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CHAPITRE II

La diplomatie est l'intermédiaire des relations internationales. J3ans l'antiquité elle n'existait point, parce que les rapports des peuples étaient rares et accidentels. A partir de l'ère moderne, les communications se multiplient à vue d'œil : de là la nécessité pour les divers États d'agents officiels qui les représentent à l'étranger : de là aussi une science nouvelle qui s'occupe des relations entre les peuples, comme la morale et le droit ont de tout temps gouverné les relations entre individus. Notre but n'est pas d'entrer dans le détail de la diplomatie; nous ne pouvons nous arrêter que sur les questions capitales, et il n'y en a pas de plus grave que le principe qui sert de base au droit international. La science moderne est unanime à répondre, qu'il n'y a pas deux morales, ni deux principes juridiques; la morale et le droit des nations ne sauraient donc être autres que la morale et le droit des individus. En effet, il y a identité au fond, entre les individus et les peuples ; la mission de l'homme, et par suite ses droits et ses devoirs, sont les mêmes partout; cette mission est aussi celle des hommes considérés collectivement, de l'humanité et des peuples. Dès lors, il ne peut y avoir de différence quant au principe de la morale et du droit, entre les hommes comme individus, et les hommes réunis en société. Les relations diffèrent et par

suite les règles juridiques qui les gouvernent, mais le principe, la loi générale sont les mêmes : c'est la loi du juste, et dès devoirs qui en dérivent.

L'idée que la science se fait aujourd'hui de la diplomatie, n'est pas celle de l'opinion courante : celle-ci confond la diplomatie avec le machiavélisme, et n'y voit autre chose que l'art de tromper. Un illustre écrivain s'est fait l'organe de ce préjugé traditionnel; écoutons Lamennais: « La diplomatie est le sacerdoce de l'intérêt. Elle a deux objets principaux, faire son bien, et le mal d'autrui. Qu'une nation, par exemple, en ruine une autre; n'y trouvât-elle aucun profit direct, elle acquiert du moins une supériorité relative de richesse, par conséquent de puissance. Le diplomate doit donc être exempt des scrupules du devoir. Ses fonctions se réduisent à une seule, tromper. Qu'il se taise, qu'il parle, qu'il affirme, qu'il crie, insinue, conseille, il n'a pas d'autre but. Ses discours, son silence, sa figure, son geste, ses caresses, ses colères, tout en lui ment (1). »

Ces paroles de Lamennais sont la satire de la diplomatie ; pour être juste, il faut ajouter que le portrait qu'il trace a été, et est parfois encore, l'expression exacte de la réalité. Oui, diplomatie et machiavélisme ont été synonymes, et, on peut la définir sans injustice, la science de l'intérêt et de la tromperie. Est-ce à dire qu'elle soit essentiellement un calcul de ruse et de mensonge? Est-ce à dire que Machiavel doive être flétri comme finventeur de cet art de tromper? Il en est de la diplomatie comme de toute manifestation de l'esprit humain : elle part de l'erreur, pour arriver progressivement à la vérité, autant qu'il lui est donné de la connaître. Prendre l'imperfection humaine à telle époque de l'histoire, la flétrir, et dire que l'humanité sera pour toujours la dupe des fripons qui l'exploitent, voilà une étrange aberration ; cela peut être excellent comme satire, mais cela est faux au point de vue de la philosophie de l'histoire. Nous essaierons de rendre justice à la diplomatie et à Machiavel, sans crainte de passer pour un prêtre du mensonge.

Le premier besoin des peuples comme des individus, est leur conservation; c'est un droit tout ensemble et un devoir. Or, dans

(1) Lamennais, Amschaspands et Daryands, p. 283.

l'enfance de l'humanité, l'existence des nations est menacée sans cesse par la guerre. De là l'opposition hostile contre ceux qui n'appartiennent pas à la cité : tout étranger est ennemi. Si l'étranger est un ennemi, on peut, on doit le combattre par tous les moyens, car il s'agit du salut de la patrie, et ce salut est la loi suprême. L'on ne se dit pas que l'étranger est homme, qu'il le faut respecter comme tel : d'abord l'unité humaine est ignorée, et alors même qu'elle commence à se faire jour, l'intérêt l'emporte sur le devoir, parce que l'intérêt, se confondant avec l'existence, paraît être le premier des devoirs. Voilà comment il arrive que l'intérêt domine dans les relations internationales. Cette doctrine a été celle de toute l'antiquité, et elle a régné jusqu'à nos jours.

Pourquoi l'idée du juste et du devoir, une fois reconnue entre individus, ne s'étend-elle pas aux relations des peuples? La raison en est que l'individu, dès que sa conscience s'éveille, sent qu'il est lié envers ses semblables par la règle du droit et du devoir. Cet éveil de la conscience se fait bien plus tard chez les nations. Il faut de longs siècles, avant qu'elles acquièrent le sentiment de leur individualité et de leur responsabilité; il faut de longs siècles en-, core avant que ce sentiment se traduise en faits. C'est que les nations sont représentées par des organes qui ont leurs intérêts particuliers, intérêts qui sont presque toujours en opposition avec les exigences du devoir. La royauté est un pouvoir essentiellement égoïste; les rois se guident toujours d'après leur intérêt, jamais d'après la justice; l'ambition aidant, la cause des nations semble se confondre avec celle de leurs chefs, mais si la gloire y gagne, le devoir y perd.

C'est cette mauvaise organisation des peuples qui empêche Tidée du devoir de pénétrer dans les relations internationales. Les nations se considérant comme solidaires de leurs princes, adoptent leur politique intéressée et alors se forme la fausse notion de la diplomatie, qui considère « la ruine et perdition d'un État comme la conservation et accroissement des autres (1). » Sous l'empire de cette erreur, la conscience publique se vicie; les relations internationales ne tendent pas au développement harmonique de l'hu-

(1) Ce sont les paroles d'un écrivain du xvi« siècle, Castelnau, Mémoires. {Petilol, T. XXXIIL p. 85.>

manité; chaque nation est au contraire pour les autres un ennemi, qu'il faut suivre par tous les moyens possibles. Telle était la politique régnante, quand Machiavel écrivit son Prince. La postérité a voué son nom à l'infamie, tout en pratiquant sa doctrine. L'on ne s'est pas aperçu que le machiavélisme n'est pas l'invention d'un homme, que c'est plutôt le sentiment de tout le genre humain dans le passé, et jusque dans le présent. Maudire Machiavel, ce serait donc maudire l'imperfection humaine. Mais si l'homme est imparfait, il est aussi perfectible, et le progrès, quoi qu'on dise, se fait jour dans la politique aussi bien que dans la morale privée. Seulement, il ne faut pas se borner à flétrir le machiavélisme, il faiit voir pourquoi cette funeste doctrine se maintient, quoiqu'elle soit flétrie. La raison en est surtout dans la prédominance de l'intérêt princier. Machiavel a écrit son livre pour les princes, il ne l'aurait pas écrit pour les nations. Que les peuples s'organisent de façon à ce que la volonté générale soit fidèlement représentée, alors le machiavélisme cessera de déshonorer les relations internationales. Le devoir prendra la place de l'intérêt, par cela seul que des êtres juridiques et responsables se trouveront en présence. Il viendra une époque où l'on ne comprendra plus qu'il y ait une morale pour les nations, et une autre pour les individus, parce que ce seront les individus composant la nation qui décideront de ce qui est juste entre les peuples, comme de ce qui est juste entre individus.

SECTION I. LE MACHIAVELISME.

§ 1. Les faits.

