HENRI IV ET ELISABETH
les siens, au prix deCalais ! Jamais la jalousie nationale des Anglais ne s'était montrée sous un jour plus odieux. Dès l'arrivée de leurs ambassadeurs, Henri IV écrivit à ses plénipotentiaires : « Je ne doute point qu'ils ne soient très marris que Calais ne soit rendu, et qu'ils ne fassent sous main ce qu'ils pourront pour me traverser par une voie ou par une autre. » « Ils veulent avoir Calais, ajoute Villeroi, c'est le but de leur ambition, de leurs dissimulations et artitîces. » « Puisque, répondent les plénipotentiaires français, la reine juge que c'est chose si bonne d'avoir Calais, nous sommes d'avis que nous la gardions pour le roi et pour ses enfants (1). »
La paix de Vervins paraît au premier abord être un immense échec pour l'Espagne. C'est Philippe qui prend l'iniliaiive des négociations ; pour obtenir la paix, il offre de renoncer à toutes ses conquêtes ; il démembre la monarchie, en cédant les Pays-Bas à sa fille l'infante Isabelle. N'était-ce pas abdiquer l'ambition de la monarchie universelle? Il est vrai que Philippe II cédait sans avoir été vaincu, mais enfin il cédait, et il reconnaissait Henri IV comme roi de France, après avoir menacé le pape d'une guerre implacable, s'il lui accordait l'absolution.
Si le roi d'Espagne reculait, il en était de même de Henri IV; il avait déclaré la guerre, et il était obligé de faire la paix, après une lutte de quelques années qui ne lui avait été rien moins que favorable; il avait proclamé, à la face de la chrétienté, qu'il voulait abaisser la puissance menaçante delà maison d'Autriche, et il était forcé d'avouer qu'il n'était pas en état de soutenir les hostilités. Les deux rois rivaux subissaient l'un et l'autre la même nécessité. A Vervins, les plénipotentiaires français avouèrent que jamais la France n'avait été si appauvrie (2). Et l'Espagne était tout aussi épuisée que la France : le maître du Pérou venait de faire banqueroute, il succombait sous le poids d'entreprises qui dépassaient ses forces.
Telle fut l'issue de la première lutte entre la France et la maison d'Autriche: ce fut moins une paix qu'une trêve, et la trêve ne sus-
(1) Mémoires de Sillery el de BfUièvre, T. I, p. "208, 261. — Mémoires de du Plessis, T. VIII, p. 48-2.
(2) Mémoires deBellièvre et de Sillenjj T. I, p. 134.
pendit que les hostilités publiques. En 1607, Henri IV eut des explications très vives avec l'Espagne. Un secrétaire d'ambassade, surpris en flagrant délit de conspiration, fut arrêté; l'ambassadeur le réclama, en se plaignant que les privilèges assurés par le droit des gens aux ministres, étaient méconnus. Henri IV répondit« que si les ambassadeurs étaient personnes sacrées, aussi étaient-ils obligés à ne violer le droit des gens, comme ils faisaient quand ils entreprenaient de corrompre les sujets du prince auprès duquel ils servaient, et sous couleur de paix et amitié, machinaient contre sa personne et son État ; que le roi d'Espagne avait depuis le traité de Vervins toujours suborné ses sujets pour les faire soulever contre son Etat, et que les ambassadeurs avaient été les principaux instigateurs de ces conspirations.» Henri IV en faisait autant: ne voyant aucune siîreté dans l'amitié de l'Espagne, il soutenait les Pays-Bas dans leur lutte contre la domination espagnole (1). En 1597, il envoya un ambassadeur à Elisabeth ; dans les instructions qu'il lui donna, on lit, « qu'il désirait affaiblir cette puissance espagnole, laquelle ne lui semblait rechercher la paix que pour prendre haleine et mieux parvenir à son premier but, qui était de triompher du reste du monde (2). » Henri IV ne perdit pas un instant de vue ce qu'il appelait son grand dessein, raffaiblissement de la maison d'Autriche. La lutte n'était donc qu'ajournée : elle remplira la première moitié du xvii'' siècle.
^ 4. La politique des papes pendant la seconde moitié du xvi<' siècle.
Philippe II était le champion du catholicisme; il combattit l'hérésie en France, en Angleterre et dans les Pays-Bas. Mais l'Église avait un autre chef, qui réclamait un droit divin sur la chrétienté tout entière. Puisque la lutte était engagée entre la religion du passé et la réforme, les papes devaient y prendre part; ils auraient même dû être à la tête d'une croisade contre les protestants. La papauté essaya, en vain, d'unir les princes catholiques contre le
(1) Devis entre le roi Henri IV et l'ambassadeur d'Espagne. [Méminres du duc de Xevers , T. II. p. 858.)
