordre et n'occupent dans leur ensemble qu'un espace fort étroit. La forme de ces huttes est la même que j'ai déjà décrite lorsque nous rencontrâmes prés d'Yengué un village d'Obongos abandonné par ses habitants. De même ici nous n'aperçûmes en avançant aucune espèce de créatures vivantes et, en effet, le village était désert. Les cabanes sont si légères et les habitants d'humeur si changeante que ceux-ci sont toujours prêts à se déplacer. Les habitations nous parurent horriblement sales ; tandis que mes hommes et moi, nous nous occupions d'en visiter l'intérieur, nous nous sentîmes tout à coup assaillis par une telle armée de puces qu'il fallut bien vite battre en retraite. Si les habitants avaient déserté leurs logis, c'est, à coup sûr, qu'ils en avaient été chassés par ces insectes.
« Laissant là les cabanes abandonnées, nous poursuivîmes notre chemin à travers la forêt et bientôt, à la distance d'un quart de mille environ, nous rencontrâmes un autre village d'Obongos, composé comme le premier d'une douzaine de huttes mal construites et disposées au hasard sur la surface d'une petite clairière. Ces demeures étaient bâties depuis peu, car les branches d'arbres dont
LES NAIÎ^S 27
elles étaient faites, avaient encore leurs feuilles toutes fraîches. Les petits trous qui leur servaient de portes étaient bouchés par des branches d'arbres récemment détachées avec leur feuillage et plantées en terre. Nous prîmes les plus grandes précautions pour nous approcher afin de ne pas effaroucher les timides habitants. Mes guides ashangos tenaient à la main un cordon de perles en signe de leurs dispositions amicales. Mais tant de soins furent perdus : car les hommes au moins étaient déjà décampés avant notre arrivée. Nous courûmes aux huttes, où nous découvrîmes trois vieilles femmes avec un tout jeune homme, qui n'avaient pas eu le temps de s'enfuir comme les autres, sans compter quelques enfants cachés dans l'une des cabanes.
« Mes guides Ashangos firent tout ce qu'ils purent pour apaiser les frayeurs de ces tremblantes créatures, disant que je n'étais pas venu pour leur faire du mal, mais pour leur apporter des perles. Si je parvins enfin à m'approcher d'elles, c'est que la terreur avait paralysé leurs mouvements. Je leur donnai des perles et je leur fis dire par mes guides que nous reviendrions le lendemain avec une provision de perles plus considérable, afin d'en distribuer à toutes les autres femmes et qu'il fallait qu'elles fussent là pour nous recevoir. Au bout de quelques instants, une des vieilles avait perdu toute sa sauvagerie et commençait même à se moquer des hommes qui s'étaient enfuis à notre approche : (( Timides, nous dit-elle, comme les écureuils « des forêts qui crient : que! que! » Et en imitant ces cris, elle tortillait son petit corps avec des contorsions à mourir de rire.
« Quand je pris mon ruban de toile pour la mesurer, ses frayeurs recommencèrent. Elle s'imaginait peut-être voir une espèce de serpent que je voulais enrouler autour d'elle, et elle se mit à trembler de tous ses membres. J'avais beau lui dire que je n'avais pas l'in-
tention de la tuer, il fallut lui faire un nouveau présent pour la calmer une seconde fois. A. la fin, je pus venir à bout de mon opération. Je mesurai aussi le jeune homme; c'était un adulte et probablement un bel échantillon de sa race.... Le lendemain je retournai à leur village et je n'y trouvai, cette fois, qu'une seule femme et deux enfants. Je n'étais pas venu d'assez bonne heure, les oiseaux étaient dénichés. Heureusement, la femme était une de celles que j'avais vues la veille... La mère des enfants était cachée dans la hutte près de laquelle ils se trouvaient blottis. Mes Ashangos l'appelèrent en lui disant de ne pas s'effrayer. On m'apprit alors qu'elle avait perdu son mari quelques jours auparavant, quand elle habitait encore le village abandonné que j'avais trouvé sur mon chemin Elle avait sur le front une large raie d'ocre jaune. Je donnai quelques perles à la pauvre femme et je m'en allai.
« A ma visite suivante, je trouvai le village complètement désert ; pas plus de femmes cette fois que d'hommes, ou du moins les femmes en nous entendant venir, étaient allées se blottir au fond de leurs cabanes. Quand j'entrai dans le village on n'entendait pas le moindre bruit; des branchages étaient placés au seuil de toutes les cabanes pour nous faire croire que les habitants étaient tous allés dans les bois. Mon guide Ashango se mit alors à crier : « Nous avons des perles à vous donner, où êtes-vous? » Pas une voix, pas un souffle ne répondit. Il n'y avait pas cependant à s'y méprendre puisque nous avions vu de loin les femmes courir aux huttes. Je me dirigeai donc vers celle de la vieille que je connaissais déjà, j'écartai les branchages et appelai. Pas de réponse. L'obscurité était si épaisse à l'intérieur que je ne pouvais rien voir. J'entrai et je trébuchai sur la vieille. Se voyant découverte elle se hâta de sortir, en prétendant qu'elle dormait profondément et que je l'avais réveillée. Puis elle appela les autres femmes : « Ce n'était pas, leur dit-elle, un léopard
« qui devait les manger, elles ne devaientpas s'effrayer. » « Je fis plusieurs visites successives à ce village et parvins à mesurer cinq femmes : une seule me laissa prendre mesure de son visage. Cette opération ne fut pas possible avec les autres. Je voulais d'abord, pour calmer leurs frayeurs, mesurer devant elles un de mes guides Ashangos, mais celui-ci s'y refusa avec presque autant de crainte que .les femmes. La moyenne de la taille des femmes que j'ai mesurées est de quatre pieds, cinq pouces anglais (l™,o4).
