LA MAISON D AUTRICHE
constituer les principautés ecclésiastiques, dont comme allié et champion de Rome, il avait, pour ainsi] dire, la disposition (1). C'était la vieille politique des empereurs de s'appuyer sur les princes ecclésiastiques, pour contrebalancer le pouvoir tous les jours plus indépendant des princes laïques.
Tels furent les premiers actes de Ferdinand ; l'un et l'autre tendaient h reconstituer l'Église et l'Empire, dans le sens de l'unité du moyen âge. Ferdinand agissait-il systématiquement? Nous l'ignorons; toujours est-il que, la victoire aidant, il agit en souverain absolu. Il disposa des principautés en maître, plutôt qu'en empereur. Il fallait une récompense princière à l'illustre général qui venait de vaincre le roi de Danemark; Ferdinand dépouilla une vieille maison au profit de Wallenstein ; il n'y eut pas de sentence du collège des électeurs contre le duc de Mecklembourg, pas de défense, pas même d'accusation, rien qu'un décret arbitraire de l'empereur. La spoliation des ducs de Mecklembourg, de même que celle de l'électeur palatin, fut inspiré par les jésuites qui étaient comme le mauvais génie de Ferdinand (2). L'Église avait intérêt à ce que l'empereur devînt absolu, car sa toute-puissance devait amener la victoire du catholicisme. En vain les historiens allemands protestent-ils que Ferdinand n'était pas d'humeur tyrannique, et qu'il ne songeait pas à renverser la constitution de l'empire; le fait est qu'il la violait à toute occasion, en décidant les contestations des princes par sa seule volonté. Wallenstein disait qu'il ne devait y avoir qu'un maître en Allemagne, de même qu'il n'y avait qu'un roi en Espagne et en France (3), et l'empereur agissait en conséquence. Après avoir dépossédé l'électeur palatin et le duc de Mecklembourg, il se proposait de donner le Wurtemberg à un de ses généraux. L'électeur de Saxe, son stupide allié, aurait eu le même sort (4). Richelieu n'avait donc pas tort de dire que « l'empereur dépouillait à son aise, premièrement tous ceux qui lui avaient été contraires, puis ceux qui lui avaient été suspects, et après, ceux qui avaient exactement observé la
(1) Ad. Menzel, Geschiclite der Deutschen, T. VU, p. 172, s. i.2) Kliiivenliiller, Anaales FerdinaDdei, T. XI, p. 67.
ÇA) Le comte de Dohna disait la même chose : que fempereur voulait avoir en Allemagne un domi. niuiii absolutum. {Menzel, Geschichte Schlesiens, T. II, p. i08.) (i) Khevenhiller, Annales Ferdinandei, T. XI, p. 62. — /. ion, MuUcr, der Fiirstenbnnd, ch. VI.
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neulralilé, et finalement ceux qui lui avaient été très obéissants. Enfin, dii-il, l'empereur, sous divers prétextes d'apparence spécieuse, prenait le irain de se rendre maître de rAUemagne et la réduire en une monarchie absolue, anéantissant les lois anciennes de la république germanique, sur lesquelles est fondée l'autorité impériale » (i).
