CHAPITRE PREMIER
Je confesse que je ne suis point pour les grandes nations et encore moins pour les unitaires. Les vastes empires d'Orient ont été tous stationnaires et gouvernés par des despotes. L'Asie ne connaît pas même aujourd'hui la liberté, dont jouissent depuis-longtemps l'Europe et l'Amérique. Ses peuples sont les plus arriérés du monde civilisé. Ils ont besoin, pour sortir de leur état, d'être dominés par d'autres peuples.
Autrefois, un des grands empires de l'Orient, celui des Perses, chercha à étendre son action en Europe ; et, malgré ses innombrables armées, il se vit arrêté par une poignée d'hommes aux Thermopyles, vaincu et humilié à Salamine et à Platée. En revanche, un siècle après, un petit royaume, celui de Macédoine, non-seulement mettait la Perse sous les pieds des che-
Pi Y Margall. 1
vaux d* Alexandre, mais encore il poussait ses armées victorieuses jusqu'aux frontières de Tlnde.
L'impulsion, le mouvement et la propagation des idées sont toujours provenus des petits peuples. Aux portes mêmes de TAsie, sur les côtes orientales de la Méditerranée, dans le pays qui est aujourd'hui la Syrie, il y avait anciennement une multitude de royaumes et de républiques qui n'étaient que des cités. La Bible nous dit que Josué vainquit et dompta trente et un rois seulement depuis les limites du Sen jusqu'au pied du Liban. Une partie des habitants de ces contrées restreintes, les Phéniciens, qui, s'ils n'inventèrent ni l'alphabet ni l'écriture, furent des premiers à les connaître, quinze siècles avant Jésus-Christ, colonisèrent déjà l'Occident et appelèrent à la vie les peuples d'Europe et d'Afrique. Intrépides navigateurs et laborieux marchands» ils traversèrent audacieusement le détroit et, côtoyant l'Océan, parvinrent aux mers du Nord.
Ce furent eux qui mirent en contact tous les continents du monde ancien.
Dans l'Asie même, et à l'extrémité orientale de l'Europe, il y avait une multitude d'Etats constitués aussi par une cité entourée de petits peuples. Là fleurirent pour la première fois la liberté et le droit. C'est là que naquit la philosophie et que la science s'émancipa du dogme. Là, la beauté trouva ses plus splendides manifestations, et la poésie et l'art s'élevèrent à la plus haute expression formelle. Là, le despotisme asiatique rencontra sa barrière. Là prit son plus grand essor et plana sur le monde Tesprit de l'homme.
Ces Etats ne se bornèrent pas non plus à vivre d'eux-mêmes. Les Grecs, colonisateurs comme les Phéniciens, s'établirent le long des côtes septentrionales de la Méditerranée et même sur les côtes orientales de l'Atlantique. Ils portèrent leurs armes au cœur
de TÂsie. Us influèrent sur la marche du peuple dlsraêl et sur le sort de TËgypte. Vaincus, ils s'imposèrent à leurs vainqueurs, et encore aujourd'hui ils contribuent, par leurs philosophes et leurs poètes, à régir le destin des peuples qui ne les connurent pas.
Qui les vainquit et les subjugua? Rome, autre cité, autre petite République. Cette seule cité a mis en contact plus de pays et a fait plus pour l'unité du monde que les plus grandes nations. Elle a été la tête d*un empire plus étendu et cent fois plus solide que ceux que formèrentdans l'antiquité Alexandre, dans le moyen âge Charlemagne, dans les temps modernes Charles- Quint et Bonaparte. A la mort de Dioclétien, elle dominait en Asie toute la terre, au midi de la mer Noire, avec la Syrie, laPhénicie, la Palestine et l'Arabie d'Occident; en Afrique, toute l'Egypte et toutes les côtes du Nord ; en Europe, tous les peuples entre la Méditerranée et les bords du Rhin et du Danube, avec les îles de la Grande-Bretagne. Et elle soutint durant des siècles sa domination sur tant de provinces diverses et éloignées, et à toutes elle communiqua ses lois et ses coutumes, quand elle ne leur communiqua pas sa langue.
Rome trouva sur son chemin un peuple qui lui disputa l'empire d'Occident et, même vaincu en Sicile et en Espagne, la battit en Italie et poussa jusqu'au pied du Capitole la rumeur de ses armes. Qu'était-ce que ce rival terrible? Une autre cité, une autre petite république, Garthage, quelques marchands phéniciens établis anciennement sur les plages septentrionales de l'Afrique. Pendant plus d'un siècle, ces deux cités firent trembler le sol de l'Afrique et de l'Europe, tinrent les esprits, de toutes parts, inquiets, et le monde, dans l'expectative.