« La couleur de ces Obongos est d'un jaune sale; leurs yeux ont une expression farouche dont je fus vivement frappé. Leur extérieur, leur mine, leur couleur, leurs habitations, tout chez eux diffère essentiellement des Ashangos au milieu desquels ils vivent. Ces derniers, du reste, ont grand soin de renier toute parenté avec eux. Il ne se conclut pas de mariage entre les deux tribus; mais il est certain que les Obongos se marient entre eux, les frères avec les sœurs, pour conserver leur race autant que possible. Leur petit nombre et l'isolement dans lequel ces pauvres créatures sont condamnées à vivre légitiment ces unions consanguines, mais, en même temps, par un entraînement fatal, cette obligation qui leur est imposée par leur situation devient la cause de leur dégénérescence physique....
« Les Obongos sont doués d'une dextérité remarquable pour prendre les bêtes fauves au piège et pour pêcher dans les rivières. Ils vendent à leurs voisins le gibier et le poisson qui excèdent leur consommation personnelle et reçoivent en échange des bananes, des outils de fer, des ustensiles de cuisine et tous les articles fabriqués et ouvragés dont ils ont besoin. La forêt qui avoisine leurs villages est pleine de trappes et de traquenards; aussi est-il fort dangereux de s'y aventurer; dans les sentiers mêmes il y avait des trappes pour les léopards, les cochons sauvages et les antilopes.
« Les Obongos sont un peuple essentiellement nomade qui se transporte d'un endroit dans un autre à mesure que le gibier devient rare. Pourtant ils ne s'aventurent pas très loin et ne franchissent pas le territoire d'Ashango. On les appelle les Obongos d'Ashango, comme ceux qui demeurent au milieu des N'javis s'appellent les Obongos N'javis; de même pour les autres tribus. On dit qu'il y a des Obongos à l'est, aussi loin que s'étendent les connaissances géographiques des Ashangos. Pareille aux Bohémiens d'Europe, cette race se distingue toujours des populations parmi lesquelles elle campe, bien qu'elle soit souvent confinée entre les mêmes limites pendant une suite de générations. Les Obongos ne font pas de plantations ; leur nourriture végétale dépend de ce qu'ils trouvent dans les bois : racines, baies, noix ou fruits sauvages. Mais leur appétit pour la nourriture animale est plutôt d'une bête carnassière que d'une créature humaine. Un jour, une vieille femme, dont j'avais gagné le cœur par des cadeaux de perles, se décida à venir à Niembouaï sur la simple promesse que je lui fis de lui donner un os de chèvre; je lui avais demandé si elle avait faim et sans me répondre elle avait exhalé un souffle profond de son estomac pour me faire comprendre qu'il était vide*. »
Outre cette population naine entrevue par Du Chaillu, il existe dans l'intérieur de l'Afrique une autre sur laquelle nous possédons des renseignements beaucoup plus précis, celle des petits nègres Akkas qui habitent le bassin du Nil ; ce sont là les vrais Pygmées d'Homère et de toute l'antiquité, retrouvés par les courageux voyageurs modernes, MM. Des Avranchers, d'Abbadie, Krapf, Marnô, Schweinfùrth, le colonel Chaillé Long et Miani. A dire vrai, ils habitent un pays situé plus au sud (huit degrés environ) et plus à l'ouest (dix degrés) que celui
1. Du CiiAiLLL, L'Afrique sauvage, ch. xvi, p. 200 (édit. fiungaise).
qu'Hérodote nous dit avoir été visité par les Nasaraons, mais il est permis d'admettre, ou bien que la petite race humaine vue par les Nasamons existe encore au nord du Niger, mais n'a pas été découverte jusqu'ici, ou bien qu'elle a disparu de ces régions, refoulée vers le sud et l'ouest par des peuples plus forts et plus puissants.
« Sans vouloir en rien préjuger de l'avenir, dit M. de Quatre fages S cette dernière hypothèse me semble avoir pour elle une certaine probabilité. Peut-être même faut-il l'appliquer aux autres pays où les anciens ont placé leurs Pygmées.
Les Égyptiens connaissaient les Akkas sous le nom qu'ils portent encore, car M. Mariette-Bey l'a lu à côté du portrait d'un nain sculpté sur un monument de l'ancien empire. Or, tout en leur accordant qu'ils ont pu explorer le bassin du Nil fort au delà des barrières qui nous arrêtaient naguère, rien, je crois, ne permet de supposer qu'ils se fussent portés à l'ouest et eussent franchi le seuil qui sépare ce bassin de celui de rOuellé. Il me paraît bien plus rationnel d'admettre qu'au temps d'Hérodote, les tribus Akkas remontaient beaucoup plus au nord, occupaient tout au moins les territoires arrosés par quelque affluent du Nil et arri-
Fig. 3. — Nain égyptien.
Bas-relief-dii musée de Boulacq.