‹ Les nationalitésChapitre 19 sur 44 · LA POLOGNE · texte numérisé non relu

LA POLOGNE

Je parcours Thistoire d'Europe, et je ne vois qu'une série immense et ininterrompue de mutuelles invasions. Aucun peuple n'a jamais perdu l'occasion qui s'offrait à lui d'agrandir son territoire. Il lui importe peu de s'agréger en effet des nations d'autre langue, d'autre race, d'autre religion, d'autres lois, d'autres frontières, d'autres continents. L'Angleterre occupe sans honte une partie de la France; la France, l'Allemagne et l'Espagne, une partie de l'Italie; l'Espagne, les Pays- Bas; la Russie ne trouve ni dans les fleuves, ni dans les mers, ni dans les montagnes de frontières qui l'arrêtent. Deux ou plusieurs nations se disputent tour à tour le territoire d'une autre ; et là, sur le corps même de la victime, elles se battent et se déchirent. Il y a toujours en Europe un ou deux peuples qui prétendent exercer sur les autres une certaine domination, une sorte d'hégémonie, pareille à celle que tâchèrent d'occuper sur les cités des anciens Grecs, aujourd'hui Athènes, demain Sparte, un autre jour Thèbes; et ces peuples, d'ordinaire capricieux et superbes, donnent lieu à de fréquentes guerres et à des usurpations.

Quand ce n'est pas eux qui les occasionnent , c'est tantôt la crainte des menacés qui les suscite, tantôt la fureur des opprimés, tantôt le désir universel de réprimer la tyrannie croissante.

Le lecteur croira peut-être que, si tout cela se pratiquait dans les siècles passés, il n'en est plus de même dans les siècles présents, où, les notions du droit étant plus sûres, l'autonomie et l'indépendance des nations se respectent davantage. Mais, en ce même siècle, nous avons vu envahis et occupés par la France nonseulement TEspagne, mais aussi les autres peuples du continent; presque toute TEurope tournant au caprice de Bonaparte; les rois du Nord s'unissant contre l'empire napoléonien et le déchirant avec colère dans les murs de Vienne; la Russie avançant sur le Caucase et la mer Baltique et soumettant au joug de vieilles nations ; l'Angleterre et la France déposant leurs haines et unissant leurs bannières ennemies pour empêcher les czars de passer à Constantinople ; l' Allemagne arrachant au Danemark les duchés de l'Elbe; la France et la Prusse se disputant les rives du Rhin et la prépotence en Europe. Aujourd'hui comme hier, il existe des nations qui prétendent tenir les autres comme en tutelle : et maintenant comme hier, il y en a qui sont pour les autres un péril constant. Qu'avonsnous gagné à la formation des grands peuples, sinon de remplacer les petites guerres par les grandes guerres, de livrer la moitié de TEurope à une seule famille, et de permettre, pour plus grand danger, que la Russie étende sa domination sur le sud et le nord de l'Asie et, par le détroit de Behring, aille donner la main à l'Amérique? Qui arrêtera maintenant ce colosse?

Aujourd'hui se renouvelle la théorie des nationalités; et, hélas! on voit que ceux qui l'invoquent le plus ne cherchent en elle que des moyens d'agrandissement

et de supériorité. Observez la conduite de la Prusse dans la reconstitution de TAllemagne. Bien ou mal organisée , TAUemagne était une confédération , un peuple. Elle avait, sinon un empereur, au moins une diète qui lui servait de centre. Mais il y avait dans la confédération la Prusse et TAutrich^, et chacune s'efforçait que son vote pesât le plus dans la balance des affaires. La Prusse pensa avant tout à se défaire de sa rivale et commença son œuvre par là. Victorieuse à Sadowa, le temps lui manqua pour déclarer dissoute Tantique confédération et exclure TAutriche de la nouvelle.

Le roi de Prusse ne borna pas à cela son ambition. Avec le dessein d'assurer désormais son influence décisive sur l'Allemagne, il n'épargna aucun moyen pour agrandir ses propres Etats. Il s'appropria complètement le Schleswig-Holstein, s'empara de la cité libre de Francfort, du duché de Nassau, de la Hesse-Electorale, de tout le royaume de Hanovre, et gagna d'un coup 1,300 milles carrés de terrain et 4,000,000 de sujets. S'il voulait de bonne foi une nouvelle confédération, s'il pensait à l'unir de liens plus forts que ceux qu'elle avait jamais eus, de sorte qu'aucun Allemand ne se trouvât étranger en terre allemande, pourquoi ces iniques usurpations et ces violentes spoliations?

La Prusse voulut être la nation prépondérante de r Allemagne, pour faire ensuite de l'Allemagne la nation prépondérante de l'Europe. Qui pouvait la troubler? La France, qui était jusqu'alors véritablement la tête des autres nations. Aussi, dès le principe, elle s'apprêta cauteleusement à lutter contre la France, et, dès qu'elle le put, elle l'humilia sur les champs de bataille. Elle l'avait vaincue à Sedan et aurait pu obtenir dès lors tous les avantages qu'elle cherchait; mais elle continua la guerre, même au risque de compromettre sa

fortune insensée, seulement pour abattre davantage son ennemie et la montrer aux yeux du monde mutilée et déchirée sous les pieds de ses chevaux! Toujours la même lutte! Toujours le même souci des nations, de s'élever les unes au-dessus des autres !

