L'ANGLETERRE
ultra crepidam. C'était au roi, seul initié aux secrets de la politique, h décider des questions de paix et de guerre (1). »
Charles P' continua la politique de son père, si l'on peut appeler politique l'abandon des intérêts les plus chers de la nation. L'on voyait toujours des ambassadeurs anglais à Vienne et aux diètes de l'empire; mais ces négociations ne faisaient que révéler l'impuissance de l'Angleterre : l'on se moquait d'elle à Ratisbonne, dit Richelieu (2). Quand les peuples font appel à la force, il n'y a d'autre moyen de négocier que de prendre les armes. En réalité, Charles P"" ne comprenait rien aux grands intérêts qui se débattaient dans la guerre de Trente ans. En 10.34, le chancelier Oxenstiern dépêcha son fils en Angleterre pour conclure une alliance avec le roi contre la maison d'Autriche ; le roi répondit qu'il n'avait aucune raison d'intervenir en Allemagne, sinon pour rétablir ses neveux dans le Palatinat, que du reste la guerre ne le regardait pas (3). Il y a une autre raison qui empêcha Charles I-"" d'entrer dans une alliance avec la Suède, c'est que cette ligue eût été profitable h la France; or les Anglais avaient contre leurs voisins une haine si profonde, qu'ils la préféraient à leur propre bien (4). Mais au lieu de combattre ses envahissants voisins en cachette (5), il fallait leur disputer la suprématie sur le champ de bataille : une intervention puissante de l'Angleterre dans la guerre de Trente ans, aurait pu empêcher l'agrandissement dangereux que la paix de Westphalie donna à la France. Pour cela il eût fallu autre chose que des intrigues diplomatiques. Richelieu ne parle qu'avec dédain de cette politique pitoyable : « Charles P% dit-il, donnait un misérable secours au prince palatin, son neveu, plutôt pour le faire languir et le mettre en état d'être battu de ses ennemis, que pour l'assister et lui donner moyen de rétablir ses affaires. » Charles P' fit pis que cela ; il favorisa les Espagnols sous main, par haine contre la France. En rapportant ce fait, le cardinal s'écrie : « Le roi d'Angleterre avait plus de sujet qu'aucun de faire la guerre à
'1' Klfvenhiller , .\nnales F^rdinandei, T. IX, p. 154.3: T. X, p. 373. — Uvassor, Histoire do Louis Xni, T. II, p. 606, 610. — R'ipin Thoyras, Histoire d'Angleterre, T. VUI, p. 17.M89. (i, Mémoires de Rirkelini, T. VI, p. 286. (3/ t'.liemnitz, der grosse schwedische Krieg, T. II, p. 381.
(4) Ce sont les paroles de Yilleroy dans une lettre à Jeannin. (.Ségocialions de Jeannin, dan; Petitot, 2* série, T. XIII, p. 107.)
(5) Sur les intrigues de l'Angleterre à Heilbron, voyez les Mémoires de Richelieu j T. Vil, p. 342'
la maison d'Autriche; il y avait moins à craindre pour lui en cette guerre, il y allait plus de son honneur qu'à aucun. Néanmoins pour faire quelque petit gain sordide, il se contentait que l'on eût celte infâme opinion de lui, qu'il était capable de s'unir contre son honneur aux ennemis (i). »
Il est vrai que les divisions religieuses et politiques qui déchiraient l'Angleterre ne lui permettaient pas de jouer un rôle considérable dans la guerre de Trente ans; mais la révolution n'aurailelle pas été prévenue, si les Stuarts, cédant aux vœux de la nation, l'avaient lancée dans une guerre étrangère, qui étant aussi une guerre religieuse, aurait donné satisfaction aux [passions anticatholiques que tous les partis partageaient? La vraie cause de la faiblesse de l'Angleterre dans la première moitié du xvn'^ siècle, c'est l'opposition entre la royauté et la nation. Sous la république et sous Crom^vell, l'Angleterre reconquit le rang qui lui appartient dans le monde politique; elle déchut de nouveau sous la Restauration, jusqu'à ce que la révolution de 1688 mît le gouvernement aux mains de la nation, en faisant de la royauté un simple rouage dans le mécanisme constitutionnel.