Voilà quels furent, non pas les projets, mais les actes de Ferdinand en Allemagne. Peu importent ses intentions primitives; la force des choses le dominait, et le poussait h réaliser l'unité religieuse de l'Allemagne, par la violence et les coups d'État, La maison d'Autriche n'a jamais eu des allures de conquérant, et Ferdinand qui, au début de son règne, se vit assiégé h Vienne par les insurgés de Bohême et de Hongrie, ne pouvait certes pas avoir l'ambition de la monarchie universelle. Mais en fait de domination, comme le dit Richelieu, l'appétit vient en mangeant; maître de l'Allemagne, Ferdinand porta ses vues sur l'Europe, On dirait que le malheur aux vaincus devint la devise de l'empereur. Après avoir défait le roi de Danemark, il voulut le traiter comme il avait traité l'électeur palatin : WallensLein signifia aux Danois, avec la brutalité du soldat, qu'ils seraient tenus comme esclaves s'ils refusaient de prendre l'empereur pour roi, tandis que, s'ils l'élisaient, ils conserveraient leur liberté et leur religion (2). Ferdinand songea à faire valoir les droits de l'empire sur l'Italie, par voie arbitraire, comme en Allemagne, Il dépouilla le duc de Mantoue, parce qu'il était sujet des rois de France, Une fois maître de Mantoue, il comptait s'emparer des possessions de terre ferme de Venise; l'indépendance de la république était une pierre de scandale pour la maison d'Autriche : « Il faut, disait l'ambassadeur d'Espagne, que la nouvelle Carthage succombe sous les héritiers de Rome. On apprendra aux héritiers italiens qu'il y a encore un empereur. » Le saint-siége n'était pas à l'abri de cette politique envahissante : Ferdinand parlait de se faire couronner, et il se proposait de revendiquer, à cette occasion, les droits de l'empire sur les États du pape. Le nom du général qu'il chargea de ce soin en disait plus que tous les projets. Déjà Wallenstein lançait de
(1) Méraoirfis de liiclieliev ,T. V, p. 120-123.
(2) Forsfer, NVallen^teins Briefe, T. 1, ]>. 67, lellreCXIX.
LA MAISON d'aUTRICHE. 219
terribles menaces : « Il y avait cent ans que Rome n'avait plus été pillée; elle devait être bien plus riche que du temps de Charles-Quint. » Enfin, la France elle-même n'échappait pas à la convoitise impériale. Ferdinand voulait reconquérir les trois évêchés que Henri II avait occupés à titre de protecteur de la liberté germanique, et si la victoire l'avait favorisé, à quoi le successeur des Césars, le vicaire temporel du Christ, n'aurait-il pas prétendu (4)?
Quelle était la politique naturelle des princes protestants et des rois étrangers en face de celte ambition tous les jours croissante? La résistance et la coalition. Les protestants d'Allemagne n'osèrent résister à l'empereur; heureusement que Ferdinand, en poussant les choses^à bout, éveilla les craintes de l'étranger. Ce fut son mauvais génie qui lui inspira Védit de restitution. Le comte de Khevenhiller, zélé^catholique et partisan dévoué de l'empereur, a sur ce point un récit plein d'intérêt : « Les victoires remportées par Ferdinand |sur le roi de Danemark et sur les protestants alarmèrent les princes et le pape lui-même. Un cardinal proposa un moyen de ruiner la maison d'Autriche : c'était d'exploiter les sentiments religieux de l'empereur, en l'excitant à enlever aux protestants les biens ecclésiastiques qu'ils avaient usurpés depuis la paix d'Augsbourg. Il en résulterait un mécontentement universel contre Ferdinand, et l'on en profiterait pour faire appel au roi de France, lequel envahirait l'empire comme protecteur de la liberté germanique foulée par le duc de Wallenstein. En même temps, l'on fonderait une république dans les Pays-Bas, et, avec le concours des Hollandais, il serait facile d'enlever à fEspagne ses colonies, de ruiner son commerce, et de la resserrer dans la Péninsule. Alors c'en serait fait de la maison d'Autriche (2). »
Nous doutons que le discours du cardinal soit sérieux; l'annaliste impérial aura mis sur le compte d'un prince de fÉglise les craintes qu'il n'osait exprimer en son propre nom. Il est certain que l'ambition de la maison d'Autriche effraya l'Europe et provoqua la coalition de la France avec la Suède, les Provinces-Unies et les [protestants d'Allemagne, pour maintenir la liberté des
(i) lianke, Fiirsten und Vmlker von Sûd-Europa, T. HI, p. 545-3i7. (2) Kkevcnliillcr, Annales Fcrdiuandei, T. XI, p. 427-430.