(2) Prrvost Paradol, Mémoire sur Elisabeth et Henri IV. (Séances de l'Académie des sciences morales et politiques, T. XXXIV, p. 118.)
protestantisme; les princes n'écoutaient que leur intérêt politique. Si Philippe II était toujours armé pour la défense de la foi, c'est que son ambition se confondait avec celle du catholicisme: il tenait à ce qu'il y eût une seule foi, pour qu'il y n'eût qu'un seul roi, le roi catholique. Les papes étaient donc les alliés nécessaires de Philippe II. Cependant l'accord, quoique indiqué par la nature des choses, ne fut pas aussi intime qu'on pourrait le croire. Au début du règne de Philippe, un pape, animé d'une haine ardente contre le nom espagnol, chercha à expulser cette race maudite de l'Italie, et à la tin du xvi" siècle, un autre pape rompit l'alliance pour se rapprocher d'un prince contre lequel le sainisiége avait lancé toutes ses foudres. L'alliance n'exista réellement que sous le pontificat de quelques papes que l'on peut appeler les papes de la réaction catholique. Une passion sérieuse les enflammait : ils voulaient rétablir la domination de l'Église. Cette grande ambition fit taire les petits intérêts italiens des évêques de Rome; elle donna de la grandeur à plusieurs pontifes; mais l'enthousiasme de la foi ne fut pas de longue durée. On peut même douter qu'il ait été aussi sérieux qu'on se l'imagine, car le népotisme ne perdit jamais son empire; il alla plutôt croissant au xvn'= siècle. Ce misérable régime consomma la décadence de la papauté.
On a trop célébré la réaction catholique; les papes vraiment zélés pour la cause de la foi furent une exception, même au milieu de la lutte du catholicisme et de la réforme. Nous avons vu Paul III regretter d'avoir soutenu Charles-Quint contre les protestants d'Allemagne, et regretter presque la victoire de l'empereur sur les hérétiques. Nous avons vu Paul IV se jeter dans une guerre passionnée contre le roi catholique. Les papes hostiles à l'Espagne ayant succombé, le saint-siége subit la protection du puissant roi, plutôt qu'il ne l'accepta. Puis vinrent des pontifes insignifiants Jules III, Pie IV, qui pliaient sous la force. Il faut arriver jusqu'à Pie V, pour rencontrer un pape convaincu jusqu'au fanatisme. L'Église le célèbre comme un de ses saints, et à son point de vue elle a raison ; mais le saint catholique n'est aux yeux de l'histoire impartiale qu'un esprit étroit, aveuglé par une foi étroite. Il fut tout entier à la lutte contre le protestantisme, et comme il se croyait le défenseur de la cause de Dieu, il ne reculait devant rien. Il poussa à la guerre civile en France, et s'opposa
îi toute idée de paix entre les deux confessions; il aurait voulu un combat à mort, comme celui qui existe entre le royaume des ténèbres et le royaume de la lumière. Dans les Pays-Bas, il applaudit aux exploits d'un général qui n'était qu'un bourreau : il envoya une épée bénite au duc d'Albe! En Angleterre, il fut complice des conspirations contre le trône et la vie d'Elisabeth. Ses admirateurs sont obligés d'avouer la complicité de Pie V et de Norfolk; ils ne peuvent pas nier qu'un pape canonisé ait excité les sujets de la reine d'Angleterre à conspirer contre son gouvernement, puisque nous avons la bulle par laquelle le vicaire de Dieu loue les projets des conjurés, et leur donne sa bénédiction, dans le Seigneur, en les exhortant toujours au nom du Seigneur, « à persévérer dans leur résolution, et en leur promettant que le Dieu tout-puissant les assistera DE SON SECOURS (1). » Mais les écrivains catholiques, dans leur amour de la vérité, ont soin de ne rien dire du dessein des conjurés; ils savaient cependant, par des documents authentiques, que saint Pie excita le roi d'Espagne à entrer dans un. complot dont le but était d'assassiner Elisabeth (2)! Nous comprenons que la guerre contre un prince hérétique soit une œuvre sainte; mais nous ne comprenons pas que l'assassinat d'une reine réformée soit un moyen d'arriver à la béatification.
Un assassinat gigantesque se commit à Paris pour la cause de Dieu. L'Église cherche en vain à repousser toute solidarité avec les tueurs de la Saint-Barlhélemy ; ce furent des passions catholiques qui armèrent les meurtriers, et le massacre fut célébré i\ Rome comme une victoire du catholicisme sur l'hérésie. Il n'y a pas de crime que l'Église n'ait excusé, légitimé, quand il s'agit de son intérêt. En France, une ligue formidable se forma contre les huguenots et contre le roi qui se refusait à les exterminer ; les ligueurs, en pleine révolte contre leur prince, députèrent le jésuite Mathieu à Rome pour obtenir l'approbation du saint-siége. Le pape ayant bien considéré « que la première et principale intention des ligueurs était de prendre les armes contre les hérétiques, approuva que cela fût fait et éloigna tout scrupule de conscience que l'on pourrait avoir pour cet objet, persuadé que le roi aurait
(1) DeFalloux, Histoire de saint Pie V,T. I, p. 321-324.
