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I. Le roi et le ministre

Au moment où la main d'un fanatique donna la mort h Henri IV, le roi possédait une armée puissante, et l'économie de Sully lui

(1) D'Auhigru', Histoire nnivfrselle, T. lil, p. 5/t3.

ivait ménagé des trésors qui permettaient l'accomplissement de ;es grands desseins. La régente, sous l'influence des catholiques jt du parti espagnol, trouva moyen d'amoindrir la France en gas- )illant toutes ses ressources. Quand après une succession de àvoris, l'un plus misérable que l'autre, Richelieu arriva au pouvoir, il trouva le royaume déchiré par les factions, les huguenots ious les armes, les finances dilapidées. Tel fut le résultat de juelques années d'un détestable gouvernement. La France de lenri IV était prête à jouer le premier rôle dans les affaires de 'Europe, tandis que la France de Louis XIII n'avait ni soldats ni irgent; elle était tellement affaiblie, qu'il lui fut impossible de )rendre part à la lutte engagée en Allemagne. Lorsque les circonjtances la forcèrent à intervenir, elle n'essuya que des défaites; 1 fallut le génie de Richelieu et sa persévérance pour lui rendre e rang qui lui appartient dans le monde politique.

Au moment où la guerre de Trente ans éclata, Richelieu n'était 3as encore ministre. Quelle fut la politique de sa cour, avant l'avélement du grand cardinal? En 1619, Ferdinand envoya un ambassadeur en France, pour réclamer l'assistance du roi très chrétien : 1 représentait la guerre e.xcitée par la révolte de la Bohême, îomme une lutte du pouvoir royal contre l'esprit révolutionnaire, ît de l'Église contre l'hérésie. Ces sophismes furent réfutés par le maréchal de Bouillon, qui soutint les vrais intérêts de la France jans une lettre remarquable adressée à Louis XIII : « C'est une îhose assez connue, dit-il, que l'empereur Ferdinand, voyant l'au- Lorité de sa maison presque entièrement perdue en Allemagne, et n'ayant guère d'espérance de la relever par ses propres forces et par celles de l'Espagne, veut faire de son intérêt particulier une jause commune de religion, et engager tous les princes catholiques à l'aider au recouvrement de ce qu'on lui ôte. » Le maréchal montre que la religion catholique est hors de cause, vu que les lois établissent la liberté de conscience dans le royaume de Bohême; puis il continue : « Puisque la guerre est purement politique. Votre Majesté voudrait-elle se déclarer pour la maison d'Autriche contre le chef de la maison palatine, alliée de la vôtre?... Si Votre Majesté veut prendre parti dans cette affaire, je crois, sire, qu'il est de votre prudence et du bien de votre État, de préférer les meilleurs et les plus anciens alliés de la couronne, et de

les secourir, s'ils en ont besoin, pour arrêter les progrès que la maison d'Autriche voudrait faire aux dépens des princes incapables de lui résister. Les rois, vos prédécesseurs, ont toujours assisté ceux qu'elle entreprenait d'opprimer (1). « Louis XIII, pour mieux dire le favori qui gouvernait en son nom, se prononça pour l'empereur. On vit donc la France intervenir, comme puissance médiatrice, en faveur de la maison d'Autriche, contre laquelle les plus faibles des Valois n'avaient cessé de lutter ! Voilà jusqu'où le régime catholique abaissa un puissant royaume!

