I. Gustave-Adolphe
Les Provinces-Unies ne jouèrent qu'un rôle secondaire dans la guerre de Trente ans. Malgré la puissante diversion qu'elles
(1) Négociations secrètes touchant lu paix de Mnnster, T. IV, p. 87.
(2) Ibid., T. IV, p. 95.
Tirent en tenant l'Espagne en échec, le protestantisme aurait succombé en Allemagne, et par suite toute la chrétienté eût été asservie, si Dieu ne lui avait envoyé un sauveur. Gustave-Adolphe est un héros de la race des Alexandre ; il a conquis les sympathies des contemporains et de la postérité. Après la bataille de Lutzen, un philosophe français écrivit ces belles paroles sur la tombe du héros suédois :« Si j'avais à comparer le grand Gustave à quelqu'un des premiers héros de l'antiquité, je crois pouvoir le faire plus justement à Hercule qu'à tout autre. César et Alexandre n'ont eu pour but de leurs entreprises que l'ambition de subjuguer beaucoup de peuples. Le roi de Suède ne s'est proposé pour principale lin que la gloire de protéger les affligés, de faire du bien à ceux (|ui l'en requéraient et de réprimer l'orgueil injuste de ceux qui voulaient tout mettre sous leurs pieds (1). » L'histoire a confirma cette appréciation enthousiaste par la voix d'un de ses plus nobles organes : « Comme roi, dit Jean de Mûller, comme héros et comme homme, Gustave-Adolphe mérite une place parmi les plus grands. Sa gloire est sans tache; la cause dont il se fit le défenseur, le met au dessus d'Alexandre et de César (2). »
De nos jours, il s'est fait une violente réaction contre le héros suédois; du sein de l'Allemagne protestante qui célèbre Gustave- Adolphe comme le sauveur de la réforme, se sont élevées des voix accusatrices qui cherchent h ravaler sa gloire. Le roi de Suède a arrêté la puissance croissante de la maison d'Autriche, et la guerre, après avoir ruiné l'Allemagne, a abouti au démembrement de l'empire : cela suffit pour que les partisans fanatiques de l'unité allemande condamnent la mémoire du vainqueur de Leipzig et de Lutzen. Ils voient en lui un conquérantvulgaire qui n'a d'autre souci que la gloire des armes; dans leur patriotisme un peu brutal, ils ne se contentent pas de dénigrer Gustave-Adolphe, ils l'insultent: « Que venait-il faire en Allemagne? Qui l'y avait appelé? Personne. Ce prétendu sauveur envahit l'empire comme un brigand, malgré l'opposition des princes protestants qui ne voulaient pas de son intervention. Venait-il sauver l'équilibre menacé par la maison d'Autriche? La monarchie universelle de l'empire est un rêve.
(1) La Molhe Le Vayer, Œuvres, T. IV, part. 1", p. 410.
(2) /. l'on MiUlfr, der Furstenbund, ch. XIII.
Venait-il donner la liberté religieuse à l'Allemagne? Les protestants n'avaient pas be&oin de lui pour la conquérir; c'est en tout cas un bienfait de Dieu et non un mérite du roi de Suède. Venait-il délivrer les princes allemands de la tyrannie de Ferdinand? La constitution de l'empire leur fournissait les moyens de se mettre à l'abri de l'oppression impériale. Ce prétendu libérateur serait devenu un maître, s'il avait survécu. Même après sa mort, la Suède réclama au congrès d'Osnabrùck le tiers de l'Allemagne. Dieu nous garde de pareils sauveurs (1) ! »
Nous disons aussi : Dieu garde les nations de libérateurs étrangers ! C'est la grande leçon que la guerre de Trente ans donne k la postérité. L'intervention de l'étranger est toujours un mal, quand même le sauveur s'appelle Gustave-Adolphe; que les peuples se sauvent eux-mêmes avec l'appui de Dieu, qui ne leur manque jamais, alors ils n'auront pas besoin que l'étranger vienne les délivrer. Voilà précisément ce que les Allemands n'avaient pas su faire. En présence de la réaction catholique qui prenait des proportions formidables, les protestants s'étaient croisé les bras, ou ils avaient passé le temps dans des discussions théologiques qui n'aboutissaient qu'à aigrir et à diviser les esprits. Quelles étaient, en 1630, les chances du protestantisme? quelles étaient celles de la réaction catholique? La réponse à cette question est la justification providentielle de Gustave-Adolphe. La réaction catholique était triomphante, le protestantisme reculait. Ce fait, que tous les systèmes historiques ne parviendront pas à détruire, est décisif. L'Église, sous l'inspiration des jésuites, voulait la destruction de la réforme; son triomphe eût été la ruine de l'indépendance politique comme de la liberté religieuse de tous les États protestants. Gustave-Adolphe sauva la liberté religieuse et politique de l'Europe : c'est à ce titre que l'humanité le compte parmi ses héros, et les passions tenteront en vain de lui enlever sa gloire.