(2) Voyez le tome IX* de mes Études historiques
cela pour bien fait, et s il en était autrement, ils n'en pourraient pas moins poursuivre leur dessein (Ij. » Ainsi la révolte contre un roi catholique était justifiée par la seule raison que le monarque ne se montrait pas assez persécuteur! On devait cependant savoir à Rome que parmi les chefs de la Ligue, il y en avait qui nourrissaient la coupable ambition de détrôner leur roi légitime. La cour de Rome était complice; car, dès l'année io80, un cardinal proposa d'appeler les Guise au trône de France (2) ; le prince qui avait conseillé la Saint-Barthélémy, ne présentait plus -assez de garanties au catholicisme ! Mais Henri III était dans la force de l'âge, il fallait se débarrasser de lui par un crime ; la Ligue osa en faire la proposition au pape. On délibéra donc à Rome sur un projet d'assassinat ! Écoutons la réponse que le saint-père fit au jésuite Mathieu : « Le pape ne trouve pas bon que l'on attente à la vie du roi, car cela ne se peut faire en bonne conscience. Mais si l'on pouvait se saisir de sa personne et lui donner gens qui le tiennent en bride, on trouverait cela bon, car sous son autorité on se rendrait maître du royaume, et on établirait toutes choses bonnes (3). »
Sixte-Quint, comme prince, n'était pas d'humeur à protéger la révolte ; il demanda à l'ambassadeur de la Ligue à quelle école il avait appris que l'on pût former des partis contre la volonté de son roi légitime (4). 3Iais les passions religieuses finirent par l'entraîner; il compara le duc de Guise aux Macchabées qui combattirent pour la défense de leur patrie, du temple et de la loi (5). Après l'assassinat des Guise, Sixte-Quint lança des censures contre Henri III, et quand le roi périt par la main d'un moine, le saintpère admira l'action de la Providence : il voyait bien, dit-il, que Dieu protégeait la France (6). Ainsi, dans la pensée du pape. Dieu était complice d'un assassin! La mort de Henri III donna le trône
(1) Capefigue, Histoire de la réforme, T. IV, p. 199.
'î) Rankc, Fûrsten and Vœlker von Sûd-Europa, T. ni, p. 149, note. 3) Mémoires du duc de .VeL'e?'s, T. I, p. 6oi. •
',i) Oipcfigue, Histoire de la réforme, T. IV, p. 203.
(3) De r/iOWj Histoire universelle, livre XCI.
(6) « Il papa ne! coosistorio discorre, che' 1 successo délia morte del re di Francia se ha da conoscer dfll voler expresso del signor Dio, e ché per cio si doveva con fidar che continaarebbe al haver que'l regno nella sua protettione. • {Dispaccio Veneto , dans Ranke^ Fûrsten und Vœlker, T. III, p. 171, note.)
h Henri IV. Mais Henri IV était huguenot ; Sixte-Quint se prononça contre lui : « peu importe, dit-il, que la couronne passe d'une famille ci une autre; ce qui importe, c'est que jamais il ne règne un roi hérétique en France (1). » Le pape comptait sur le concours de tous les États catholiques, pour donner force k l'excommunication qu'il lança contre Henri IV; mais voilà qu'en Italie même la république de Venise se hâta de reconnaître le roi huguenot. Le nonce mit tout en œuvre pour détourner le sénat de sa résolution; Sixte-Quint alla jusqu'à menacer les Vénitiens de les excommunier. Le sénat répondit qu'il reconnaissait Henri IV, parce que la nation s'était déclarée pour lui, qu'il n'avait pas à s'inquiéter de la religion du roi, que cela était l'afTaire du pape; que si le saintpère prenait mal à propos contre la république quelque résolution injuste et violente, elle se moquerait de ses censures (2). Sixte- Quint céda; c'était un esprit politique, bien qu'aimant à se nourrir de chimères; il comprit ce que lui dit l'ambassadeur de Venise, que, si Philippe II l'emportait en France, c'en serait fait de l'indépendance des États italiens. Le pape était disposé à entrer en relation avec Henri IV, quand il mourut, à la grande joie des zélés catholiques.
Il y avait un parti plus catholique que le pape, qui ne voulait entendre parler d'aucune transaction. Philippe II par ambition se mit à la tête des zélés ; il soutint que Henri IV, déclaré indigne du trône par le saint-siége, ne pouvait plus régner, quand même il se convertirait. Le roi d'Espagne menaça Sixte-Quint de se retirer de l'obédience du saint-siége, s'il se rapprochait de Henri IV : il ne souffrirait pas, disait-il, que la cause de Dieu fût trahie (3). Philippe trouva un pape à sa guise dans Grégoire XIV. Le souverain pontife n'hésita pas un instant à se mettre à la tête de la Ligue; il déclara que, par inspiration divine, « il s'était décidé à venir à son secours ; » il lui envoya de l'argent et des soldats ; enfin il fit un devoir à tous les catholiques de quitter le parti de Henri de Bourbon (4). La révolte devenait décidément la cause de Dieu. Bien des partisans du roi de France furent ébranlés par l'autorité
(1) RankP, Fursten uad Vœlker, T. HI, p. 173, note 1.
(2) DeTliou, Histoire universelle, livre XGVH.
(3) liankey Fiirslen und Vœlker, T. Ul, p. 209, note.
(4) Palma Cayet, Ciironologie novenaire. {Pelitulj T. XLVU, p. 62.)
iu vicaire de Jésus-Christ; ce furent eux qui poussèrent Henri IV h se convertir. Le chef des huguenots crut qu'une couronne valait bien une messe : subitement éclairé par la grâce divine, il rentra dans le sein de l'Église.
