HENRI IV ET ELISABETH
Tant que les hostilités avaient duré, le roi de France dut supplier, implorer Elisabeth, pour en obtenir des secours qui n'étaient accordés que d'une main avare et jalouse; il dut plus d'une fois sommer les Provinces-Unies de remplir leurs engagements (1), Quand il s'agit de négocier la paix, ses alliés ne voulurent plus entendre parler que de guerre. Henri IV écrit à ses plénipotentiaires : « J'ai trouvé les députés des Provinces-Unies si farouches et aliénés de la paix, qu'à grande peine ai-je seulement pu leur faire comprendre les raisons et nécessités qui m'ont forcé d'entamer la négociation ; ils ont reçu pour instruction de ne parler d'autre chose que de la continuation de la guerre (2). « Les Hollandais restèrent inébranlables, pendant tout le cours des négociations; ils disaient n'avoir autre pouvoir que d'offrir leurs forces pour continuer les hostilités (3). On conçoit leur opposition h toute idée de paix, ils étaient persuadés que la guerre était le seul moyen de les sauver (4). l\ est plus difficile de comprendre la résistance d'Elisabeth, qui avait toujours témoigné tant de répugnance pour la guerre, et qui ne la faisait qu'avec mollesse et irrésolution. Sa politique, au dire d'un habile diplomate, était celle de l'égoïsme: « La reine d'Angleterre, dit Jeannin, voudra toujours 'ce qu'elle doit vouloir par raison d'État, et non pas plus avant (5). » Quel était donc son but en entravant les négociations de Vervins ? Elle repoussait la paix, parce que la paix était favorable à la France ; c'est Henri IV qui nous le dit : « Les ambassadeurs d'Angleterre eussent bien voulu par leurs dilations me faire perdre l'occasion de pacifier mon royaume, pour faire toujours leurs affaires à mes dépens, et profiter de mes travaux. » Était-elle au moins décidée à combattre sérieusement? Henri IV dit « que ses ambassadeurs eussent bien voulu l'empêcher de faire la paix, sans engager leur maîtresse à la guerre (6). » « En définitive, écrit l'ambassadeur de France en Angleterre, ces gens-ci n'ont envie ni de paix ni de guerre, mais bien d'entretenir nos malheurs, pour mieux faire
(1) Lettres de Henri IV, T. IV, p. 797, s.
(2; Mémoires de Bellièvre et de Sillery, T. I, p. 207, s.
(3) Lettre de Henri IV à ses plénipotealiaires à Vervins. (Mémoires de du Plessis Moniay, T. VIII, p. 414.)
(4) Id., ibid., p. 313.
(5) Avis de Jeannin sur ia paix future, daas les mémoires de (/it Plessis, T. VII, p. 331.
(6) Lettres de Henri ly, T. IV, p. 973, s.
leurs affaires (1). » Henri IV ne tint aucun compte des représentations de ses alliés; il pensait, comme le disent ses plénipotentiaires, « que Dieu l'avait établi roi de France pour conserver ses sujets en repos et félicité, et non pour assouvir les mauvaises volontés de ceux qui estimaient que l'assurance de leur félicité dépendait de la ruine des Français et de l'abaissement de leur couronne (2). »
La reine d'Angleterre reprocha vivement à Henri IV son manque de loi : il s'était engagé à ne pas traiter sans le concours de ses alliés, et il négociait malgré ceux-ci. « Le manque de foi, dit Elisabeth, l'incertilude de l'amitié, est de toutes les choses humaines la plus injuste, et celle qui compromet le plus l'existence même du monde. Je ne puis croire que vous ayez oublié les services que je vous ai rendus, et que vous soyez coupable d'ingratitude, ce péché capital, que l'on pourrait bien appeler le péché contre le Saint-Esprit (3). » Il est vrai que Henri IV avait demandé l'alliance, mais s'ilsevoyait contraint, par l'épuisementdelaFrance, à abandonner ses alliés, n'était-ce pas la faute des Anglais, qui prenaient part à la guerre pour nourrir les maux d'une nation rivale, bien plus que pour abaisser la maison d'Autriche? En tout cas, Elisabeth avait mauvaise grâce de se plaindre de Henri ÏV ; car au moment même où elle lui reprochait de traiter avec l'Espagne, elle négociait elle-même sous main avec l'archiduc Albert; elle espérait trouver dans le futur maître des Pays-Bas un nouveau duc de Bourgogne, c'est à dire un ennemi-né de la France (4). Il y a plus. Les négociateurs français avaient la conviction que la reine était prête à traiter avec l'Espagne, aux dépens de la France; si Philippe avait voulu lui céder Calais, elle se serait accommodée avec lui (o). Ainsi, Elisabeth, qui faisait de si belles phrases sur la foi due aux engagements', ne demandait pas mieux que de rompre
(l) Mémoire sur Elisabeth pI Henri IV en 1597, par Prpvosl Paradol. (Séances de rAcadércie des seiunces morales et politiques, 1856, T. I, p. 306, 323.) (2. Lettre des plénipotentiaires an roi. (Du Plessis Mornay, Mémoires, T. VIII, p. 273.)
(3) Hov mer, Briefe ans Paris, T. I, p. 413.
(4) Lettre de Henri IV à Jeannin, 1607. (Négociations de Jeannin, dans Pelitol, 2* série,!. XII, p. 327i : i Le but (des .\nj,'lais) a toujours été de faire revivre l'alliance do la maison de Bourgogne contre la France, par le moyen de leur conjonction avec les archiducs. »
Ci) Prcvosl Paradol, dans les Séances de l'Académie des sciences morales et politiques, 1855, T. III, p. 427; 185G, T. I, p. 131, ss.