‹ Les nationalitésChapitre 18 sur 38 · LES PROTESTANTS D'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

LES PROTESTANTS D'ALLEMAGNE

souci de ses tonneaux de bière et de ses paris de chasse que du protestantisme et de l'empire! Il était tombé si bas dans l'opinion publique, qu'on le chansonnait comme roi de la bière (1). On lui imputait des propos dignes d'un ivrogne; on lui reprochait de dire que les bêtes de ses tbrêts lui tenaient plus à cœur que ses sujets (2). Avec cela, dit Richelieu, « le duc était glorieux, et il eût voulu avoir la direction des affaires (3). » Le cardinal n'aurait pas mieux demandé que de la lui confier, mais l'ambassadeur de France lui écrivit que l'électeur, « perdu de réputation et de crédit, était incapable de présider à des choses aussi importantes que la paix et la guerre (4). » L'orgueil blessé fut pour beaucoup dans sa défection : il ne pouvait consentir, lui électeur, lui qui avait été vicaire de l'empire, h être subordonné à un gentilhomme suédois (S).

Des intérêts de famille et d'agrandissement territorial, que l'empereur eut soin de satisfaire, décidèrent le duc de Saxe à rompre avec ses alliés, et h signer la paix de Prague. L'électeur de Brandebourg suivit son exemple. On ne dira pas que ce fut par patriotisme, par haine de la domination étrangère; il avouait qu'il était impossible aux princes prolestants de se maintenir sans l'appui de l'étranger ; il disait que mieux valait s'assurer le secours de la Suède, en lui cédant une partie de l'empire, que de sauver l'intégrilé de l'empire au prix de la liberté religieuse; il ajoutait qu'un chrétien évangélique devait attacher plus d'importance à la parole de Dieu qu'à la grandeur temporelle de sa patrie (6). Mais l'électeur qui sacrifiait si généreusement l'intégrité de l'Allemagne, tenait énormément à l'intégrité et à l'accroissement de son électoral. D'après des pactes de famille, il avait droit à la Poméranie, après la mort du duc régnant : la Suède convoitait aussi cet héritage, comme indemnité de guerre. Ce fut cette opposition d'intérêts qui poussa l'électeur à accepter la paix de Prague.

Richelieu flétrit énergiquement cette paix. « C'est une déser-

(1) On rappelait Biergorgd. (Gfrorer, Geschichte GusLiv Adolphs. p. 782.) Une chanson d'élu diant l'appelle rex cemisianus. {Fijraur, Briefe Wallensteins, T. H, p. 77, note 3.)

(2) Le Lubvurenr, Histoire du maréchal de Guébrianl , p. 198.

(3) Mémoires de Richelieu, T. VU, p. 337.

(4) FeuquièreSj Négociations, T. I, p. 133.

(5) Chemnitz, Der grosse schwedische Krieg, T. H, p. 289.

(6) Id., ibid., p. 26.

tioii honteuse, dit-il, et infidèle, contre les traités signés par le duc de Saxe, et contre sa parole (1). » La postérité a confirmé le jugement du grand politique : « La paix de Prague, dit un historien philosophe, était déloyale, incomplète et dénuée de garanties. Elle n'accordait aux protestants qu'une partie de leurs justes demandes, et ne leur assurait pas même ce qu'elle leur accordait [2). » Il n'y a qu'une excuse h alléguer pour les princes qui la signèrent : c'est l'état déplorable de l'Allemagne, après seize ans de guerre. L'électeur de Saxe ne manquait pas d'étaler à chaque occasion son amour pour sa chère patrie, foulée par l'étranger, et son désir de lui rendre le bienfait de la paix. Nous n'entendons pas scruter ses intentions, nous voulons croire qu'elles étaient excellentes; mais si elles prouvent la bonne foi de l'électeur, elles attestent aussi son incapacité politique et son aveuglement. Les conventions de Prague, qui devaient donner la paix à l'Allemagne, perpétuèrent la guerre, et, de plus, elles lui imprimèrent un caractère funeste à l'empire. L'électeur était si borné et si vain, qu'il s'imaginait que ce serait chose facile de chasser ses anciens alliés de l'Allemagne; il ne voyait pas que les Suédois exaspérés continueraient la guerre par point d'honneur, et que derrière les Suédois se trouvait la France qui ne voulait pas de la paix aussi longtemps que la maison d'Autriche ne serait pas ruinée. En désertant l'alliance suédoise, les princes protestants ne mettaient donc pas fin à la guerre ; ils se mettaient, au contraire, eux, dans l'impossibilité de contrebalancer l'influence étrangère; ils livraient l'Allemagne au hasard des batailles, à une époque où la fortune de la France était confiée au génie de Richelieu : c'était aller au devant du morcellement.

