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CHAPITRE VI

qu'y a-t-il de préférable : les grandes

ou LES PETITES NATIONS?

D'après ce que j'ai écrit , le lecteur comprendra facilement que cette question est presque oiseuse. J'en dirai quelque chose pourtant, autant pour compléter ce petit travail que pour dissiper des préventions et des idées qui n'existent encore que sur cette vieille terre d'Europe.

Les écrivains de l'antiquité étaient généralement pour les cités. Aristote croyait que le gouvernement était presque impossible dans les nations. Il voyait même Tordre inmaintenahle dans les cités trop populeuses. Où les citoyens ne se connaissent pas, disait-il, les magistrats ne peuvent juger avec certitude ni répartir selon le mérite les fonctions de l'Etat; les décisions et les arrêts sont nécessairement mauvais. Il tenait pour la meilleure cité celle qui renfermait le nombre d'artisans suffisant pour l'approvisionner et d'hommes nécessaires pour la défendre. {Politique, liv. IV, chap. m). Platon opinait au fond de môme; pour s'en convaincre, il n'est besoin que de lire le livre second de sa République et le cinquième des Lots, où il

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va jusqu'à dire que le nombre des citoyens ne doit pas dépasser 5040.

Ces idées, qui n'avaient rien d'étrange pour le temps ni pour le pays où ils écrivirent, n'ont point laissé de trouver de Técho dans les nôtres, même depuis la formation des nations actuelles. Montesquieu se montrait partisan de la fédération, précisément parce qu'il comprenait que si les petites républiques arrivaient à être détruites par une force étrangère, les grandes périssaient par un vice intérieur, sans que les aristocraties, et les démocraties, si bonnes qu'elles fussent, pussent l'enîpôcher. (Esprit des loiSy liv. IX, ch. i.) Il trouvait bien proportionnées * les monarchies de France et d*Espagne, mais sous le point de vue de la défense (chap. vi).

Rousseau était plus décidé encore que Montesquieu en faveur des petits peuples. Si, disait-il dans un de ses meilleurs livres, j'avais eu à choisir le lieu de ma naissance, j'aurais choisi une société d'une grandeur bornée par l'étendue des facultés humaines, c'est-àdire par la possibilité d'être bien gouvernée, et où, chacun suffisant à son emploi, nul n'eût été contraint de remettre à d'autres les fonctions dont il était chargé ; un Etat où tous les citoyens se connaissant entre eux, les manœuvres obscures du vice, ni la modestie de la vertu n'eussent pu se dérober aux regards et au jugement du public, et où cette douce habitude de se voir et de se connaître fît, de l'amour de la patrie, l'amour des citoyens plutôt que celui de la terre {Discours sur Vorigine et les fondements de Vinégalité parmi les hommes^ Epître dédicatoire à la république de Genève).

Buzot répétait cette dernière idée de Rousseau et la fortifiait, en ajoutant que sans cela les Athéniens ne se fussent pas prêtés à abandonner leur cité et à s'embarquer, sur les ordres de Thémistocle ; qu'on ne peut

aimer que ce qu'on connaît, et qu'il n'est pas possible que des hommes, séparés par deux cents lieues, aient un enthousiasme aussi unanime, uniforme et vif que i celui des habitants d*un petit territoire {Mémoires de Mme Rolandj tome 1). j

Ces idée8,quin'attaquent d'aiileursen rien les grandes ^ nations, sont, à n'en pas douter, exactes. Nous avons vu, au commencement de ce livre, combien en tout temps a été puissante l'initiative des petits peuples, combien ils ont contribué à la civilisation générale, quelles difficiles entreprises ils ont menées à terme. Il faut bien reconnaître une cause à ceci, et la cause est, selon moi, la suivante. Chez Ip^etits peuples, surtout s'ils sont régis démocratiquement, l'Etat et la société se pénètrent mutuellement en toutes leurs parties.et se confondent presque. L'Etat ne reçoit pas une blessure que la société ne sente, ni un outrage qu'elle ne prenne pour sien, ni «m bénéfice qu'elle ne se répartisse. L'Etat vit de la vie de la société et la société de la vie de l'Etat. Aussi la société est toujours disposée à dégager l'Etat de tout compromis et à sacrifier pour lui son or et son sang, bien au contraire de ce qui arrive d'habitude dans les grandes nations, où l'Etat parait quelque peu étranger à la nation même. Il est vrai qu'en temps de crises on a vu chez ces grandes nations des actes d'abnégation que nous admirons; mais n'a-t-on pas observé que ces transports d'enthousiasme sont presque toujours circonscrits dans les capitales qui précisément, pour en être le plus rapprochées, participent le plus de la vie de l'Etat? Chez les petits peuples, — je me répéterai pour qu'on me comprenne, — l'Etat est pour tous les citoyens un être réel qu'ils voient et touchent à toute heure; dans les grandes nations, une abstraction qui n'est guère tangible que par le payement des impôts.