On accuse Gustave-Adolphe d'avoir commencé la guerre en brigand, sans l'aveu, et contre le gré même des protestants. Tel n'était pas l'avis des contemporains : « Le roi de Suède, dit Richelieu, était un nouveau soleil levant... Tous les princes protestants,
(1; Gfrorer, Geschichte Guslav Adolphs, p. 684, 1016. — Barlhohl, Der grosse deutsche Krieg, T. I, p. 6, ss. — Cf. Rnumer, Geschichte Europas seit dem XVten Jahrhundert, T. ni, p. 626.
offensés et dépouillés, le regardaient en leur misère, comme les naviguants regardent le nord (1). «Dèsl'an 1614, avant le commencement des hostilités, les princes allemands l'engagèrent à prendre part à l'union formée pour la défense du protestantisme. Gustave, enchaîné au Nord par la guerre avec la Pologne, ne put offrir que des vœux pour ses coreligionnaires. En 1625, les protestants d'Allemagne, obligés d'avoir recours à l'étranger, s'adressèrent au roi de Suède et au roi de Danemark; celui-ci, par rivalité nationale, se hâta de prendre les devants (2), mais il n'était pas de 'taille à lutter avec un ennemi tel que la maison d'Autriche. Après sa défaite, Gustave-Adolphe se décida à entrer en lice. Avait-il des raisons suffisantes pour faire la guerre?
11 est vrai queles protestants ne l'appelèrent pas; ils étaient tombés si bas, et l'empereur étaitsi puissant, qu'ils n'eurent pas même le courage de demander du secours; il fallut les victoires merveilleuses du hérossuédois pour leur rendre la confiance. Mais un appel en règleétait-il nécessaire pour légitimer l'intervention de Gustave- Adolphe? Dans sa lettre aux électeurs d'Allemagne, il dit que la charité chrétienne lui donnait le droit et lui imposait le devoir de venir en aide aux protestants opprimés ou dépouillés par l'empereur (3). Certes, si jamais l'intervention est légitime, elle l'est quand il s'agit de sauver sa propre liberté, et celle de ses frères. Telle était la position de Gustave-Adolphe et de tous les princes protestants,en face de la réaction catholique qui triomphait sous la bannière delà maison d'A utriche et qui déjà abusait de sa victoire. Grand guerrier, Gustave avait aussi les instincts d'un grand politique; il écrit à Oxenslieru : « Toutes les guerres qui se font en Europe, ne sont qu'une seule et immense guerre... Mieux vaut porter les hostilités en Allemagne que d'avoir ensuite h se défendre en Suède (4). » Victorieux en Allemagne, le catholicisme aurait envahi le Nord ; déjà l'empereur avait essayé de détrôner le roi de Danemark, déjà il s'était fait l'allié du roi de Pologne, ennemi mortel de Gustave- Adolphe, à qui il disputait le trône de Suède. Voyant les choses de cette hauteur, Gustave-Adolphedevait prendre l'initiative, pour faire
(1) Mémoires do Richelieu, T. V, p. 119,123.
(2) Geyer, Geschichte von Schwedcn, T. II, p. 137, ss.
(3) Chemnilz, Der grosse schwedische Krieg, T. I, p. 101.