On dira qu'il est facile, après coup, à fhistorien, de voir ce qui aurait dû être fait, mais qu'il n'en est pas ainsi pour ceux dont la vue était obscurcie par les passions du moment. Cette excuse même fait défaut au duc de Saxe; il consulta ses états, et il en reçut un avis excellent dont il aurait dû profiter. Les états saxons déclarèrent qu'ils n'avaient pas de confiance dans l'empereur ; ils regrettèrent que la paix ne fût pas faite de commun accord avec

(1) Mémoires de Riclielieu, T. VIll, p. 343.

(2) Ancillon, Tableau des révolutions du système politique en Europe, T. II, p. 89. — HcliOtU qualifie la paix de Prague de honteuse. {Histoire générale j T. XXV, p. 19i.)

LE? PROTESTANTS d'aLLEMAGME. 251

tous les princes ; enfin, ils prétendirent que la paix, loin de pacifier l'Allemagne, éterniserait la guerre, parce que les puissances étrangères ne l'accepteraient pas (1). Que fallait-il donc faire ? Rester unis et sous les armes, jusqu'à ce que l'empereur vaincu eût accordé une paix sûre. En prenant ce parti, les princes protestants auraient eu une voix prépondérante dans les négociations, ils auraient empêché la Suède et la France de continuer la guerre sous le prétexte de la liberté allemande ; ils auraient dicté les conditions au lieu de les subir; l'honneur, peut-être l'intégrité de l'empire eût été sauvé. En acceptant la paix de Prague, en se rangeant du côté de l'empereur, les princes protestants ouvrirent, pour ainsi dire, la porte à l'ambition française.

Cependantil n'est pas vrai qu'ils aient fait bon marché des intérêts de leur patrie. Les plénipotentiaires de France à Munster rendireni à leur patriotisme un hommage d'une singulière naïveté :« Les princes allemands, disent-ils, diffèrent beaucoup des princes d'Italie ; ceux-ci sont bien aises que la France y ait quelques places, pour tendre la main en cas de besoin et pour tenir en bride les Espagnols. Mais les Allemands sont beaucoup plus touchés de l'amour de leur patrie et ne peuvent approuver que les étrangers démembrent l'empire, quelque utilité qu'on leur en fasse espérer, préférant, par une politique digne du climat, la subsistance d'un corps dont ils sont les membres, à l'avantage que chacun peut retirer en particulier de la division de l'empire. Ils souhaitent bien d'être rétablis dans leurs anciens privilèges, et que l'autorité des empereurs demeure réglée parles constitutions de l'empire, mais ils ne veulent pas que ces biens leur arrivent par la séparation de partie de leur État, ni que pour avoir plus de moyen de les assister, les princes étrangers s'agrandissent à leur dépens (2). ^) Il ne manquait à ces bons sentiments que la force pour les faire prévaloir, mais c'était une condition essentielle; h son défaut, comme le dit le plénipotentiaire français, les deux couronnes étrangères donnèrent la loi au sein d'une assemblée de l'empire (3). Pour obtenir le redressement de leurs griefs, les princes allemands, catho-

(1) Ctiem nitz, Der grosse schwedische Krieg, T. H, p. 676.