Nous avons dit que la doctrine de Machiavel est l'expression des préjugés et des erreurs qui régnent depuis la plus haute antiquité dans les'relations des peuples. Ceci n'est pas une excuse particulière à l'auteur du Prince; la théorie est presque toujours dominée par les faits. Cela est vrai, surtout, des systèmes politiques. Quand

les écrivains veulent s'élever au dessus de la réalité, ils s'égarent dans l'utopie, et ils restent sans influence, au moins sur leurs contemporains. Ceux qui tiennent à diriger les hommes restent dans le domaine de la réalité, mais ils rencontrent un autre écueil, c'est qu'à force de vivre dans le fait, ils érigent le fait en droit. Les deux grands philosophes de la Grèce sont les représentants de ces tendances contraires. Platon vit dans un monde idéal ; sous le nom de République , il écrit une utopie, fausse et irréalisable à certains égards, mais pleine aussi de hautes aspirations. Aristote vit dans le monde réel ; il étudie les constitutions politiques qu'il a sous les yeux, puis il se met à en écrire la théorie. Que lui arrive-t-il? Trouvant l'esclavage établi partout, il ne se contente pas de le subir, il le justifie. Machiavel est de l'école d'Arislote; il est comme lui l'homme de la réalité ; comme lui, il érige le fait en doctrine. On n'a pas maudit Aristote, pour avoir écrit la justification de la plus grande des iniquités sociales; pourquoi maudirait-on Machiavel, s'il est vrai, comme nous allons l'établir, que son seul tort ait été de réfléchir. la politique dominante dans ses écrits?

Ce qui nuit à la réputation de Machiavel, ce sont les illusions que l'on se fait sur le christianisme et sur la chevalerie. L'on s'imagine qu'il y a eu au moyen âge une politique chrétienne, dont les papes étaient les organes ; et que pouvait être cette politique, sinon l'expression de la morale pure de l'Évangile? L'on s'imagine encore que la chevalerie avait introduit dans les relations de la féodalité tout ce qu'il y a de sentiments nobles et délicats, et on fait également honneur de ces sentiments au christianisme. Puis l'on suppose que Machiavel a remplacé l'idéal chrétien par la vile doctrine de l'intérêt. Il y a dans ces illusions autant d'erreurs que de mots. C'est singulièrement exagérer l'action d'une religion dont le fondateur disait que son royaume n'était pas de ce monde, et qu'il fallait abandonner la terre et ses intérêts à César, pour ne se préoccuper que du ciel et du salut des âmes. Nous avons vu la papauté à l'œuvre, et nous avons constaté que son action directe sur la politique fut à peu près nulle. Quand elle agit pour son compte, on dirait l'incarnation de l'ancienne Rome ; le saint-siége, pas plus que le sénat ne reculait devant la violence, ni devant la perfidie. Il y a des papes qui eussent été dignes d'être les disciples

de Machiavel; pour mieux dire, ils furent ses maîtres; le grand politique n'avoue-t-il pas que c'est grâce au voisinage de la cour de Rome que les Italiens sont sans foi ni loi (1)? Quant à la chevalerie, l'on a pris les romans pour la réalité. Veut-on une preuve bien saisissante que ni la chevalerie, ni le christianisme n'avaient produit une doctrine internationale digne de l'Évangile et de ce qu'on appelle l'esprit chevaleresque? Que l'on consulte l'histoire des temps qui séparent le moyen âge des temps modernes. C'est une société qui a été élevée par le christianisme, et qui est toujours sous la tutelle de l'Église; voyons si l'élève fait honneur au maître.

Le xiv« siècle compte parmi ses héros des personnages dont les chroniques et les romans célèbrent les exploits : les Boucicault, les du Guesclin passent pour des fleurs de chevalerie, cependant ces illustres chevaliers regardaient la foi aux serments comme une duperie; ils se conduisaient du moins comme si telle était leur doctrine ; on les vit invoquer la générosité de leurs adversaires pour leur tendre un piège et les faire périr (2). Les princes, au xv^ siècle, furent les dignes successeurs de ces héros; écoutons un historien qui s'est plù à dépeindre les mœurs de ce temps d'après les récits des chroniqueurs : « Les princes, dit Barante, avaient perdu toute estime de l'honneur et de la vertu, toute honte du vice et de la déloyauté. Ils ne songeaient qu'à se détruire les uns les autres par la guerre et la violence, ou bien par le fer et le poison. Ils avaient oublié les lois de Dieu, ou pensaient qu'elles n'étaient point faites pour eux (3). » La religion ne servait qu'à tromper ceux qui étaient assez simples pour croire qu'elle était un frein. En vain les princes cherchaient à s'enchaîner par les serments les plus redoutables; en vain ils juraient « sur les saints Évangiles, sur le saint canon de la messe, sur la vraie et précieuse croix de Jésus-Christ, lesquels canons, Évangiles et vraie croix, ils touchaient de leurs mains (4) ; » leurs serments étaient des paroles en l'air ! Il y a mieux, l'assassinat fut érigé en doctrine, et par qui? Par des gens d'église. Et sur quelle autorité fondaient-ils ce

(1) Voyez le tome VI* de mes Éludes sur l'histoire de l'humanilé.

(2) Sismondi, Histoire des Français, T. VI, p. 239.

(3) De Barante, Histoire des ducs de Bourgogne, T. VU, p. 177.

(4) Id., rbid., T.IX, p. 19.

renversement de toute idée morale? Sur les exemples de la sainte Écriture ! Et l'assassinat qu'ils prêchaient, comme une action sainte, ils le faisaient aussi perfide, aussi lâche que possible; ils proclamaient, toujours, les livres saints à la main, que la plus convenable mort pour les tyrans étaient les embûches, la trahison et le guet-apens (1).

Transportons-nous maintenant dans la société où vécut Machiavel. Si le catholicisme avait eu une politique internationale, elle aurait du se manifester en Italie, plutôt que partout ailleurs. Les' relations y étaient plus actives, la civilisation plus avancée, et les chefs de l'Église intervenaient dans toutes les guerres qui déchiraient la Péninsule. Qui ne s'attendrait à voir les papes donner l'exemple de l'honnêteté publique, en respectant le droit, en pratiquant la loi du devoir? Cependant un spectacle tout contraire s'offre aux regards étonnés de l'historien. Machiavel lui-même en a fait la remarque. Si les Italiens sont corrompus, dit-il, s'ils sont perfides, c'est à l'Église qu'ils le doivent. En vain dira-t-on que c'est un ennemi qui parle; les faits sont là, et ils attestent « que Tempoisonnement, l'assassinat, joints à la superstition, caractérisaient les peuples de l'Italie... ». « Des scélérats habiles, de l'athéisme et des dévotions, des crimes et des trahisons, » voilà ce que l'on trouve à chaque pas chez un peuple soumis à l'influence directe de l'Église (2). Rappelons quelques traits de ces tristes temps ; nous verrons la religion se mêler aux plus noirs forfaits, non pour arrêter la main des coupables, mais pour l'affermir.

Galéas Sforce, duc de Milan, fut assassiné dans la cathédrale, le jour de saint Etienne ; les assassins prièrent à haute voix saint Etienne et saint Ambroise de leur donner le courage de tuer leur souverain. L'assassinat des Médicis fut tramé par un pape, dans l'intérêt de ses bâtards ; un cardinal dirigea la conspiration, l'arche-

(1; Justification du duc de Bourgogne, par le cordelier Jean PeUl , dans De Baranle , T. Ili p. 186.

(2) Fo^Wùe, Essai sur les mœurs, ch.CV.

vêque de Florence en dressa le plan, et un prêtre se cliargea du meurtre. On choisit la solennité d'une fête religieuse pour l'exécution ; ce fut au moment de l'élévation de l'hostie que Julien de Médicis fut tué et son frère blessé. Si l'imagination voulait créer les circonstances d'un crime pour en faire honte h l'Église, elle ne trouverait pas mieux que la réalité !

