II. L'arabilion et l'agrandissement de la France
Richelieu accusait à chaque occasion la maison d'Autriche d'aspirer à la monarchie universelle; c'est ce danger qu'il invoquait pour légitimer la guerre implacable qu'il faisait à l'Espagne et à l'empereur. Vers la fin de la lutte, la cour de Vienne rétorqua f accusation contre la France. On lit dans un Avertissement aux ambassadeurs français, à Miinster (1), émané de la chancellerie impériale : « Déjà nous avons vu des statues du roi de France, qui avaient à leurs pieds les peuples de l'Europe comme suppliants ; nous avons vu des inscriptions de ses portraits oîi il est nommé le conquérant de l'univers; nous avons vu une tragi-comédie de l'Europe vaincue ; nous avons vu un Jupiter français enlevant VEurope sur ses épaules. Qui peut douter du dessein qu'ils ont formé d'envahir l'Europe entière, quand on voit le traité de Cassan, im-
(1) Négociations secrètes touchant la paix de Munster, T. I, p. 264. — Ces accusations se trouvent déjà dans le Mars gullicus, II, 16, p. 293.
primé par ordre exprès du roi? On y voit les prétentions inouïes de cette couronne ; on dirait qu'on a eu en vue de préparer les esprits et de jeter les fondements de cette énorme domination. »
Le dernier chef d'acccusation mérite que l'on s'y arrête. Richelieu chargea deux savants, Dujmy et Godefroi de faire l'inventaire des chartes et de rechercher les droits de toute nature que pouvait avoir la couronne de France sur les pays voisins. L'ouvrage de Dupuy, rédigé dès 1631, ne parut qu'en 1655 sous le titre de Traité touchant les droits du roi très chrétien sur plusieurs États et seigiieuries possédés par divers princes voisins, recueilli du trésor des chartes du roi. Avant cette publication officielle, Jacques de Cassan, conseiller du roi, écrivit un ouvrage analogue intitulé : La recherche des droits du roi et de la couronne de France, sur les royaumes, duchés, comtés, villes et pays occupés par les jmnces étrangers, appartenants au roi très chrétien, par conquêtes, successions, achats et autres titres ; ensemble de leurs droits sur l'empire. Le livre, dédié au cardinal de Richelieu, est conçu dans le même ordre d'idées que le travail de Dupuy; il est plus que probable que Cassan a eu connaissance des titres recueillis par le savant bibliothécaire. Les deux ouvrages n'en forment donc qu'un seul ; nous allons les analyser, pour donner une idée des prétentions françaises.
Le but de ces singulières publications, Cassan l'avoue dans son Épître à Richelieu, était de justifier les conquêtes de la France, en prouvant qu'elle ne faisait que revendiquer ce qui lui appartenait : ce Ses lauriers, dit-il, seront fondés sur la justice plus que sur les armes. » Mais cette justice était singulièrement élastique, c'était plutôt une ambition gigantesque, inspirée par une vanité tout aussi monstrueuse. On dirait que la France avait hérité de l'orgueil espagnol ; du moment où elle s'attaqua à la maison d'Autriche, elle révéla des prétentions qui dépassaient certainement celles de ses rivaux. On lit dans un Discours d'État sur la nécessité défaire la guerre à l'Espagne, publié en 1595 (1) : « La France est l'âme du monde, qui n'a mouvement que par icelle; c'est le petit miroir des hiérarchies célestes, c'est la forme essentielle d'une
(1) Mémoires de la Ligue, T. VI, p. 308.
vraie et parfaite monarchie, c'est un cinquième élément pour les hommes en général. » Cette même outrecuidance respire dans l'ouvrage de Cassan : a Sur tous les rois qui commandent dans l'univers, Dieu a choisi par prérogative les rois de France, pour graver en leurs majestés les traits et linéaments plus augustes de sa divinité... Il a voulu que leur couronne fût d'un or plus fin que celle de tous les autres rois, et qu'elle fût seule par sa dignité entre les couronnes de la terre, comme il n'y a qu'une seule couronne au ciel entre les astres. » Cassan exprime en termes magnifiques la grandeur de la France; ce qu'il trouve de plus merveilleux, c'est que les plus grands monarques qui régnent aujourd'hui relèvent de ses^rois : « Elle est la reine des nations, et la maîtresse des royaumes; elle ressemble à l'ancienne Italie, laquelle dans les vieilles médailles on voyait garnie des sceptres soutenant un globe. »
Laissons-là les dithyrambes et voyons les titres. « Les plus puissants États de l'Europe, dit Cassan, ne sont que fleurons et pièces éclipsées du royaume de France; la violence des ans et l'injure de la fortune ont pu les séparer de la légitime domination de nos rois, mais non les priver de leurs droits, puisque la justice, tutrice des couronnes des princes et déesse tutélaire du monde les conserve encore dans son temple entiers et inviolables. » Cela seul suffit « pour rendre le roi de France monarque presque de toute l'Europe, et accroître son empire delà meilleure partie du monde.» On oppose en vain la prescription ; on ne peut prescrire contre les couronnes et souverainetés, vu que les rois sont par dessus les lois qui ont introduit la prescription : a Les ans qui détruisent tout, rendent hommage à leurs sceptres, sans pouvoir toucher à leurs sacrés diadèmes. » Cassan a encore une autre raison pour mettre les rois à l'abri de la prescription, et celle-ci mérite attention, car elle se retrouve dans les Mémoires de Richelieu : « La longue possession, dit le cardinal, ne donne aucun droit, en matière de royaumes, n'y ayant jamais de prescription entre les princes, qui ne reconnaissent point de tribunal devant lequel ils se puissent pourvoir, et ainsi sont toujours reçus à redemander leurs droits contre les usurpateurs, et à y rentrer par la force (1). »
Tel est le principe. C'est plus qu'un sophisme d'écrivain, c'est
(i) Mémoires de Richelieu, T. VII, p. 40i.