(2) Lettre du comts d'Avanx et de Servien au cardinal Mazarin. (Mégociaticns secrètes louchant la paix dp Munster, T. ni, 2, p. 21.)

(3) Mémoire du r omie d'Avau^, H février 1647. uyéQOciafions, IV, 19.)

252 LA GUKRKK DE iHK.MF, ANS.

liques et protestants, furent obligés de s'assurer de l'appui de la Suède et de la France, c'est à dire que, malgré eux, ils prêtèrent la main au démembrement de l'Allemagne (1).

Il faut ajouter, pour être juste, que les protestants furent moins coupables que la maison d'Autriche et les princes catholiques, ses alliés. Au congrès de Munster, l'on vit les catholiques favoriser les prétentions de la France; le duc de Bavière surtout prêta la main à ses envahissements. Les catholiques firent en Allemagne, au xvn^ siècle, ce qu'ils avaient fait en France au xvi*' : ils sacrifièrent les intérêts de leur patrie à ceux de la religion. Le duc de Bavière avait un motif plus personnel pour se ranger du côté de la France ; il voulait à tout prix conserver le Haut Palatinat et la dignité électorale. La spoliation de l'électeur palatin fut l'une des causes qui perpétuèrent la guerre; ce fut aussi l'une des causes de la faiblesse de l'empereur dans les négociations. Par une punition divine, celui qui profita des dépouilles prit parti contre le spoliateur : l'abandon de l'Alsace fut la peine de l'arbitraire et de l'ambition de Ferdinand.

■ 4. Les puissances protestantes.

X" 1. L'Angleterre.

Au xvr siècle, l'Angleterre s'était placée en quelque sorte à la tête du protestantisme; elle l'avait soutenu en Ecosse, dans les Pays-Bas et en France. Au xvii" siècle, elle resta presque étrangère à la longue guerre qui décida de favenir de la réforme. C'est un témoignage de l'influence funeste que l'hérédité du pouvoir royal exerce sur la destinée des nations : puissante sous Elisabeth, l'Angleterre tomba sous les Stuarts dans une nullité telle, que le nom anglais devint un objet de mépris. On a flatté la vaine Elisabeth, mais quand on la compare à ses misérables successeurs, elle est au dessus de tout éloge. La reine était un esprit élevé, mais elle manquait de grandeur, h force d'égoïsme ; Jacques I^'

(1) Adami , Relatio historira de nacificatione Osnabrugo-Moaasteriensi , XI. 9, p. 219; XIn> V, p. 236.

LANGLETERHE. :>53

était un cuistre, qui aurait fait un bon régent d'une classe de grammaire, mais qui fit un détestable souverain. Ce n'est pas qu'il ait été indifférent à la cause de la réforme, mais il croyait remplir tous ses devoirs de prince protestant, en écrivant des pamphlets contre Tantechrist de Rome. Il avait cependant un intérêt de famille et d'honneur dans la guerre qui ensanglanta l'Allemagne : l'électeur palatin, élu roi de Bohême, était son gendre : les enfants, dépouillés par Ferdinand, étaient ses descendants. Jacques T' avait donc mille raisons d'intervenir : la cause du protestantisme était la sienne : le maintien de l'équilibre politique, menacé par la prépondérance de l'Autriche, était la mission spéciale de l'Angleterre. Pourquoi donc Jacques V" resta-t-il en dehors d'une lutte où s'agitaient les plus grands intérêts de l'humanité, intérêts qui étaient aussi ceux de la nation anglaise'.'

