LA SÉCULARISATION
révélait un mal bien plus grave, la déchéance de l'Église. Quand le chapitre de Magdebourg se plaignit de la sécularisation auprès d'Oxenstiern , le chancelier répondit aux chanoines « que chaque régime avait son période fatal (1). » Le période fatal de la domination ecclésiastique s'ouvrait: la paix de ^Yestphalie tut le commencement de la fin. Elle fit plus qu'enlever à l'Église quelques évêchés, elle lui imposa la tolérance, et de la tolérance à l'indifférence il n'y avait pas loin.
N» 3. La papauté au traité de Westphalie.
Par une singulière ironie de la fortune, le pape prit l'initiative des négociations qui aboutirent à la paix de Westphalie; le légat pontifical fut le médiateur d'un traité contre lequel le saint-siége se vit obligé de protester. Dès le commencement des négociations, l'impossibilité de concilier le christianisme traditionnel avec les tendances de l'humanité moderne parut au grand jour. La guerre était une lutte des deux confessions chrétiennes, la réaction catholique l'avait provoquée dans le but avoué de détruire la réforme. Trente ans de guerre prouvaient suffisamment que le protestantisme ne pouvait être détruit par la force. Lorsque les négociations s'ouvrirent sérieusement, c'était au contraire le parti prolestant qui tendait à l'emporter : or il était évident que les protestants, vainqueurs, réclameraient la liberté de religion, sinon la domination. C'est ce que le pape ne voulait pas, il n'y pouvait pas consentir. Que venait-il donc faire dans les négociations? Son intervention, en la supposant sérieuse, fut un acte d'inintelligence politique; il devait prévoir que, si la paix se faisait, il serait obligé de la repousser. On serait presque tenté de croire que le souverain pontife n'intervint comme médiateur, que pour perpétuer la guerre. Ceci n'est pas une calomnie ; il est certain que le pape fit tout ce qui dépendit de lui pour entraver la marche des négociations : il n'épargna pas les exhortations à la paix, mais ses actes furent toujours en opposition avec ses paroles.
En 1641, l'empereur accorda une amnistie ; il eut tort de ne pas
(1) Meierij Acta pacis Westphalicœ, T. IV, p. 293.
l'accorder complète, car c'était le seul moyen d'arriver à la paix. Que fit le pape? Son nonce protesta contre l'amnistie, parce qu'elle était contraire à l'intérêt de la religion et de l'Église (1). A son avènement. Innocent X écrivit au légat que les maux de la chrétienté lui arrachaient d'amères et d'abondantes larmes.. Le pape va-t-il faire une concession pour donner au monde chrétien le bienfait de la paix? Il enjoignit à son légat de veiller à ce que la religion et la dignité de l'Église romaine ne souffrissent aucun préjudice. Cela est déjà assez significatif dans la bouche d'un pape, et au moment où l'on négociait avec des protestants. Innocent ajouta, pour que l'on ne se pût méprendre sur ses intentions, « que le légat devait sauvegarder les droits et les libertés de VÉglise, en résistant de toutes ses forces à toute convention qui y porterait atteinte, et quitter plutôt le congrès que d'y consentir, ne fût-ce que par sa présence; la cause de Dieu devant l'emporter sur toute autre considération. » Le légat pontifical annonça en conséquence aux plénipotentiaires, qu'il ne remplirait son office de médiateur que sous la condition que les intérêts de la religion seraient pleinement garantis (2). Quand on sait ce que les droits et les libertés de VÉglise veulent dire dans la bouche d'un pape, l'on doit avouer que si la puissance du souverain pontife avait égalé sa bonne volonté, jamais il n'y aurait eu de paix. Voilà comment le pape remplit son rôle de médiateur!
L'intolérance catholique était un obstacle invincible à la pacification. Le nonce ne voulait pas même que les plénîpotentiaires suédois fussent présents aux observations que les Français avaient à faire sur les réponses de l'empereur, parce qu'il ne pouvait y avoir aucun commerce entre le saint-siége et les hérétiques (3). C'est pour que la pureté catholique ne fût pas souillée par le contact journalier de l'hérésie, que le congrès se sépara en deux sections, l'une, les catholiques délibérant à Munster où siégeait le légat, l'autre, les protestants assemblés à Osnabrûck. Malgré cette singulière séparation, des conférences entre les deux partis étaient indispensables. Ce fut un grand embarras pour le nonce aposto-
(1) Adami, Relatio historica, c. H, § 15, p.
(2) Jd., ibid., c. IV, § 4, p. 46, et § 5, p. 47.