(4) Geyer, Geschichte von Schweden, T. III, p. 150, 152.
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la guerre sur le territoire de l'ennemi, au profil de tous les princes protestants, et en prenant appui sur les forces du protestantisme, plutôt que d'attendre qu'on l'attaquât en Suède. C'était de la grande politique. Le roi trouva de la résistance chez des esprils moins élevés qui n'apercevaient que l'intérêt du moment. Oxenstiern voulait que Gustave ne se mêlât pas des affaires d'Allemagne, qu'il continuât plutôt sa lutte dans le Nord, dont il finirait par être le maître et l'arbitre. Au point de vue purement suédois, le chancelier avait raison ; mais Dieu ne crée pas les grands hommes pour les emprisonner dans les limites d'un étroit patriotisme; Gustave- Adolphe sentait qu'il avait de plus grandes choses à accomplir. Oxenstiern, tout en désapprouvant son dessein, disait que c'était une inspiration divine, une mission (1).
On accuse Gustave Adolphe d'avoir ranimé, par ambition personnelle, la terrible guerre qui ravageait l'Allemagne. Singulière accusation dans la bouche d'un historien! Où est le héros, quelque grand qu'il soit, qui n'ait son ambition? Heureux les peuples, quand cette ambition est en harmonie avec leurs plus chers intérêts! Dans l'assemblée solennelle des états suédois, Gustave- Adolphe protesta devant Dieu qu'il commençait la guerre pour délivrer ses coreligionnaires du joug de la papauté. Quand l'empereur se montra disposé à traiter avec le roi de Suède, Gustave écrivit à Oxenstiern qu'il n'accepterait de paix que celle qui assurerait la liberté religieuse à l'Allemagne. « Il faut une nouvelle paix de religion, » dit-il. Pour l'obtenir, il ne se dissimulait pas qu'il faudrait serrer de près Ferdinand et ses alliés catholiques (2). Voilà le programme, pour ainsi dire, de la guerre qui devait durer trente ans! Rétablir la liberté religieuse des princes protestants et leur liberté politique, arrêter la réaction catholique et la puissance menaçante de la maison d'Autriche, telle était l'ambition de Gustave-Adolphe. Lui-même l'avoua en toute occasion, et dans les circonstances les plus graves de sa vie. Avant la bataille de Leipzig, il dit à ses officiers « qu'ils ne combattaient pas pour des intérêts temporels, mais pour l'honneur de Dieu et pour la parole divine, que les catholiques avaient si cruellement opprimée, jus-
,i; Gcijer, Gcschichle von Si hwedeii, T. 111, p. 15V. (2) Jd., ibid., p. 165, 176.
244 LA GUEKisK i>K H'.kntk ans.
qu'à vouloir la détruire entièrement. » Après la victoire, il écrivit aux villes protestantes qu'il lui serait facile de faire une paix avantageuse avec l'empereur, mais qu'une vocation divine le poussait à ne pas abandonner la cause du protestantisme; il y mettrait sa vie, dit-il (1).
Les protestants saluent encore aujourd'hui Gustave-Adolphe comme leur sauveur. En vain les historiens traitent-ils de niaiserie ce culte rendu à un grand homme; la reconnaissance de la postérité n'est que l'écho de celle des contemporains. Les électeurs de Saxe et de Brandebourg n'avaient plié qu'avec peine sous le génie du héros suédois; cependant, dans le premier moment après sa mort, la vérité leur arracha des aveux que l'histoire doit consigner : ils avouèrent que, livrés à eux-mêmes, ils n'étaient pas en état de résister h la maison d'Autriche : ils proclamèrent que c'était à Gustave Adolphe, après Dieu, qu'ils devaient leur délivrance (2), Voilà des témoignages irrécusables! Faut-il, après cela, scruter ce que le vainqueur de Ferdinand aurait fait, s'il n'avait pas trouvé la mort sur le champ de bataille? Les historiens modernes recherchent, avec un soin malveillant, les paroles et les actes de Gustave Adolphe pour pénétrer des pensées auxquelles la tombe n'a pas laissé le temps de se manifester; ils s'accordent à dire que le héros suédois aspirait à l'empire (3). Nous croyons volontiers que, la victoire aidant, le vainqueur aurait songé à prendre la place du vaincu : est-ce que l'Allemagne et l'humanité auraient perdu à échanger un Gustave-Adolphe contre un Ferdinand II? Nous ne poserions pas même la question, si le grand poète, qui a écrit l'histoire de la guerre de Trente ans, ne l'avait soulevée. Schiller est d'avis que la maison d'Autriche, initiée par une domination séculaire aux traditions allemandes, convenait mieux à l'Allemagne que le roi de Suède. Gustave-Adolphe, dit-il, aurait gouverné en conquérant, au lieu de ménageries droits des princes comme chef élu. L'historien poète oublie que Ferdinand II ne se distingua pas précisément par son respect pour les droits acquis : la spoliation de l'électeur palatin, la dépossession brutale
(1; Cltemnilz, Der grosse schwedischeKrieg, T. I, p. 206, 218-224, 303-307.
