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SECTIO> II. LA DIPLOMATIE AU XVI' SIECLE

i;; 1. Lec faits.

Un historien allemand , peu suspect de sentiments antimonarchiques, dit que le régime royal a été peu favorable à la diplomatie, parce qu'il favorise la politique machiavélique, dont l'idéal consiste à tromper (1). C'est dire que les rois naissent trompeurs. La proposition, quelque mal sonnante qu'elle paraisse, est très vraie. Quel est le principe du machiavélisme? C'est que l'utilité légitime tout. Or il y a des positions sociales qui impliquent nécessairement la prédominance de l'intérêt personnel; telle est la royauté. Quand Louis XIV disait : l'État c'est moi, il exprimait avec naïveté la pensée de tous les princes, et qu'est-ce que cette pensée, sinon un monstrueux égoïsme? Les rois sacrifient d'abord

(l;i Sanifeht, Geseliichlc der ncuestcn Zeit.T. 1, p. 68.

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les peuples à leui' moi; quand le roi de Pologne a bu, les Polonais n'ont qu'à danser. Et si les nations ne sont que des instruments pour les menus plaisirs des princes, que devient le droit? Il ne peut pas même en être question.

Au xvi« siècle, les témoignages qui confirment notre thèse abondent malheureusement. La politique se concentrait dans la lutte de la France et de la maison d'Autriche : et quels étaient les sentiments des deux peuples sur le droit et le devoir? Ces mots n'avaient pas encore de sens dans les rapports internationaux. Un envoyé vénitien dit des Français, qu'ils passaient pour être peu lidèles à leurs promesses : « c'est une opinion commune chez eux, ajoute Suriano, que là où est lintérêt, là est l'honneur et la grandeur (1). » Est-ce calomnier la nation qui s'est toujours vantée de son désintéressement? Un ambassadeur de France, à Madrid, répondra pour nous : « Choses cl État, écrit-il h Charles IX, permettent ou du moins souffrent quelquefois le déshonnête (:2). » Les Espagnols, race chevaleresque, si nous en croyons les poètes, montraient-ils plus d'élévation dans leurs sentiments? En loô-î", le cardinal Granvelle écrit à Perez que l'on a pris un faussaire; il demande ce qu'il en faut faire : « En France, dit-il, il s'est trouvé nn faussaire tellement habile dans l'art de la contrefaçon des écrits et des signatures, qu'i! lui a été fait grâce de la vie, et on le gardera avec soin pour utiliser son talent dans l'occasion. » Perez répond : « qu'il ne serait pas mal de garder Malespina (c'était le nom du faussaire), pour l'employer dans quelque bonne occasion, quoique pourtant, ajoute le ministre d'Espagne, de pareils sujets ne soient pas bien rares dans cette contrée. Dieu merci (3) ! » Voilà une correspondance on ne peut plus édifiante : on voit que le déshonnête était pratiqué, sans ombre de scrupule, jusqu'à faire du crime le plus vil, un instrument de la politique des princes. Après cela, il faut s'attendre à tout. La liste serait longue des péchés de la diplomatie du xvi'= siècle; nous laissons de côté les noms mal famés ; les Philippe ÎI, les Charles IX; on pourrait nous reprocher de juger les rois sur le rebut de l'humanité. Il y

'1/ Tontaseo, Relatiou des ambassadeurs ïéniliens,T. 1, p. 498.

(2; Groen van Prinsterci', Archivns de la maison d'Orange, T. IV, p. Î46.

(3; Granvelle, Papiers d'État,T.Vm,p. i20.

avait au xyi« siècle un roi qui passait pour être un type de chevalerie; il y avait un empereur qui affectait^dans sa conduite la gravité espagnole et la sévérité chrétienne : voyons-les h l'œuvre.

