SOLUTION DU PROBLEME. — COMMENT ON PEUT RECONSTITUER LES NATIONS
On s'étonnera peut-être que je plaide si chaleureusement en faveur de la Pologne. Cela m'amène comme par la main à dire ce que je sens et pense sur les nationalités. Les peuples doivent être dignes d'euxmêmes. Je prétends, comme les anciens Romains, que, contre les étrangers qui les dominent, ils ont un droit éternel : Adversus hostem œterna auctoritas eslo. En mon opinion, il doit en être ainsi, et il en est ainsi : la raison et l'histoire sont d'accord sur ce point. C'est pourquoi je crois les Turcs destinés à disparaître de l'Europe. Par la même raison, je soutiens maintenant que Russes, Prussiens et Autrichiens doivent abandonner la terre de Pologne.
Quelquefois, sans doute, les peuples renoncent à ce droit contre leurs dominateurs; pouvant les chasser, ils ne les chassent pas. Voyons quand cela arrive. Gela arrive quand dominateurs et dominés, assimilables par l'identité ou Taffinité de race, parviennent enfin à se fondre. Cela arrive quand cette force d'assimilation, au lieu d'en être contrariée, est favorisée par la politique des gouvernements; quand les gouvernements établis-
sent l'égalité des conditions et des droits pour les dominés et pour les dominateurs. Cela arrive principalement quand les dominateurs respectent Tautonomie des peuples et n'y portent atteinte que pour la direction et l'administration des intérêts communs. Alors disparaissent les signes de la domination; ce qui s'imposa par la violence s'accepte de bon gré, et, si le droit ne cesse point contre les conquérants, du moins la raison de l'exercer finit par cesser.
C*est pourquoi Italiens, Français, Espaj^nols et Grecs nous fûmes enfin Romains; c*est pourquoi nous nous identifiâmes avec les Golhs; c'est pourquoi aujourd'hui les peuples des Etats-Unis d'Amérique, agrégés seulement d'hier, vivent unis entre eux volontairement, malgré la diversité de race et de langue.
La force d'assimilation des Romains à Tégard des Européens, certes, il ne se trouvera personne pour la nier. Ils établirent entre eux et les Itahens Tégalité de conditions et de droits bien avant la chute de la république ; entre eux et les autres peuples soumis à leurs armes seulement après Garacalia, mais après avoir donné avec tant de profusion , surtout depuis Jules César, le titre de citoyen romain, que déjà sous l'empire de Claude, au premier siècle de TEglise, plus de 5,600,000 hommes en jouissaient, selon Tacite, 7 millions, selon Eusèbe. Ils octroyaient facilement à leurs vaincus les prérogatives du droit de cité et ne les tyrannisaient jamais ni pour leur religion ni pour leur langue. Us n'avaient même point Thabitude de leur imposer leurs lois; ils laissaient aux municipes la liberté de se régir par les leurs propres^ jusque dans la politique. Il se trompe grandement, celui qui croit que, passionnés pour l'unité, ils ne conquéraient une nation que pour la soumettre à un seul culte, à une seule loi ; dans chaque nation, ils toléraient même et
allaient jusqu'à reconnaître la différence des fueros. Ici, en Espagne, Italica était une de ces innombrables cités municipales : elle voulut, au temps d'Adrien, entrer dans le droit général des colonies, in ju8 coloniarum^ et le sollicita en forme,.. Adrien, au lieu d'y applaudir, manifesta dans le sénat la surprise que lui causait sa cité natale en se dessaisissant de Tautonomie dont elle jouissait. Encore sous l'empire, il y avait ici des peuples qui, à regard de Rome, n'étaient que des confédérés. L'unité qu'ils obtinrent plus tard, les Romains la confièrent à l'action du temps, à la supériorité de leur institution et de leur idiome, à Tautorité judiciaire de leurs préteurs, à Taccroissement des relations avec les indigènes, au mélange chaque jour plus grand deg vainqueurs et des vaincus, à l'accessibilité de tous les hommes de toutes les provinces au sénat, aux magistratures et même au trône des Césars; cela fit précisément que les peuples subjugués, se considérant de plus en plus Latins, acceptèrent à la fin un joug auquel quelques-uns, comme le nôtre, avaient résisté pendant des siècles.