La conversion de Henri IV changea la politique du saint-siége. Pendant les fureurs de la réaction catholique en France, la papauté avait été forcément l'alliée du roi d'Espagne, car c'était son seul appui. La cause du catholicisme et celle de Philippe II étaient si intimement unies, qu'il était difficile de dire, si Philippe était l'instrument de Rome ou si Rome était l'instrument de Philippe. Cependant la domination espagnole pesait aux Italiens; c'était en haine de ce joug, qui menaçait de s'appesantir sur toute la chrétienté, que les Vénitiens avaient mis tant d'empressement à reconnaître Henri IV, quoique huguenot. Lorsque le roi de France consentit à demander l'absolution, la joie fut grande à Rome. Le plus savant des cardinaux, Baronius, dit à du Perron, l'ambassadeur de Henri IV, que l'histoire lui avait appris que le saint-siége avait toujours reçu de l'appui des rois très chrétiens, tandis qu'il reconnaissait par l'expérience du temps présent que les Espagnols avaient l'ambition d'entreprendre sur la liberté du pape (1). L'ambassadeur de Venise écrivit en lo9o, que les plus modérés parmi les cardinaux, c'est à dire ceux qui n'étaient pas à la solde de Philippe II, craignaient que l'Espagne ne dominât entièrement, au spirituel comme au temporel, que déjà elle se vantait de disposer des élections, et que sans l'appui de la France, il était à prévoir que les Espagnols seraient maîtres absolus à Rome (2).
Clément VIII était dans ces sentiments ; il ne voulait pas que les papes devinssent les chapelains du roi d'Espagne. Pour rompre les chaînes du saint-siége, il n'y avait qu'un moyen, une alliance avec Henri IV; si Clément hésita si longtemps, c'est que d'une part il redoutait la puissance de Philippe II, et que de l'autre il se défiait de la conversion du roi de France; puis le pape devait ménager le prestige de l'autorité pontificale. Les victoires de Henri et la crainte d'un schisme gallican le décidèrent. Il faut ajouter que les intérêts temporels eurent autant de part dans sa décision,
(1) Du Perron, Ambassades, p. 275.
(2) Paolo Pcu'uti, Relazione, dans Alheri, II, 4, p. 382.
que ceux de la religion. Clément VIII n'était pas un pontife à la façon de Pie V, ou de Grégoire XII ; il avait son ambition de prince italien; Henri IV la flatta, en lui promettant son appui pour la conquête deFerrare. La politique ne dominait pas précisément la religion chez Clément, mais il l'écoutait volontiers et donnait satisfaction à ses exigences. A son avènement au trône, Henri IV était allié de tous les États protestants. Après sa conversion, le pape lui proposa de renoncer à son alliance avec l'Angleterre et avec les Pays-Bas, pour entrer dans une ligue catholique contre Elisabeth. Le cardinal d'Ossat neut pas de peine à lui faire comprendre ce qu'il y avait d'impossible dans ces projets : « Henri IV, dit-il, a répudié les erreurs des protestants, mais il ne peut pas changer la nature des choses. Comme le royaume de France ne s'est, par sa conversion, éloigné d'Angleterre, Zélande, Hollande et autres lieux; aussi les traités, les affaires et le besoin mutuel que les princes voisins ont les uns des autres, quant au temporel, ne se sont point changés, en sorte que le roi leur doive faire la guerre, et servir le roi d'Espagne contre eux. » Il y a plus ; l'alliance de Henri IV avec les protestants est un bien pour la chrétienté et pour le pape lui-même. En effet, « la couronne de France ruinée, il serait fort aisé de venir à bout des autres princes, et les subjuguant tous, et le saint-siège même, parachever la monarchie, à laquelle on aspire depuis si longtemps (1). » Voilà le langage qu'un cardinal tint à un pape à la fin du xyi« siècle; c'est la politique qui envahit la religion. Les papes avaient voulu ramener les protestants par la force; ils s'apercevaient maintenant que la force tournerait contre eux, en les mettant à la merci du vainqueur; ils préféraient, sans oser se l'avouer, une chrétienté divisée par le schisme à une unité catholique dans les mains d'un protecteur du saint-siége, qui en serait le maître. C'est la fin de l'unité du moyen âge.
(I) D'Ossat, Lettres, T. I, p. 51 et 204.
l'ambition de l'espagne. 193
^ 5. L'amLition de l'Espagne et ses résultats.
Un Italien, homme de génie, qui languit pendant vingt-six ans dans une prison espagnole, Campanella écrivit un livre dans lequel il revendique la monarchie universelle pour l'Espagne (1). Comme il l'adressa au roi d'Espagne, il faut croire que l'auteur exprimait les désirs de l'ambition espagnole. En effet, l'ouvrage de Campanella est, pour ainsi dire, la théorie des faits que nous venons de rappeler ; c'est un singulier mélange de catholicisme et de politique, de même que la Monarchie d'Espagne, dont il porte le titre. Nous avons dit plus haut que Campanella ne reconnaît qu'un seul et vrai chef de la chrétienté, le pape. Il maintient cette théorie dans son traité de la Monarchie espagnole. « Entre les chrétiens, dit-il, il ne peut y avoir d'autre monarchie que celle du pape (2). » La doctrine du moine italien est puisée dans les entrailles du catholicisme. Comme les rois d'Espagne se disaient rois catlioliques, ils devaient révérer les papes comme vicaires de celui qui fut tout ensemble roi et prêtre. Quel est dans cet ordre d'idées le rôle d'un monarque universel? « Pour être roi du monde, répond Campanella, il faut ou fonder une religion nouvelle, comme Mahomet, ou accepter la religion catholique, et s'en faire le défenseur comme Charlemagne. C'est ce dernier rôle qui est celui des rois d'Espagne, ils seront les rois catholiques par excellence, c'est à dire, rois universels, à condition d'être les défenseurs du saintsiége, les champions de l'Église contre les hérétiques et les infidèles (3). » Telle est aussi la mission historique de la race espagnole; sa vie s'est passée à combattre les infidèles. Voilà pourquoi le souverain pontife a donné h ses rois le titre de catholiques; c'était une inspiration divine qui marque merveilleuse-
(1) Campanella^ de Monarchia hispanica (Amsterdam, 1641).