princes et des républiques. Ces sentiments éclatèrent dès l'année 1636, avant que Richelieu eût pris une part active h la lutte; ce n'est donc pas lui qui a inventé l'épouvantail de la monarchie universelle. Nous avons un témoignage intéressant de l'opinion générale, dans le discours d'un ambassadeur de Bethléem Gabor, que le cardinal Caraffa nous a transmis. Des conférences eurent lieu à La Haye, pour former une coalition contre la maison d'Autriche. « Celte maison, dit le prince de Transylvanie, n'a cessé d'aspirer h la monarchie universelle. Ferdinand commence par s'assujettir l'Allemagne. La liberté germanique détruite, que deviendra l'indépendance des Provinces-Unies, du Danemark, de la France et de l'Angleterre? Il n'y a qu'un seul moyen de prévenir ce danger, c'est que tous ceux qui ont h craindre' la prépondérance d'un seul, unissent leurs forces et prennentfiparli pour les opprimés; tant qu'ils combattront isolés, leur défaite est certaine. Il faut engager dans l'alliance le roi très chrétien, le duc de Savoie, la république de Venise, et même les Turcs, puisqu'il s'agit du salut commun de tous les peuples (1). » Nous ajouterons, avec un grand historien, que la liberté de penser, et, par suite, la civilisation moderne, étaient en cause autant que l'équilibre politique. La domination de la maison d'Autriche a été funeste à la culture intellectuelle, et en Allemagne, et dans la péninsule espagnole. Cela était inévitable, car la monarchie universelle entraîne à sa suite le despotisme civil et religieux. Que serait devenue l'Europe, si la réaction catholique l'avait emporté? Une espèce de Turquie chrétienne, répond Jean de Muller (2).
§ 3. Les protestants d'Allemagne.
Les princes protestants avaient à défendre la liberté religieuse menacée par la réaction catholique, dont Ferdinand était le chef. Nous avons dit ailleurs qu'ils ne surent ni prévenir le mal ni le
(1) Caraffa, Germania sacra, p. 238.
(2) J. von Millier, der Fiirstenbund, ch. XIV; « Die Cliristenheit wiirde an Lichl und Cultnr unterihnen ziemlich liirkisch geworden sein, i
LES PROTESTANTS UALLEMAGNE. 221
combattre (l). Ce qui manquait à l'Allemagne comme corps, faisait également défaut aux princes protestants : l'esprit d'unité. La religion, au lieu de devenir un lien d'union, augmenta la discorde ; les luthériens et les calvinistes se détestaient entre eux, bien plus qu'ils ne haïssaient l'ennemi commun. Lorsque l'électeur palatin fut appelé au trône de Bohême, il eût été facile aux protestants d'anéantir pour toujours la maison d'Autriche, et d'assurer au protestantisme la prépondérance, sinon la domination en Allemagne : il leur suffisait de s'unir contre l'ennemi commun. Au lieu de cela, l'on vit, chose incroyable, le plus puissant des princes luthériens prendre parti pour l'empereur contre ses coreligionnaires. C'est que l'électeur palatin était le chef du calvinisme, et le duc de Saxe était un luthérien fanatique ; ajoutez à cela un misérable intérêt d'agrandissement territorial. Voilà comment il arriva que le prince, qui aurait dû se mettre à la tête du parti protestant contre les envahissements du catholicisme, trahit les intérêts de la réforme.
La cause du protestantisme ne trouva de défenseurs que dans quelques héroïques aventuriers. Après leur défaite et leur mort, il fallut recourir à l'intervention étrangère. Le roi de Danemark fut faiblement secouru par les protestants, dans l'intérêt desquels il prit les armes ; ses alliés le désertèrent dès qu'il fut vaincu. Le protestantisme eût péri ainsi que la liberté de l'Allemagne, si Dieu n'avait envoyé Gustave-Adolphe pour les sauver. Les princes allemands n'osèrent pas demander son intervention; ils n'osèrent pas se prononcer pour lui; ils traitèrent en ennemi celui qui venait les sauver. Quand la victoire se déclara pour le héros suédois, les protestants se rangèrent sous ses drapeaux, mais ils ne le firent que sous le coup de la nécessité ; même après l'édit de restitution, même après la spoliation du duc de Mecklembourg, ils ne comprirent pas que l'union était leur seul espoir de salut. Tant que le roi de Suède vécut, ils plièrent sous l'ascendant d'un esprit supérieur. Après sa mort, tout se rompit. Richelieu et le chancelier Oxenstiern essayèrent d'unir les États protestants en une ligue qui fut assez forte pour contraindre l'empereur à une paix religieuse et politique. Mais les plus puissants des princes,
(l) Voyez le tome IX* de mes Eludes historiques.