une maxime d'État; nous allons voir les conséquences merveilleuses qu'en tirent Cassan et Diipuy. La Castille appartient aux rois de France, comme descendants de Charlemagne ; ce titre héréditaire a été confirmé par la reine Blanche. L'Aragon et la Catalogne sont également des conquêtes du grand empereur; la maison d'Anjou a rafraîchi ces droits antiques. Il est inutile d'insister sur la Navarre; la possession des Espagnols est une évidente usurpation, puisque nos monarques portent le titre de roi de Navarre. Les premiers princes qui régnèrent en Portugal, sont sortis de la famille royale de France ; ce titre, au lieu de s'être affaibli par le temps, « s'est fortifié par la longueur de sa course. » Voilà la maison d'Autriche dépouillée de la Péninsule. Il est plus facile encore à nos théoriciens de lui enlever ses possessions d'Italie. Cassan n'énumère pas moins de dix titres qui donnent droit aux rois de France sur le royaume de Naples : les plus précieux, dit-il, sont ceux qui portent la marque de l'ancienne piété des princes français envers le saint-siége, et de leur zèle pour la défense de l'Église contre ses ennemis. Diipuy ajoute que les Espagnols sont des spoliateurs, qu'ils ne possèdent Naples que par violence. Quant au duché de Milan, « il est, sans contredit, un des fleurons de cette couronne qui a été éclipsé par les étrangers de l'obéissance de nos rois; mais nonobstant leur indue occupation, cet État, l'un des plus beaux membres d'Italie, ayant été transmis à nos princes par la légitime succession de la maison d'Orléans, fait une partie de la France et est compris dans la rondeur de sa couronne. » Gênes, au dire de Qissan, appartient à la France, depuis Charlemagne; Diipuij invoque encore un titre plus moderne, la cession consentie, en 139o, par l'immense majorité des ordres de la république; la cession fut confirmée trois fois, en divers temps. L'écrivain français fait un appel solennel à la justice pour réclamer les droits de la France sur la Flandre et sur tous les Pays-Bas : « Si la maison d'Autriche voulait se soumettre au jugement balancé d'un poids juste et mesuré d'une égale main de juges non intéressés, il faut estimer que les droits du roi sur la Flandre sont si clairs, et la justice de ses prétentions si puissante, que l'on jugerait équitablement que la Flandre est une pièce du corps de ce royaume, une fleur détachée de la couronne de France, un cercle de son système, bref, un rayon éclipsé de cette
monarchie. » Qu'importe que les rois de France aient renoncé à leur suzeraineté par des traités formels ! Ces cessions furent arrachées par la violence, or le temps ne couvre pas ce vice, dit Dupuy, mais l'augmente. On ne peut nier que l'Allemagne ne soit un ancien membre du royaume de France, conquis par le droit des armes. La dignité impériale appartient aux rois très chrétiens, comme successeurs de Charlemagne. Cassan avait oublié l'Angleterre; Dupuy y songea. En 1216, dit-il, le fils de Philippe- Auguste fut élu roi d'Angleterre, du consentement de la noblesse, du clergé et du peuple; il a transmis son droit à ses successeurs. Il est vrai que les rois d'Angleterre revendiquent la couronne de France en vertu d'une cession analogue; mais le publiciste français répond que le traité est vicié dans son essence, ayant été fait par un roi troublé d'esprit.
Ces prétentions , qui nous paraissent aujourd'hui bien saugrenues, étaient admises au xvn*= siècle comme des titres incontestables. Cassan et Dupuy étaient légistes; les théologiens soutenaient les mêmes doctrines. En 1634, un docteur de Sorbonne, théologal de l'église de Dijon, enseigna que les Français étaient les héritiers légitimes de l'empire, lequel comprenait toutes les Gaules, l'Italie entière, l'Allemagne, la Hongrie, la Pologne, la Russie, l'Espagne jusqu'à l'Èbre : « L'empereur ou ses prédécesseurs nous ont ravi l'empire ; il doit le restituer aux légitimes successeurs de Charlemagne. Tout le reste des petits princes de l'Europe n'ont que le bien qu'ils ont envahi sur nous pendant les troubles de la monarchie. Les injustes détenteurs ne peuvent détenir en conscience les terres qu'ils ont usurpées. » L'auteur fait un devoir de conscience au roi très chrétien de revendiquer l'héritage de ses ancêtres (1). Ainsi l'ambition de la France n'était plus de l'ambition, mais bien l'amour de la justice! Tout cela paraît pafaitement ridicule. Mais il y a dans cette doctrine une idée nouvelle qui commençait à germer en France, et qui est bien plus dangereuse que le prétendu droit invoqué par les écrivains français, c'est celle des frontières naturelles. Cassan s'en prévaut pour réclamer le Roussillon qui se trouve, dit-il, dans les bornes de
(1) Questions décidées, par Bessan Avroy , docteur en théologie, imprimée en 1635-, avec privilège «l approbation des docteurs, p. 110, 38, 100, 93 et 98.
la France que la nature semble avoir mises de ses propres mains. Telle était aussi la politique deRiclielieu : « Le but de mon ministère, dit-il en mourant, a été de rendre à la Gaule les frontières que lui a destinées la nature, d'identifier la Gaule à la France, et de rétablir !a nouvelle Gaule partout où a été l'ancienne (1). » C'était la politique inaugurée parles huguenots. Richelieu abandonna décidément les conquêtes lointaines ; s'il fit la guerre en Italie, ce fut uniquement, comme il le dit lui-même, pour en chasser les Espagnols et mettre en leur place des princes italiens. Le cardinal exposa son système au roi, dès 1629, lorsque la prise de la Rochelle lui permit de songer à la grandeur de la France : « Il ne fallait pas, dit-il, imiter les Espagnols, qui cherchent toujours à augmenter leur domination et à étendre leurs limites. La France ne devait penser qu'à se fortifier en elle-même; il fallait se fortifier à Metz, et s'avancer jusqu'à Strasbourg, s'il était possible, mais sans rien brusquer , en y mettant au contraire beaucoup de temps , grande discrétion, et une douce et couverte conduite. On pourrait encore penser à la Navai're et à la Franche-Comté, comme étant contiguës à la France et lui appartenant, d'ailleurs faciles à conquérir, mais pour le moment il convenait d'ajourner cette conquête (2). » Ce que Richelieu voulait avant tout, c'était que l'on étendît le royaume jusqu'au Rhin (3).