L'intervention de la France fut fatale à l'électeur palatin. Après la victoire de Ferdinand et l'abus qu'il en fit, il ne pouvait plus y avoir de doute sur la politique que la France avait h suivre. Les bons conseils ne manquèrent pas à Louis XIII; ses ambassadeurs en Allemagne lui adressèrent un mémoire, où ils représentèrent la nécessité de secourir le malheureux roi d'hiver. Si on l'abandonne à lui-même, disent-ils, il succombera, et qu'en résulterat-il? Que l'empereur sera maître absolu en Allemagne. « Or, s'il maniait sans contradiction le sceptre de l'empire, il répandrait la terreur par toute la chrétienté. Chacun devrait être en garde contre le projet ambitieux de sa monarchie universelle. » Les ambassadeurs prévoient que l'on cherchera à influencer Louis XIII par des considérations religieuses ; ils répondent d'avance que l'Autriche ne se sert du catholicisme que pour couvrir son ambition : « Si les rois d'Espagne prennent le titre de catholique, ce n'est pas dans le sens de l'Église, dont l'intérêt ne les touche guère; ils pensent plus à l'empire catholique et universel du monde, qu'à toute autre chose (2). » Louis XIII fut frappé de la justesse de ces observations ; il déclara « qu'il était à propos d'arrêter le cours des prospérités de l'empereur et de ne pas favoriser davantage son agrandissement (3). » Le roi avait mille fois raison; néanmoins les intrigues des catholiques l'emportèrent. Louis XIII laissa consommer la ruine de l'électeur palatin; et il ne tint pas à cette misérable politique que la maison d'Autriche n'étendît sa prépondérance sur l'Europe entière.

(1) Mc-rcure français de Tannée 1619.

(2) Ambassade du dnc d'Angouléme, p. 348, ss. .(3) Ibid.j p. 536, ss.

Telle était la politique royale, quand Richelieu parut sur la scène; il montra quelle influence les grands hommes exercent sur la destinée des nations. La France était faible, et sa considération nulle ; le cardinal en fit la première puissance de la chrétienté. Sous son long ministère, Louis XIII s'effaça ; c'est le ministre qui fut le vrai roi. On pourrait croire que la monarchie absolue, que nous venons de réprouver comme un principe de faiblesse, devint pour Richelieu un instrument de force. Il n'en est rien. Pendant son règne de dix-huit ans, il ne se passa pas un jour sans une intrigue de cour hostile au ministre; il lui fallut dépenser plus de génie pour découvrir ces complots incessants, et pour conserver la faveur du roi, que pour combattre la maison d'Autriche. Écoutons un contemporain : « Parmi les grandes affaires que le cardinal avait à soutenir tant dedans que dehors le royaume, rien ne lui donnait tant de peine que le cabinet; car quoiqu'il eût un grand ascendant sur l'esprit du roi, il s'apercevait qu'il le craignait plus qu'il ne l'aimait, et que ce qui le maintenait bien avec lui était la défiance qu'il avait de lui-même, ne se sentant pas capable de soutenir les grandes affaires qu'il avait sur les bras. C'est ce qui l'obligeait h prendre garde que personne n'approchât de lui, s'il n'était sa créature; si dans le petit coucher il se rencontrait quelqu'un qui ne fût pas h sa dévotion, il le perdait à l'heure même, ou il le gagnait par bienfaits (1). » Si le cardinal fit la grandeur de la France, ce fut malgré le roi et malgré la cour. En définitive, le despotisme fut un obstacle, bien loin d'être un appui.

Richelieu continua la politique de Henri IV. Il renouvela l'alliance avec les Provinces-Unies, qu'on avait négligée, dit-il, à favantage de l'Espagne et au grand préjudice de la France : « Le voile de la religion servait d'excuse à ceux que fintérêt des affaires particulières tenait si occupés, qu'ils perdaient le soin des publiques. Ils mettaient en avant la considération de Rome, comme un épouvantail pour faire abandonner les États. Le cardinal assura qu'à Rome, plus qu'en tous les lieux du monde, on juge autant les choses par la puissance et l'autorité, que par la raison ecclésiastique; le pape même, sachant que les princes sont souvent contraints de faire, par raison d'État des choses du tout contraires à

<l) Mémoires dH Monlglal, dans Pelilot, 2* série, T. XLIX, p. 369.