N" :2. Ia's Provinces-Unies.
La guerre de Trente ans intéressait toutes les puissances protestantes, car c'était la lutte de la réaction catholique contre la réforme; elle touchait encore plus spécialement les peuples qui avaient à redouter la puissance de la maison d'Autriche. Telle était la position des Provinces-Unies qui s'étaient insurgées au xvi'' siècle contre la domination espagnole. L'Espagne n'avait pas perdu l'espoir de les reconquérir. Il est certain que, si le catholicisme et Ferdinand l'avaient emporté en Allemagne, c'en eût été fait de l'indépendance de la jeune républiquQ. Ce lien de solidarité entre les États protestants explique l'appel que les Bohémiens révoltés adressèrent à leurs frères des Pays-Bas. Pourquoi donc les Provinces-Unies ne prirent-elles pas une part active à la guerre d'Allemagne? Ce n'est pas qu'elles fermassent les yeux sur le danger
(^) Mi'moires .ie nhhdini, T. XX\, p. '.5t, 328.
LES PROVINCES-UNIES. Hôl
qui les menaçait; après les premières victoires de l'empereur, la république proposa à la France et à l'Angleterre une coalition contre l'empire commun : « Le meilleur moyen de ruiner la puissance des Espagnols, disait-elle, c'était de porter la guerre dans leur pays, comme avait fait Annibal contre les Romains. La France pouvait facilement les attaquer par terre, pendant que les flottes réunies d'Angleterre et de Hollande dévasteraient les côtes de l'Espagne et détruiraient son commerce (1). « Richelieu n'accueillit pas ces propositions; avant de porter la guerre i\ l'étranger, il voulait pacifier la France, sans cesse déchirée par les révoltes des huguenots et des grands du royaume. Lorsque le roi de Danemark et après lui Gustave-Adolphe entrèrent en lice pour défendre le protestantisme, les Provinces-Unies leur fournirent des secours, mais sans prendre une part directe h la guerre. Cela se conçoit. Elles avaient besoin de toutes leurs forces pour soutenir la lutte contre l'Espagne, celle-ci ayant repris les hostilités à l'expiration delà trêve. D'autre part, la république n'avait pas les mêmes intérêts religieux et politiques que la Suède. Les Suédois étaient luthériens, tandis que le plus strict calvinisme venait d'être consacré par le synode de Dordrecht. Divisés par les croyances, les Hollandais et les Suédois l'étaient aussi par l'ambition : la république redoutait l'esprit envahissant de Gustave-Adolphe.
Voilà pourquoi les Provinces-Unies restèrent en quelque sorte à l'écart dans la guerre de Trente ans. Toutefois elles y prirent une part indirecte qui ne fut pas sans importance. En occupant les forces de l'Espagne dans les Pays-Ras, la république l'empêchait de porter des secours considérables à l'empereur. La guerre des rois catholiques avec leurs anciens sujets était la plaie de la monarchie; Richelieu eut soin de l'élargir et de l'envenimer, en fournissant des subsides aux Hollandais. Quand, en 1633, la France se décida à rompre ouvertement avec l'Espagne, elle fit un traité avec la république pour la conquête et le partage des Pays-Rqs espagnols. La république avait poussé à la rupture, et à première vue elle semblait avoir un intérêt capital l\ l'expulsion des Espagnols. Cependant, chose remarquable, il se forma dès lors un parti dans son sein qui désirait la paix avec l'Espagne et qui finit
(4) Levdssor, Histoire de Louis XHI, T. U, p. 7ai.
par l'emporter sur le parti de la guerre. Un mot attribué au prince d'Orange explique cette révolution, a II prévoyait, disait-il, que son lils ne se pourrait dispenser de faire un jour contre la France ce que Maurice et lui avaient fait contre l'Espagne (1). )> Les Hollandais ne craignaient plus les Espagnols; ils commençaient, au contraire, à craindre l'ambition française; ils préféraient, et avec raison, avoir pour voisins les Pays-Bas espagnols qu'une puissante nation qui compromettrait leur prospérité commerciale, et qui serait un danger pour leur existence même.