La conduite des Goths fut encore plus efficace que celle des Romains pour la fusion des vaincus et des vainqueurs. Dès leur invasion en Espagne,, les Goths réservèrent aux vaincus la tierce partie de la terre. Ils écrivirent bientôt le code de Euric et déclarèrent qu'il n'était que pour les vainqueurs. Non-seulement ils laissèrent aux vaincus leurs anciennes lois, mais encore ils les résumèrent dans le Bréviaire d'Aniane, Chaque jour ils allèrent s' accommodant au droit romain, qui était celui des vaincus^ et rendirent ainsi possible la soumission des deux peuples à un seul code, fait qui se réalisa au temps de Chindaswinte. Ils prirent de Rome jusqu'aux institutions politiques et à la langue, nouveau moyen de se confondre avec les indigènes.
Ils avaient, dès le principe, prohibé le mariage entre personnes des deux races; ils Tautorisèrent bientôt sous Recesvinte.
Un autre fait accéléra encore la fusion des Espagnols et des Goths. Quand les Goths vinrent en Espagne, ils avaient déjà embrassé le christianisme, mais ils étaient Ariens. Les Espagnols catholiques lesregardaient comme hérétiques et avaient un motif de plus pour ne pas les aimer. Leowigilde, en abjurant l'arianisme au bord du sépulcre, décida les siens en faveur du catholicisme et rapprocha, par l'unité religieuse, les cœurs des deux peuples. Recarède, son fils, avança encore les choses, à l'instigation de ses nouvelles croyances : il donna une grande importance aux conciles et en fit un véritable pouvoir politique. Or les évoques étaient Espagnols ; les Espagnols arrivèrent par là à partager avec les Grands, qui étaient Goths, le gouvernement du royaume. Ainsi détruites une à une les barrières qui séparaient dominateurs et dominés, nous ne formions déjà plus qu^un peuple quand arrivèrent les Arabes.
Tous ces procédés étaient sans doute bien lents à côté de ceux qu'emploie la république de Washington. Cette république fédérative ne comptait d'abord constituer que treize Etats; aujourd'hui, elle en compte trente-cinq. Quelques nouveaux se sont formés d'Etats anciens divisés en deux; d'autres sont des colonies qui, établies sur des terres incultes, ont toujours été s'accroissant et se sont étendues jusqu'à former de petites nations. Elle les a acquis, soit par l'achat, soit par la guerre. En 1803, la République acheta à la France la Louisiane ; en 1820, elle acheta à l'Espagne la Floride. Par la guerre, elle prit en 1796 aux Anglais le Michigan, et en 1846 les obligea à lui céder de rOregon tout ce qui tbrme aujourd'hui l'État du même nom; par la guerre, elle prit en 1848 au Mexique la Pi y Margall, 2
Nouvelle-Californie. Deux ans auparavant, elle avait acquis le Texas, qui était aussi mexicain, par la libre volonté de ceux qui l'habitaient.
En dehord de ses trente-cinq Etat^, la République possède d'immenses contrées qu'elle acquit également soit par traité, soit par force. En 1848, elle ne se contenta pas d'arracher aux Mexicains la Nouvelle-Californie ; elle leur enleva le Nouveau-Mexique et toute la terre à l'orient du RioNorte. Encore récemmemt, elle a acheté l'Amérique russe.
Que l'on calcule la diversité de races, de langues, de religions, de coutumes, qu'il doit y avoir dans cette République I Elle s'augmente encore par la constante émigration des gens de toutes les nations de l'Europe qui vont chercher là un soulagement au paupérisme qui nous afflige. Il n'y a pas toutefois un seul peuple qui soupire pour son indépendance, tous acceptent promp» tement lé joug de la métropole. Le procédé que la République emploie pour obtenir ce résultat naît du principe qui la constitue et est très-simple. Qu'il s'agisse de peuples achetés ou de peuples conquis, la nation ne les prive pas un seul moment ni de la religion qu'ils professent, ni de la langue qu'ils parlent, ni des lois qui les régissent. Elle leur impose , seulement temporairement, des autorités qui. les gouvernent et les maintiennent dans l'obéissance. Elle les élève bientôt à la catégorie de territoire^ titre qui leur donne le droit d'envoyer au Congrès central des délégués ayant voix, mais sans vote, dans toutes les affaires qui les concernent. Elle leur concède en outre avec cela la faculté d'élever un corps législatif, dont les arrêtés doivent avoir, pour être valides, l'approbation de ce Congrès. Elle les érige ensuite en Etat et les met pour tout au niveau des autres de la République. Ils possèdent dès lors lejir complète autonomie, en tout ce que la Cens-
titutioa n'a pas réservé aux pouvoirs fédéraux ; ils ont jusqu'à leur propre gouvernement.