On le voit, les Borgia ne sont pas une exception au xv« siècle, ils sont l'horrible expression de mœurs horribles; mais il faut convenir qu'Alexandre VI et le cardinal son fils brillent au milieu de cette société de bandits comme des virtuoses du crime. Gidcciardini rend justice au génie du pape : « Il était, dit-il, d'une habileté et d'une pénétration rares, mais faux, sans pudeur, fourbe, perfide, sans religion, dominé par une avarice insatiable et dévoré d'ambition; il était cruel jusqu'à la barbarie. Parmi les enfants du pape, continue l'historien, il y en avait un qui avait tous les vices du père; il semblait que César Borgia ne fût né qu'afin que les criminels desseins d'Alexandre trouvassent un homme assez scélérat pour les exécuter (1).» Eh bien, il y a encore quelque chose déplus monstrueux que le pape monstre: Alexandre VI ne blessa pas la conscience générale. Loin de là, les contemporains admirèrent son talent, et envièrent son bonheur. Écoutons Machiavel : v Alexandre VI se fit toute sa vie un jeu de tromper, et malgré sa duplicité bien reconnue, il réussit dans ses artifices. Protestations, serments, rien ne lui coûtait; jamais prince ne viola aussi souvent sa parole et ne respecta moins ses engagements. Cest qiCil connaissait parfaitement cette partie de Vart de gouverner (2). » On le voit : le Prince de Machiavel n'est pas un tableau de fantaisie, c'est un portrait, et c'est un pape et son bâtard qui posent devant le peintre.

Voilà les exemples de moralité que les vicaires infaillibles de Dieu donnaient à la chrétienté : la politique pontificale au xv*' siècle, c'est la tromperie, le poison et l'assassinat. Comment les princes n'auraient-iis pas profité de leçons venues de si bon lieu? Leur conscience dut être à l'aise, au milieu des crimes, puisqu'ils avaient pour eux l'autorité de celui qui servait de guide aux fidèdes dans

(1) Guicciardim, Histoire d'ilalin, livre I,ch. 1.

(2) Machiavel, le Prince, ch. XVUl.

la voie du salut. Ils mirent les leçons des papes à profit ; et, chose remarquable, ils eurent toujours l'Église pour complice, comme si elle n'avait eu d'autre mission que de nourrir les mauvaises passions des hommes. Nous n'exagérons pas ; les faits abondent pour justifier notre accusation.

Dans la première année du xvi« siècle, les rois catholiques, Ferdinand et Isabelle, conclurent avec Louis XII, le roi très chrétien, un traité pour le partage de Naples. Ce royaume était-il vacant, et les princes qui se le partageaient en étaient-ils les légitimes héritiers? C'était un parent des monarques espagnols qui occupait paisiblement le trône. Le traité était tout simplement un acte de brigandage, que le saint-père, comme suzerain de Naples, ne manqua pas de consacrer de sa divine autorité. Toutefois, il fallait un prétexte : on fit de la spoliation une affaire de piété. Le préambule de l'acte de partage est un chef-d'œuvre d'hypocrisie dévote : si deux rois se coalisent pour s'emparer en pleine paix d'un royaume, c'est par amour delà paix, afin d'éviter les blasphèmes des gens de guerre, la profanation des temples^ et le déshonneur des femmes (1). Mais pourquoi les deux princes s'attaquent-ils au roi de Naples plutôt qu'à tout autre? C'est pour secourir la sainte Église, et pour la protéger contre la rage des Turcs dont Frédéric d'Aragon avait recherché l'alliance (1). L'exécution du traité fit également honneur à la droiture des rois catholiques et du roi très chrétien. Quand Louis XII envahit le royaume de Naples, le roi appela son cousin Ferdinand d'Espagne à son secours. Celui-ci envoya une armée formidable en Italie, en apparence pour combattre les Français; le trop confiant prince de Naples lui livra ses villes et ses ports. C'est ainsi que ses États furent conquis, presque sans coup férir. Croirait-on que ces gestes de brigand ont trouvé un défenseur au xix« siècle? Un docteur et professeur en théologie s'est fait fapologiste du roi d'Espagne : « Ferdinand, dit-il, voyait que Louis XII allait conquérir Naples; mieux valait en prendre une moitié pour lui, ce qui, sur le terrain du droit, pouvait se soutenir (2). » Un brigand en voit un autre prêt à dévaliser un voyageur, il se met

(1) Dmnont, Corps diplomatique, T. III, part. II, p. 444.

(2) Hefelê, Isabelle de Castille,p.86.

de la partie pour faire le coup de compte à deux; traduit devant la cour d'assises, il soutient qu'il est blanc comme neige. Voilà le droit catholique ! Voilà la politique consacrée au xvr siècle par la papauté !

Alexandre VI ne fit que donner son approbation au partage de Naples. Voici un pape bien mieux famé qui prend l'initiative, pour ameuter l'Europe entière contre la république de Venise. C'est toujours la même hypocrisie qui s'étale dans les traités, oïl intervinrent Jules II, Maximilien d'Allemagne et le bon Louis XII : « Le roi des Romains et le roi de France déclarent qu'ils se sont ligués contre les Vénitiens, à la demande du saint-père; le pape les a invités, avec de grandes instances, à venir en aide au saint-siége, atin de l'aider à recouvrer ses possessions envahies par Venise, au mépris de la foi, de la religion et de Dieu. Les rois, en fils obéissants de l'Église, se liguent avec Jules II, dans l'intérêt de la république chrétienne, en proie aux attaques des infidèles. » Singulier moyen de sauver la chrétienté, que de dépouiller une république qui était un des boulevards de l'Europe contre les Turcs ! Puis viennent des plaintes contre la tyrannie des Vénitiens et leur insatiable ambition qui conspire la perte de tous les États; tous doivent s'unir pour éteindre un incendie qui menace de tout détruire. La conclusion est que la ligue n'est pas seulement utile, qu'elle est honorable et nécessaire (1). Pour caractériser la moralité de la coalition, il faut ajouter que Louis XII était allié des Vénitiens, lesquels l'avaient aidé à faire la conquête du Milanais. 3Iaximilien, de son côté, venait de conclure une trêve de trois ans avec la république. L'honnête Allemand eut quelques scrupules, mais son allié, le pape, mit sa conscience en repos : « L'empereur était prolecteur de l'Église romaine; comme tel il devait venir à son aide. » Le plus débouté des trois brigands couronnés qui signèrent l'acte de partage fut sans contredit le pape. Le vicaire du Christ poussa l'impudence jusqu'à mettre ses foudres spirituelles au service de son ambition : le traité porte que Jules II lancera l'interdit contre la république, contre ses sujets et contre ses alliés. Le pape s'engagea encore à livrer les biens des Vénitiens en proie au premier occupant. Puis, par une

(t) Dvmonlj Corpg diplomatique, T. IV, part. I, p. 58 et 113.

bulle expresse, il sanctifia la ligue en proclamant « qu'elle était conclue pour l'exaltation de la sainte croix et pour la propagation du nom chrétien. » Enfin le pape rendit Dieu même complice de son brigandage, en déclarant que la ligue serait profitable à la chrétienté, à Dieu et à notre sauveur Jésus-Christ : « car c'est de sa cause, dit-il, qu'il s'agit, c'est son honneur que l'on recherche (1).)) Jules II n'était pas un scélérat; s'il avait porté toute autre couronne que la tiare, il eût passé pour un grand homme. Une haute ambition l'inspirait, dit-on; il voulait délivrer l'Italie des Barbares. La ligue contre Venise fit bientôt place à une ligue nouvelle contre l'allié le plus puissant du pape, le roi de France. Jules II comptait armer les Barbares les uns contre les autres et les chasser tous du sol italien. Le but paraissait saint; pour l'atteindre, Jules II ne recula devant aucun moyen : il trompa ses alliés : il trompa jusqu'à Dieu même, dont il se disait le vicaire, en affichant un zèle religieux qui était loin de ses intentions, puisque toutes ses vues tendaient à fagrandissement des États pontificaux. En définitive, nous voyons le chef de l'Église suivre la funeste maxime que Ton a reprochée à un ordre puissant : la fin justifie les moyens. Or c'est là tout le machiavélisme. Et, chose remarquable, le but que Machiavel poursuivait était encore celui dont on fait honneur à Jules II : le secrétaire florentin était un patriote pour le moins aussi ardent que le pape; comme lui, il voulait affranchir l'Italie. Pourquoi donc la malédiction pèse-t-elle toujours sur la tête de Machiavel, tandis que les historiens continuent à exalter Jules II?

§ 1. La théorie.

N* 1. Machiavel.