L'opposition d'intérêts éclata dans les négociations d'Osnabriick. Au grand scandale des diplomates, l'on vil les ambassadeurs d'Espagne fraterniser avec ceux des Provinces-Unies. Les plénipotentiaires français écrivirent, le 14 janvier 1646, au comte de Brienne : « Vous serez étonné de savoir que les plénipotentiaires d'Espagne n'ont pas été des derniers à se présenter chez les ambassadeurs des États, leur ayant envoyé faire compliment avec le titre d'excellence. » Le 20 janvier : « Le soin que les Espagnols ont pris de les caresser et honorer n'est pas croyable. Les impériaux aussi leur ont donné le titre d'excellence. » L'intimité alla croissant : « Les plénipotentiaires espagnols disaient aux Hollandais que leur guerre contre l'Espagne était juste , puisqu'ils étaient en armes pour la défense de leur liberté, mais qu'ils n'étaient pas si peu avisés que de vouloir aider la France à s'agrandir dans leur voisinage, où l'établissement d'une telle puissance leur devait donner de la crainte (2). » L'intérêt des Espagnols il traiter avec les Provinces-Unies était évident. Os ne voulaient pas de la paix avec la France , et la France ne la voulait pas davantage. Dès lors il importait à la France de conserver un allié dans les Pays-Bas, et l'Espagne était tout aussi intéressée à lui enlever cette alliance. Quant à la république, elle était divisée: les uns tenaient à l'alliance française, soit par ambition de conquêtes, soit par fidélité aux engagements contractés, et par reconnaissance pour les services reçus; les autres, c'était le plus grand nombre, voulaient la paix, parce qu'ils redoutaient d'avoir les Français pour voisins. Le plénipotentiaire français Servien écrivit
(l) Levassor, Histoire de Louis XUI, T. IV, p. 803.
(2^ Négociations sfcrèles louchant la paix de Jtnn.ster, T. Ul, p. 17,18, 58.
aux Provinces-Unies une lettre très vive contre ceux qui prônaient l'alliance espagnole : « Par un procédé qui eût été en horreur h vos devanciers , on prêche hardiment parmi vous l'affection de votre ennemi, et on travaille ouvertement h rendre suspecte la conduite de vos plus anciens amis, afin de rompre une confédération si saintement cultivée de la part de la France, et qui a été la principale cause des prospérités qui accompagnent aujourd'hui vos affaires et les nôtres... Ceux qui voudraient rompre la constante union qui a duré si longtemps entre votre nation et la nôtre, ont déjà oublié qu'il n'y a presque point de lieu en ces provinces où les Espagnols n'aient fait sentir leur cruauté, et qui n'ait aussi été rougi du sang que les Français y ont répandu pour votre service (1)... » Les nations ne brillent point par la reconnaissance; elles oublient facilement les services reçus, sans doute, parce que ceux qui les rendent ne le font jamais que dans leur intérêt. La crainte de l'ambition française fut plus forte que la foi jurée. Un anonyme répondit h Servien : « La politique de la France est de s'agrandir à quelque prix et par quelque voie que ce puisse être, en préférant l'avancement de ses hauts desseins à toutes les autres considérations... La France prétend h la domination universelle; c'est dans ce dessein qu'elle continue la guerre (2). »
Les républicains de Hollande voyaient juste. A peine la guerre de Trente ans eut-elle mis fin k la domination de la maison d'Autriche, que le vainqueur s'empara de l'héritage du vaincu. Le jeune roi dont les plénipotentiaires signèrent la paix de Westphalie, ne tarda pas à se venger cruellement de la défection des Provinces-Unies ; c'était Louis XIV. En lui, l'Europe eut à craindre un nouveau maître bien plus redoutable que les Philippe et les Ferdinand.
No 3. — La Suède.