LA PAIX DE WESTPHALIE
à l'état de barbarie? II faut une réponse à ces questions, ou il faut dire que le monde est abandonné à une aveugle fatalité. Schiller répond que la guerre de Trente ans a uni tous les peuples de l'Europe en une grande famille, au sein de laquelle régnent la liberté et la paix (i). Le fait ne répond guère à l'idéal tracé par l'historien poète. Il est vrai que les traités de Westphalie firent de la tolérance une loi du monde européen; mais elle fut loin d'assurer la liberté religieuse. D'abord, bien que la plupart des puissances de l'Europe soient intervenues à Munster et à Osnabrùck, la paix de religion ne fut obligatoire que pour l'Allemagne ; l'on vit, avant la fin du xviii*^ siècle, l'un des signataires de la paix ordonner les dragonnades pour convertir les huguenots. Même dans son application à l'Allemagne, la paix de religion ne consacra point la liberté religieuse. L'empereur la repoussa avec obstination pour ses États héréditaires, en déclarant qu'il sacrifierait plutôt la couronne et la vie que d'accorder la liberté de conscience à ses sujets protestants (2). En réalité, le traité de Westphalie garantit les droits des princes plutôt que ceux des peuples. Il faudra un siècle de philosophie, f affaiblissement des croyances traditionnelles, et une révolution qui renversa tout l'édifice du passé, pour donner aux hommes la liberté de croire et de penser. La paix de Westphalie n'assurait pas mieux la liberté politique de l'Europe que la liberté religieuse. Il est vrai que la maison d'Autriche fut abaissée : le lien entre les deux branches d'Allemagne et d'Espagne fut brisé, l'empereur ayant été forcé de s'engager à ne pas secourir le roi d'Espagne dans sa guerre contre la France : l'empire fut, pour ainsi dire, dissous, en ce sens, du moins, que la puissance impériale fit place à l'indépendance des princes. L'Europe n'eut plus rien ii craindre des successeurs de Charles-Quint. Mais la prépondérance ne fut que déplacée; elle passa de la maison d'Autriche à la France. La paix de Westphalie n'était pas encore signée, que la crainte de l'ambition française agitait déjà les esprits. Ainsi, l'Europe n'échappa au danger d'une monarchie autrichienne que pour tomber dans un autre écueil.
(1) Schiller j Geschichte des dreissigjœhrigen Krieges, T. I, p. 2, s.
(2) Ad. Menzel, Geschichte der DeutscheD,T. VIII, p. 186.
Il est vrai que la guerre de Trente ans établit des liens entre tous les peuples de l'Europe; tous figurèrent dans les négociations, h l'exception de l'Angleterre, de la Pologne et de la Russie. La Russie n'était pas encore une puissance eurojiéenne. C'étaient la Pologne et la Suède qui dominaient dans le Nord. La Pologne ne joua pas de rôle actif dans la lutte, mais elle fut le théâtre de négociations qui exercèrent une influence décisive sur le sort des armes. Le roi de Pologne disputait la couronne de Suède à Gustave-Adolphe, comme fils d'un usurpateur. Des divisions religieuses envenimèrent l'àpreté de ces débats où l'existence de la Suède était en jeu. Le plus beau triomphe de la diplomatie française fut de séparer les deux combattants par une longue trêve qui permit à Gustave-Adolphe d'intervenir en Allemagne. Quand la trêve fut expirée, il fallut tout le talent diplomatique du comte d'Avaux pour la renouveler : il rétablit par là les affaires de la Suède qui paraissaient désespérées. Ce fut pour la première fois que les destinées du Nord se trouvèrent liées si intimement avec celles de l'Europe : un héros du Nord joua le plus beau rôle dans la guerre de Trente ans, et, après sa mort, ses valeureux capitaines poursuivirent le cours de ses victoires et forcèrent la maison d'Autriche à consentir à la paix de religion. L'Angleterre seule resta presque étrangère à la plus longue des guerres continentales; elle n'envoya pas de ministres à Osnabrùck; l'année même où la paix fut signée, la tête de Charles P' tomba sous la hache du bourreau; la nation anglaise devait conquérir la souveraineté sur ses rois, avant de pouvoir influer sur les destinées du monde.
Si la guerre de Trente ans et la paix qui la suivit établirent des liens entre tous les peuples de l'Europe, il y a encore loin de là à une union pacifique qui donne satisfaction aux droits et aux intérêts de l'humanité. Est-ce à dire que le sang ait inondé en vain l'Allemagne pendant une vie d'homme? La lutte suprême entre le catholicisme et la réforme mit fin pour toujours aux guerres de religion : la protestation du pape contre des traités qui restèrent, en dépit du saint-siége, la base de l'ordre européen, fut une abdication, forcée il est vrai , mais peu importe, elle n'en est pas moins irrévocable. C'était la domination du catholicisme qui formait le grand obstacle à l'établissement de la liberté