L'existence de la réforme était en jeu. Néanmoins le roi d'Angleterre trouva dans les principes de la religion qu'il professait une raison pour blâmer le roi de Bohême, au lieu de le soutenir : « Le protestantisme, dit-il, ne permettait pas de transporter les couronnes d'un prince à l'autre pour motif de religion; il fallait laisser aux jésuites la funeste doctrine qui autorisait la déposition des rois; l'Église dont il était le chef faisait, au contraire, profession d'obéir aux seigneurs temporels, fussent-ils Turcs ou infidèles (1). » Ces belles phrases n'étaient que des prétextes : la vraie raison pour laquelle Jacques P"^ reculait devant la guerre était sa pusillanimité. « L'inclination timide du roi d'Angleterre, dit Richelieu, le portait toujours à la paix (2). » Lorsque Ferdinand, abusant de sa victoire, dépouilla l'électeur palatin de ses États héréditaires, Jacques P' dut intervenir; mais au lieu d'intervenir les armes à la main, comme il convenait à une grande puissance, il négocia, ce qui était un moyen infaillible de perdre toute influence et de se rendre ridicule par dessus le marché. On fit des caricatures sur le roi négociateur, où l'on représentait Jacques I", ici avec un fourreau sans épée, là avec une épée que plusieurs personnes tâchaient inutilement de tirer du fourreau. On ht des

(1) Lettre de Buckingham à Gondernar, ambassadeur d'^si-a^'ae. i Raiiin Thoyraî<j Histoir d'Angleterre, T. vni, p. 152.) lî) Mémoires d<! Richelie'u, T. U, p. 118.

254 LA GUF.FSRR I)F. TRENTE ANS.

comédies où l'on se moquait du roi et de ses alliés : l'on y annonçait la perte du Palatinat, mais Jacques T", disait-on, allait recouvrer l'héritage de ses enfants, en envoyant cent mille... ambassadeurs : le roi de Danemark joindrait à cette formidable armée cent mille... harengs, et les Provinces-Unies donneraient cent mille... tonneaux de beurre (4).

La nation s'indignait de la lâcheté de son souverain; ses passions religieuses, fortement excitées, allaient provoquer une révolution. Dans cet état des esprits, l'élection du roi de Bohême produisit un singulier enthousiasme. L'archevêque de Canterbury, se faisant l'organe des sentiments nationaux, demanda que l'on allumât partout des feux de joie, que l'on sonnât partout les cloches, pour apprendre à l'Europe que le roi soutiendrait hautement la cause de l'électeur palatin ; le prélat anglican voyait dans son élection l'œuvre de Dieu, et il espérait que peu à peu tous les rois de la terre abandonneraient la grande prostituée (2). La voix du peuple était bien la voix de Dieu. Il tenait au roi d'Angleterre de consommer la ruine de la maison d'Autriche, dès le début de la lutte, et d'assurer au protestantisme la prépondérance, peut-être la domination en Allemagne, et par suite dans toute la chrétienté. La révolte de la Bohême et de la Hongrie, l'insurrection de ses États héréditaires mirent Ferdinand aux abois; il ne manquait qu'un chef à toutes ces forces déchaînées. Si Jacques P' avait eu le génie de Gustave-Adolphe, c'en eût été fait de la maison d'Autriche et du catholicisme. Le parlement' lui offrit des subsides, tels que jamais roi d'Angleterre n'en avait reçus, s'il voulait prendre en main la cause de la réforme : il dit avec une haute raison que le pape, ligué avec la maison d'Autriche, poursuivait la destruction du protestantisme, et que les princes seraient engloutis dans la ruine de la foi, le roi d'Espagne aspirant à la monarchie universelle, comme le pape aspirait à la domination de son Église. Que répondit le roi à ces prudentes et énergiques représentations? « Que le parlement s'était mêlé d'affaires auxquelles il ne comprenait rien et qui n'étaient pas de sa compétence : ne sutor

(1) Hapin Thorjras, Histoire d'Angleterre, T. VIII, p. iOi.

(2) Lingard, Histoire d'Angleterre, T. IX, p. 280. — Rnpin Thoyrna , Histoire J'Ansielerre, T. VIII, p. 143.

Page 1