(2) Id., ibid.j, c. 5, p. 28.
(3) Id., ihid., c. 5, p. 29, 32, 34.
ment la mission de l'Espagne et la grandeur à laquelle elle est destinée (1).
On le voit, la théorie du rêveur solitaire, de l'utopiste, n'est que l'expression du christianisme traditionnel. C'est sur ces idées que reposait au moyen âge l'unité catholique, sous ses deux chefs, le pape et l'empereur; seulement Campauella remplace l'empereur par le roi d'Espagne. Telle fut en réalité la révolution que la réforme amena dans l'ordre politique. L'empire d'Allemagne n'était plus saint et romain que de nom, du jour que l'empereur fut élu par des princes hérétiques. Si Philippe II n'hérita pas du nom d'empereur, il hérita de l'essence de la dignité impériale; c'est lui qui fut le défenseur de l'Église, c'est aussi à lui que devait appartenir, en cette qualité, le gouvernement temporel de la chrétienté. Cependant le roi d'Espagne avait en face de lui, non seulement un empereur, mais encore des rois qui n'avaient aucune envie de reconnaître la suprématie qu'il s'attribuait sur le monde chrétien. La monarchie universelle restait donc une prétention : comm.ent parviendra-t-on h la réaliser?
Campaneîla est profondément convaincu de la puissance de la religion: elle possède les âmes, dit-il, alors même qu'elle est fausse (2). Voilà pourquoi tous ceux qui ont fondé de grands empires, se sont servis de la religion comme d'un instrument (3). Le roi d'Espagne fera de même. On voit que le catholicisme de Campaneîla est singulièrement politique; en cela encore il est le vrai représentant de Charles-Quint et de sa maison. Le roi d'Espagne, dit Campaneîla, veillera d'abord à ce que les papes soient espagnols; la raison qu'il allègue est caractéristique. « Après que la Pythie de Delphes fut gagnée pour le roi de Macédoine et philippisa, il fut facile à Philippe de s'emparer de toute la Grèce (4). » De même le roi d'Espagne obtiendra facilement la couronne impériale par l'appui du pape. Le moine dominicain se faisait illusion sur la facilité de l'entreprise. On remplacera, dit-il, les électeurs protestants par
(1) CamjHinella, de Monarchia hispanica, cap. 2 et 5 : < Declaralio titnii catUolici, sive universalis Jemonslral Spiritum sanclnm per ecclesiasticos loquentem idem voluisse. »
(2) Id.j ihid.j cap. 5. « Omnis religio tam falsa quam vera vincit, ubi serael insedit hominum animos. i
(3) Jd., ihid., c. 5.
(4) Jd.,ibid., c.6,p. 36.
l'ambitjo.n de l'espagne. 195
des princes catholiques. 3Iais comment espérer de réussir, là où Charles-Quint avait échoué? Le pape aurait dû disposer de toutes les forces du monde catholique (1) ; or les princes catholiques ne se souciaient guère de combattre pour la grandeur de l'Espagne. Les prétentions à la monarchie universelle ressemblaient à un cercle vicieux; pour devenir le maître de la chrétienté, il eût fallu déjh avoir dans sa main toute la chrétienté.
Campanella ne voit pas d'impossibilité à ce que l'Espagne s'empare de la France et de l'Angleterre. Déjà, dit-il, le royaume de France était à la disposition de Charles-Quint ; il tenait François P'' dans les fers, pourquoi n'a-t-il pas profité de l'occasion pour envahir ses États? Le dominicain lui reproche assez ouvertement sa clémence intempestive, tandis que l'histoire l'accuse d'avoir mis trop d'âpreté dans son ambition (^). L'occasion pourra encore se présenter, au cas oîi Henri IV viendrait à mourir sans descendants. Que si le roi d'Espagne échouait dans ses projets de conquête, il devrait au moins tâcher de diviser la France et de la morceler pour l'affaiblir. Campanella avoue que l'Angleterre est un grand obstacle à la monarchie universelle; il craint sa puissance maritime plus encore que les forces militaires de la France: si le roi d'Espagne, dit-il, pouvait dompter l'Angleterre, il deviendrait le maître du monde (3). Le moine dominicain, se rappelant le désastre de Yannada, ne conseille pas la force ouverte : il vaut mieux nourrir la discorde chez les Anglais, soulever les catholiques contre le gouvernement et armer l'Irlande (4). Campanella attache à la conquête des Pays-Bas une importance aussi grande qu'à celle de l'Angleterre; maître des provinces belgiques, le roi d'Espagne le sera facilement de la France et de l'Angleterre ; c'est donc avec raison que Philippe II dépensa tant de sang et d'argent pour les reconquérir sur l'hérésie, mais il employa de mauvais moyens pour dompter la révolte. Campanella prétendait en connaître de meilleurs qu'il se réservait de découvrir au roi ; ceux qu'il rendit publics ne méritent d'être mentionnés que pour leur singularité : semer la division, puis envahir les provinces affai-
(1) Campanella j de Monarchia hispanica, c. 5, p. 34, s.