Le cardinal couvrait sa politique exclusivement française du nom de la liberté de l'Allemagne ; de là les amères accusations des historiens allemands contre la France. « C'est elle, disent-ils, qui perpétua la guerre pendant trente ans, pour dépouiller l'empire sous prétexte de l'affranchir. Elle eut pour complices de sa coupable ambition quelques princes protestants qui, par cupidité et par haine contre l'Autriche, trahirent la cause de leur patrie pour servir l'étranger (4). » Les historiens allemands oublient les principaux complices de l'ambition française : l'empereur et les princes catholiques. Transportons-nous au congrès de Munster, assistons aux négociations , nous verrons à qui l'Allemagne doit d'avoir été démembrée.
(i) Richelieu, Testament politique. {Martin, Histoire de France, T. XI, p. 216, note 2.)
(2) Mémoires de Richelieu, T. IV, p. 248-250.
(3) ibid., T. VII, p. 274.
(4) Barlhold, Der grosse deutsche Krieg, T. I, p. 34, ss.
L'ambition française, après avoir marché à couvert, comme le conseillait Richelieu, se produisit enfin au grand jour : les négociateurs demandèrent l'Alsace. Chez qui trouvèrent-ils de la résistance? Chez qui trouvèrent-ils de l'appui? Les princes protestants firent l'impossible pour empêcher le démembrement (i); mais la force leur manqua. Ne pouvant empêcher la cession de l'Alsace, ils auraient voulu du moins la rattacher à l'Allemagne, en la cédant à la France à titre de fief. Cette proposition fut également écartée ; l'empereur craignait que les rois très chrétiens, étant membres de l'empire, n'y missent le trouble à leur profit (2). Quant au roi de France, il se décida pour la cession, en toute souveraineté, parce que par là la France reprenait ses anciennes limites du Rhin (3). Les plénipotentiaires français nous diront comment les princes catholiques accueillirent l'idée du démembrement : « La plupart ont dit hautement que le moyen de faire la paix était de satisfaire la France, et qu'il fallait commencer par là pour avoir meilleur compte dans les affaires qui sont à traiter avec les protestants (4), » Ainsi, l'intérêt de la foi l'emporta sur le sentiment de la patrie, chez les catholiques bien plus que chez les protestants. Parmi les princes qui appuyèrent les prétentions de la France, se trouvait le duc de Bavière, le chef fanatique de la ligue, l'instrument docile des jésuites (o); il conseilla à l'empereur « de donner en toute façon à la France la satisfaction qu'elle prétendait, quand même il faudrait lui laisser deux fois l'Alsace (6). » Il fut même question, pour la Bavière, de joindre ses armes à celles de la la France, afin de lui faire obtenir cette province (7), Comment le duc, d'ennemi acharné, devint-il subitement ami de la France? Ferdinand II l'avait investi de la dignité électorale, et du Pala-
(1) Les plénipotentiaires français le disent. (Lettre du 10 mars 1G46, dans les A'é^ocia(îû?t<< secrètes touclianl la paix de Mdiuter, T. HI, p. 115.)
(2) Ad. Menzel, GeschichtR der Dentschen, T. VIU, 252, s.
(3) Négociations secrètes louchant la paix de Munster , T. III, p. 245. {!*) lbid.,T. m, p. 187.
(5) Lettre de Mazarin , 22 aoi. 1645, aos plénipotentiaires. (Xégoeialions , T. II ,2, p. 215.) 1 Bavière est le meilleur instrument que nous puissions avoir dans les affaires d'Allemagne pour nous y faire avoir nos satisfactions. >
(6) Lettre de Mazarin aux plénipotentiaires français, du 12 janv. 1646. {Négociations secrètes ^ T. III, p. 11.)
(7) Lettre des plénipotentiaires français, 1" oct. 1645. iXégocialiOTis secrètes, T. II, 2, p. 162.)
i2C6 LA GUERRE UE TRENTE ANS.
tinal, dépouilles de l'infortuné roi d'hiver. Le duc de Bavière n'avait qu'un moyen de conserver sa conquête, l'appui de la France ; car les Suédois avaient une telle aversion contre ce prince, qu'ils auraient voulu le ruiner bien plutôt que de s'accommoder avec lui. De là le zèle du duc pour les intérêts français (1), de là le démembrement de l'empire.
La cession de l'Alsace ne réalisait qu'une partie des projets de Richelieu ; la France fit la guerre pendant dix ans pour arracher les Pays-Bas à l'Espagne. En 'J63S, le cardinal signa un traité avec les Provinces-Unies pour le partage des Pays-Bas espagnols; la conquête ayant échoué, Mazarin essaya d'obtenir par les négociations ce que le sort des armes lui avait refusé. L'insurrection de la Catalogne mit dans ses mains un gage précieux qu'il comptait échanger contre la Belgique. Il adressa un mémoire aux plénipotentiaires, où il développa les avantages de la réunion avec un soin, une prédilection, qui marquaient combien il tenait à cette idée : « L'acquisition des Pays-Bas formera à la ville de Paris un boulevard inexpugnable; ce serait alors véritablement qu'on pourrait l'appeler le C(Eur de la France... La puissance de la France se rendrait redoutable à tous ses voisins et particulièrement aux Anglais, qui sont naturellement jaloux de sa grandeur, et qui ne laisseront échapper aucune occasion de procurer sa diminution, si une puissante acquisition ne leur ôte tout espoir d'y réussir... La maison d'Autriche ne pourrait plus nuire à la France, tandis que, dans les Pays-Bas, une bataille perdue sur la Somme répand l'épouvante à Paris... Tant s'en faut que nous eussions à craindre aucun mal de l'empereur, il aurait sujet d'en appréhender de nous , ce qui l'obligerait à conserver une bonne union avec ce royaume... L'Espagne serait bridée; il faudrait que nos ennemis eussent perdu le jugement, si, les choses étant ainsi, ils se résolvaient à une rupture avec ce royaume; la France n'ayant rien du côté des Flandres et de l'Allemagne qui pût occuper ses forces, on laisse à juger de quoi elles seraient capables, si nous ne les employions qu'en Espagne et en Italie... Le cardinal espère que les Provinces-Unies ne traverseront pas ces vues, si l'on garantit leur indépendance. Elles n'ont rien à craindre
(1,1 Lettre du duc de Longueville, 4 mars 1647. (Négociations secrètes^ T. IV, p. 83.)