Il n'y a pas, dans le monde politique, de réputation plus odieuse que celle de Machiavel; à entendre ses nombreux détracteurs, il aurait inventé le mensonge, la perfidie, la froide cruauté; on dirait qu'avant lui il n'y a pas eu de traître, pas d'ambitieux sans conscience, pas de tyran cruel ; l'on dirait que tout ce qui s'est fait

(1) Duiiiont, Corps diplomatique, T. IV, pari. I, p. 116.

de mal, dans les relations des peuples, procède du Prince, comme l'effet de la cause. Si Maurice de Saxe trompa l'empereur, c'est qu'il avait lu Machiavel. Si les sultans étranglent leurs frères à leur avènement au trône, c'est depuis que le Prince fut traduit en langue turque. Le massacre horrible de la Saint-Barthélémy, et la conspiration également affreuse des poudres, n'ont pas d'autre principe. Enfin , peu s'en faut que Machiavel ne passe pour l'incarnation du démon. L'écrivain anglais, à qui nous empruntons ces détails, est un admirateur du politique florentin ; mais, tout en cherchant à expliquer le Prince, Macaulay avoue que la première lecture de ce fameux livre l'a saisi d'étonnement et d'horreur : « On ne trouverait pas, dit-il, chez un forçat émérite, tant d'audace h prêcher le crime. La placidité de l'auteur, en exposant son affreuse théorie, tient de l'esprit du mal (1). »

Le jugement de l'historien anglais est celui de tout homme qui a le sentiment du bien et du mal. Machiavel ne trouve plus un seul partisan au xix'' siècle. 11 en fut bien autrement au xvi'' ; le livre du Prince fut reçu avec une faveur générale : les papes, les rois et les sultans lui donnèrent à l'envi des marques de leur approbation : pas une voix ne protesta contre la politique de l'auteur {H). Le rapprochement des sentiments du xvi*^ siècle avec ceux du xix'^ est la justification de Machiavel tout ensemble et la preuve du progrès qui s'accomplit dans la morale internationale. Ceux qui louent le passé aux dépens du présent, opposent la bonne foi et la simplicité de nos ancêtres à la duplicité et à la corruption contemporaines; les pessimistes disent que l'homme reste toujours également mauvais, que s'il y a progrès, c'est dans le mal. Les appréciations diverses dont Machiavel a été l'objet donnent un éclatant démenti au pessimisme historique et aux illusions que l'on aime à se faire sur le bon vieux temps. Machiavel n'est pas un bandit, c'est un des esprits les plus élevés de l'Italie du xv^ siècle, et l'Italie brillait alors en Europe comme un ciel étoile dans les ténèbres de la nuit. Sa doctrine n'avait rien de singulier, c'était celle des papes et des princes; voilà pourquoi elle fut accueillie avec une faveur universelle. Quelques siècles se passent,

(1) Macaulay, Essays. Machiavelli.

<2) Voyez les témoignages dans la préface des Opère di Nicolo Machiavelli. Italia, 1819, p. 55, ss.

et le nom de Machiavel est voué à l'infamie. Nous croyons que l'humanité repoussera ce jugement, et qu'elle se montrera plus indulgente pour l'homme, tout en réprouvant ses doctrines. On ne tlétrit pas le patriotisme antique, bien qu'il se crût tout permis contre l'ennemi. Eli bien, c'est ce patriotisme qui a inspiré le grand écrivain de Florence.

Machiavel ne prêclie pas le mal par amour du mal, il n'est pas l'inventeur du crime. Il réprouve, «au contraire, la perfidie, la cruauté, la tyrannie; il serait facile de recueillir, dans ses écrits, des passages dignes du plus sévère moraliste (1). Mais toutes ces belles maximes ne prouvent rien pour le politique italien. Il y a chez lui une erreur fondamentale qui vicie ses beaux préceptes. La morale de Machiavel est un calcul d'utilité; ce n'est pas l'action considérée en elle-même qui est réputée bonne ou mauvaise, c'est le but auquel] elle doit servir qui décide. Or le but justifie la perfidie aussi bien que la bonne foi, la cruauté aussi bien que l'humanité. C'est le fameux principe que les moyens sont légitimés parla fin, ce qui est la négation de la morale. Écoutons Machiavel :

« Dans les actions des princes, on considère seulement la fin qu'elles ont. Que le prince s'attache donc à vaincre toutes les difficultés. S'il réussit, ses moyens seront toujours jugés honorables. Toujours le vulgaire se laisse prendre aux apparences et séduire par le succès; or, il n'y a que du vulgaire dans le monde. » A ce point de vue, tous les crimes deviennent légitimes, car tous peuvent avoir leur utilité, au moins momentanée, et c'est l'avantage du moment qui l'emporte en politique. Les animaux dont le prince doit savoir revêtir la forme sont le renard et le lion. Il apprendra du premier à être adroit et du second à être fort. Ceux qui dédaignent le rôle du renard n'entendent guère leur métier. Un prince prudent doit éviter de tenir les promesses qui sont contraires à ses intérêts.» «Je n'aurais garde, poursuit Machiavel, de donner un tel précepte, si tous les hommes étaient bons; mais comme ils sont tous méchants, et toujours prêts h manquer à leur parole, le prince ne doit pas se piquer d'être plus fidèle à la sienne, et ce manque de foi est toujours facile à justifier. Le grand point est de bien jouer son rôle, et de savoir à propos feindre et dissi-

1 1 Voyez la préface des œavres de Machiavel, édition d'Italie, p. 31, ss.

muler. Et les hommes sont si simples, que celui qui veut les tromper trouvera toujours facilement des dupes. » Si le crime est utile, la vertu peut, au contraire, être nuisible; il suffit au prince d'avoir les dehors de la vertu : « Le prince doit s'efforcer de se faire une réputation de bonté, de clémence, de piété, de fidélité à ses engagements, et de justice; il doit avoir toutes ces bonnes qnalités, mais rester assez maître de soi pour en déployer de contraires lorsque cela est expédient. Je pose en fait qu'un prince, et surtout un prince nouveau, ne peut exercer impunément toutes les vertus, parce que l'intérêt de sa conservation l'oblige souvent à violer les lois de l'humanité, de la charité et de la religion (1). » Pour excuser Machiavel , on a voulu faire du Prince un livre à part, sans rapport avec les autres ouvrages de l'auteur. C'est une supposition gratuite; l'on n'a qu'à ouvrir ses Discours sur Tite- Live, pour se convaincre que les mêmes principes y régnent. Nous citerons un exemple qui révélera le but que poursuivait le célèbre écrivain. Romulus met son frère à mort; il consent ensuite à celle de Titus Tatius, associé par lui i\ la royauté. Voyons quelle leçon Machiavel tire de ce double crime : « Il ne faut pas croire, dit-il, que chacun puisse, par ambition, se défaire de ses rivaux; il faut voir la fin que se proposait Romulus par ce double homicide. Une république ne peut être bien constituée que par un seul homme. Un habile législateur emploiera donc toute son industrie pour concentrer le pouvoir en ses mains. Les esprits sages ne condamneront pas un homme supérieur d'avoir usé d'un moyen hors des règles ordinaires, pour l'important objet de fonder une république, ou de régler une monarchie. Ce qui est à désirer, c'est qu'au moment ail le fait Vaccuse, h résultat puisse l'excuser; si le résultat est BON, IL EST ABSOUS. Tel cst Ic cas de Romulus (2). » Ainsi, les fondateurs de républiques sont placés en dehors des règles communes de la morale. Il en doit être de même de ceux qui sauvent l'État d'un grand danger. L'on sait que le Sénat viola le traité des Fourches Caudines, pour conserver une armée sur laquelle reposait le salut de Rome. Machiavel donne son approbation entière à cette conduite. « La défense de la patrie, dit-il, est toujours

(i) Macliiavel, le Prince, ch. XVHI.

