INTRODUCTION XI
runion, au contraire, est un progrès vers la paix et la liberté universelles. La tliéorie des nationalités, telle qu'elle a été professée par les unitaires, à quoi a-t-elle abouti ? que prépare-t-elle à TEurope ? La formation d'empires monstrueux, employant Todieuse complicité de la ruse et de la force à agiter les peuples pour les absorber ensuite, et organisant, contre Tindépendance et la liberté de chacun, contre la civilisation européenne, le plus formidable militarisme qui ait jamais existé I Personne , plus que Pi y Margall , ne sent , et personne n'a plus vivement décrit le triste état de violence et de perfidie où menace d'agoniser la vieille Europe. Mais, entendue inversement, c'est-à-dire par la fédération, la théorie des nationalités sera le salut de l'Europe : car, tout en satisfaisant aux légitimes désirs d'autonomie qui, à cette heure, partout, passionnent la commune dans le canton, le canton dans la province, la province dans la nation, la fédération substitue à Tassimilation brutale — l'union pacifique et contractuelle. Il n^ a de remède à l'anarchie actuelle (dans le chaos de laquelle tentent de se reformer, comme des survivants fantastiques des époques abolies, d'immenses et dévorants empires), que la fédération, opposant à ces menaces d'agrégations colossales la multiplicité des centres de création.
Historiquement, tout en faisant ses réserves sur lesi théories trop absolues d'identité de langue et de race, Pi y Margall ne va pas jusqu'à contester la parenté linguistique, ethnographique et psychologique de certains peuples. Ceux qui nient Tidée de race affectent de la comprendre comme personne ne la présente ; il est bien évident que la race latine, ni la race slave, ni la race teutonique , ne sont des races pures, sans mélange, sans alliage. Les races actuelles sont des races composites, historiques et, je répète le mot, psychologiques; elles existent aussi incontestablement qu*il existe différentes familles de langues, parlées précisément par ces différents groupes de peuples similaires. Certes, l'objectif suprême de Pi y Margall n'est pas Thomme de telle langue ni de tel climat, mais l'homme en lui-môme, l'homme universel. La fédéra-
XII INTRODUCTIOiN
tion ne lui parait pas applicable qu'à FEspagne, ou au groupe latin, ou à l'association européenne; il la croit capable d'unir un jour, dans le même contrat, Thumanité tout entière. Mais il n*est pas, non plus, de ces esprits utopistes qui veulent commencer Tédiflce par le faîte : proclamer, par exemple , la liberté du genre bumain avant que la liberté soit fondée en Europe, ni établir les États-Unis d'Europe avant que Tunion se soit faite dans chaque peuple et dans chaque race. Ce que ce mouvement du siècle contient de danger pour la liberté et la civilisation ne lui échappe point ; et il n'est pas de ceux qui verraient un grand avantage pour le progrès, dans l'annihilation des peuples latins et méridionaux au profit des empires du Nord. Les étapes de son idée, il les a d'ailleurs lui-même formulées, (c La lutte entre l'Allemagne et la France, a-t-il dit dans un toast envoyé au banquet d'inauguration de la Société d'Alliance Latine^ la lutte entre l'Allemagne et la France fut une lutte entre deux races ; il convient d'opposer à Vunion de la race germanique l'union de la race latine. Pourtant l'humanité ne cessera d'être un mot que lorsque la Fédération aura uni toutes les races et tous les peuples ! »
Voilà le langage de la raison.
Ce toast, qui prouve la sympathie de l'auteur des Nationalités pour la France, m'oiTre une transition toute naturelle pour prévenir, dans l'esprit du lecteur, l'impression qu'il ressentirait peut-être de quelques lignes de cet ouvrage.
Voyons d'abord la date des Nationalités. Ce livre a paru en 1876 ; il a donc été écrit cette année, ou Tannée précédente. Je crois même que plusieurs morceaux antérieurs y ont été incorporés. Ce qu'a subi la France à cette époque, il est inutile de le rappeler : les intrigues, les projets à la fois avoués et occultes des partis réactionnaires, surtout de la faction cléricale — ce grand agent de la réaction! aliénaient à la France tout ce qu'il y avait en Europe, même dans les deux grandes nations parentes lEspagne et l'Italie , d'esprits dévoués aux idées et à la culture modernes. Ce n était point la conscience de l'homme seulement qui était alarmée en