2o6 LA GUERRE DE TRENTE ANS.

leurs sentiments. )j Riclielieu estimait que l'alliance de la Hollande n'apportait pas une petite sûreté à la France, parce qu'elle affaiblissait la maison d'Autriche, et qu'elle assurait la frontière des Pays-Bas, qui est la porte la plus commode aux ennemis du royaume. Si, au contraire, le roi abandonnait les Provinces- Unies, il serait à craindre qu'elles ne s'unissent avec l'Espagne, « ce qui serait proprement le renouvellement de l'ancienne alliance des Pays-Bas avec la maison de Bourgogne, toujours désirée et poursuivie par les rois d'Angleterre, et jugée utile aussi parles rois d'Espagne pour se fortifier contre nous (1). «

Pour empêcher l'alliance possible de l'Espagne, des Pays-Bas et de l'Angleterre, Richelieu conclut le mariage d'une fille de Henri IV avec Charles P'. Il y eut une vive opposition contre les mariages anglais; dans le parti dévot, à Rome même, ils éprouvèrent de la résistance. Le cardinal représenta au saint-siége que l'union de la France et de l'Angleterre diminuerait la puissance de l'Espagne; or il était utile h toute la chrétienté que l'orgueil espagnol fût abaissé. Il ajouta que « la puissance spirituelle du pape aurait d'autant plus de poids, que son autorité temporelle serait plus considérable, et qu'elle ne pouvait avoir grande force que dans l'égalité qui devait être entre les principales couronnes de la chrétienté (2). « Comme les choses traînaient en longueur à la cour de Rome, Richelieu déclara que l'on se passerait des dispenses pontiticales : alors le saint-père se hâta de les envoyer.

Toutes les actions, toutes les pensées du cardinal ne tendaient qu'à un seul but : abaisser la maison d'Autriche, et surtout la branche espagnole, avec laquelle la France avait toujours lutté. L'Espagne dominait en Italie; elle abusa de son influence pour s'emparer de la Valteline. Dans ses Mémoires, Richelieu explique admirablement l'importance européenne de cette affaire qui, à première vue, paraît si minime : « On ne peut douter, dit-il, que les Espagnols n'aspirent à la monarchie universelle; le grand obstacle qu'ils ont rencontré jusqu'ici, c'est la séparation de leurs États. Pour faire passer leurs armées d'Italie en Flandre, ils étaient obligés de prendre un long et pénible chemin par les Suisses et de

(!) Mémoires de /?îc/jc/icu, T. 11. p. 312-315. (2) ]<(., ihid.^f. 302, 311, s.

leur demander passage, ou au duc de Savoie, qui demeuraient libres de l'octroyer ou non. Ayant la Valteline, ils unissaient les terres d'Autriche à celles de Milan; et partant leurs États d'Italie à ceux de Flandre. » La possession de la Valteline donnait à la monarchie espagnole ce qui lui manquait, la force de l'unité : « Ces passages, dit Richelieu, entre les mains de l'Espagne, peuvent être dits à aussi bonne raison, les fers et ceps de la chrétienté, que le roi Philippe de Macédoine appelait le fort d'Acrocorinthe, qui était à l'entrée du Péloponèse, les fers dont il tenait la Grèce captive (1). » Les Espagnols avaient remis la Valteline en dépôt au pape ; l'avantage était le même pour eux, puisqu'ils dominaient h Rome, et ils comptaient qu'un prince de l'Église n'oserait jamais s'attaquer au saint-siége; mais ils avaient compté sans l'audace du cardinal. Richelieu commença par négocier, puis il recourut à la force. Il y eut des éclats de colère à la cour pontificale; un nonce menaça le tout-puissant ministre des armes spirituelles du saint-siége. Le pape se garda bien de suivre ses conseils : le temps des excommunications était passé et pour toujours (2).

Quand la paix fut faite en Italie, le cardinal tourna ses regards du côté de l'Allemagne. L'empereur menaçait de devenir le maître absolu de l'empire. Richelieu voulut « remettre l'Allemagne en la juste balance en laquelle elle devait être, et partant rétablir les princes dépouillés en leurs États (3). » Les soulèvements continuels des huguenots ne permettaient pas au ministre de Louis XIII de s'aventurer dans une guerre étrangère-; il se contenta de donner des secours d'argent à Mansfeld et au roi de Danemark. Ce ne fut qu'après la prise de La Rochelle que le cardinal put disposer des forces du royaume; son premier mot fut de déclarer au roi « que, dans sa politique du dehors, il devait avoir un dessein perpétuel d'arrêter le cours des progrès d'Espagne (4). » C'était le grand dessein de Henri IV; seulement, pour le cardinal, la guerre de Trente ans, dans laquelle il allait s'engager, n'avait rien de religieux : prince de l'Église, il ne pouvait pas vouloir la prépondérance du protestantisme. Cependant, la question politique et la

(1) Mémoires de Richelieu, T. H, p. 388-391.