(2) Discours sur TUe-Liie, I, IX.

bonne, quelques moyens que l'on y emploie. Quand il s'agit du salut de la patrie, Ton ne doit être arrêté par aucune considération de justice ou d'injustice, d'humanité ou de cruauté, de honte ou de gloire ; le point essentiel , qui doit l'emporter sur tous les autres, cest d'assurer son salut et sa liberté (1). »

On voit que la doctrine de Machiavel n'est pas celle du crime pour le crime. Quand on veut l'apprécier, il faut distinguer le but qu'il se propose des moyens qu'il conseille pour l'atteindre. Le but, c'est le salut de la patrie ; quant aux moyens, ils sont indifférents. Le but, il Ta trouvé dans sa grande âme, digne des citoyens de Rome qu'il glorifie à toute occasion; les moyens, pour mieux dire, la maxime, que la fin justifie les moyens, il la tenait de son siècle, il la voyait partout pratiquée autour de lui, par les républiques comme par les tyrans, par les papes comme par les rois. Nous avons cité quelques traits de la politique des princes et des souverains pontifes : si quelque chose pouvait excuser ceux qui devraient servir de guides à l'humanité, c'est que leurs sentiments étaient ceux de tout le monde. Machiavel a écrit l'histoire de Florence; une idée y revient à chaque page : les citoyens des républiques italiennes ne s'inquiétaient pas de ce qui était juste ou injuste, ils n'avaient souci que de ce qui était utile à la cité (2). Il n'y avait plus de religion, plus de crainte de Dieu. Nous nous trompons : les plus malins se servaient de la foi jurée pour tromper ceux qui, dans leur simplicité, croyaient encore aux serments. La gloire appartenait, non à celui qui pratiquait la loi du devoir, ce mot n'avait plus de sens, pas plus à Florence qu'à Rome ; l'on admirait ceux qui savaient le mieux tromper (3). Réussir, ce mot comprenait toute la morale, tout le droit; on riait de la conscience, on se moquait de l'infamie; la victoire, h quelques moyens qu'elle fût due, ne flétrissait jamais le vainqueur (4). Machiavel accepta cette politique immorale; c'est là sa grande

(1) Discours sur Tive-Live, 111,111.

(2) .»/ac/n«i"eWi\,l5torie,lib. lV(Op., T. I, p.iSOj : «Ma poiche si vivevaoggi in moJo, c7ied^/ giusto et deW ingiusto non si avei:a a lenere moUo conto, roleva lasciare qaesta parte indietro, epensar solo aW utilita deUaciUà. •

(3) MachiaveUi, Istorifl, lib. UI, p. 382 : t Qnanto rioganno riesce più facile e sicaro, tanto piii Iode e gloria se dr acqaista. •

(4) MachiaveUi, Islorie, lib. III, p. 403 : « OÂoro che vinccno, in quacunque modo vincono, mai non ne riposlano vergogna. •

faute; sa conscience n'était pas à la hauteur de son génie. Ajoutons, pour être juste, que si quelque chose pouvait jamais excuser l'immoralité des moyens, c'est la grandeur du but que l'illustre écrivain ne cessa de poursuivre.

Machiavel est un écrivain de la renaissance; citoyen de Rome plus que de sa patrie, il vit dans l'antiquité; la république de Rome est son idéal. S'il prend la plume, ce n'est pas pour une vaine gloire littéraire, c'est pour exciter les Italiens du xvi'' siècle à imiter leurs ancêtres. Écoulons le prologue des Discours sur Tite-Live : « Si l'on considère le respect que l'on a pour l'antiquité, le prix que l'on met souvent h de simples fragments d'une statue antique que l'on aime d'avoir auprès de soi; si, d'un autre côté, l'on voit les merveilleux exemples que nous présente l'histoire des royaumes et des républiques anciennes; les prodiges de sagesse et de vertu opérés par des rois, des capitaines, des législateurs, qui se sont sacrifiés pour leur patrie; si on les voit plus admirés qu'imités, ou même tellement délaissés, qu'il ne reste plus de trace de cette antique vertu, l'on ne peut qu'être aussi étrangement surpris que profondément affecté... Vimitation des anciens parait non seulement difficile, mais impossible : ne dirait-on pas que le ciel, le soleil, les éléments et les hommes aient changé d'ordre, de mouvement et de puissance, et qu'ils soient différents de ce fju'ils étaient autrefois? » Machiavel ne se lasse pas de louer le passé aux dépens du présent; et que trouve-t-il de si admirable à Rome? La liberté : « Aujourd'hui il y a quelques villes libres en Italie; dans l'antiquité, elle était peuplée d'États libres, depuis la Lombardie jusqu'ù la pointe qui regarde la Sicile... Parcourez maintenant le pays des Samnites, vous n'y trouverez que des déserts. La cause de ce grand changement , cest que ce pays, de libre quil était, est devenu esclave (1). » Qui a réduit l'Italie en servitude? Ce sont les étrangers, ceux que les Italiens du xvi« siècle, dans leur orgueil, appelaient les Barbares. Machiavel voyant l'oppression au comble, jette un cri de détresse ; du fond de la misère doit surgir un libérateur : « S'il a fallu que le peuple d'Israël fût esclave en Egypte, pour apprécier les rares talents de Moïse; que les Perses gémissent sous l'oppression des Mèdes,

(1) Discours sur Tile-Live, livre U, rh. H.

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pour connaître la magnanimité de Cyrus ; si les Athéniens n'ont vivement senti la grandeur des bienfaits de Thésée, que parce qu'ils avaient éprouvé les maux attachés à la vie errante et vagabonde, il a fallu aussi, pour apprécier les talents et le mérite d'un libérateur de l'Italie, que notre malheureux pays ait été plus cruellement maltraité que la Perse, que ses habitants aient été dispersés plus encore que les Athéniens; enfiji, qu'ils aient été sans lois et sans chefs, pillés, déchirés et asservis par les étranyers. » C'est dans le dernier chapitre du Prince que Machiavel donne libre carrière aux sentiments qui oppressent son âme, comme s'il voulait protester d'avance contre la flétrissure qui devait s'attacher à son nom. Il appelle l'illustre famille des Médicis à délivrer l'Italie des Barbares qui la foulent; l'Italie attend un rédempteur : « Je ne puis dire, s'écrie le patriote, avec quel amour il sera reçu cla}is toutes ces provinces qui ont pâti des déhordements étrangers, avec quelle foi, avec quelle piété, avec quelles larmes. Eh! quelles portes se fermeraient pour lui? quels peuples lui refuseraient l'obéissance ? quel Italien ne le servirait pas ? Tous sont las de la domination barbare! Que votre illustre maison embrasse donc ce projet, avec cette audace, avec cette espérance que donnent des entreprises justes, afin que cette patrie se relève sous ses bannières, et que, sous ses auspices se vérifie la parole de Pétrarque : le courage luttera avec fureur, et le combat sera court , car l'antique valeur n'est pas encore morte dans les cœurs italiens (1). »

Ces accents ne sont pas ceux d'un fourbe; c'est le cri d'un ardent patriote. Le patriotisme de Machiavel a la grandeur du patriotisme antique; mais il en a aussi les écueils. Pour le citoyen de Rome et de Sparte, la patrie était une idole à laquelle il sacrifiait tout, à commencer par sa propre personnalité. Si le citoyen absorbait l'homme, si les droits de la nature étaient méconnus, quel respect pouvait-on avoir pour ceux qui étaient les ennemis de la patrie? L'amour de la patrie conduisit à la haine; l'idée même du juste et de l'injuste fut étouffée dans cette étroite conception. Tel fut aussi le patriotisme de Machiavel; c'est un autel sanglant sur lequel il était prêt à tout immoler. Le salut du peuple

(1 ! Le l'rinco, ch. XVIU , traducUon de Quinet.

est la suprême loi ; voilà toute la morale antique, c'est toute la morale de Machiavel. L'Italie est asservie, il faut chasser les Barbares ; pour les vaincre, il faut un homme qui concentre en ses mains les l'orces éparses dans les cités italiennes. Comment établir l'unité la plus forte, là où règne une infinie diversité? Comment unir des esprits profondément divisés, et mille ambi- •tions jalouses? L'œuvre ne peut réussir que par un sauveur; pour lui aplanir la voie, Machiavel ne recule devant rien, aucun sacrifice ne lui coûte. Voilà l'explication du Prince.

