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OBJET DE LA LUTTE

fruits. Voilà comment il arriva que la réforme fut sauvée par un prince de l'Église.

Tel n'était certes pas le but du cardinal ; esprit essentiellement politique, il ne voyait dans la guerre allumée par les passions religieuses qu'un moyen de briser la puissance de la maison d'Autriche. L'on accusait les descendants de Charles-Quint d'aspirer à la monarchie, et l'accusation était fondée en ce sens qu'ils étaient les chefs de la réaction catholique ; or le catholicisme implique une domination universelle, dans l'ordre temporel comme dans l'ordre religieux. Charles-Quint s'était inspiré de l'idéal du moyen âge, en voulant rétablir Kempire et l'unité chrétienne. Philippe II continua la politique de son père; il fut réellement le roi des catholiques, 3til menaça de devenir le roi de toute la chrétienté. Au xvu*' siècle, la branche allemande de la maison d'Autriche prit le rôle que la branche espagnole avait joué au xvr-. Ici encore l'idée domina 3t entraîna les hommes. Ferdinand, pas plus que Philippe II, n'était de taille à devenir le maître du monde ; il est plus que probable qu'il ne conçut jamais cette haute ambition, mais la religion, dont il était l'organe et le champion, le poussa malgré lui h obéir i la devise de sa maison : plus outre. Que l'on suppose un instant la réaction catholique triomphante, Gustave Adolphe et Richelieu \raincus; qui ne voit que l'indépendance des nations eût péri avec la liberté religieuse? Telles étaient les craintes de Richelieu, le )lus profond politique des temps modernes ; c'est pour prévenir le langer d'une monarchie universelle qu'il s'allia avec les protestants contre la maison d'Autriche.

Gustave Adolphe et Richelieu furent-ils désintéressés dans cette grande lutte? Le premier n'avait-il d'autre but que de sauver la réforme? Le second ne voulait-il pas pour la France la monarchie ou, si l'on veut, l'influence, dont il dépouillait une maison rivale? Il est certain que l'ambition et l'intérêt ont joué un rôle dans les grands événements de l'histoire, et il en sera toujours ainsi, parce que cela est dans la nature humaine. Nous croyons volontiers que la mort seule empêcha le héros suédois de fonder un empire protestant à son profit. Le cardinal mourut aussi avant la fin de la lutte, mais sa politique sinon son génie lui survécut et inspira les négociations de Munster. Quel en fut le résultat? Le traité de Westphalie abaissa l'Autriche, et consacra la grandeur de la France.

Ce n'était pas la monarchie universelle, nous ne croyons pas que Richelieu y ail jamais songé, mais c'était un rang prépondérant dans la chrétienté, un ascendant moral plutôt qu'une domination matérielle. Le roi qui tout enfant signa la paix de Munster, recueillit l'héritage de cette grandeur : Louis XIV répandit l'éclat et la terreur du nom français dans l'Europe entière. La révolution française étendit encore plus loin la gloire de la France; elle vainquit l'Europe coalisée, au nom d'une idée, et elle légitima ses victoires en portant chez les vaincus la liberté, la fraternité et l'égalité. Un conquérant fut l'héritier de la révolution, mais infidèle à son origine, il mit le despotisme à la place de la liberté, et au lieu de s'inspirer du sentiment de la fraternité, il fonda un empire sur la force des armes. Le joug français pesa durement sur le monde, et surtout sur l'Allemagne : de là une réaction violente contre la France, réaction qui se manifeste jusque dans le domaine paisible de la science. Il en est résulté une conception nouvelle, étrange, de la guerre de Trente ans; nous la repoussons, parce qu'elle juge le passé, au nom des préjugés du présent. On condamne la France du xvnie siècle, sous l'influence de la haine qu'a allumée la domination napoléonienne. La haine est une mauvaise conseillère, elle aveugle au lieu d'éclairer, il la faut bannir de l'étude de l'histoire, sinon on l'altère, et on la fausse.

Les écrivains allemands ne voient dans la guerre de Trente ans qu'une lutte politique; ils nient que la liberté religieuse ait été eu cause; à peine admettent-ils que dans les premières années la guerre ail eu un caractère religieux, encore n'était-ce qu'aux yeux des protestants qui s'imaginaient à tort que l'empereur voulait détruire la réforme. La guerre, disent-ils, devint exclusivement politique, dès que l'étranger y intervint. Quand ils parlent de lutte politique, ils n'entendent pas que la maison d'Autriche ait menacé l'Europe d'une monarchie universelle, bien moins encore reconnaissent-ils que Gustave-Adolphe et Richelieu aient pris les armes pour la sauver de ce péril. Le héros suédois et le politique français sont ravalés au rang de brigands : ils firent la guerre à l'empire, dit-on, pour s'en partager les dépouilles (1). Quelle est, dans cet ordre d'idées, la mission providentielle de la guerre de Trente

(1) Barlhold, Geschichte des grossen deutschen Krieges, T. Il, p. 411, et passim.