(2) Jd.j ibid., c. i6, p. 107 ; c. 24, p. 191.
(3) Ici., ibiiL, c. 24, p. 198.
(4) Jd., ibid., c. 25.
blies, voilà un moyen banal et usé; le moine dominicain en a un autre plus original, c'est de profiter de la prédilection que les îerames belges témoignaient, d'après lui, pour les hommes secs et chauds du midi (1).
CampaneUa portait ses regards sur le monde entier, du fond de son étroite prison. A la fin du xvi'' siècle, la Pologne était le royaume le plus puissant du nord; le dominicain conseille de l'attacher aux intérêts de la maison d'Autriche, en profitant de l'élection pour faire monter un de ses princes sur le trône. Il demande que l'Espagne s'unisse à la Russie par les liens du mariage; il voit dans les Russes le plus fort boulevard contre les Turcs (2). La Turquie était encore du temps de CampaneUa une rivale pour ceux qui aspiraient à la monarchie universelle; mais, chose remarquable et qui prouve pour la perspicacité du philosophe italien, celte rivalité ne l'effraie pas; il était le seul peut-être qui n'eût pas peur des Turcs : leur empire se dissoudra, dit-il, par suite de ses divisions intestines (3). CampaneUa embrassa même le nouveau monde dans ses spéculations ; les découvertes merveilleuses faites sous la bannière espagnole étaient à ses yeux une marque des desseins de la Providence. A qui devait appartenir l'empire du monde, sinon au peuple qui montrait le plus d'ardeur pour connaître l'œuvre de Dieu (4)?
Il y a dans toutes les tentatives de monarchie universelle, un vice caché qui empêche les prétendus maîtres du monde de réaliser leurs superbes desseins et qui entraîne fatalement la dissolution de leurs empires éphémères; c'est la faiblesse de l'homme en regard de l'immensité de l'œuvre qu'il veut accomplir, c'est la méconnaissance des desseins de Dieu dans la création. Non seulement la monarchie est impossible, elle devient encore un principe
(1) CampaneUa, de Monarcbia hispanica.c. 27, p. 213, 228, 229, 239.
(2) 1(1. j ibid., c,26.
(3i 1(1., ibid., c. 30.
(4) Id., ibid., c. 32, p. 292 .- « Deus ipse Hispanis muûdum possidendam dédit, quia ferreatiori desiderio hujus cognoscendi lenentnr. i
l'ambition de l'espâgne. 497
de décadence pour les peuples qui tentent de l'établir h leur profit. Pour avoir excédé leurs forces, ils les usent, en sorte que leur déclin suit toujours de près leur grandeur factice. Il en fut ainsi de l'Espagne. Campanella écrivit la théorie de la monarchie espagnole au commencement du xvii^ siècle; et dans le même livre où il rêvait l'empire de la terre pour l'Espagne, il révéla son irrémédiable décadence. Exactions du fisc et dépopulation, tels avaient été les tristes résultats de la domination romaine; tels furent aussi les fruits de la monarchie espagnole.
L'épuisement des finances remontait jusqu'à Charles-Quint ; dès le commencement de la lutte avec François P"", il manqua d'argent pour payer ses troupes (1). En 1530, la gouvernante des Pays-Bas écrivit à l'empereur que ses finances étaient aussi bas que possible, et elle n'exagérait pas, car en 1531 le maître des deux mondes fut obligé d'ajourner son voyage en Allemagne, faute d'argent {^). En 1536, le conseil du roi d'Espagne lui conseilla de faire la paix avec la France, à cause de la ruine de ses États (3). Après la défection de Maurice, l'empereur d'Allemagne ne trouva plus à emprunter, il manquait d'argent pour ses besoins journaliers; son fils ne put quitter l'Angleterre, parce qu'il n'avait pas de quoi payer ses dettes; lui-même, lors de son abdication, dut relarder son retour en Espagne, parce qu'il n'avait pas d'argent (4), En 1557, Granvelle écrivit h Philippe II que les finances étaient dans un tel état, qu'il en demeurait interdit à la seule pensée (5). Vainqueur à' Saint-Quentin, le roi d'Espagne avoua dans ses lettres intimes qu'il lui était de toute impossibilité de continuer la lutte. Effectivement le duc de Savoie écrivait : « Nous n'avons pas un seul réal h notre disposition, et il est dû plus d'un million d'écus aux troupes allemandes. » Quand Philippe voulut licencier ses soldats, l'argent lui manqua pour les payer. Il jeta un vrai cri de détresse dans un billet adressé h Granvelle; le cardinal lui répon-
(1) Ea 1325, De Lanuoy écrit à l'empereur que « la dette est si graade due aux gens de guerre, que l'on a bien àfaireà en bien vuider. » [Lan:, Correspondenz des Kaisers Karl, T. I,p. 160 )En 1521) le vice-roi de Naples demande à cor et à cri de l'argent, ou il y aura révolte générale des troupes '. cependant il n'y avait en Italie que 1,200 Espagnols et 900 Allemands. {Lam, T. I, p. 339, 368.) '
(2) Lam, Correspondenz des Kaisers Karl, T. 1, p. 383, 622.