les électeurs de Saxe et de Brandenbourg refusèrent de signer la ligue de Heilbronn, el négocièrent avec Ferdinand. La défaite de Nordlingen entraîna la défection générale. On croyait la ruine des Suédois assurée, et l'on se hâtait d'accéder à la paix de Prague pour se réconcilier avec le vainqueur. Le landgrave de Hesse et quelques comtes de l'empire restèrent seuls fidèles à l'alliance. Cependant les conventions de Prague ne procurèrent pas même le seul bien qu'elles pouvaient donner à l'empire, la paix; la Suède et la France continuèrent la guerre pour la liberté allemande, sans le concours des princes et même contre eux. La période française de la guerre de Trente ans fut funeste à la maison d'Autriche. Ferdinand II, vaincu et abandonné du seul allié qui lui restât, le duc de Bavière, fut obligé de signer la paix. Le traité de Munster démembra l'Allemagne au profit de la Suède et de la France ; il assura la liberté religieuse aux princes protestants, et pour la garantir, il leur donna une indépendance à peu près complète, au détriment de l'unité et de la force de l'empire.
Les historiens allemands déplorent la paix de Westphalie, parce qu'elle mulila l'empire et qu'elle l'affaiblit au point de le mettre dans la dépendance de l'étranger. Ils accusent les princes protestants de ce funeste résultat ; ce sont eux qui appelèrent l'étranger en Allemagne, ce sont eux qui donnèrent à la France et à la Suède le prétexte de la liberté allemande et de la liberté religieuse, grands mots avec lesquels les ennemis de l'Allemagne nourrirent une guerre affreuse qui , après avoir ruiné et démembré l'empire, détruisit son influence politique. Nous croyons que les princes protestants ne sont pas coupables du crime dont on les accuse. Mais ce qu'on doit leur reprocher, c'est de n'avoir pas su défendre la cause du protestantisme, de l'avoir même compromise par leurs éternelles dissensions, source d'une déplorable faiblesse. Sans doute, si l'on jugeait les princes du xv!!*" siècle au point de vue des idées et des aspirations du xix% il faudrait flétrir leur égoïsme et leur inintelligence des vrais intérêts de la patrie allemande. 3Iais nos idées et nos aspirations étaient tout à fait
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inconnues à FAllemagne de la guerre de Trente ans. Écoutons les contemporains : le tableau que les Français et les Suédois font de leurs alliés, n'est rien moins que flatteur pour le patriotisme allemand; mais pour juger les hommes, il faut les prendre tels qu'ils sont, et non tels que nous voudrions qu'ils fussent.
Richelieu dit que les Allemands n'ont qu'un seul mobile de leur conduite, Tintérêt. « Ils ont l'humeur si mercenaire, qu'il n'y a promesse, pour solennelle qu'elle pût être, à laquelle ils ne manquent pour de l'argent (1). » La religion et la liberté de l'empire sont le cadet de leurs soucis, dit l'historien du maréchal de Guébriant; s'ils prennent notre parti, plutôt que celui de l'empereur, c'est par cupidité (5). Les Suédois parlent de leurs alliés sur un ton plus méprisant encore. Pendant les délibérations d'Heilbronn, que faisaient les princes protestants ou leurs plénipotentiaires? « Au lieu de contribuer à leur cause, dit Oxenstiern à Feuquières, ils passent leur temps à s'enivrer (3). » Un témoin moins passionné, le comte Brahe, assista h la diète de Francfort ; son rapport concorde avec les témoignages que nous venons de transcrire : « Les princes s'amusent ici, dit-il, sans s'inquiéter le moins du monde du bien commun; ou s'ils y pensent, c'est pour jalouser la Suède et pour lui envier la direction des affaires. Le duc de Saxe fait l'office de trouble-ménage; l'électeur de Brandebourg n'a qu'une seule ambition, la possession de la Poméranie; le duc de Weimar vise à être indépendant et à assurer sa grandeur; les ducs de Brunswick et de Lunebourg sont en querelle avec le landgrave de Hesse; la noblesse et les villes se disputent le rang et les sièges, chacun ne cherche que son intérêt et l'un envie l'autre; les grands et les petits se laissent gagner par l'or français (4). »
Ces divisions, qui scandalisaient les alliés des princes prolestants, avaient des racines profondes dans le génie de la race allemande ; les Suédois et les Français n'en voyaient que le mauvais côté. L'esprit d'individualisme a engendré la réforme, il a produit la riche variété qui distingue la culture allemande; mais dans le
1; Mémoires de Richelieu, T. IX, p. 410.