(3) G(rôre}'j Geschichte GnstaT Adolphs, p. 931, 932, 933, 936. — Ad. .Ven::(7 , Geschichte der Deulschen, T. VII, p. 321.
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des ducs de Mecklembourg présageaient à l'empire la ruine complète de sa constitution, si le guerrier suédois n'était venu mettre un terme à l'arbitraire impérial. La maison d'Autriche ne conserva pas mieux l'intégrité du territoire que les lois fondamentales qui le régissaient. Avec Gustave-Adolphe, l'empire serait resté intact; il sauvegardait ses intérêts avec autant de jalousie que s'il était déjà empereur. La France, qui convoitait l'Alsace, déclara au roi de Suède qu'elle entendait revendiquer l'héritage des rois francs. Gustave répondit qu'il n'était pas venu en Allemagne comme ennemi et traître, mais comme protecteur, qu'il ne pouvait donc consentir à ce qu'un seul village en fût distrait (1) ; il ne voulut pas même consentir qu'une armée française mît le pied sur le territoire de l'empire. Ce n'est pas l'Allemagne, c'est la France qui aurait eu à redouter la grandeur du héros suédois ; aussi Richelieu fut-il heureux de sa mort. « Elle a garanti, dit-il, la chrétienté de beaucoup de maux (2). » Pour qui oonnaît le patriotisme exclusif du grand cardinal, il est évident qu'il craignait l'ambition de Gustave-Adolphe pour la France. Au point de vue français, il avait raison : mais en est-il de même au point de vue de l'humanité?
Demander ce que serait devenu le monde occidental sous un empereur protestant, est une question assezoiseuse ; mais puisqu'un illustre poète se prononce contre Gustave-Adolphe, il faut bien prendre sa défense, même dans le champ des hypothèses. Nous ne sommes pas partisan fanatique du protestantisme; à notre avis, le luthéranisme intolérant qui règne en Suède ne vaut guère mieux que le catholicisme romain. Mais est-iî vrai, comme le dit Schiller, que Gustave avait l'esprit étroit d'un sectaire? Sa vie entière prouve que, tout en conservant le sentiment religieux, il était au dessus des passions qui agitaient ses contemporains. On peut donc affirmer hardiment qu'il aurait donné la prépondérance au protestantisme, sans opprimer la foi catholique; la chrétienté aurait joui, un siècle plutôt, delà vraie tolérance, c'est à dire de la liberté de penser. La destinée politique de la chrétienté eût été bien différente de ce qu'elle est devenue. Richelieu n'aurait pas démembré l'empire, la France n'aurait pas conquis la prépondé-
{i),KhevenhUler, Annales Ferdinandei. T. XH, p. 337. (2) Mémoires de Richelieu, T. VU, p. 272.
rance qui plus d'une fois a mis en danger l'indépendance de l'Europe. La liberté politicfue aurait pu s'établir à la suite de la liberté religieuse. Il n'y aurait eu ni révocation de l'édit de Nantes, ni dragonnades. Peut-être une révolution pacifique aurait-elleempêché la terrible tempête qui bouleversa le monde ti la fin du xvni'^ siècle. Telles sont les espérances que Gustave-Adolphe a emportées dans sa tombe. Regrets stériles! il est vrai. Ils prouvent au moins une chose, c'est que le héros suédois était bien au dessus de son siècle. Les hommes qui devancent l'humanité ne sont pas appelés à la gouverner; voilh pourquoi Dieu rappela h lui le vainqueur de Liitzen.
n. Gnstave-Âdolphe.