Ajoutez que, chez les petits peuples, tout talent a roccasion de se manifester et toute facilité de s'ouvrir un chemin aux plus hautes régions du gouvernement; il n'y a pas là un homme de génie qui ne passe par TEtat et ne répande derrière lui son éclat sur la société tout entière, ni d'aptitude administrative ou politique qui ne trouve tôt ou tard son application et son emploi. Cette même faculté à se faire connaître avive et stimule les esprits : et les hommes ne manquent jamais ni pour la paix, ni pour la guerre, ni pour les jours de tempête, ni pour les bons temps. Que d'hommes grands et illustres chez les petits peuples de l'ancienne Grèce I dans les cités de Garthage et de Rome! Rome trouva en toutes ses crises un homme qui la sauva de l'abîme et l'éleva au ciel ; et, même aux jours de la décadence de la République, elle comptait parmi ses fils les Gracques, Marins, Sylla, César. Aussi l'Etat avait-il, en toutes ces sociétés, quelque chose d'éblouissant qui les entraînait à des entreprises que d'autres eussent estimées impossibles.

D'un autre côté, par suite de la liaison intime de la société et de l'Etat, la politique de ces petits peuples est ferme et constante. Le personnel de l'Etat change; l'Etat demeure le même. Qu'on se souvienne avec quelle ténacité Rome et Carthage poursuivirent leur idéal. Le changement de la monarchie pour la république, les luttes entre le patriciat et la plèbe, les brillantes victoires d'Annibal en Italie, les guerres civiles, rétablissement même de l'empire, rien ne put distraire Rome de la politique inaugurée par ses premiers rois. Carthage resta fidèle à ses principes, même après avoir été vaincue par Scipion l'Africain. Les cités helléniques ne fournissent pas moins de preuves à ce que je dis. Athènes et Sparte, agitées de cent révolu-

lions intérieures, n*abandonnèrent jamais la pensée de leur suprématie en Grèce. Gorinthe, ou pour mieux dire la Ligue o.chéenne, eut des doutes et des débats sur cette question : s'il fallait rechercher ou non raliiance des rois de Macédoine; elle la rechercha en&n, déterminée par son idée persistante de s'approprier le Péloponèse.

G'est à cela principalement que sont dues les grandes choses que firent ces républiques. Les petites nations ont encore d'autres avantages, quoique d'un ordre inférieur. Ge qu'ont dit Aristote et Rousseau est indéniable.

Dans une petite nation , les hommes se connaissent et s'aiment : l'amour pour ses concitoyens constitue Tamour de la patrie. Dans les grandes nations, la patrie, c'est la terre. Gombien d'Espagnols abandonnent aujourd'hui nos côtes pour celles de l'Afrique! combien de familles lèvent leurs foyers et vont les établir aux embouchures du Mississipi, de la Plata ou des Amazones! combien de colonies d'étrangers peuplent nos villes et nos champs! Gela nous importe peu, et nous ne nous en préoccupons pas : un pied de terre qu'on nous arracherait nous ferait pousser un cri jusqu'au ciel. Et disons la vérité, si de quelque manière nous devons donner notre corps à l'idée de patrie, ils ne peuvent donner le leur qu'à Vidée de la terre, les peuples qui, comme le nôtre et la plupart de ceux de l'Europe, sont composés dotant et si diverses familles. Si nous oublions pour un moment que les Andalous et les Basques, les Gatalans et les Estramaduriens occupent la même terre, quelle raison auront-ils de s'unir les uns aux autres plutôt qu'un Espagnol, un Français ou un Russe?

Dans les petites nations, par le fait même du contact des cités, les coutumes tardent plus à se corrompre.