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ans? On n'en voit plus aucune. Elle n'a pas assuré la liberté religieuse, ni l'indépendance de l'Europe, puisque ni l'une ni l'autre n'étaient en danger. Il ne reste plus qu'un vaste champ de carnage, occupé par des hordes barbares, sous les drapeaux de la France et de la Suède, sans autre but pour les chefs que le démembrement de l'Allemagne, et pour les capitaines et les soldats mercenaires que le butin et une licence sauvage. Quant aux princes protestants, ceux-là seuls qui désertèrent la cause du protestantisme pour se rallier k l'empereur, sont glorifiés comme ayant compris les vrais intérêts de la religion et de l'État; ceux, au contraire, qui restèrent fidèles à l'alliance suédoise, sont flétris comme traîtres à la patrie : fivrogne et égoisle George de Saxe devient un type de patriotisme, tandis que le landgrave de Hesse et son héroïque veuve Âmélie-Élisabeth sont voués à l'exécration (1). Ce ne sont pas seulement quelques princes dont la réputation est immolée à la haine du nom français; dans leur ardeur patriotique, les historiens allemands vont jusqu'à accuser la nation, sinon de trahison, du moins d'inintelligence politique et presque de niaiserie. Sur la foi de f histoire, Von avait cru jusqu'ici que c'était le génie guerrier de Gustave-Adolphe et de ses vaillants capitaines, les Horn, les Bannier, les Torstenson et les Wrangel, puis la fougue de Condé unie à la profondeur de Turenne, qui avaient triomphé de la maison d'Autriche. Erreur! Les Français étaient en petit nombre, et s'ils se distinguèrent, ce fut par leur lâcheté ; la Suède n'envoya en Allemagne que quelques milliers de paysans nus; les armées suédoises et françaises étaient composées presque exclusivement de mercenaires allemands. Voici donc à quoi se réduit la guerre de Trente ans : ce sont les Allemands qui, sous la bannière de quelques brigands suédois et français, versent leur sang pour démembrer leur pairie au profit de ceux qui les ont achetés. Si ce système historique était vrai, il serait désolant. Les écrivains qui le soutiennent ne s'aperçoivent pas qu'à force de patriotisme, ils font la satire la plus sanglante de leur patrie. Que faut-il penser d'une grande nation, dont les princes se vendent à l'étranger par cupidité, ou qui se laissent tromper par leurs ennemis et combattent pour eux contre leur chef, sans aucun souci de

(i) Banhold, Geschichte des grosseo dculschen Kricges, T. n, p. 37, W, 243.

l'honneur national, ni de l'intégrité du territoire. Il faut dire que c'est une nation de traîtres et de niais, et qu'elle mérite sa destinée, quelque dure qu'elle soit. C'est cependant \h ce que l'on dit des Allemands du xvn« siècle. Après 1630, tout le parti protestant fut allié de la Suède; la moitié de l'Allemagne était donc traître à la pairie! Pendant toute la durée de la guerre, il y eut des princes allemands et des troupes allemandes au service de la Suède et de la France : c'étaient des traîtres, ou pour le moins des imbéciles qui s'imaginaient que leurs croyances étaient en danger ou leur liberté compromise par la maison d'Autriche. Ce n'est pas tout. Si les historiens allemands ont raison, il faut dire, que l'humanité est en proie à une aveugle fatalité, il faut nier le gouvernement providentiel. Qu'est-ce que notre destinée, si les peuples de l'Europe se sont déchirés pendant trente ans, sans qu'il y eût à ce sang versé une autre raison que l'ambition de quelques brigands, et la sottise des masses? Faut-il croire que Dieu n'a donné d'autre mission aux hommes que de s'entre-tuer et de se dépouiller?

Hâtons-nous de répondre que le système historique qui conduit à ces désolantes conséquences est faux. Les écrivains allemands altèrent les faits, en niant que la liberté religieuse fût en cause dans la guerre de Trente ans, en niant que la réaction catholique, jointe à la puissance de la maison d'Autriche, mettait en danger la liberté de l'Allemagne et de toute la chrétienté. Il faut de parti pris fermer les yeux à la lumière pour prétendre que la religion n'a joué aucun rôle dans la longue lutte qui ensanglanta l'Allemagne pendant une vie d'homme. La réaction catholique, à la fin du xvi*' siècle et au commencement du xvii% est-elle un rêve? Les jésuites sont-ils un fantôme? Le fanatisme de Ferdinand II est-il un mythe? Et que voulait la réaction catholique ? Quel est le but que poursuivaient les jésuites et leur instrument, l'empereur? N'était-ce pas la destruction du protestantisme? l'Église pouvaitelle avoir une autre pensée? Si tout cela est un produil de l'imagination, que faut-il penser des longs débats d'Osnabrûck sur la liberté religieuse? Que dire du traité de Westphalie qui la garantit? Que dire de la protestation du pape contre ces stipulations? Négocie-t-on ii la fin d'une longue guerre sur des choses qui étaient étrangères à la lutte ? Les traités de pai.x ne sont-ils pas une suite

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