L'explication n'est pas encore complète ; il nous reste à dire pourquoi Machiavel, pour sauver l'Italie, la livre pieds et poings liés à un libérateur qui eût été infailliblement un tyran? Nous touchons ici à une plaie de l'Italie, à une plaie qui tend à gagner l'Europe entière, la décadence morale. Si l'auteur du Prince consent au despotisme pour arriver à son but, ce n'est pas par amour pour la tyrannie; toutes ses prédilections sont pour la république. Ses Discours sur Tite-Live sont un plaidoyer éloquent pour le gouverement démocratique; il ne tarit pas en éloges du peuple, il exalte ses vertus, jusqu'à sa sagesse et sa constance; il dit et répète que les républiques savent mieux choisir les hommes capables que les rois, ce qui est un immense avantage sur les momarchies. Sa conclusion et sa conviction profonde sont que les peuples ne peuvent devenir puissants que par la liberté (1). Pourquoi donc a-t-il écrit le Prince? Machiavel méprise les hommes ; chose triste à dire, il méprise surtout les Italiens, et il les méprise parce qu'ils sont tellement corrompus, qu'ils ne peuvent plus se sauver par eux-mêmes. Voilà pourquoi il veut un maître qui appesantisse une main de fer sur le peuple, et le sauve'malgré lui et en dépit de ses vices (2). Le grand politique s'est fait illusion. Illusion amère, illusion funeste qu'il ne faut pas laisser aux peuples qui ressemblent à l'Italie du xvi« siècle. Oui, les nations corrompues ne supportent pas la liberté, parce qu'elles en sont indignes; mais peuvent-elles être sauvées par le despotisme? Singulier moyen de guérir la corruption, que celui qui dégrade la nature humaine ! Le despotisme ne fait que rendre le mal irrémédiable, en

H) Discours sur Tite-Live, liv. 1, ch. 47, 58; liv. Il, ch 2 ; liv. III, ch. 9 et 3V. (2) Ibid.^nv. I,ch.8el55.

enlevant aux hommes le sentiment de leur dignité et de leur responsabilité. Mais il ne faut jamais désespérer du salut de l'humanité; les individus et les nations peuvent toujours se sauver, en se retrempant dans le sentiment du devoir. Que s'ils n'ont plus la force de revenir à la moralité, vainement se livreront-ils h un sauveur, ils seront sauvés comme le peuple-roi le fut par les Césars. Voilà l'enseignement que le xw" siècle doit chercher dans l'étude de Machiavel.

N" 2. Commines.

La conscience publique n'est jamais entièrement muette. Au xv^ et au xvi« siècle, les princes et les peuples ne s'étaient pas encore élevés à l'idée du devoir dans leurs relations; ces relations étaient essentiellement hostiles, et c'est l'intérêt qui y dominait. De là Machiavel et sa funeste doctrine. Cependant la nuit n'est jamais si noire qu'il n'y ait au moins quelque faible lueur dans le ciel étoile. Qui croirait qu'il y avait à la cour de Louis XI, le plus mal famé des princes de son temps, un homme politique dont les écrits révèlent des tendances bien supérieures au machiavélisme? Commines n'est pas un rigide moraliste ; on lui a reproché trop d'indulgence pour Louis XI : « Les cruautés de son maître, dit M. Villemain, l'indignent peu. Il a trop de bon sens pour ne pas trouver que la tyrannie est un faux calcul ; mais il n'a pas assez de vertu pour haïr le tyran. Et puis, il se plaît si fort à l'habileté, qu'il excuse volontiers une mauvaise action bien faite (1). » Ce jugement est trop sévère, parce qu'il ne montre pas combien Commines était supérieur à son siècle. Rappelons-nous que l'assassinat était érigé en doctrine; rappelons-nous que jamais les serments des princes ne furent plus solennels, et que jamais ils ne furent plus mal gardés. Les rois n'osaient se voir qu'après avoir obtenu des lettres de sûreté; malgré cette précaution injurieuse, l'entrevue de Louis XI avec Charles le Téméraire à Pérouse fut blâmée par tous ses conseillers comme un projet insensé. Quand Louis XI donna la Guienne à son frère, celui-ci promit par serment de ne pas tuerie roi ! Le duc de Bretagne et Louis XI

(I) Villemain, Cours de littérature française an moyen âge, XVI" leçon.

jurèrent réciproquement qu'ils n'attenteraient pas à la vie l'un de l'autre ! Voilà des faits qui accusent une profonde altération du sens moral. La gloire de Commines est de s'être élevé au dessus de l'immoralité universelle.

Il est vrai que Commines juge les hommes avec indulgence, mais sa modération ne vient pas de l'indifférence pour le bien et le mal; il est indulgent, parce qu'il a beaucoup va et pratiqué le monde. L'écrivain solitaire est porté h apprécier les actions humaines avec une sévérité inflexible; ceux qui ont vécu au milieu des hommes, et qui connaissent les mille et une circonstances qui influent sur leur manière de voir et d'agir, ne les condamnent pas aussi facilement. Commines avait vu la plupart des princes de son temps ; il déclare « qu'en Louis XI et en tous autres princes qu'il a connus ou servis, il a connu du bien et du mal, car ils sont hommes comme nous : ii Dieu seul appartient la perfection. Mais quand en un prince la vertu précède (1) les vices, il est digne de grand mémoire et louange ; vu que tels personnages sont plus enclins en choses volontaires qu'autres hommes, tant pour le petit châtoi (2) qu'ils ont eu en leur jeunesse, que pour ce que venant en l'âge d'homme, la plupart des gens tâchent à leur complaire (3). «

C'est à ce point de vue que Commines juge les deux princes auxquels il a été attaché, Louis XI et Charles le Téméraire : « Il pourra sembler au temps h venir et à ceux qui -verront ceci, qu'en ces deux princes n'y eut pas grande foi, ou que je parle mal d'eux. De l'un, ni de l'autre ne voudrais mal parler « (4). Commines ne cache pas les tromperies de son maître; s'il ne les flétrit pas avec l'indignation d'un moraliste, il les condamne toutefois : « Pour ce qu'il est besoin d'être informé aussi bien des tromperies et mauvaisetés de ce monde, comme du bien {non pour en user, mais pour s'en garder), je veux déclarer une tromperie, une habileté, ainsi qu'on voudra la nommer, car elle fut sagement conduite » (o). Dans cette tromperie, il ne s'agissait de rien moins

(1) L'emporte.

(2) Gorreclion.

(3) Coynmines , Mémoires, prologue.

(4) Id., ibid., \\\, 9.

(5) Id., ihid.,\\\,lv.

que d'une trahison! Commines ne l'approuve pas, puisqu'il la représente comme un mal, mais il loue presque l'habileté avec laquelle elle fut conduite. Ne le blâmons pas trop de cette faiblesse; nous entendrons encore auxvu'' siècle un grand philosophe enseigner que la politique des princes ne doit pas être jugée d'après les principes de la morale. Au xv- siècle, les relations des rois n'étaient rien que tromperie.

On a appelé les ambassadeurs des espions dorés; la définition n'a jamais été plus exacte qu'à l'époque où les représentants des princes commencèrent à traiter les affaires Laissons la parole à Commines; il nous dira quels furent les débuts de la diplomatie moderne : « Ce n'est pas chose trop sûre de tant d'allées et venues d'ambassades, car bien souvent s'y traitent de mauvaises choses ; toutefois il est nécessaire d'en envoyer et d'en recevoir. Ceux qui viennent de vrais amis et où il n'y a point de matière de suspicion, je serais d'avis qu'on leur fît bonne chère, et eussent permission de voir le prince assez souvent. Et quand il faut le voir, qu'il soit bien informé de ce qu'il doit dire, et l'en retirer tôt; car, l'amitié qui est entre les princes ne dure pas toujours. Si les ambassadeurs viennent de par princes où la haine soit continuelle, en nul temps n'y a grande sûreté selon mon avis. On les doit bien traiter et honorablement recueillir, comme envoyer au devant d'eux et les faire bien loger, et ordonner gens 5ùrs et sages pour les accompagner : par là on sait ceux qui vont vers eux et garde-t-on les gens légers et malcontents de leur porter nouvelles, car en nulle maison, tout n'est content. Davantage je les voudrais tôt ouïr et dépêcher, car ce me semble très mauvaise chose que tenir des ennemis chez soi. Et pour un am- Dassadeur qu'ils m'enverraient, je leur en enverrais deux; et încore qu'ils s'en ennuyassent, disant qu'on n'y renvoyât plus, si roudrais-je y renvoyer quand j'en verrais opportunité et le moyen. Car vous ne sauriez envoyer espion si bon et si sur, ni qui eût si bien ai de voir et d'entendre. » Commines finit par s'excuser de la longueur de sa digression : « Et n'a pas été sans cause, dit-il, j'ai vu aire tant de tromperies et mauvaisetés sous telles couleurs, que e ne m'en suis pu taire (1). »

(1) Commines, Mémoires, m, 8.