Voyons maintenant ce que la Constitution a réservé aux pouvoirs fédéraux : purement et exclusivement les intérêts communs à tous les États; rien qui regarde le régime intérieur ni le droit civil des peuples ; rien qui atteigne aucun des États dans le cercle de ses inté* rets.
Les choses étant ainsi, qui pourrait allumer chez ces peuples le désir de se séparer de la République? Ils ne sentent en rien leur autonomie restreinte, et ont Texistence plus assurée, Tordre plus garanti, le commerce plus protégé, le trafic plus facile et les marchés plus étendus, plus de vie, plus de protections, plus de grandeur. Gomme, d'une autre part, la République est démocratique, ils jouissent de la plus ample liberté de pensée et de conscience, don que seuls peuvent estimer à sa valeur ceux qui le possédèrent et Tout perdu. Ils ne donnent pas de tribut à ceux qui se sont rendus maîtres d'eux; ils contribuent avec eux, et dan& la même proportion qu*eux, aux charges générales de rÉtat; ils payent comme eux et comme tous lespeuple& libres les services qu'ils reçoivent de TÉtat
11 n'y a de pénible pour eux que le temps qu'ils tardent à devenir États ; la République ne le prolonge pas quand ils comptent plus de 6,000 habitants. Le Michigan, acquis, comme j*ai dit, en 1796, était territoire en 1805, État en 1836. La Louisiane, achetée en 1803, était État en 1812. La Floride Tétait en 1845. La Californie, prise en 1848, Tétait en 1850. L'Oregon, cédé en 1846, était territoire en 1850, État en 1858. Il n'est pas^ probable que les neuf territoires qui existent aujourd'hui tardent beaucoup à être États, et que l'Amérique russe ne soit bientôt territoire. Je ne parle pas du territoire appelé indien, parce que celui-ci, destiné à servir
de refuge aux tribus indigènes qui se séparent des États, est en dehors du système de la République. Là, les tribus vivent et se gouvernent à leur gré.
On me dira que, malgré cela, non pas un seulement, mais plusieurs États tentèrent en 1861 de se séparer de la nation. Mais ces États, en premier lieu , ne se levèrent pas chacun pour son indépendance propre, mais pour former la Confédération du Sud en face de la Confédération du Nord. Il s'agissait d'une question très-grave, qui affectait beaucoup moins les intérêts du Nord que ceux du Midi; et les États du Midi, voyant leurs fortunes menacées, préférèrent rompre les liens qui les unissaient aux autres, plutôt que de voir leurs esclaves précipitamment émancipés. En outre, ceux-là seuls se soulevèrent-ils qui avaient été agrégés à la République sans leur consentement? De ceux-là, comme des autres, il y en eut dans les deux camps. Parmi les séparatistes figuraient les deux Garolines, la Géorgie et une partie de la Virginie, qui appartenaient au groupe des États primitifs ; parmi les fédéraux, rOrégon et le Michigan, unis à la nation depuis la constitution de la République. Dans ce simple fait que tous les États du Nord suivirent un drapeau et un autre ceux du Sud, est la preuve non équivoque que leur respective origine n'influa en rien sur l'attitude de ceux-ci ni de ceux-là.
Tous ces faits sont, à n'en pas douter, significatifs. Si les peuples peuvent accepter même ce qu'ils repoussent instinctivement, leur violente agrégation à un autre peuple; s'il suffit, pour qu'ils l'acceptent, qu'on respecte leur genre de vie et qu'on leur accorde égalité de conditions et de droits avec les vainqueurs; si même, sans la fusion d'aucune classe, ils peuvent, par le système nord-américain, vivre en bonne paix et en harmonie avec des usurpateurs dont ils sont séparés
par la race, la langue, la religion et les lois, il est évident que la base et le critère des nationalités ne sont ni dans l'identité des lois, ni dans celle de la langue, ni dans celle de la race ; d'autant plus que, comme nous Tavons vu, ici des peuples de même famille, là des peuples qui parlent un même idiome, là encore des peuples qui adorent le même Dieu et se régissent d'après les mêmes lois, vivent séparés non-seulement par les frontières, mais aussi trop fréquemment par la rivalité et par la haine.