Après la mort de Gustave-Adolphe, l'Allemagne fut en proie à toutes les horreurs de la plus affreuse des guerres. On dirait que le soleil disparut avec ce génie bienfaisant, et que les mauvaises passions régnèrent au milieu de profondes ténèbres. Les hommes se tuent, ils se torturent, ils détruisent l'œuvre de Dieu; et l'on a de la peine h. voir le but de ces dévastations et de ce carnage qui continuent encore pendant seize ans. Faut-il nous joindre aux historiens allemands et accuser l'ambition des Suédois? La Suède, abandonnée successivement par ses alliés d'Allemagne, était disposée à faire la paix, mais elle voulait une paix honorable; cette paix, elle ne put l'obtenir. L'électeur de Saxe, après avoir trahi ses alliés h Prague, aurait bien voulu les chasser du territoire de l'empire, comme on congédie des soldats de louage; et il aurait voulu les congédier, sans les payer. C'était trop d'infamie : les Suédois reprirent les armes, et poursuivirent la lutte par point d'honneur. A qui faut-il donc imputer la désastreuse guerre qui épuisa l'Allemagne et la mutila? A l'électeur de Saxe et à son allié l'empereur.
Gustave-Adolphe déclara aux habitants de Nuremberg « qu'il ne demandait rien à ses amis que la reconnaissance; mais que ce qu'il prendrait sur l'ennemi, il comptait bien le garder, et qu'il ne se contenterait pas de quelques mois de solde, comme un merce-
naire (1). » Après la mort du grand roi, la conservation de ses conquêtes devint très chanceuse. Les états de Suède furent d'avis qu'il fallait faire une paix honorable et sûre; ils ne se montraient pas très exigeants sur les conditions, ils étaient disposés à renoncer h toute indemnité territoriale, en se contentant de l'amitié de l'Allemagne, pourvu qu'elle fût garantie par une convention régulière. Le chancelier Oxenstiern s'adressa directement au chef de l'empire pour entamer une négociation; l'on ne daigna pas lui répondre. Cependant il n'y avait ni dignité ni sûreté pour les Suédois à traiter avec le duc de Saxe; ce n'était pas avec lui que la Suède se trouvait en guerre, mais avec l'empereur; c'était donc avec l'empire qu'il fallait négocier la paix. La reine de Suède écrivit à l'électeur que la pax die Prague avait été faite au mépris des engagements contractés, sans le concours des Suédois, et comme s'ils étaient ennemis; elle déclara qu'elle se défendrait jusqu'à la dernière extrémité contre de pareilles violences ; elle protesta qu'elle serait excusable devant Dieu et devant les hommes, en maintenant son honneur contre le traité honteux que l'on prétendait lui imposer (2). La défection de l'électeur de Saxe rendait la paix impossible. Vainement la Suède se contentait-elle d'une paix honorable. A qui la demander? A l'empereur? L'empereur ne pouvait pas la lui accorder: donnerait-il son amitié aux Suédois qui avaient manqué de lui enlever l'empire? indemniserait-il les Suédois pour la peine qu'ils avaient prise de ruiner sa puissance? Les Suédoisjne pouvaient obtenir de paix que comme vainqueurs. La mort de leur grand roi, puis la défaite de Nordlingen avaient compromis leur position en Allemagne ; mais ils n'étaient pas tombés si bas qu'on pût les éconduire de l'empire, comme l'électeur de Saxe prétendait le faire. Dès lors, la lutte devait fatalement continuer. Mieux valait se battre, au risque d'être vaincu, que de subir les conditions humiliantes d'une défaite, pendant qu'on avait les armes à la m.ain. a Les Suédois, dit Richelieu, résolurent de se défendre et de se laisser plutôt arracher par force, que de rendre lâchement ce qu'ils avaient acquis avec tant de. gloire et tant de sang qu'ils avaient généreusement répandu (3). «
(1) Geijer^ Geschichte von Schweden, T. III, p. 206.