de la France, puisque l'assiette de leur pays est telle et si bien fortifiée, et par l'art et par la nature, que ce sera toujours inutilement que l'on entreprendra d'y faire aucun progrès... » Enfin Mazarin croit « que la France' gagnera' facilement l'amour des peuples de la Flandre, puisqu'ils cesseront de souffrir des oppressions incroyables de la guerre, et jouiront d'une profonde tranquillité, avec toutes sortes de commodités et d'avantages (1). » Les plénipotentiaires français répondirent au ministre qu'ils étaient d'accord sur les avantages que produirait la réunion des Pays-Bas à la France ; mais ils objectèrent que cet agrandissement choquerait les Provinces-Unies et l'Angleterre, et donnerait de la jalousie à tous les États. Mazarin revint à la charge : il avoua que les Anglais s'y opposeraient de tout leur pouvoir, si leurs propres affaires étaient en une autre situation ; mais que c'était maintenant ou jamais la vraie conjoncture de faire réussir une pareille chose, sans y trouver aucun obstacle de leur part : « Ils n'ont pas même d'ambassadeurs à Munster; ils ont tant d'occupations domestiques, qu'ils ne peuvent prendre aucun intérêt au dehors. » Quant aux Provinces-Unies, dit-il, on pourrait les gagner, en abandonnant au prince d'Orange le marquisat d'Anvers, sous la suzeraineté de la république (2).
Les plénipotentiaires français voyaient plus clair que le cardinal ministre. A la fin de la guerre de Trente ans, l'ambition de la France commençait à alarmer l'Europe; c'est la crainte de ce voisinage dangereux qui réconcilia subitement la Hollande et l'Espagne. Le projet de Mazarin ne pouvait aboutir. Cela n'empêcha pas la France d'atteindre son but, l'abaissement de la maison d'Autriche; c'était elle encore plus que l'empire qui était amoindrie par la cession de l'Alsace. Elle conserva, à la vérité, la couronne impériale, mais c'était une dignité sans pouvoir réel, le traité de Westphalie ayant si bien sauvegardé la liberté des princes, qu'il ne restait rien à l'empereur qu'un vain titre. La prépondérance passa décidément de la race de Charles-Quint k celle de Henri IV.
(1) Mémoire de Mazarin da20janv. 1646. {.Xégocialions secrètes^ T. III, p. 21-25.) (i) Xégociations sicrèles louchant la paix de Munster, T. IIF, p. 27, s., 30.
m . Richelien.
La France doit cette grandeur à un homme; Richelieu la trouva faible et épuisée, il la laissa la première nation du monde. Pendant longtemps, la nation reconnaissante glorifia le grand ministre. En 1636, Voiture écrit : « Tant que le cardinal a présidé aux affaires, il n'y a pas un voisin sur lequel la France n'ait gagné des places ou des batailles. Tous ceux qui ont quelques gouttes de sang français dans les veines, et quelque amour pour la gloire de leur pays, ne pourront lire ces choses sans s'affectionner à lui (1). « Qu'aurait àilVoitiire, s'il avait écrit en 1648? Cependant, au xviii*" siècle, il se fit une violente réaction contre l'ambition des conquêtes : la France, ruinée par les guerres de Louis XIV, s'aperçut que les peuples payaient cher la gloire des armes. Comme d'habitude, la réaction influa sur l'appréciation du passé; on s'en prit à Richelieu de cette manie guerrière, et, de l'excès d'admiration, on passa à l'excès du dénigrement. L'historien, si consciencieux du reste, de Louis XIII, Le Vassor, traite tout simplement Richelieu d'habile scélérat; il lui conteste même le génie, pour en faire un intrigant de bas étage : « Toute son ambition, dit-il, consistait à conserver le pouvoir; c'est pour rester ministre qu'il perpétua la guerre, sachant que Louis XIII ne pourrait se passer de lui tant qu'elle durerait (2).» Un écrivain de génie, Montesquieu, porta sur le cardinal un jugement qui est comme la marque d'un fer chaud : « Les plus méchants citoyens de France furent Richelieu et Louvois (3). » Faut-il s'étonner si les Allemands abondent dans cet outrage et ce mépris? Peu s'en faut que F. Schlegel ne voie dans le ministre de Louis XIII une incarnation de Satan : « Ferdinand, dit-il, et Gustave-Adolphe combattirent pour leur foi; il n'y a pas jusqu'à Wallenstein qui avait au moins une superstition, l'astrologie. Richelieu était sans foi ni loi : c'est un athée politique (4). »
(() Pclilot, CoWcciioD de mémoires, 2* série, T. XI, p. 356.
i2) Levassor, Histoire de Louis XHI, T. IV, p. 558, 513, 58V — Tf Ile est aussi l'opiDion du père Bouoeant, Histoire do traité de Westphalie, T. I, p. 359.
(3) Montesquieu, Pensées.
(4) F. Schlegd, Vorlesungen iiber die neaere Geschichte (ieçon XYII).