(3) M., ibid., c. IX, § 2, p. 171.
lique. En effet, comment préserver « la virginité du saint-siége de toute souillure? » Il eut soin de faire passer par les mains de l'ambassadeur de Venise jusqu'aux écritures qui concernaient les protestants (i). Cependant il n'y avait de paix possible que si les catholiques faisaient des concessions à leurs frères séparés ; non seulement la prudence les commandait, il y avait nécessité, car les Suédois, vainqueurs, devenaient tous les jours plus exigeants. L'empereur, après avoir soutenu la lutte pendant trente ans, vit qu'il fallait transiger; mais ses intentions conciliantes étaient combattues par le légat, qui déclara, au nom du pape, que si le congrès se mêlait de décider les difficultés concernant les biens ecclésiastiques et la religion, le saint-siége protesterait et lancerait des censures contre les princes catholiques (2). En effet la médiation du nonce se passa en protestations ; il déclara d'avance que toutes les conventions contraires à Vhonneur de Dieu seraient nulles, que le traité qui les consacrait ne serait pas une paix, mais un monstre abominable d'une confusion horrible ; il voulait, dit-il, « que sa protestation fût répétée au commencement, au milieu, à la fin de tous les actes, quels qu'ils fussent, et qu'elle persévérât jusqu'à ce que tous les signataires comparussent devant le tribunal de Dieu, au jour du dernier jugement (3). »
Le légat disposait des voix des États ecclésiastiques qui avaient été appelés au congrès; ils repoussèrent jusqu'au dernier moment les concessions que la nécessité extorqua à l'empereur. Forcés d'admettre la paix de religion, ils voulurent l'affaiblir, en mettant des restrictions à l'égalité des deux confessions; ils s'opposèrent à ce que les calvinistes fussent compris dans la paix, ils demandèrent que les anabaptistes et les autres sectaires fussent formellement exclus du bienfait de la tolérance ; ils ne voulurent pas entendre parler d'un abandon perpétuel des biens du clergé; enfin ils proposèrent de réserver les droits du saint-siége, ce qui ruinait la paix dans son fondement, puisque, au point de vue des droits de l'Église romaine, il ne peut pas y avoir de liberté de
(.1) Aciamij Kelatio historica, c. XVIU, § 9, p. 370 : « Ne sedis apostolicœ virginilatem aliqao cum proleslantium causis commercio maculare videretur. »
(2) Adami, Relatio historica, VH, § 19, p. 134.
(3) Meierij Emblemata ad liistoriam de pacificatione Westphalica, p. 44, 45, 54.
religion (1). Avant que la paix fût signée, les catholiques la flétrirent déjà comme un crime de lèse-majesté divine; quand elle fut conclue malgré leurs réclamations, ils la condamnèrent comme impie (2), et le pape la déclara nulle de son autorité apostolique.
Il y a un grand enseignement dans cette obstination des catholiques et du pape à repousser la paix de religion. Ils disent aujourd'hui qu'ils n'ont jamais été intolérants; mais pour repousser l'accusation d'intolérance, il faut qu'ils] fassent taire l'histoire ou qu'ils la falsifient. Non, ils n'acceptèrent pas la tolérance, ils la subirent, et ils la subirent comme vaincus, après avoir couvert l'Allemagne de sang et de ruines pendant trente ans pour maintenir l'intolérance et la persécution. Que la leçon profite aux générations futures; qu'elles sachent que le catholicisme est intolérant, persécuteur, par essence, que la liberté pour lui n'est qu'une nécessité ou un masque. Que la leçon profite aussi aux historiens et à la science. Que deviennent, en présence des faits, les déclamations des écrivains allemands contre l'intervention étrangère? Les protestants, disent-ils, auraient conquis la liberté de religion , sans la terrible guerre qui a désolé l'Allemagne. C'est dire qu'ils auraient obtenu du bon [v'ouloir des catholiques les concessions que trente ans d'une guerre affreuse, que la défaite et l'épuisement ont eu bien de la peine à leur arracher! Laissons-là les hypothèses; les faits témoignent que c'est au sang versé à flots daus les guerres de religion que l'humanité doit la liberté dont elle jouit; elle en jouit malgré l'Église, et elle n'en jouirait plus du jour où l'Église ressaisirait sa domination.
§ 7 La paix de Westphalie et la république européenne de Sully.
N" 1. La paix de Westphalie.
L'illustre poète qui a écrit l'histoire de la guerre de Trente ans se demande pourquoi tant de sang a été répandu ? Pourquoi tant de cités détruites? Pourquoi la civilisation suspendue pendant un demi-siècle, au point que l'Allemagne retourna, pour ainsi dire,
(1) Adami, Relalio historica, c. XXV, § 10, p. 486-49i.
(2) M. y ibid., c. XXXI, § 16, p. 630.