(2) Chemmlz, Der grosse Schwedische Krieg, T. Il, p. 862-865, Ti^-Til, 8o9, ss., 895-897.
(3) Mémoires de Richelieu, T. IX, p. 3.
On accuse les Suédois d'avoir perdu de vue l'objet primitif de la lutte, la liberté allemande, pour ne songer qu'à leur intérêt particulier. Quand même ils l'auraient fait, les princes protestants n'auraient pas eu le droit de se plaindre ; n'éiaient-ils pas abandonnés, trahis par leurs alliés d'Allemagne? Mais le reproche que l'on fait aux Suédois n'est pus même fondé. Il est vrai qu'ils firent payer cher aux Saxons la trahison de leur duc; mais ils n'oublièrent pas pour cela les intérêts de la cause protestante; ils furent, au contraire, les défenseurs obstinés du protestantisme dans les négociations d'Osnabriick, au point que les plénipotentiaires français, compromis parjce zèle ultra-luthérien, ne cessaient de s'en plaindre : « Le dessein des Suédois, dit le comte d'Avaux (1), est de planter la foi de Luther où il n'est pas encore reçu pour un grand apôtre. » Leur ambition était toujours celle de Gustave- Adolphe : c'était d'ériger leurs possessions allemandes en électorat, ce qui eiîl donné la majorité aux protestants dans le collège des électeurs, et ils comptaient bien que le choix tomberait sur un prince de Suède (2). Ainsi se trouverait réalisée l'idée d'un empire luthérien, au grand danger du catholicisme. Ces projets échouèrent par l'opposition de la France. La France ne voulait pas plus d'un empire protestant que d'un saint-empire catholique : elle voulait la liberté allemande, c'est à dire l'affaiblissement de l'Allemagne. C'était certes une ambition intéressée; heureusement, qu'au dessus des petites passions de l'homme, il y a un gouvernement providentiel qui tourne au bien général de l'humanité, l'égoïsme des peuples et de ceux qui dirigent leurs destinées.
§ 5. La France.
N" l. Le grand dessein de Henri IV.
La domination napoléonienne a soulevé une haine ardente dans la race germanique; les écrivains allemands portent cette mau-
(1^ Mémoire du comte d'A vaux de 16i7. {.\égocialions secrètes louchant la paix de Munster, T. IV, p. 34, 29, 27, 39, 38, 62.)
(2) « Ils voudraient détruire la religion catholique, « dit le duc de Longueville. (.Xégociations tecrètes, T. IV, p. 83.)
vaise passion jusque dans l'étude de l'histoire. Ils se plaisent à dévoiler l'ambition séculaire de la France cherchant à conquérir la frontière du Rhin, le succès de ses intrigues et de ses armes; ils accusent l'imprévoyance, ils diraient volontiers la niaiserie de leurs ancêtres qui se laissèrent duper par les belles paroles de leurs perfides voisins. Comment pouvaient-ils croire à la bonne foi d'un Henri II, quand il se proclamait le défenseur de la liberté allemande ? La liberté est-elle jamais un don de l'étranger? Comment ont-ils pu se liguer avec Henri IV pour établir sa confédération européenne? Ne voyaient-ils pas que l'unique but du roi gascon était d'établir la monarchie universelle des Français sur les ruines de l'empire d'Allemagne? C'est Henri IV qui est le vrai auteur de la guerre de Trente ans. Le démembrement de l'empire, fruit de celte funeste lutte, montre ce que signifie le grand mol de liberté dans la bouche des rois de France (i).