Nous ne ferons pas à Richelieu l'injure de le défendre contre les accusations de petits esprits qui abaissent l'histoire à leur niveau. L'on peut reprocher au cardinal un patriotisme étroit, mais, par cela même, on ne peut lui dénier l'amour de la patrie tel que les anciens l'entendaient. Sans doute, il avait sou ambition personnelle, mais cette ambition se confondait avec la grandeur de la France. La politique de la France voulait ce que voulait l'intérêt du cardinal. Nous ne dirons pas, avec un des grands historiens de notre temps, que le ministre français fut le défenseur de la liberté allemande et le sauveur de la liberté européenne (i). C'est faire honneur à l'homme de ce qui appartient à Dieu. Il est vrai que l'intervention de Richelieu dans la guerre de Trente ans sauva la réforme, et, par suite, la liberté de l'Allemagne et de l'Europe. Mais Richelieu songeait-il au protestantisme, quand il prit parti pour les protestants contre la maison d'Autriche? Il y songeait si peu, qu'il niait que la guerre fût une guerre religieuse; à ses yeux, elle était purement politique; ce qu'il poursuivait, c'était l'abaissement de la maison d'Autriche. Quant à la liberté allemande, elle entrait dans ses vues, mais seulement comme instrument.
Les ennemis de Richelieu lui contestent même la gloire d'avoir délivré l'Europe du danger d'une monarchie universelle ; ils disent que l'Espagne était déjà en décadence au xvii** siècle , et que les empereurs d'Allemagne n'étaient guère à craindre : hommes du passé, leur ambition se bornait à maintenir le passé (2). Il est très vrai que l'Espagne de Philippe IV, épuisée d'hommes et d'argent, ne pouvait guère songer à conquérir la monarchie; il est encore vrai que la branche allemande de la maison d'Autriche n'avait pas la grande ambition qu'on lui suppose. Mais on oublie que l'empereur d'Allemagne et le roi d'Espagne étaient à la tête de la réaction catholique, et l'ambition universelle de l'Église n'a jamais été mise en doute. La France devait craindre le prince qui, en 1630, était à peu près maître absolu en Allemagne, et qui déjà étendait la main sur le Nord et sur l'Italie. Il est certain que ces craintes étaient générales, et que pour Richelieu elles furent plus qu'un prétexte :
(1) / von MuUer, der Fûrslenbund, ch. 13.
(2) Ad. Menzel, Geschichte der Deutschen, T. VIU, p. 162, s.
c'était sa préoccupation incessante. Ce qui le prouve, ce sont les exhortations qu'il adressait h. toute occasion aux princes d'Allemagne, catholiques et protestants : il les engageait à s'unir contre l'ennemi commun, l'empereur : L'union, disait-il, est le seulmoyen de garantir leur liberté. Que le cardinal se soit peu soucié de la liberté germanique en elle-même, nous l'accordons volontiers. Mais peu importe ; toujours est-il qu'en disant aux princes allemands de s'unir, il se plaçait au point de vue de leur liberté; et il est tout aussi certain que, si l'Allemagne avait suivi ce conseil, elle eût échappé à la honte du démembrement. Cela seul atteste la bonne foi de Richelieu : il désirait l'agrandissement de la France, mais il désirait avant tout l'abaissement de la maison d'Autriche.
Richelieu voulait-il donner à la France la domination dont il dépouilla la maison d'Autriche? Ici il faut se garder d'imputer au cardinal la responsabilité des faits historiques qui procèdent plus ou moins de sa politique. Il donna le premier rang à la France dans la chrétienté, et il concentra toutes les forces de la monarchie dans les mains du prince : n'était-ce pas pousser à la monarchie universelle, et la politique conquérante de Louis XIV n'estelle pas une suite fatale de celle de Richelieu? Ce reproche n'a point fait défaut au grand cardinal (1). La vérité est qu'il n'était pas un guerrier, et qu'il n'avait pas le goût des conquêtes. Il avait trop de bon sens pour se laisser prendre à la chimère de la monarchie universelle. En vain invoque-t-on contre lui l'occupation de l'Alsace et le projet de partage des Pays-Bas : sans doute, il avait l'ambition de rendre h la France ses frontières naturelles, mais il y a un abîme entre ce système et celui de la monarchie conquérante, à la façon de Louis XIV et de Napoléon. L'idée des frontières naturelles tient au principe de nationalité dont elle est la garantie : or qui dit nationalité, exclut toute espèce de domination universelle. Richelieu étendait-il trop loin les bornes de la France? L'avenir répondra à cette question : les nations sont de Dieu, et Dieu seul connaît les limites auxquelles elles doivent s'arrêter.
Nous avons rendu justice à Richelieu ; nous ajouterons qu'il
(1) C'est raccusalion que Sismondi porte contre Richelieu. (Histoire des Français, T. XIV, p. 47, édit. de Bruxelles.)
n'est pas du nombre des grands génies dont riiumanité a droit d'être flère. Les hommes que la postérité révère, sont ceux qui guident le genre humain vers le terme de ses destinées, ce sont les hommes qui ont l'œil tourné vers l'avenir ; or Richelieu était, comme tous les politiques, l'homme du présent. Il arrive presque toujours à ces esprits, quelle que soit leur élévation, de sacrifier l'avenir au présent. Richelieu renversa tous les obstacles qu'il rencontra sur sa route. L'aristocratie indisciplinée se révolta contre le pouvoir royal ; Richelieu la brisa , sans songer qu'en détruisant un obstacle et une résistance, il détruisait en même temps un élément de force. Les huguenots abusèrent de la position que Henri IV leur avait faite, ils menaçaient de devenir un État [dans l'État; Richelieu leur enleva toutes les garanties que l'édit de Nantes leur accordait, sans songer que la liberté religieuse qu'il leur laissait serait à la merci d'un caprice princier. Richelieu ne voulait pas d'une monarchie conquérante, et néanmoins il la prépara. Sa politique admirable au point de vue du présent, est imprévoyante, quand on se place au point de vue de l'avenir. Il en est ainsi de toute politique, qui n'a en vue que l'utile. Quelle distance entre Gustave-Adolphe et Richelieu ! Le héros suédois négligea la grandeur de son pays, sa domination dans le Nord, pour consacrer sa vie à une idée, la liberté religieuse : ce dévoûment à la cause de l'humanité fera sa gloire éternelle.
§ 6. Le catholicisme et la papauté.