DansFEurope même, il y a une nation qui corrobore ce que je dis. Je veux parler de la Suisse, composée de vingt-deux cantons et Etats. De ces cantons, les uns sont, d'origine, allemands, d'autres français, d'autres italiens; les uns sont protestants, les autres catholiques ; les uns entrèrent librement dans la Confédération, les autres par la force; les uns commencèrent par être de simples alliés de la République, les autres de simples sujets. Ils vivent, toutefois, formant tous tranquillement un seul corps , surtout depuis l'année 1848, où ils établirent, dans toute leur pureté, les principes démocratiques, et, comme les États-Unis, leur donnèrent la nation pour sauvegarde et pour bouclier. Au temps de Bonaparte, quelques cantons s'étaient déclarés indépendants et reçurent alors presque comme une faveur de pouvoir revenir au sein de leur antique patrie.
Pourquoi là aussi cette union volontaire de peuples si hétérogènes? Parce qu'il y a en Suisse la même organisation politique que dans la République de Washington; parce que là aussi chaque Etat a sa constitution et son gouvernement, et est, en sa vie intérieure, complètement autonome; parce que l'action du pouvoir fédéral est, là aussi, limitée aux intérêts communs, et que les cantons reçoivent du gouver-
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nement central plus qu'ils ne lui ont jamais concédé.
Pourquoi alors nous embarrasser de reconstituer les nations par aucun autre critère? Que faut-ii préférer, que nous distinguions, pour ainsi dire, les races, ou que nous les mêlions et confondions ? que nous séparions les hommes par les langues qu'ils parlent, ou que nous les unissions, et par ce moyen enrichissions tous les idiomes par une pénétration mutuelle? que nous divisions les peuples par les lois qui les régissent, ou que nous les groupions, et qu'à cause des conflits qui, dans un même Etat, surgissent de la diversité, nous leur fassions sentir la nécessité d'un seul droit? que nous nous accoutumions à voir dans les montagnes, les mers et les fleuves, des remparts inséparables, ou que nous n'y voyions rien que des accidents de la nature, sans nulle influence sur la distribution de notre espèce? que nous distinguions enfin les hommes par la religion qu'ils professent, moyen le plus propre à établir et à affermir partout l'intolérance, ou que nous pêle-mêlions les sectaires de tous les dogmes pour qu'ils se respectent mutuellement et comprennent que la morale a sa plus ferme assise dans la conscience ?
Abattre les frontières et non pas les dresser, telle doit être enfin l'œuvre de la politique. Je tiens, pour moi, que, si même quelqu'un des critères dont je me suis occupé était applicable à la formation des nations, il ne devrait pas être employé si, par lui, nous risquions de séparer davantage les peuples. Pour si grands que fussent nos efforts, nous ne saurions obtenir toutefois que chaque homme prit rhumanité pour famille, la terre pour patrie; abstenons-nous pour le moins de rien faire qui contrarie la réalisation de ce bel idéal de la vie. Agrandissons dans les âmes la notion de patrie, puisque nous ne pouvons la généraliser; enseignons à nos semblables à vivre avec des hommes d'autres
races et même d'autres couleurs, non-seulement dans les relations de commerce, mais encore en communauté d'idées et de sentiments.
Le moyen est connu. Puisque, en Suisse et dans les États-Unis d'Amérique, se sont rapprochés et sont membres actifs d'une même République des hommes et des peuples de races, de langues et de lois distinctes, d'autres peuples et d'autres nations peuvent se rapprocher et devenir membres d'un même corps politique. Ainsi se résolvent facilement tous les problèmes soulevés, et il n'est pas difficile d'arriver à la formation d'un pouvoir européen. Les Irlandais cesseraient d'être un trouble et un danger pour l'Angleterre, les Bretons pour la France, les Basques pour l'Espagne, les Siciliens pour l'Italie, les Bohèmes pour TAuthche, les Polonais pour la Russie, si toutes ces nations reconnaissaient l'autonomie des peuples distincts qui les composent en ce qui regarde les intérêts communs et leur garantissaient la liberté et le droit, lis n'éprouveraient plus alors la répugnance du Portugal à faire partie de TËspagne, de la Belgique à être française, des principautés du Danube à s'unir à la Russie, de l'Herzegowlne à vivre sous l'empire de la Turquie.