Il nous faut revenir un instant sur la cession des trois évéchés à Henri II, puisque cette plaie saigne encore dans les cœurs allemands. L'ambition de la France et l'hypocrisie de son roi sont claires comme le jour; mais on oublie que, si la liberté allemande fut un heureux prétexte pour les Français, l'oppression qui menaçait l'Allemagne sous le régime espagnol n'était rien moins qu'une chimère. On lit dans le traité conclu entre Henri II et les princes protestants : « L'empereur tâche de plus en plus de contraindre les princes et États de l'empire de tomber de leur ancienne franchise et liberté, en une bestiale, insupportable et perpétuelle servitude, comme il a été fait en Espagne et ailleurs, de telle sorte qu'il est déjà parvenu à une partie de ses desseins, et s'il n'était obvié, il pourrait aisément parachever le surplus... Nous voulons, s'il plaît à Dieu, avec force d'armes, ôter de dessus nos têtes ce joug de bestiale servitude, et remettre sus l'ancienne franchise et liberté de notre chère patrie et nation germanique (2). » La spoliation de l'électeur de Saxe et la captivité du landgrave attestent que les appréhensions des princes allemands n'étaient que trop fondées. Il n'est donc pas vrai de dire qu'ils se laissèrent tromper par le roi de France : Maurice, trompeur lui-même, n'était pas
(1) barlhold, Der grosse dealsche Krieg, T. I, p. 2. — F. Schlegel, Vorlesungen ûber die neuere Geschichte, XVI* leçon.
(2) Dumontj Corps diplomatique, T. IV, part. 111, p. 31.
homme à jouer le rôle de dupe; s'il fit appel à l'étranger, c'est qu'il savait très bien que les protestants n'étaient pas capables de résister à Charles-Quint. Ne pouvant pas se sauver eux-mêmes, il leur fallut accepter l'appui de l'étranger, et le payer du sacrifice d'une partie de l'empire.
Henri IV reprit les projets des'Valois, en les agrandissant par son génie. Le couteau de Ravaillac en arrêta l'exécution, et laissa même quelque doute sur la portée de ce qu'il appelait son grand dessein. SuWj, son ami, nousatransmisuneespèced'utopiepolitique, sur laquelle nous reviendrons; ce n'était évidemment pas Ih l'idée pratique que son maître songeait à réaliser. La politique, tout en s'inspirant de l'idéal, doit se renfermer dans les limites du possible. A ce point de vue, il est facile de préciser le but réel que poursuivait Henri IV. Déjà avant son avènement au trône, il avait cherché à unir les États protestants contre la maison d'Autriche; depuis sa conversion et son couronnement, il n'avait plus de motif religieux pour former une ligue protestante, mais la crainte de la monarchie universelle suffisait pour légitimer l'alliance des princes et des républiques qui avaient à redouter l'ambition d'une puissance prépondérante. Nous croyons donc que Sully exprime fidèlement les sentiments du roi, quand il dit : « Il n'avait rien si bien gravé, ni plus vivement empreint dans le cœur que de pouvoir faire une ferme et solide liaison avec tous les rois et États de la faction française (la plupart desquels il savait bien être de la religion ou, pour le moins, ennemis de Rome et d'Espagne), pour la destruction de cette maison, qu'il voyait bien avoir le dessein commencé dès Charles-Quint, d'empêcher soit par force, ou par fraude la monarchie de la chrétienté (1). »
Le grand dessein tendait-il, comme le disent les historiens allemands, à remplacer la domination espagnole par la domination française? Pour apprécier la politique de Henri IV, nous. n'avons d'autre élément de conviction que les confidences de Sully; or, en prenant même au pied de la lettre ses projets de réorganisation européenne, nous n'y voyons rien qui justifie l'accusation portée contre lui. La France aurait obtenu la Savoie, la Lorraine, et quelques provinces des Pays-Bas espagnols. Ainsi elle ne
(1) Sully, (Economies royales, politiques et militaires, T. U, p. 28'+ (édit. d'Amsterdam).