N° i. La politique et la religion.
La guerre de Trente ans est la lutte suprême du catholicisme et de la réforme. Retrempée par la révolution religieuse du wi"" siècle, l'Eglise s'arme pour le combat; une puissante milice se répand dans toute la chrétienté, et combat les hérétiques sous l'étendard du Christ; les soldats de Jésus ont la haute ambition de rendre l'empire du monde au catholicisme. Quelle est l'issue du duel gigantesque que l'on appelle la guerre de Trente ans? Non seulement l'Eglise ne parvient pas à détruire le protestantisme, elle perd toute influence sur la destinée des peuples : la politique
devient étrangère à la religion; elle se sécularise. C'est une révolution immense, car elle implique la décadence du christianisme traditionnel. Au moyen âge, la religion dominait les relations sociales, comme elle dominait les âmes. Les croisades furent la manifestation éclatante et glorieuse de l'empire que le catholicisme exerçait sur les esprits. Parvenue au faîte de sa puissance, l'Églisedéclina. A partir de la fin des guerres saintes, son influence politique baissa, parce que dès lors les antiques croyances étaient ébranlées. Cependant Rome jouait toujours un grand rôle. Encore à la veille de la réformation, les rois consentirent à accepter la donation du nouveau monde des mains d'un pape,
La révolution du xvi'^ siècle produisit des effets en apparence contradictoires ; d'une part, elle réveilla le sentiment religieux et lui donna une force nouvelle; d'un autre côté, elle sécularisa la société : l'Église elle-même rentra dans l'État, tandis qu'au moyen âge, l'État était dans l'Église. C'est que le protestantisme n'était pas, comme le croyaient les réformateurs, un retour au christianisme primitif, mais un premier pas hors du christianisme historique. Ce premier pas alla en s'élargissant; la société se sépara de plus en plus de la religion traditionnelle, les plus grands intérêts se sécularisèrent. Cependant l'Église ne pouvait abandonner sa domination sans lutte ; de là les guerres religeuses, qui suivirent la réforme. Que la religion ait été un but pour les princes ou un instrument, peu importe; toujours est-il qu'elle inspira les guerres et les luttes intérieures du xvi*' et du wn" siècle. Les efforts tentés par l'Église n'empêchèrent pas le mouvement inauguré par le protestantisme de se poursuivre, il entraîna jusqu'à la société catholique : les intérêts politiques l'emportèrent sur le zèle des orthodoxes. On vit les papes prendre parti sous main pour les protestants contre l'empereur, champion de l'Église, défenseur né du saint-siége. On vit les rois très chrétiens se liguer avec les hérétiques, et même avec les infidèles.
Tel était l'état des esprits, lorsque la guerre de Trente ans éclata. Un nouveau Philippe II, doué d'une vraie piété, ayant pour lui le prestige de l'autorité impériale, se mit à la tête de la réaction catholique. Ferdinand II fut vainqueur à Prague, il fut vainqueur du roi de Danemark. Gustave-Adolphe, qui le premier fit reculer les aigles impériales, succomba à Lûtzen. Après sa mort, le pro-
testanlisme recula, il n'avait plus de défenseur; les princes qui auraient dû combattre pour sa cause, firent la paix avec l'empereur, paix trompeuse, pire qu'une défaite. Qui va prendre en main les intérêts de la réforme? Un prince de l'Église romaine. Richelieu protesta en vain que la guerre était purement politique, que son seul but était l'abaissement de la maison d'Autriche; ces protestations ne prouvent rien contre l'évidence. C'est la réaction catholique qui provoqua la terrible lutte, c'est elle qui mit à profit les victoires de Ferdinand pour ruiner la réforme : la spoliation d'un électeur réformé et l'édit de restitution étaient des actes religieux pour le moins autant que politiques. Quels furent les ennemis de Ferdinand? Richelieu chercha en vain à soulever les États catholiques contre l'empereur, au nom de la liberté allemande ; ils restèrent fidèles à Ferdinand ; l'intérêt religieux domina l'intérêt politique. Quels furent les ennemis que la maison d'Autriche eut à combattre? Les protestants d'Allemagne, les Provinces-Unies réformées, le roi de Danemark luthérien, le roi d'Angleterre, chef de l'Église anglicane, enfin le plus grand de tous, Gustave-Adolphe, le sauveur du protestantisme. Avec qui Richelieu se ligua-t-il pour attaquer la maison d'Autriche? Avec les protestants, et il combattit un empereur qui était le champion dévoué de l'Église.
La politique de Richelieu n'était pas nouvelle; c'était celle de François I", de'Henri II et de Henri IV. Ce qu'il y avait d'inouï, c'était de voir un prince de l'Église se mettre à la tête d'une ligue protestante, contre un empereur dont le but avoué était la restauration du catholicisme. On conçoit quel scandale les alliances du cardinal durent exciter dans le sein du monde catholique. Les dévots se soulevèrent contre le ministre impie qui osait faire la guerre à l'Église. Il plut des pamphlets, dans lesquels on cherchait à ruiner Richelieu dans l'opinion des orthodoxes (I), en représentant la guerre engagée par l'électeur palatin comme une guerre de l'hérésie contre la religion catholique. Parmi ces pamphlétaires, il y avait un homme considérable, un théologien dont les écrits agitèrent le monde catholique pendant des siècles. Jansénius, partisan sévère de la doctrine auguslinienne,
(1) Le.J/er(n<rede 1626, p. 501, cite les titres de dii-huit brochures latiaes dirigées contre la politique de Ricbeliea.