L'homme, en ses égarements, n'a pas de plus grand frein, après sa conscience, que le regard de ceux qui le connaissent. Dans les petites nations, il vit sous la constante inspection non-seulement de l'autorité, mais aussi de tous ses compatriotes, et il lui est fecile de se contenir. S'il est simple citoyen, il surveille les magistrats; si magistrat, il est à la fois agent et objet de surveillance pour les citoyens; et il est difficile qu'il se commette une injustice qui ne soit rendue publique, une malversation des fonds de TEtat qui ne soit manifeste. Là, le Trésor n'est pas une mer sans fond comme chez les grandes nations, et la comptabilité de l'Etat n'est pas en dehors de la censure delà multitude. Tous les citoyens savent et voient à quoi sont employés les impôts et peuvent, sans travail, critiquer la gestion de leurs administrateurs. Ainsi s'établit dans la société et dans l'Etat l'habitude de la moralité et de l'économie.

Chez les petites nations enfin, tout est plus facile : Torganisation des services, la solution des questions qui surgissent tantôt sur le terrain de l'économie, tantôt sur celui de la politique, le progrès et la réaUsation des idées. La société est moins complexe, plus compacte; aussi l'Etat comme l'individu rencontrent en elle moins de résistance, autant pour l'action que pour la diffusion des nouveaux principes. L'orateur, que ce soit un général qui veuille la décider à la paix ou à la guerre, ou un tribun qui prétende la lancer hors des sentiers battus, a l'occasion de se faire entendre de toutes les classes et de voir arriver sa parole jusqu'au recoin le plus éloigné de la république. La discussion est rapide, l'entente rapide, l'exécution rapide.

Je ne me propose pas de faire maintenant une critique détaillée des grandes nations.

Le destin des unitaires est d'être ou turbulentes ou despotiques. La culture est loin d'être uniforme chez Pi y Mabqall. 4

elles, les intérêts loin d'être égaux, l'opinion loin de se mouvoir sur la même règle et avec la même mesure. Si une autorité absolue ne les mène au frein, elles marchent aiguillonnées par des forces contraires et vivent presque toujours gouvernées par des minorités. Aujourd'hui elles avancent ; demain elles recalent, expérimentent les changements les plus brusques et les plus soudains et sont le théâtre de luttes incessantes. Quand le mal arrive à son apogée, elles n'ont pas d'autre recours que de se jeter dans les bras des dictateurs. Dans l'absolue impossibilité d'accorder les volontés et d'apaiser les esprits, elles doivent en appeler à la force et n'obtiennent qu'une paix éphémère. A la longue, les passions comprimées éclatent, et la guerre recommence.

La vie, l'activité politique sont surtout dans les capitales ; là accourent et se meuvent toutes les ambitions. Ce ne sont pas ordinairement les citoyens les plus aptes qui prévalent, mais les plus audacieux. Trop souvent, des hommes pleins de vices escaladent les premiers postes de l'État, et quelques-uns par l'appui même des peuples qui, sans les connaître, leur confient le droit de les représenter. Il n'est pas rare que, môme sciemment, les provinces les préfèrent à des citoyens modestes d'un véritable mérite. Gomme elles ont besoin, pour toutes choses, du pouvoir suprême et lui sont soumises en tout, elles aiment mieux les osés^ parce qu'ils leur procurent plus la faveur officielle et les défendent mieux contre les colères du gouvernement. Ceux qui convoitent le pouvoir s'accroissent ; les partis se multiplient, et enfin on va à une politique de coterie.

Pour tous ces motifs, j'incline plutôt vers les petites que vers les grandes nations. Si le lecteur a parcouru les pages précédentes, il comprendra facilement, sans

doute, que je ne les veux ni absorbantes ni conquérantes comme Carthage et Rome, ni séparées et rivales comme celles de la Grèce antique et celles dltalie au moyen âge. On ne peut cbercher Tunité que par la violente agrégation des peuples, et ne la rendre impossible que par la seule et exclusive organisation des intérêts locaux. Nous devons les organiser tous et créer une représentation et un pouvoir pour chacun de leurs ordres, si nous voulons que l'humanité arrive à être quelque chose de réel dans le monde. Or les organiser, je l'ai déjà dit, c'est, pour moi, les confédérer.