(3) fd.,ihid.,T. II, p. 263.
(4) W.j ibifl., T. III, p. 100, lOS. — Gackurd, Retraite de Charles-Quint, Introduction.
(5) Granvelle, Papiers d'Étal, T. V, p. 63 et 77.
dit qu'on chercherait au besoin de l'argent dans les entrailles de la terre (1). La pénurie n'était pas moindre en Espagne que dans les Pays-Bas : « L'on doit aux troupes plus de deux ans de solde, écrit Philippe II; les dépenses mêmes de la maison du roi ne sont pas payées. » Il envoya son budget à Granvelle ; il en résultait que pour couvrir dix millions de dépenses, il n'avait qu'un million de recettes ; les neuf millions de déficit, dit il, « il faudra les chercher en l'air. « A cela Granvelle répondit, que dans les Pays-Bas l'on était souvent embarrassé pour trouver dix ducats (2). Quand on lit les lettres du roi et de son ministre, on croirait lire la correspondance de deux mendiants. Granvelle écrivit, en loG3, que la gouvernante des Pays-Bas n'avait pas un maravédis pour faire face aux dépenses; Philippe lui dit qu'il n'avait pas un réal pour solder sa maison (3). Croirait-on que pour se tirer d'embarras, le maître du Pérou songea sérieusement à fabriquer de fausse monnaie? C'est le confesseur du roi catholique qui servit d'intermédiaire entre lui et l'honnête industriel qui avait trouvé moyen de faire de l'or avec du vif argent (4). Il paraît que le métier de faux monnayeur ne fut pas très profitable, car le roi d'Espagne tît deux honteuses banqueroutes (o). Voler ses créanciers, est un mauvais moyen de trouver du crédit : les banquiers refusant de prêter au roi d'Espagne, on eut recours à un expédient digne d'un pays de moines : des religieux allèrent mendier de porte en porte pour le maître des deux mondes (6) !
Cette misère dans un royaume qui possédait des populations industrielles et commerçantes, accuse une profonde décadence. Le déclin se manifestait par le signe le plus irrécusable, la dépopulation. « On ne se marie plus, on ne procrée plus d'enfants , dit Campanella, parce qu'on n'a plus les moyens de les élever et de les placer (7). » L'Espagne ressemblait à la Turquie: telle ville qui comptait 5,000 habitants au xvi'" siècle, n'en avait plus que 600
'1) Granvelle, Papiers d"Elat,T. V, p. loi, 458, 606, 607.
(2) Id., ibid., T. VI, p. 11, 16.->, 181.
(3) Id., ibid., T. VU, p. 53, 83.
(4) Gachard, Rfilations des ambassadeurs vénitiens avec Charles V et Philippe II, p. 112, 307 — .ilbcri, Relazioni, 1, 3, p. 3C7, 397.
(5) Ranke, Fiirstea und Vœlker, T. I, p. 421. — Poirson, Histoire de Henri IV, T. I, p. WS.
(6) Sclioell, Histoire générale, T. XVIII, p. 25.
(7) Campan/'Uo , de Monarchia hispanica, c. 10, p. 114.
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au xvii^. L'an 1600, il se trouvait dans l'évêché de Salamanque 8,384 paysans propriétaires ; en 1613, ce nombre était réduit à 4,13o. On voyageait dans les pays les plus fertiles de la terre, et l'on n'y voyait que des ronces et des épines, les bras manquant pour la culture. « Les maisons tombent, dit le conseil de Castille, et on ne les rebâtit point; les habitants fuient, les villages sont déserts, le églises sont vides. Si cela continue, la nation sera éteinte en moins d'un siècle (1). » En 1619, Philippe III demanda au conseil de Castille un remède à la dépopulation qui commençait de faire du royaume un désert. Le conseil attribua le mal aux impôts excessifs qui poussaient à l'émigration ; il proposa de limiter le nombre des couvents et celui des religieux; le conseil nous apprend que les monastères n'étaient pas peuplés par la dévotion, mais par la misère : on se faisait moine pour avoir de quoi vivre (2).
L'avis du conseil de Castille révèle les causes du mal qui minait l'Espagne : c'était la suite naturelle de son alliance avec le catholicisme et de son ambition de conquêtes. La monarchie était militaire tout ensemble et religieuse. Les guerres incessantes, poursuivies pendant plusieurs générations en Europe et en Amérique, épuisèrent la nation. Ceux qui ne succombaient pas sur le champ de bataille, ne rapportaient dans leur patrie que le stérile orgueil du hidalgo : les maîtres du monde pouvaient-ils s'abaisser jusqu'à un travail agricole ou industriel? La réaction catholique ne fut pas moins funeste h l'accroissement de la population ; les grands d'Espagne se faisaient une gloire de bâtir des monastères dans leurs immenses domaines : c'était favoriser la dépopulation de propos délibéré (3). Bientôt il n'y eut, en Espagne, que des moines, des religieuses et des mendiants. Le fanatisme, qui était en grande partie la cause du mal , empêchait aussi d'y remédier. On manquait de bras pour l'agriculture, on manquait d'une population qui eût le goût du commerce et de l'industrie. Or, par un bienfait providentiel, il y avait en Espagne des races étrangères douées précisément du génie qui faisait défaut aux Espagnols;
(1) Ranke, FiirslenundVœlker, T. I, p. 460.