(2) Le Labourexir, Histoire du maréchal de Goébrianl, p. 364.
(3) Feuquières, Négociations, T. I, p. 40.
(4; Geyer, Geschichte Schwcdens, T. III, p. 294.
domaine politique, il n'en pouvait résulter que petitesse de vues, intérêts mesquins et faiblesse extrême. Aujourd'hui même que le sentiment de la patrie s'est réveillé, et que le besoin de l'unité agite l'Allemagne, elle est toujours divisée et impuissante (1); quel devait être le chaos au xvir siècle, avant la médiatisation, alors que l'empire comptait les États par centaines? Cependant dans cette anarchie apparente, il y avait une tendance qui dominait, celle de la séparation, c'est à dire la souveraineté de plus en plus complète des princes, la diminution, l'on pourrait dire, l'anéantissement du pouvoir impérial. Au commencement de la guerre de Trente ans , l'électeur de Trêves se mit sous la protection de la France ; on lit dans sa Justification : « Les Allemands reconnaissent la puissance de l'empereur, mais en telle sorte qu'il semble qu'ils commandent plus qu'ils n'obéissent, ou du moins qu'ils sont égaux. Ceci est si vrai, que l'empereur Maximilien disait ordinairement que des rois de la chrétienté, l'un était roi des âmes, l'autre roi des hommes, mais que l'empereur était roi des rois, qualifiant rois les princes de l'empire; et, de vérité, ils sont rois de leur établissement, et de leur autorité sur leurs sujets, et sur l'empereur même, lequel est empereur par eux (2). » C'est ce qui faisait dire à Richelieu que l'empire était une monarchie mixte, en laquelle il y avait beaucoup de république (3). .
Ferdinand menaça de changer la république en monarchie. C'eût été une révolution dans l'intérieur de l'empire et un danger pour l'Europe. La tendance séculaire de l'Allemagne était la décentralisation, comme nous disons aujourd'hui; les empereurs avaient vainement tenté au moyen âge de ressaisir le pouvoir qui passait dans les mains des ducs ; l'esprit de division inhérent à la race fut plus fort que le génie des Henri et des Frédéric. Quand au xvi'" siècle, Charles-Quint voulut rendre la couronne impériale héréditaire dans sa famille, il rencontra une résistance unanime. La mission de la nation allemande s'opposait à l'unité. C'est dire que le fait que Ferdinand voulait changer était providentiel. La
(1) Ecrit an mois de juin 1859.
(2) Justification du procédé de Télecteur de Trêves. (XégocicUions secrètes touchant la paix fie Munster, T. \, p. 36.
(3) Mémoires de Richelieu^ T. X, p. 122.
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liberté de l'Europe y était intéressée autant que la destinée de l'Allemagne. Écoutons les plénipotentiaires français au congrès de Munster : « Les ennemis de la France tiennent pour assuré que, si les membres divisés de ce grand corps (d'Allemagne) pouvaient être tous réunis pour agir de concert sous la conduite d'un chef, il y aurait peu de puissances capables de lui résister (1). )) Les princes allemands et la France avaient donc le même intérêt à affaiblir le pouvoir de l'empereur.