Voyons maintenant où Rome, pour dompter l'Europe,
rencontra la résistance la plus grande et la plus prolongée. Elle eut à lutter plus de trois siècles pour la seule conquête de Tltalie, près de deux pour atteler au joug l'indomptable Espagne, plus de quatre-vingts années pour faire sienne la Grèce, déjà déchirée par la discorde. L'Italie était divisée en une multitude d* Etats; l'Espagne, en cinquante nations que n'unissait aucun lien politique; la Grèce, en petites républiques, la plus grande étant alors celle des Achéens. En vain Rome combattit des siècles et des siècles pour réduire le nord de l'Europe, occupé aussi par une multitude de peuples : elle trouva chez eux d* abord une tombe pour ses légions, plus tard son propre sépulcre.
Tous ces peuples, indépendants les uns des autres, tombèrent sur Tempire romain; ils ne se concertèrent même pas pour le détruire. Chacun descendit comme et par où il put; et, au lieu de s'aider, ils se poussèrent et se chassèrent des points qu'ils avaient occupés, se livrant les plus sanglantes batailles dont se souvienne l'histoire.
Alors se formèrent de grandes nations sous le régime de la monarchie, mais avec des germes mauvais qui ne tardèrent pas à se développer. Pour la consolidation de la propriété et de l'autorité, toutes ces nations, celle-ci plus, celle-ci moins, une autre plus lentement, une autre plus rapidement, subirent la féodalité, le plus funeste des systèmes par où a dû passer notre race. Les peuples cherchaient, en elle, à se séparer les uns des autres, non par leur indépendance, mais par la division du pouvoir; et, comme auparavant ils allaient par la désagrégation à la liberté, ils tombèrent alors dans la domesticité. Chaque tenancier était dans sa propriété un véritable monarque; les hommes qui y habitaient, les uns vassaux, les autres serfs, un véritable peuple ; générale était la servitude, et générale la
tyrannie, sans que les rois, vaine ombre de ce qu'ils furent en principe, pussent la détruire ni même la modérer.
Comment TEurope sortit-elle d'un si triste état? Précisément par la reconstitution des petites nations, tantôt au sein, tantôt en dehors des grandes monarchies. Les principales cités d'Italie devinrent la tète d'un grand nombre d'autres républiques. Celles d'Allemagne, de France, d'Angleterre, sous la protection même du pouvoir royal, s'érigèrent, pour tout ce qui se rapportait à leur vie intérieure, en Etats autonomes ; en Espagne, grâce à la reconquête du sol contre les Arabes, nonseulement les cités, mais encore beaucoup de villes devinrent de semblables Etats, par la répartition des terres et par les fueros. Chez toutes ces nations, les cités avaient leur gouvernement, leurs lois, leurs tribunaux, leur force publique. Bien vite, à l'inaction succéda le mouvement, au statu quo le progrès. L'industrie reprit essor, et le commerce remit de nouveau en contact les peuples les plus éloignés.
A la fin du moyen âge surgit de nouveau, en Europe, ridée des grands États, de la concentration du pouvoir, de Tunité des nations. Avec elle naquit aussitôt Tabsolutisme qui a pesé, pendant plus de trois siècles, principalement sur les peuples de notre race.
Où la liberté trouva- t-elle alors un refuge? Chez les peuples d'origine germanique, où l'esprit d'indépendance des petits États, soutenu et môme favorisé par celui de la Réforme, prévalut sur celui de Tunité, qui, encouragé par le catholicisme, dominait les peuples latins : dans FAllemagne divisée, comme pendant le moyen âge, en une multitude de duchés, de principautés, de royaumes qui, seulement pour la direction de leurs communs intérêts, reconnaissaient un empereur et tenaient une diète ; dans la Hollande, qui ne fut
jamais une nation unitaire et, au sortir des guerres de Pliilippell, constitua la république des Sept-Provinces- Unies ; dans l'Angleterre , où encore aujourd'hui le comté et le municipe sont presque autonomes. Quand nous avions ici l'esprit au dernier degré de l'esclavage, quand il était condamné à vivre enfermé dans les pages de l'Évangile, là-bas il volait librement par les régions de la science et ouvrait une période philosophique qui n*était comparable qu'à celle qu'inaugurèrent dans Tantique Grèce Thaïes et Pythagore et à celle que ferma l'école d'Alexandrie.