Le but de ces tromperies était l'âpre ambition qui caractérise les princes au début de l'ère moderne. A l'occasion de la mort de Louis XL Commines fait un discours sur la vie des rois contemporains, Charles de Bourgogne, Edouard d'Angleterre, Matthias de Hongrie, Bajazet de Constantinople; sa conclusion est que tous auraient dû craindre Dieu davantage : « Or voyez-vous la mort de tant de grands hommes, en si peu de temps, qui tant ont travaillé pour s'accroître, et tant en ont souffert de peines, et abrégé leur vie, et par aventure leurs âmes en pourront souffrir. En ceci ne parle pas dudit Turc, car je tiens ce point pour vidé, et qu'il est logé avec ses prédécesseurs... N'eùt-il pas mieux valu à tous autres princes élire le moyen chemin en ces choses? C'est à savoir, moins se travailler et entreprendre moins de choses et plus craindre à offenser Dieu (1). » Ailleurs Commines flétrit avec plus d'énergie encore « la bestialité de plusieurs princes et la mauvaiseté d'autres qui ont sens assez, mais en veulent mal user : la raison naturelle, dit-il, ni la crainte de Dieu, ne les garde pas d'être violents les uns contre les autres, ni de retenir de l'autrui, ou de lui ôter le sien par toutes voies qui leur sont possibles. » Machiavel, citoyen d'une république et républicain, s'est égaré jusqu'à écrire le code du despotisme. Commines, conseiller d'un roi absolu, condamne les vices des despotes, « qui imposent tyranniquement des impôts, au lieu de les lever du consentement des peuples, ce qui est seul conforme h la justice. » Il blâme leur politique, aussi bien que leur gouvernement : « Celui qui ne leur est que voisin, s'il est fort et âpre, ils le laissent vivre ; mais s'il est faible, il ne sait où se mettre. Ils disent qu'il a soutenu leurs ennemis, ou ils voudront faire vivre leurs gens d'armes dans son pays, ou achèteront querelles , ou soutiendront son voisin contre lui et lui prêteront gens. « Commines leurreproche encore d'entreprendre des guerres suivant leur bon plaisir, « sans avis ou conseil de leurs états; car ce sont ceux qui ont h employer leurs personnes et leurs biens; par quoi ils en dussent bien savoir avant qu'on les commençât (2). »

Nous avons entendu Commines louer presque l'habileté avec

(1) Commines, Mémoires, VI, 13.

(2) id., ma, y, 18.

DIPLOMATEE. 525

laquelle une tromperie fut exécutée. Est-ce à dire qu'il justifie les moyens par la tin? Il va répondre lui-même à notre question. Charles le Téméraire livre le connétable de Saint-Pol à Louis XI, après lui avoir accordé un sauf-conduit. Notre historien, si calme d'habitude, et si indulgent, s'indigne contre cette perfidie : «Toutes les raisons, dit-il, que je saurais alléguer en celte matière, ne sauraient couvrir la faute de foi et d'honneur que le duc commit, en baillant sauf-conduit audit connétable, et néanmoins levendant par avarice... Ce fut grande cruauté de le bailler où il était certain de la mort. » Commines remarque que depuis lors la fortune abandonna Charles le Téméraire : « Et ainsi à voir les choses que Dieu a faites de notre temps, semble qu'il ne veuille rien laisser impuni, et peut-on voir évidemment que ces grands ouvrages viennent de lui, car ils sont hors des œuvres de nature, et sont ses punitions soudaines, et par espécial contre ceux qui usent de violence et de cruauté... Dieu prépara au duc de Bourgogne un ennemi de bien petite force (1), en tort jeune âge, peu expérimenté en toutes choses; et lui fit un serviteur, dont plus se fiait pour lors, devenir faux et mauvais (2) ; et se mit en suspicion de ses sujets et bons serviteurs. Ne sont-ce pas ici de vrais préparatifs que Dieu faisait en l'ancien Testament à ceux desquels il voulait mener la fortune de bien en mal (3)? »

Cette idée d'une justice divine ou d'un gouvernement providentiel, revient très souvent chez Commines; il importe de s'y arrêter. Les anciens attribuaient le cours des choses humaines au hasard, à une aveugle fatalité. Notre historien dit que « tels grands mystères ne viennent pas de fortune et que fortune n'est rien fors seulement une fiction poétique (4). » « C'est Dieu qui distribue les ressources, c'est de lui que vient la prospérité ou le malheur des princes (5). » « Les grâces et bonnes fortunes viennent de Dieu (6) ; c'est lui qui donne la victoire. » Tout en engageant les hommes à faire ce qu'ils peuvent et ce qu'ils doivent, Commines ne leur

(1; Les Suisses.

(2> Le comte de Campo Basso.qui trahit son maître.

(.3) Commines, Mémoires, V, 6 ; IV, 43.

('*, J(l., ibid., IV, 12.

(3) IcL, iôid., 1,3; V, 9.

(6; Id., ibid., 1,4.

accorde qu'une petite part dans les grands événements, les guerres et les conquêtes : « Quelque chose que savent délibérer les hommes en telles matières, Dieu en conclut à son plaisir (1). »

On pourrait croire que Commines retombe dans le fatalisme, sous le nom de gouvernement providentiel. Il n'en est rien; c'est l'homme qui est l'artisan de sa destinée, et l'action de la Providence elle-même est déterminée par l'usage ou l'abus qu'il fait de sa liberté. Commines a écrit un Discours sur ce que les guerres et divisions sont permises de Dieu pour le châtiment et des princes et des peuples mauvais {'•2). Il montre d'abord que partout, en Europe, Dieu a placé un ennemi à côté de chaque roi ou nation. Ainsi « au royaume de France, a donné pour opposite les Anglais, et aux Anglais, les Écossais; au royaume d'Espagne, Portugal. Pour Allemagne, vous avez vu, et de tous temps, la maison d'Autriche et de Bavière contraires. » De là naissent des guerres qui, dans les desseins de Dieu, sont un instrument de punition : « Il pourrait donc sembler que ces divisions fussent nécessaires par le monde, et que ces aiguillons et choses opposites que Dieu n données et ordonnées à chacun État, et quasi à chacune personne, soient nécessaires. » Cette nécessité n'est pas du fatalisme, c'est l'exercice de la justice divine : « On pourrait demander, dit Commines, pourquoi la puissance de Dieu se montre plus grande contre les princes et les grands que contre les petits? C'est que les petits et les pauvres trouvent assez qui les punissent. Mais des grands princes, qui s'informera de leur vice? L'information faite, qui l'apportera au juge? Qui sera le juge qui en prendra connaissance, et qui en fera la punition? Qui pourra y mettra remède, si Dieu ne l'y met? J'ai demandé qui fera l'information des grands, et qui l'apportera au juge, et qui sera le juge qui punira le mauvais? Je réponds à cela que l'information sera la plainte du peuple qu'ils foulent et oppressent de tant de manières, sans en avoir compassion ni pitié... Ceci sera l'information et leurs grands cris, et par piteuses larmes les présenteront devant notre Seigneur, lequel sera le vrai juge, qui, par aventure, ne voudra attendre à les punir jusqu'à l'autre monde, mais les punira en celui-ci. »

(1) Commines, Mémoires, HI, 3.

(2) M., ibid., V, 18.