Au début des négociations de Munster les ambassadeurs de France écrivirent une lettre circulaire aux princes de l'empire, pour les engager à se faire représenter au congrès. On y lit : « La maison d'Autriche aspire à la monarchie de l'Europe, elle veut établir dans l'empire le fondement de sa souveraineté... Voilà pourquoi elle a ôté aux lois leur force, aux magistrats leurs privilèges, aussi bien qu'à tous les États de l'empire... L'oppression des princes est la cause de la guerre ; pour avoir une paix sûre, il faut garantir leurs droits, sinon la liberté germanique tend à sa fin, et l'empereur a jeté et assuré le fondement de sa monarchie (2). » L'appel fut entendu, et le conseil suivi. Il en résulta que la paix de \Vestphalie fit de l'Allemagne une république de princes : elle garantit leur souveraineté territoriale, elle leur donna tant de droits et en laissa si peu à l'empereur, que l'empire ne fut qu'une dignité nominale, sans force aucune ; elle permit aux États de faire entre eux et même avec l'étranger des alliances pour leuj- conservation, tandis que l'empereur n'avait pas le droit de guerre. Une confédération peut rester puissante, pourvu que le lien entre les confédérés maintienne et assure une action commune; cette unité était impossible dans l'empire d'Allemagne, par suite de la division des prolestants et des catholiques. Quand il y avait opposition entre les deux confessions, l'on avait recours à l'arbitrage, l'on négociait comme s'il s'était agi de concilier des États étrangers et ennemis. Il ne restait, en réalité, qu'un seul intérêt commun, la justice, mais la justice aussi finit par se localiser (3).
(1) M-fjociations secrètes louchant la paix de Munster, T. II, p. SO.
(2) /bid.^T. I,p. 248.
(3) Menzel, Geschichte der Deutschen, T. VIII, p. 246-251.
Faut-il déplorer celte division de l'Allemagne? Nous avons répondu d'avance à la question : l'historien ne peut pas regretter que l'Allemagne ne soit point parvenue à se concentrer en une puissante unité comme la France. Il est plus que probable que la nation allemande aurait payé cher la force que donne la centralisation, car elle aurait abdiqué son génie; cela revient à dire que ce que l'on regrette était une impossibilité. Mais tout en restant séparés, les États conservaient des intérêts communs; c'est ce lien d'unité que la paix de AVestphalie a trop relàcbé. Faut-il s'en prendre uniquement aux princes, et surtout aux protestants? Lorsque les traités qui finissent la guerre exagèrent les principes de liberté et d'indépendance, on peut être sûr que c'est une réaction contre un excès contraire, le danger de la domination absolue d'un homme ou d'une famille. L'on impute aux protestants la faiblesse de l'Allemagne et son morcellement ; le vrai coupable, c'est Ferdinand, c'est la réaction catholique dont il était l'instrument.
La guerre de Trente ans est la lutte suprême du catholicisme et du protestantisme. On se demande aujourd'hui si la lutte était fatale, inévitable. Elle était nécessaire, en ce sens que l'Église ne pouvait renoncer à sa domination, puisqu'elle la considérait comme étant de droit divin. Mais les conditions du combat dépendaient de la prévoyance des partis qui y furent engagés. Les protestants auraient pu résister à la réaction catholique, et même l'arrêter, s'ils avaient uni leurs forces. Au lieu de se liguer contre l'ennemi commun, ils se déchirèrent entre eux. Il en résulta que le catholicisme gagna du terrain, tandis que la réforme en perdit. Cependant, par un concours heureux de circonstances, la maison d'Autriche se trouva assaillie par mille ennemis, au moment où la guerre de Trente ans éclata. C'était une occasion que la Providence offrait aux protestants; loin d'en profiter, ils se divisèrent au point que le prince, qui était regardé comme le chef du protestantisme allemand, se prononça pour l'empereur. Dès lors, il n'y eut plus qu'un seul moyen de sauver la réforme : le secours de l'étranger. La Suède et la France intervinrent pour