Que dans la confédération la question de savoir s'il doit y avoir de grandes ou de petites nations perde de son importance, qui peut le mettre en doute? Par la fédération, des empires aussi grands que celui de Russie peuvent subsister en paix, de même que de petites républiques comme la Suisse. Par la fédération, ils peuvent se diviser aussi bien en dix États qu'en vingt. Leurs provinces sont-elles autre chose que des groupes de peuples qui vécurent auparavant indépendants et conservent encore un caractère et une physionomie propres? Ce qu'il y a de rationnel, c'est qu'il y ait demain dans chaque nation autant dÉtats qu'il y a aujourd'hui de provinces. D'autres raisons conseillent-elles encore la division de ces provinces ? quel inconvénient peut-il y avoir à la réaliser si les nouveaux États doivent vivre unis à leur antique patrie par le lien fédéral, si cela ne doit réduire ni troubler en rien le cercle où se meuvent les pouvoirs centraux ?

Ck)mme je l'ai déjà dit, les premiers États de la République de Washington étaient au nombre de treize. Cinq se divisèrent en moins d'un demi-siècle. Celui de Vermont naquit de celui de New-York; celui de Tennesse, de celui de la Caroline du Nord; celui de

Kentucky, de celui de la Virginie ; celui du Mississipi et celui de l'Alhabama, de celui de la Géorgie ; celui du Maine, de celui de Massachussets. D^une partie de celui de la Louisiane, qui n*était point parmi les États primitifs, se forma depuis celui de Missouri; celui de Virginie, enfin, duquel était sorti auparavant celui de Kentucky, se divisa, à peine quinze ans après, en Virginie orientale et Virginie occidentale. Dans la terrible guerre de 1860, la moitié de cet État s'était déclaré pour le Sud et l'autre moitié pour le Nord : la paix rétablie, on ne jugea pas prudent de réunir à nouveau ce qu avaient séparé des années de lutte.

Est-ce que cela a modifié en rien la vie politique des États-Unis ? Non : la nation est restée intacte, de même que le pouvoir qu'elle possédait auparavant ; sa constitution n'en a pas soufiert la moindre modification. On dira que cela pourrait nous amener à des divisions et subdivisions indéfinies, jusqu'à triturer les nations et les réduire en poudre; mais ne peut-on remarquer que, le principe de la fédération admis, ces divisions et subdivisions ne peuvent se faire sans le consentement préalable du corps général de la république? Moi, nation, j'admets en mon sein un État : qui m'oblige à en reconnaître en lui deux ou trois si je ne veux pas? La fédération n'est-elle pas un pacte? Quel pacte peut se dissoudre ou se former sans la volonté des deux parties? Aucune de ces divisions dont je viens de parler ne s'est faite sans être connue et approuvée par les pouvoirs constitués de Washington.

La Suisse ne reconnaît pas de nouveaux États : mais elle consent à ce que ceux qu'elle a déjà reconnus se divisent pour leur régime intérieur selon que le leur conseillent leurs sympathies et leurs intérêts. Ainsi les États d'Apenzeli, d'Unlerwald et de Bâle sont divisés en deux, celui des Frisons en trois. Chacun de

ces quatre Étals est pour ainsi dire une fédération spéciale dans la fédération générale de la Suisse. Et en quoi ce procédé peut-il altérer, si peu que ce soit, la vie et la marche régulière de la république ? Comme la nation est ou doit être la fédération des provinces, la province ne doit-elle pas être la fédération des municipes?

Nous avons sur l'unité des idées très-fausses, et de là vient que nous nous épouvantons de ce qui ne préoccupe même pas ces peuples. L'unité, je le répète, est dans l'existence des mêmes pouvoirs pour chaque ordre d'intérêts, non dans l'absorption des intérêts par un seul pouvoir. Ainsi, en partant de cette idée, on peut, sans violence, arriver à réunir en un faisceau l'humanité tout entière ; en partant de l'idée contraire, on n'arrivera jamais, même dans chaque nation, à apaiser les protestations des provinces ni des peuples. Ce ne sera pas seulement l'individu qui revendiquera éternellement son autonomie; tous les groupes sociaux réclameront la leur et, tant qu'ils n'y auront pas atteint, les causes d'anarchie ne manqueront ni les germes de guerres.

La fédération, la fédération seule peut résoudre, en nos temps, le problème politique. Passons maintenant à l'examen des moyens pour la réaliser.

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