gagnait pas même la fiontière du Rhin, cette ambition si chère à la nation française, et si odieuse à l'Allemagne. Quant au partage des Pays-Bas, il profitait aux Provinces-Unies et t\ l'Angleterre autant qu'à la France; ce n'était pas même un projet de Henri IV, mais une vieille idée mise en avant déjà sous Charles IX. Le grand dessein n'était pas davantage un acte de spoliation, n'ayant d'autre légitimité que^celle de la force. En effet, la coalition était dirigée contre la branche espagnole de la maison d'Autriche, bien plus que contre la branche allemande ; il s'agissait de lui enlever les Pays-Bas ei l'Italie. Henri IV avait-il un juste motif de lui faire la guerre? Voilà toute la question. Nous avons déjà dit que la paix de Vervins n'empêcha pas la cour de Madrid de continuer ses intrigues en France, en excitant les grands du royaume et les débris de la ligue contre le roi. Henri IV, irrité de cette sourde guerre, dit à Sully : « Je crois bien que ces gens-là ne me laisseront jamais en repos, tant qu'ils auront moyen de me troubler; que les intérêts d'État sont trop difficiles à faire compatir entre les deux couronnes, et qu'il faut prendre d'autres fondements qu'une simple confiance en la foi et parole donnée pour subsister avec sûreté. Ils me contraindront en des choses où je n'avais point en dessein (1). » Richelieu, en constatant l'état d'hostilité qui existait entre les Espagnols et les Français, sous les dehors de la paix, remarque combien il était désastreux à la France : « Depuis le traité de Vervins, dit-il, nous avons toujours été par leur malice plutôt en guerre défensive que non en paix avec eux ; ce qui a été avec beaucoup de désavantage de notre part, vu que faire la guerre de cette manière est proprement ressembler à un apprenti en l'art de l'escrime, lequel, dès qu'il se sent frappé de son antagoniste, porte incontinent la main à la plaie et la couvre, sans penser à prévenir son adversaire, et l'attaquant lui ôter le moyen de lui faire du mal. Il n'était point raisonnable que nous fussions toujours ainsi; il vaut mieux une guerre ouverte des deux côtés, qu'une paix mauvaise et frauduleuse d'une part (2). »
L'histoire doit déplorer la mort de Henri IV aussi bien que celle de Gustave-Adolphe. Il périt, victime du fanatisme catholique, au
(1) Poirson, Histoire de Henri IV, T. II, p. 928-931.
(2) Mémoires de Richeliev , T. VIII, p. 213.
moment où il allait se mettre à la tête de son armée pour accomplir ses vastes desseins; le monde s'attendait à ce qu'il réussît; déjà les poètes chantaient l'entrée triomphale de Henri dans Vienne et dans Madrid, et l'abaissement de la maison d'Autriche (1). La victoire de la ligue protestante aurait prévenu les horreurs de la guerre de Trente ans. Quoique faite dans un but politique, la guerre contre l'empereur et contre l'Espagne aurait consacré la liberté religieuse dans toute la chrétienté, puisque les membres de la ligue étaient tous attachés h la confession protestante, et qu'en combattant le roi d'Espagne et l'empereur, ils combattaient les chefs de la réaction catholique. Henri IV aurait donné à l'Allemagne la paix de religion, sans l'obliger ii payer ce bienfait par le démembrement de son territoire. Le couteau de Ravaillac relarda les progrès de l'humanité d'un siècle.
Nous ne pouvons pas pénétrer le secret de la mort : c'est le secret de Dieu. Il y a cependant une leçon dans ces coups funestes etsou- . dains, dont les peuples doivent faire leur profit; il faut qu'ils s'organisent de manière à ce que la mort de ceux qui sont appelés à les gouverner n'entrave pas leur avenir. Jamais l'hérédité du pouvoir royal n'a été plus funeste qu'en France, après l'assassinat de Henri IV. Un grand prince fait place à un enfant, et les destinées de la France, qui allaient être si glorieuses, flottent à l'abandon, sous le plus misérable des gouvernements. Cela seul prouve que la monarchie absolue n'est pas dans les desseins de Dieu; c'est aux nations à faire elles-mêmes leur sort, en le mettant à l'abri de l'instabilité que produit l'hérédité de la puissance suprême. La royauté doit être un élénaent de conservation, et non un principe de faiblesse et de bouleversement; il faut donc qu'elle soit héréditaire, mais il faut aussi que la souveraineté ne se concentre pas sur une seule tête.
N" 2. Richelieu.