était le vrai organe du catholicisme traditionnel ; il attaqua la politique de Richelieu (1), non comme on l'en accuse, dans l'intérêt de l'Espagne dont il était sujet, mais dans l'intérêt de la foi qui, à ses yeux, dominait toutes les considérations temporelles. Écoutons la protestation d'un croyant contre une politique qui ne tenait plus aucun compte de la religion :
a La France est l'alliée des Provinces-Unies contre l'Espagne, elle prend parti pour l'électeur palatin contre l'empereur. Quel est l'objet de la lutte ? Il faut ignorer entièrement l'histoire pour nier que la révolte des Pays-Bas contre Philippe II a son principe dans la religion ; c'est parce que le roi catholique voulait maintenir les vieilles croyances dans ses royaumes, que l'insurrection éclata; c'est parce qu'il refusa constamment d'accorder la liberté religieuse aux réformés, que la lutte se perpétua. La guerre actuelle est donc la guerre de l'Église contre l'hérésie. Il en est de même de la guerre d'Allemagne : elle a sa source dans les troubles religieux de la Bohême, et elle n'a pas cessé d'être la guerre des deux confessions qui se partagent la chrétienté. Que fait donc le roi de France en s'alliant aux insurgés des Pays-Bas et aux révoltés d'Allemagne? Il arme les ennemis de la vraie religion pour la destruction de la foi, que le Fils de Dieu a apportée au genre humain. Je dis que le roi très chrétien arme les hérétiques contre l'Église. Qui ne sait, en effet, que, sans son appui, les Pays-Bas seraient depuis longtemps rentrés sous la domination espagnole, et, par suite, dans le sein de l'Église? Qui ne sait que les protestants d'Allemagne ne se soutiennent que par les subsides payés par la France ? Que si l'hérésie est un crime, que faut-il dire d'un prince qui prend parti pour les hérétiques révoltés contre l'Église et contre leurs souverains légitimes ? N'est-il pas complice de l'hérésie? N'est-il pas complice de tous les excès qui se commettent journellement contre les personnes ecclésiastiques et contre les choses sacrées? C'est le roi de France qui répondra de tous ces sacrilèges devant le tribunal de Dieu, car ils se commettent avec son argent, avec ses soldats, avec l'autorité de son nom (2) . »
(1) Dans le livre intitulé : Mars Gallicus^ seu dejustilia armoi^m et fcederum régi» Galliœ' (Bayle, au mot Jansenius.)
(2) JUars GaUicus, lib. H, c. 7-10, p. 239-230; lib. U, c. 12, p. 266, ss.
« Vainement dit-on, pour justifier le roi très chrétien, qu'il donne des secours au prince dépouillé par l'empereur, et non à l'hérétique, qu'il prend parti pour la liberté des Pays-Bas et non pour leur croyance; ces subtiles distinctions ne sont qu'une mauvaise chicane, car la politique et la religion sont unies par un lien si intime qu'il est impossible de les séparer. Le roi de France vient de conquérir Bois-le-Duc; dira-t-on que la prise d'une ville n'a rien de commun avec la religion? Que l'on considère les suites de la victoire. A qui nuit-elle? Ce n'est pas seulement au roi d'Espagne, c'est avant tout à l'Église catholique : ses ministres sont chassés, ses temples fermés ou livrés aux protestants. Tout cela se fait en présence des Français. Et après ces beaux exploits, on viendra dire que le roi de France n'a fait que prendre la ville, et qu'il n'est pas responsable des faits et gestes de ses alliés (1) ! On invoque la gloire et la grandeur de la France ! Depuis quand les intérêts du monde l'emportent-ils sur ceux de la religion? Sommesnous païens, ou sommes-nous chrétiens? Que chez les païens le salut de la république soit la loi suprême, il ne faut pas s'en étonner, car ils ne savent rien du royaume des cieux; mais que penser de chrétiens qui subordonnent le ciel à la terre, le salut éternel à la prospérité temporelle! Je sais bien que telle est la politique du siècle, mais doit-elle être celle d'un prince qui s'appelle roi très chrétien? Que dira le roi très chrétien au Fils de Dieu, au grand jour du jugement? J'ai soigné la grandeur de ma maison aux dépens de la foi qui est la condition du salut; je me suis peu soucié que ton empire fût détruit, pourvu que mon royaume fût agrandi. Et que dira le Christ au roi qui a fait un pareil usage du pouvoir qu'il lui avait confié (2). »
Quel accueil ces protestations contre la politique mondaine du roi de France et de son tout-puissant ministre reçurent-elles dans l'Église officielle, chez les gallicans et chez le pape? La Sorbonne s'empressa de condamner les adversaires du cardinal, et le clergé de France confirma cette censure. « Il n'est jamais permis, disent les archevêques et les évèques assemblés à Paris, de s'élever contre le prince; l'Écriture sainte nous commande de lui obéir,
(1) Mars GaUicuSj lib. Il, ch. 13, p. 275.
(2) Ibid., lib. II, c. 16-19, p. 296, ss.
encore qu'il nous ôte notre liberté, qu'il nous surcharge, et qu'il nous fasse tout le mal que Dieu prédisait à ceux qui lui demandèrent un roi... La rébellion n'est propre qu'aux hérétiques ; ceuxlà pour la moindre crainte de la religion, courent aux armes, foulent les lois aux pieds, et résistent à la puissance ordonnée de Dieu... Le prince est arbitre de la paix et de la guerre, et il ne doit compte à personne de ses actes ; car qui peut dire à un roi : pourquoi as-tu fait cela?..*. Le prince est seul juge de la légitimité des alliances qu'il contracte. A toutes les attaques dirigées contre la politique du roi, l'on pourrait donc se contenter de répondre : le roi a fait l'alliance, parce qu'il l'a voulu : il a entrepris la guerre, parce qu'elle était juste et raisonnable, ou pour mieux dire, la guerre est juste, parce qu'il l'a entreprise (i). »
On voit que le despotisme de Richelieu a eu ses théoriciens, ce sont les évêques de France. A une pareille doctrine, il n'y avait qu'une réponse à faire, la révolution de 89. Elle prouve qu'il n'y avait plus dans le haut clergé une étincelle du spiritualisme évangélique. Il s'agissait bien de l'obéissance due au prince! La question était de savoir, si la religion inspirerait encore la politique, comme elle l'avait fait au moyen âge, ou si les rois ne prendraient plus conseil que de leur grandeur. Nous venons d'entendre la réponse de l'Église de France : la religion abdique, elle se soumet à la puissance royale, alors même que son existence est en cause. Voyons ce qui se passait à Rome. Les zélés faisaient appel au souverain pontife contre le roi très chrétien qui, au mépris de ses devoirs, poursuivait la ruine de la religion. «Le devoir du pape, disaient-ils, est de tirer le glaive spirituel contre le roi de France. Qu'il l'excommunie, qu'il délie ses sujets du serment de fidélité, qu'ils se serve du bras des princes catholiques, pour donner force à sa sentence (2). » Oui, sans doute, voilà ce que le pape aurait dû faire, voilà ce qu'Innocent III aurait fait, si le roi de France avait songé à prendre parti pour les Albigeois. Mais les zélés qui excicitaient le saint-père à sévir contre Louis XIII, ne voyaient pas que le saint-père était complice du roi très chrétien; l'intérêt po-
il) D'Argenlréj Colleclio jadiciornm, T. III, supplément, p. 231-238. — Mercure français, T. XI, p. 1068, ss.