Le principe une fois réalisé dans les nations, il ne manquerait pas de nous entraîner à des conséquences ultérieures. Il est universellement reconnu qu'il y a un droit des nations. Quelles violences souffre ce droit, parce qu'il n'existe pas de pouvoirs chargés de l'appliquer et de le réaliser, une douloureuse pratique nous renseigne. De là principalement naissent les conflits internationaux et les guerres. La vie d'une nation n'est pas, d'un autre côté, circonscrite à la nation même; elle a besoin, pour être complète et régulière, du concours des autres peuples. Elle a besoin d'eux, par
exemple, pour embrancher ses chemins de fer, entrecroiser le service des courriers et des télégraphes, modérer avec prudence le tarif de ses douanes, interdire tout asile à ses criminels, naviguer librement sur tout le cours des fleuves et mers intérieures qui dépassent ses frontières; pour s'ouvrir des passages étroits comme celui du Sundet des Dardanelles; pour étendre à des terres étrangères la circulation de ses produits, faciliter et activer les échanges. Tout cela révèle à coup sûr qu'il y a un ordre d'intérêts supérieur à celui des intérêts nationaux ; et il est évident que ces intérêts, par la seule raison qu'ils existent et constituent une catégorie à part, réclament des lois spéciales, des tribunaux pour les appliquer, et un pouvoir pour exécuter les sentences. Le système étant donné, ne serait-il pas logique de créer un pouvoir international qui, connaissant exclusivement de cet ordre d'intérêts , laissât intacte Tautonoraie des nations ?
Les nations sentent tellement l'absence de ce pouvoir, qu'elles se voient obligées à chaque instant à le suppléer par des traités, ou par des congrès, ou par des arbitrages. Mais que tous ces moyens sont incomplets çt lents! A cette heure même, on n'a pu arriver à l'adoption d'un seul système monétaire par toute l'Europe. Aujourd'hui, au scandale de la justice, les arrêts de nos tribunaux ne sont pas valables chez les autres nations , ni ceux des tribunaux étrangers en Espagne. Aujourd'hui, nous avons toutefois la propriété littéraire garantie chez les peuples qui parlent notre propre langue. Aujourd'hui, pour réparer les offenses internationales, nous ne disposons pas encore d'autre moyen que de celui de la guerre, si les nations intéressées ne s'avisent de remettre aux mains d'arbitres la décision de leurs discordes.
Mais ne nous élevons pas encore si haut. Ne pen-
sons pas à organiser l'humanité quand nous n'avons pas encore formé définitivement les nations. Les critères proposés jusqu'ici pour les déterminer sont inapplicables, et en revanche, pour attacher et agréger les peuples, le seul principe efficace est celui sur lequel s'appuient en Europe la Suisse, les États-Unis en Amérique. Et, par conséquent, j'estime qu'au lieu d'agiter le monde pour reconstituer les nationalités, en nous fondant sur Tidentité de race, ou de langue, ou de croyances, ou dans ce qu'on appelle les frontières naturelles (agitation qui ne peut que tenir le globe nécessairement troublé), on travaille de toutes parts pour restituer l'autonomie à tous les groupes qui la possédaient autrefois, les laissant unis à leurs centres actuels, mais seulement pour la défense et la protection de leurs intérêts communs. Jusqu'à ce que cela arrive, je n'hésite pas à le dire, toutes les guerres me paraîtront insensées et injustes quand on les soulèvera sous le prétexte ou pour le motif plus ou moins fondé de rectifier les anciennes nations ou d'en fonder de nouvelles! Je ne tiendrai pour rationnelles que celles qu'entreprennent les peuples mutilés contre les envahisseurs qui n'ont point fait le nécessaire pour les assimiler, ou, le faisant, n'y ont pas réussi, en les empêchant de se gouverner eux-mêmes dans le cercle de leurs intérêts propres. Saintes, par exemple, me paraîtront les insurrections de Pologne, et injustifiées celles de Hongrie, qui n'est unie à l'Autriche que par des liens fédéraux. Ici, le contrat a purgé le vice d'origine que peut avoir la réunion des deux nations.