Aujourd'hui même, les droits de l'humanité sont plus respectés dans les petites que dans les grandes nations, dans les nations confédérées que dans les unitaires. La Russie, la plus vaste du monde, est la plus autocratique. Le czar y réunit en sa main tous les pouvoirs ; il est à la fois empereur et pape. Aucun droit politique pour les sujets, aucune garantie. Il n'y a pas dix ans, onze millions de Russes étaient encore esclaves. La Turquie, État aussi de grande extension, est une autre autocratie. Là encore, le sultan est monarque et pontife ; aussi le vassal n'y a-t-il d'assuré ni ses droits ni sa liberté. La France même, après avoir été le Sinaï nouveau de l'humanité, n'a pu encore parvenir à un ordre de choses permanent. En moins d'un siècle, elle a passé par trois républiques, trois monarchies et deux empires. Sous aucune forme de gouvernement, elle n'a joui de la vraie liberté ni de l'ordre qui naît du seul respect des lois. Elle souffre, sinon d'aussi fréquentes, mais de plus profondes perturbations que notre patrie. Je ne crois pas nécessaire de parler de l'Espagne. Des grandes nations unitaires, l'Italie est sans conteste la mieux ordonnée et la plus libre , mais seulement pour des causes accidentelles et passagères. Elle se forma, pour ainsi dire hier, contre des rois des-»
potes comme celui de Naples, contre des autorités comme celle du pape, contre des dominateurs étrangers comme TAutriche. Elle est, pour parler vulgairement, arrêtée avec des épingles ; la question religieuse, un changement de situation en Europe, la restauration des Bourbons, commencée en Espagne, peuvent la déchirer ou au moins la mettre en péril. Le sentiment de l'unité et la crainte de tomber à nouveau sous le joug, ou de l'absolutisme, ou de l'Église, ou de l'étranger, contiennent les partis. Qu'arrivera-t-il quand cette crainte disparaîtra?
Je ne parlerai point des nations d'Asie, à peine capables de se soulever contre la tyrannie de leurs chefs^ sans souffle même pour secouer de leurs épaules la courroie qu'y ont mise les peuples d'Europe. Je tourne les yeux vers les petites nations et vers celles qui, bien que grandes, ne sont point dans la situation de celles dont j'ai déjà parlé. Le Portugal a la liberté et Tordre cent fois plus assurés que notre malheureuse patrie. La Belgique, depuis qu'elle est nation, vit la vie de la démocratie et, depuis tant d'années, n'a pas vu la paix dont elle jouit, troublée un seul jour par les révolutions; elle n'a jamais participé aux secousses politiques qui ont tant de fois ébranlé sa voisine, la France. La Suisse a atteint, depuis la guerre du Sonderbund, les extrêmes limites de la liberté et du droit ; et depuis lors, depuis Tannée 1846, elle n'a vu ses lois violées ni par des soulèvements militaires, ni par de tumultueuses multitudes. La Hollande vit constitutionnellement et avec la plus ample liberté religieuse dont ait jamais joui aucun peuple : la Suède et le Danemark sont des monarchies modérées par des diètes. L'Allemagne, berceau de la Réforme et patrie du libre examen, marche à pas ferme vers la démocratie et la justice sans recourir aux armes et sans avoir encore
mis son roi en lutte avec le Parlement. L'Angleterre est le modèle des nations libres dans la monarchie ; les États-Unis, celui des nations libres dans la République. Là, par le seul exercice des droits individuels, les abus séculaires tombent, et les plus transcendantes réformes se réalisent. L'opinion domine les rois et les assemblées; le peuple est vraiment souverain.
Ces deux groupes de nations ne diffèrent pas sous le point de vue politique. L'Allemagne marche à la tête de l'Europe, les États-Unis à la tête de l'Amérique, celle-là plus par sa pensée que par son action, ceux-ci par leur activité sans bornes. L'Allemagne est la reine du monde en philosophie, en sciences et en arts; et les États-Unis le dominent par Tapplication des progrès de l'entendement aux nécessités de la vie. Si le sceptre échappe à Tune ou à l'autre nation, à coup sûr on le verra dans les mains de l'Angleterre. L'Angleterre participe de l'activité des Nord-Américains, qui sont ses fils, et de la force intellectuelle des Germains, qui sont ses pères, sans être réaliste autant que les uns ni autant inclinée que les autres vers l'abstraction et l'idéalisme. On ne peut croire facilement que l'Allemagne se laisse devancer dans l'industrie. Là encore Ta-t-on reconnue supérieure à beaucoup de peuples d'Europe aux expositions de Paris et de Vienne. Mais dans l'industrie, et principalement dans le commerce, les deux grands rivaux sont aujourd'hui les États-Unis et l'Angleterre, qui sont sur toutes les mers et sur tous les marchés. Sont grandes aussi, par son commerce, la Hollande; par son industrie, la Belgique: la Suisse est remarquable par le bien-être général et l'instruction presque universelle de ses habitants. Le mouvement de l'enseignement primaire a gagné en Suisse, comme en Allemagne et dans les États-Unis, le hameau le plus écarté et les dernières classes du peuple. La
France, pour être une des premières nations, reste pour les choses matérielles au-dessous de TAngleterre, pour les intellectuelles au-dessous de l'Allemagne. Elle développe et propage avec éclat les idées d' autrui; elle n'abonde pas en idées propres. En revanche, elle a cherché à dominer et a dominé l'Europe par son influence et par ses armes; mais aujourd'hui elle a perdu cette suprématie.