(2) Theologi ad Ludovicum XIII Ad^nonilio, p. 20.
litique dominait à Rome aussi bien qu'à Paris. Le pape désirait certainement la ruine du protestantisme, mais il craignait encore plus la domination de la maison d'Autriche ; or comme la destruction des protestants d'Allemagne aurait donné à l'empereur la monarchie que le saint-siége redoutait tant, le vicaire du Christ préféra prendre parti, au moins indirectement, pour la France et ses alliés les protestants, que pour l'empereur, quoique Ferdinand fût le champion dévoué de l'Église.
Après la bataille de Leipzic, l'empereur envoya le cardinal Pasman à Rome, demander du secours au pape contre le roi de Suède qu'il dépeignait comme un autre Attila. Urbain VIII faisait des vers, et s'occupait beaucoup de fortifications; il avait toujours sur sa table des poètes et des ouvrages sur l'art militaire. Du reste, élu par l'influence de la France, il était par cela seul hostile à la maison d'Autriche (1). Urbain essaya d'abord d'écarter le malencontreux ambassadeur, en lui faisant dire qu'un cardinal ne devait pas s'occuper d'affaires politiques. Pasman répondit que tous les chrétiens étaient obligés à défendre la religion; que si la dignité de cardinal était un obstacle à sa mission, il quitterait la pourpre et irait au besoin à Rome en chemise, pour remontrer au pape la ruine prochaine du catholicisme en Allemagne. Urbain s'étant décidé à le recevoir, le cardinal le pressa d'accorder un secours d'argent h l'empereur, d'employer ses bons offices et son autorité pour obliger le roi de France h abandonner son alliance avec les hérétiques, enfin de publier une croisade contre Gustave-Adolphe, qui allait passer en Italie, et saccager Rome h l'exemple d'Alaric. Le pape s'excusa de sa pauvreté, il promit d'agir à la cour de France et éluda de répondre aux autres propositions. Irrités de ce refus, les partisans de l'empereur s'élevèrent contre le souverain pontife. « Il applaudit aux victoires des Suédois ; rempli de la prudence des enfants du siècle, il lit plus souvent Machiavel que l'Évangile. » On alla jusqu'à demander la convocation d'un concile général contre « un pape fauteur des hérétiques. » Ferdinand envoya un nouvel ambassadeur à Rome; le duc de Savelli représenta à Urbain que la ruine de la maison d'Autriche serait suivie infailliblement de l'oppression entière des
(1) Ranke, Fûrsten'und Vœlker von Sûd-Europa, T. III, p. 523-528.
catholiques; qu'il n'y avait jamais eu une occasion plus pressante d'employer les trésors de l'Église contre les ennemis de la religion. Le pape répondit « que Gustave-Adophe faisait la guerre à l'empereur et non à la religion catholique ; que la guerre était purement politique ; que si l'empereur était réduit à une dure extrémité, il devait s'en prendre à lui et aux Espagnols; qu'on avait fait dépenser au pape quatre millions pour garantir les États du saintsiége contre le pillage des Allemands dans la guerre de Munster, que les trésors de l'Église étaient épuisés. »Ea désespoir de cause, les ministres de l'empereur se concertèrent avec le cardinal Borgia, ambassadeur d'Espagne, pour protester contre l'indifférence du pape, dans un aussi grand danger de la religion. Au milieu d'un consistoire, le cardinal commença un discours sur le péril du catholicisme en Allemagne, et sur la nécessité d'y pourvoir :« Cependant, s'écria-t-il, Votre Sainteté diffère encore d'y apporter les remèdes convenables. « A ces mots, le pape se leva et imposa silence à Borgia. Borgia insista et dit qu'on ne devait pas arrêter un cardinal qui parlait devant le sacré collège de la part d'un roi catholique, et sur des affaires qui regardaient le service de Dieu, et le bien de toute la chrétienté. Urbain, furieux, dit au cardinal .de se taire et de sortir; que, dans le sein du consistoire, lui pape était le maître, et que les cardinaux n'avaient le droit de parler que quand il demandait leur avis. Il y eut alors une scène d'une scandale et d'une confusion inexprimables ; Borgia continua à protester ; les partisans du pape voulurent le faire taire ; les cardinaux de la faction espagnole prirent parti pour l'ambassadeur d'Espagne. Urbain consentit enfin à recevoir la protestation par écrit. Il y répondit qu'il était ridicule d'effrayer les Romains d'une nouvelle irruption des Goths ; que l'histoire fournissait un exemple plus récent de la désolation de l'Italie, du sac de Rome, et des indignités commises contre le pape et contre les cardinaux, celui d'un roi d'Espagne ; que Charles-Quint avait encore ajouté l'hypocrisie à l'insulte, en déplorant la prise de la ville, tandis qu'il tenait le successeur de saint Pierre en prison; les Goths n'étaient donc pas les seuls ennemis de l'Église (i). « Urbain s'excusait mal, en disant que la guerre n'était point reli-
(l) Voyei les témoignages dans Levassor, Histoire de Louis XIII, T. IV, p. 56-60.