(2) Levassor, Histoire de Louis XUI, T. Il, p. 685, ss

(3) Mémoires de Richelieu, T. III, p. 184.

(4) Md., T. IV, p. 248.

question religieuse avaient des liens si étroits, qu'il était impossible de les séparer. Le cardinal l'essaya, mais en vain. I! représenta au duc de Bavière, chef delà ligue catholique, que l'intérêt de tous les princes allemands était de s'opposer à la puissance croissante de l'empereur; que le meilleur moyen de maintenir la liberté germanique était d'enlever la couronne impériale à la maison d'Autriche. Il excita le duc à prendre la place de Ferdinand, en l'assurant de l'assistance du roi et de ses alliés (1). Richelieu alla plus loin. Lorsque Gustave-Adolphe prit en main la cause du protestantisme, le cardinal conseilla aux princes allemands, protestants et catholiques, de s'unir, pour forcer l'empereur ii leur donner une paix qui garantît leurs droits ; il leur dit que, si les uns prenaient part pour Ferdinand et les autres pour le roi de Suède, « ce serait le comble total de la ruine de leur patrie; qu'ayant tous le même intérêt, ils devaient faire cause commune contre l'ennemi commun (2). »

Richelieu revint pi us d'une fois sur ce projet d'une ligue générale des princes allemands contre la maison d'Autriche (3). Rien de plus sage, au point de vue politique. S'il n'y avait pas eu d'autre intérêt engagé dans la lutte que la liberté allemande, on ne comprendrait pas pourquoi les princes d'Allemagne continuèrent à se déchirer entre eux, au lieu de s'unir contre celui de qui venait le mal, comme dit Richelieu. Mais il y avait encore la question religieuse dont le cardinal ne tenait aucun compte. La religion dominait la politique. Voilii pourquoi le duc de Bavière resta l'allié fidèle de Ferdinand, malgré les sollicitations de la France. L'opposition religieuse était trop forte pour que l'union entre les princes protestants et catholiques fût possible. On serait tenté de déplorer ces divisions, comme le plus grand malheur de l'Allemagne; car, comme Richelieu le prédit, elles consommèrent sa ruine. Mais l'opposition du catholicisme et du protestantisme était précisément la cause de la guerre, et la lutte entre les deux confessions était inévitable, comme nous l'avons dit ailleurs. C'était donc une vaine entreprise que de vouloir effacer les divisions religieuses, sans lesquelles il n'y aurait pas eu de guerre.

(1) Mémoires de Richelini, T. V, p. 111, s.

(2) /f(if/.,T.VI, p. 542-544.

(3j ma., T. VII, p. 280, 299; T. VUI, p. 236.

Au premier abord, l'on comprend difficilement la raison pour laquelle Richelieu tenait tant à l'union des princes d'Allemagne. En effet, cette union, si elle imposait la paix à l'empereur, aurait empêché aussi le démembrement de l'empire et par suite l'agrandissement delà France. Cette politique n'était-elle pas en contradiction avec l'ambition française? Pour l'apprécier, il faut se placer au milieu des événements, et tenir compte de l'incertitude où étaient les combattants sur l'issue de la lutte. Les victoires de Gustave-Adolphe alarmaient le cardinal autant que celles de Ferdinand; il ne voulait pas plus d'un empire luthérien que d'un empire catholique ; et au point de vue des intérêts français, il avait raison. Voilà pourquoi il rechercha constamment l'alliance de la Bavière, alors même qu'il était l'allié de la Suède; il ménageait les princes catholiques, pour s'en servir au besoin contre l'ambition suédoise. La fortune le servit à merveille : la mort du roi de Suède, la défaite de Nordlingen, la défection de la Saxe, finirent par rendre la France l'arbitre des destinées de l'Allemagne. Par le traité de Westphalie, elle gagna l'Alsace, que le cardinal n'avait cessé de convoiter à travers toutes les vicissitudes de la guerre.

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