(2) Klievenhiller, Annales Ferdinandei, T. IX, p. 736, ss.
(3) Ranke, Fursten uod Vœlker von Siid-Europa, T. I, p. 448, 459.
mais c'étaient des juifs et des mahométans. La stupide intolérance des zélés catholiques n'eut de repos que quand le dernier More eut été chassé de l'Espagne. Comment remplacer ces milliers de travailleurs? On songea à faire un appel à l'émigration étrangère. Que Dieu nous en garde ! dit le conseil de Castille. « Si l'on pouvait interdire toute relation, tout commerce avec les autres nations, ce serait un grand bien, car toutes sont infectées du venin de l'hérésie (1). »
Les monarchies universelles se légitiment parfois par une mission civilisatrice; les Romains civilisèrent les Gaules et l'Espagne, avant d'y porter la décadence. On n'en peut dire autant des Espagnols; ils ruinaient les pays dont ils faisaient la conquête. Que l'on compare la destinée brillante des Provinces-Unies échappées au joug de l'Espagne, avec le sort des Pays-Bas catholiques ! C'est la comparaison de la vie et de la mort. La Belgique doit à la domination de la maison d'Autriche l'abrutissement intellectuel et moral qui en a fait pendant des siècles la Béotie de l'Europe. Qu'est-ce que les Espagnols ont fait du royaume de Naples, ce paradis terrestre oiila nature prodigue tous ses dons? Les Napolitains doivent à la domination espagnole la dissolution de tous les liens sociaux: l'État n'étant qu'une exploitation qui ne laissait même plus aux malheureux habitants un toit où ils pussent reposer leur tête, les Italiens maudirent l'État, et rompirent les liens qui les attachaient à la société : ils se firent brigands (2). Qu'est-ce que les Espagnols ont fait da Portugal? Ici leur domination fut plus criminelle encore qu'inintelligente : un des ministres les plus renommés d'Espagne, Olivarès, s'imagina que le meilleur moyen de dompter les Portugais était de les rendre pauvres et misérables ; il épuisa donc systématiquement une nation fièreet généreuse, jusqu'à ce que, poussée à bout, elle brisât ses chaînes.
(1) Klievenhiller, Annales Ferdinandei, T. IX, p. 746.
(2) Jiankej Fûrsten iinJ Vœlker von Stid-Europa, T. I, p. 480.
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L'ambition de la monarchie universelle, unie au fanatisme catholique, ruina l'Espagne, sans que ses rois aient atteint le but qu'ils poursuivaient. Philippe II échoua comme Charles-Quint avait échoué. Le fils du grand empereur a été jugé longtemps avec une sévérité excessive. On l'a appelé le démon du Midi, et un des grands historiens des temps modernes, en rappelant cette flétrissure, ajoute que la rigueur est un devoir d'humanité quand il s'agit de condamner la tyrannie dans la personne d'un tyran (1). Nous avons apprécié ailleurs sa politique religieuse (2); son ambition de conquête et de domination y est étroitement liée. L'unité catholique, dont il se fit le défenseur, a-t-elle été un but pour le roi d'Espagne, ou un instrument? Il y a dans sa conduite à l'égard des insurgés des Pays-Bas, un fanatisme d'une obstination trop aveugle pour que l'on puisse croire ii une hypocrisie systématique. Il faut donc admettre qu'il fut de bonne foi le champion du catholicisme. Ceci suffit déjà pour repousser la flétrissure que l'histoire lui a infligée. S'il fut perfide et cruel au nom de la religion catholique, c'est la religion qu'il faut accuser, au moins la religion telle qu'on la comprenait au xvi« siècle. Dans ses actes les plus noirs, il eut pour complices des hommes d'église, parfois même les chefs de la chrétienté, ceux qui s'appellent les vicaires de Dieu. On canonisa Pie V; pourquoi vouer Philippe II aux enfers? Notre comparaison ne porte que sur la vie publique ; nous n'entendons pas mettre sur la même ligne le mari adultère et le pontife qui pratiquait toutes les vertus d'un moine.
Si Philippe II a été le défenseur sincère du catholicisme, pourquoi la malédiction pèse-t-elle sur sa mémoire, tandis que les Charlemagne et les Othon sont célébrés, au même titre, comme des héros? C'est qu'au moyen âge le catholicisme était la condition essentielle de la civilisation, tandis que, à partir de la réforme, il compte parmi les obstacles et les entraves. Les empereurs chré-
(1) J. von Millier, der Fûrsten-Biind, ch. X (T. XXIV, p. 52).
(2) Voyeï le lome IX* de mes Études histoi-iques.
tiens étaient des hommes d'avenir; Pliilippe II était un homme du passé; voilà pourquoi l'humanité le répudie. Cependant, ce passé que le roi d'Espagne voulait reconstituer, avait encore sa raison d'être, puisque la réforme n'est pas parvenue à le vaincre. Laissons à Philippe II la gloire d'avoir attaché son nom à la réaction catholique ; s'il fut trop borné pour comprendre ce qu'elle avait de légitime, il lui prêta du moins un aveugle dévoûment.