Il faut lire, dans Commines, comment Dieu aveugle les rois qu'il veut perdre. Le prince ne voit pas le malheur qui le menace ; le désordre a beau se mettre dans son royaume, « il ne s'en trouve point pis dîné, ni pis couché, ni moins dechevaux, ni moins de robes, et beaucoup mieux accompagné. Mais à l'heure qu'il y pensera le moins, Dieu lui fera sourdre un ennemi, dont, par aventure, jamais il ne se fût avisé. »

Commines trouve partout des témoignages de la justice divine. Nous avons cité ce qu'il dit de Charles le Téméraire. Il y avait, au xv« siècle, un prince qui semblait prendre plaisir-à la déloyauté; Ferdinand le Catholique avait dépouillé tout sens moral, au point qu'il se vantait de ses parjures et se faisait gloire de ses trahisons. Notre historien attribue à son manque de foi les malheurs domestiques qui frappèrent la maison royale de Castille. Charles VIII mourut aussi à la fleur de l'âge : « Et sembla que Notre Seigneur ait regardé ces deux maisons de son visage rigoureux, et qu'il ne veut point qu'un royaume se moque de l'autre (1). » Commines fut témoin de plus grandes infortunes; il vit les descendants des familles royales d'Angleterre fugitifs en Belgique, et en si grande pauvreté, « que ceux qui demandent l'aumône ne sont pas plus pauvres.' Car j'ai vu un duc être allé à pied, sans chausses, pourchassant sa vie de maison en maison. C'était le plus prochain de la lignée de Lancastre, et avait épousé la sœur du roi Edouard... Leurs pères et parents avaient pillé et détruit le royaume de France; tous s'entretuèrent... Et puis on dit : Dieu ne punit plus les gens comme il soûlait du temps des enfants d'Israël. Je crois bien qu'il ne parle plus aux gens comme il soûlait, car il a laissé assez d'exemples en ce monde pour être cru; mais vous pouvez voir, en lisant ces choses, que, de ces mauvais princes, nuls ou peu demeurent impunis; mais ce n'est pas toujours à jour nommé ni à l'heure que ceux qui soulïrent le désirent (2). »

Les peuples sont responsables comme les princes, et la justice divine les atteint aussi bien que les têtes couronnées. Commines, né en Belgique, et ministre de Charles le Téméraire, vit de près la prospérité merveilleuse qui régnait dans nos riches cités. Les

(1) Commiiies, Mémoires, VIU, 16 el 17.

(2) Id., ibid., 111, 4.

hommes abusèrent de cette prospérité : « Ils étaient comblés de richesses et en grand repos ; les dépenses et habillements d'hommes et de femmes grands et superflus ; les convis et banquels plus prodigues qu'en nul autre lieu ; les baignoiries et autres festoiements avec femmes désordonnés, et à peu de honte. » Alors Dieu leur envoya un prince pour les châtier : « Après leur longue leliciLé, il leur donna ce duc Charles qui, continuellement, les tint en grande guerre, travail et dépense. Et doute que les péchés du temps de la prospérité leur fassent porter leur adversité, et principalement qu'ils ne connaissent pas bien que toutes ces grâces leur procédaient de Dieu, qui les départ là où il lui plaît (1). »

Telle est la doctrine de Commines sur la justice de Dieu, dans l'ordre politique. Au point de vue théologique, il est évident que toute contravention à la loi morale mérite une peine, et que le coupable la subira, soit dans la vie actuelle, soit dans la vie future. Partant de Vd, le comte de Maistre pose cet axiome que tout mal est une peine, et les guerres étant un des grands maux qui affligent l'humanité, il en conclut, comme l'historien du xv" siècle, qu'elles sont une punition divine. Nous acceptons le principe, et nous y voyons un immense progrès dans la théorie des relations internationales. Il implique, en effet, que les nations sont responsables aussi bien que les individus, et elles ne peuvent l'être que pour autant qu'elles soient douées de personnalité et de liberté. Or, il n'y a de droit des gens possible que sous cette condition. L'idée de la responsabilité des nations et celle de la justice divine qui en découle, ont encore cette conséquence importante, qu'elles ruinent le désolant préjugé du fatalisme, tout en maintenant la croyance salutaire d'un gouvernement providentiel. C'est une sanction morale pour le droit des gens, tandis que, si l'on part du fatalisme historique, il ne peut être question, ni de liberté, ni de responsabilité, ni, par conséquent, de droit.

Mais si l'Idée de Commines est juste, nous n'entendons pas accepter les applications qu'il en fait ; bien moins encore nous associons-nous aux jugements téméraires que l'école théocratique porte sur les choses humaines. Il manque à l'homme, pour appré-

(l) Commines, Mémoires, 1, 2, V, 9.

cier les actes de la justice divine, une science qu'il ne peut pas avoir : il devrait d'abord connaître les faits sous toutes leurs faces, et nous ne possédons jamais, de la vérité, qu'une notion plus ou moins obscure ; puis, il devrait savoir, dans chaque cas, quelle est la sentence de Dieu, c'est à dire quelle est la peine qu'il inflige. Sur ce point, notre ignorance est absolue. Nous admirons la fatuité des écrivains catholiques, qui promulguent les jugements de Dieu, comme s'ils tenaient la plume dans ses conseils. Qui donc leur a révélé les secrets de la justice divine? Ils invoquent le malheur qui frappe tel individu, telle nation; et les voilà qui proclament, le plus souvent dans l'intérêt de leur cause, les décrets de la Providence. Mais savent-ils ce qui est un ma!? Rien de plus grossier que leur conception du mal et de la peine. Ils estiment le bonheur et le malheur d'après les biens extérieurs de la vie, et sur cela ils décident que la pauvreté est une punition, que la guerre est une punition. Et qui leur dit que la richesse est une récompense? Si le vrai bonheur est dans la charité, la richesse qui rétrécit le cœur ne peut-elle pas être un mal, et, par suite, une peine, tandis que la pauvreté, si elle ouvre l'âme ii la charité, sera un bien, une récompense?

Nous n'entendons pas à notre tour dévoiler des secrets qui sont impénétrables, notre dessein est uniquement de monirer que l'homme, ne peut pas scruter la justice divine; qu'il lui suifise d'avoir la conviction qu'elle existe. Ce que nous disons des individus est vrai aussi des peuples. La guerre est certes un mal, et la paix un bien; l'histoire atteste néanmoins qu'il y a telle paix qui tue, et qu'il y a telle guerre qui régénère; l'histoire enseigne encore que la guerre a eu une mission civilisatrice, elle est donc tout ensemble un bien et un mal : qui nous dira où est la peine, où est la récompense? La conception étroite que nous combattons conduit encore h. une autre erreur que nous repoussons de toutes nos forces. De ce que la guerre est une peine, et de ce que le mal moral est inhérent à l'homme, le comte de Maistre conclut que le sang coulera toujours et qu'il doit couler comme un sacrifice permanent. Oui, le mal existe sur la terre, mais notre mission est d'en diminuer l'étendue. Si c'est une utopie de croire que le mal disparaisse jamais entièrement, c'est une idée tout aussi fausse de dire que les hommes s'entretueront toujours comme des bêtes sauvages.

Il est temps d'arriver à notre conclusion. La justice divine exerce incessamment son action, mais en tant qu'elle frappe l'individu, nous ne pouvons pas la pénétrer, car nous ignorons ce qui est un mal ou un bien, et ce qui est une peine ou une récompense. La même impossibilité n'existe pas pour les nations; la suite de leurs destinées dévoile les desseins de Dieu, les secrets de sa providence et de sa justice. C'est dire qu'il ne faut pas trop nous hâter dans nos jugements; il faut attendre que celui qui seul sait la vérité, nous la révèle. Ce n'est donc qu'à distance, et quand les faits ont eu leur entier accomplissement, que l'on peut chercher la volonté de Dieu. Il nous suffit de savoir que les peuples comme les individus ont leur responsabilité; il y a donc une loi du devoir à laquelle ils sont tenus d'obéir. Quand cette conviction sera entrée dans la conscience humaine, un grand progrès sera accompli dans le développement du droit international.

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