L'Italie, le lecteur n'en doute pas, médite les mômes pensées. Elle ne les découvre point, parce qu'elle sent encore le sol trembler sous ses pieds. Si elle ne les avait, les soupçons des peuples mômes de sa race les lui feraient concevoir. Napoléon 111, dans un moment d'enthousiasme, plus peut-ôlre pour ébranler l'A-utriche que pour favoriser les projets des rois de Sardaigne, passa les Alpes avec ses soldats, résolu à émanciper l'Italie des montagnes à l'Adriatique. Aussitôt l'Autriche vaincue à Solférino, il signa, à rencontre de ce qu'on espérait, la paix de Villa-Franca, et se borna à unir à la couronne des Sardes celle de Lombardie. Qu'est-ce qui Teffraya? Qui l'arrêta? Oh ! ce ne furent ni la Révolution ni le catholicisme, comme on le dit alors; mais, oui, bien la crainte d'élever une nation qui pourrait devenir rivale de la France. Napoléon ne pouvait contenir le mouvement auquel, peu prévoyant, il avait donné l'impulsion; mais il suscita autant d'obstacles qu'il put. Ce fut lui qui retint la maison de Savoie quand déjà, maîtresse de Parme^ de Modène, d'une partie des Etats pontificaux, de Naples, de Venise, elle voulait marcher sur Rome et rétablir le Capitole. Victor-Emmanuel ne put entrer à Rome qu'après la défaite des armées françaises à Sedan.

Il n'y avait pas que Napoléon qui craignît en France l'unité de l'Italie. C'est parce qu'il la craignait, que Proudhon la combattit ; c'est parce qu'il la craignait, que Thiers la regardait d^un mauvais œil. Rome a été dans l'antiquité la dominatrice des peuples et la tête de l'empire d'Occident; étant données les idées de pré-

dominance qm agitent le monde , il ne serait pas extraordinaire qu'elle prétendît traîner à la remorque les peuples de sa race. Naguère, elle assit sur le trône d'Espagne un fils de ses rois ; aujourd'hui, une de leurs filles est assise sur celui de Portugal. Elle n'épargne nul moyen, ne perd nulle occasion d'intervenir dans les questions et de se faire entendre dans les conseils de l'Europe.

Si l'Italie et la Prusse, si la Prusse surtout, étaient sincèrement pour la reconstitution des nations, verrions-nous encore irréparé et impuni un des plus grands crimes qu'enregistre l'histoire des peuples? Il y a un siècle que la Pologne fut écartelée et répartie entre les nations du Nord. Par trois fois, la Russie, l'Autriche et la Prusse se la partagèrent, au grand scandale du monde. Les protestations des pauvres Polonais furent vaines. L'Europe les abandonna et se fit sourde à la voix du droit et de la justice. Elle ne leur tendit pas la main, quand elle les vit se lever en armes contre les oppresseurs et combattre héroïquement à l'ombre de Poniatowski ou de Kosciusko. Napoléon créa le grandduché de Varsovie; mais avec cela il ne réorganisa pas la Pologne, et ne donna assez de forces aux Polonais pour qu'ils pussent reconquérir eux-mêmes et maintenir intact le sol de la patrie. Le duché fut distribué de nouveau entre la Russie et la Prusse par le congrès de Vienne, et la Pologne perdit jusqu'à l'espérance.

Cependant ce congrès exigea de la Russie qu'elle conserverait Tautonomie de la Pologne, c'est-à-dire de la partie de la Pologne qui lui était livrée. Les czars obéirent et concédèrent même à leurs Polonais le droit de voter en une diète les contributions et de discuter les lois; mais comment ces monarques ne se seraientils pas substitués à l'autorité de cette assemblée, eux qui l'avaient hmitée dans tout le reste de leur empire ?

Ils s'y substituèrent en effet, provoquèrent un nouveau soulèvement, et, pour l'étouffer, ils effacèrent jusqu'aux ultimes vestiges de la nationalité polonaise. Toutes les puissances de l'Europe se turent, comme si elles ne voyaient point rompre les conventions de Vienne, et n'eurent pas une voix pour condamner la brutale fureur avec laquelle furent traités les insurgés. Elles se turent en 1831 et se turent en 1863, dernier effort des Polonais pour leur indépendance.

Eh quoi! la Pologne n'était-elle pas une nation aus^i respectable que les meilleures du monde? Elle datait au moins du viii* siècle. Tantôt sous la couronne ducale, tantôt sous la monarchie héréditaire, tantôt sous la monarchie élective, elle comptait dix siècles d'existence. Elle avait des frontières suffisamment définies; elle occupait le territoire compris du midi au nord entre la mer Noire et la Baltique, de Torient à l'occident entre le Dnieper et TOder. Sa population était slave, de la branche des Lettons; sa langue, spéciale; spéciales étaient sa constitution, ses lois et ses coutumes. Un si vaste royaume ne s'était point formé d'un coup; il avait eu ses annexions et ses démembrements, mais toujours la même base. Au xiv« siècle, il avait gagné la Lithuanie, qui avait doublé son étendue primitive, et n'avait cessé de la posséder. Il possédait aussi, depuis le xv^ siècle, la partie occidentale de la Prusse.

La Prusse, qui est aujourd'hui la première à invoquer la théorie des nationaUtés, pourquoi ne comnaencet-elle pas par se dessaisir du duché de Posen *? Posen serait-il allemand par hasard? Ses habitants parlent-ils allemand? Sont-ils de la race germanique? S'il n'est pas possible d'arracher le reste de la Pologne à la Russie et à l'Autriche, la Prusse au moins ne pourrait elle amener sur le terrain diplomatique la question de la réorganisation de ce peuple, et, en attendant la

solution, déclarer autonome la partie qu'elle possède? Ohl elle ne le fera pas! elle a trop laissé connaître déjà son ambition et son dessein I Elle ne renoncera ni à Posen, ni à la Lithuanie, pas à un seul mètre de terrain bien ou mal acquis, et en revanche elle prendra le plus qu'elle pourra.

Page 1