En 1539, Charles-Quint demanda à François I" la permission de passer par ses États pour aller châtier la révolte des Gantois. Les conseillers de l'empereur combattirent cette idée comme une folle témérité : n'était-ce pas se livrer à la discrétion d'un ennemi qui avait tant d'offenses à venger? Il se trouva aussi dans le conseil du roi de France des hommes qui estimèrent, qu'il fallait se saisir de Charles-Quint et ne le lâcher qu'après avoir obtenu entière satisfaction sur toutes les prétentions de François I". Le roi résista à ces perfides insinuations. « Il est difficile de décider, dit de Thou, lequel des deux princes montra le plus de grandeur; ou Charles qui venait sans crainte se mettre au pouvoir d'un roi qu'il avait si souvent irrité et qu'il avait traité avec si peu d'égards dans sa prison, ou François qui, généreux en cette occasion, eut la délicatesse de ne faire aucune demande h son rival pendant le séjour qu'il fil chez lui (1). » Voilà les faits et le jugement d'un grand historien. Nous dirons à notre tour que rien ne dépeint mieux la politique princière du xvi*" siècle. De quoi louet-on François P""? De n'avoir pas manqué à sa parole, c'est à dire de n'avoir pas fait un acte de coquin. Il faut que les mœurs publiques aient été bien viles, pour que le plus simple acte d'honnêteté soit glorifié comme une action chevaleresque. Quant à la prétendue générosité de François l'^'', c'était tout simplement du calcul. Sa vie tout entière témoigne qu'il avait les qualités brillantes du chevalier, mais que la plus haute des vertus chevaleresques, l'honneur, lui faisait défaut. Il fut toujours prêta trahir ses alliés, quand l'intérêt du moment paraissait l'exiger. Rien de plus honteux que sa politique italienne. Encore à la veille du traité par lequel il livra Florence auxvengeancesdes Médicis,il protesta « qu'il ne ferait aucun arrangement sans stipuler l'avantage et la

(1) De Thov, Histoire universelle, livre I.

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conservation d'une cité qu'il considérait comme sienne; » ses ministres donnèrent les mêmes assurances aux ambassadeurs de la république; ils allèrent jusqu'à dire qu'ils consentaient ii passer pour traîtres, si le roi ne comprenait Florence dans son traité avec l'empereur (i). La malheureuse cité fut en effet comprise dans le traité, pour être vendue et trahie.

Il y a dans la vie de François I" une plus grande tache encore, s'il est possible, c'est sa conduite lors du traité de Madrid qui lui rendit la liberté. Il fit les promesses les plus solennelles « de garder chacun des points et articles qu'il signait; » il jura « sur sa parole de roi, » il jura « sur son honneur, « il jura « après avoir touché corporellement les Évangiles de Dieu (2), » Ce serment était un mensonge! Quelques heures avant de signer le traité, le roi fit en présence de ses conseillers une protestation authentique contre le consentement qu'il allait donner : il y déclare « qu'il a fait ce traité pour éviter les maux et inconvénients qui pourraient irriver à la chrétienté et h son royaume, mais que c'est par force 3l contrainte, et que tout ce qui est contenu dans ce traité sera et demeurera nul et de nul effet (3). » Cette protestation même était jn mensonge. François I" ne se souciait guère du bien de la chréjenté; son but unique était de sortir de prison, où il s'ennuyait îomme un enfant. Le sacrilège fut suivi d'une comédie qui ne fait qu'ajouter à l'infamie. François P"^ rassembla quelques princes et quelques évêques pour figurer les états généraux; ces prétendus îtats décidèrent que le roi ne pouvait pas aliéner le territoire de a France, et que le serment qu'il avait fait dans sa captivité ne pouvait déroger au serment plus solennel qu'il avait prêté h son ;acre. La nation aurait parlé ainsi, si elle avait été consultée ; mais Ml se soumettant à la volonté nationale, pour échapper à l'exécuion du traité, il restait au prince un devoir d'honneur à remplir, î'était de reprendre des fers qui ne lui avaient été enlevés que >ous des conditions qu'il ne pouvait pas remplir. Notre décision îst celle d'un soldat : « Ce que les gens d'honneur promettent prilonniers, dit Tavannes, les oblige de les tenir, ou de retourner en

(i) Canlu, Histoire univp.rscllc, T. XIV, p. 188. (2) Diunont, Corps diplomatique, T. IV, 1, p. 409. »3) Id-, iftirf., T. IV, 1, p. 415.

prison. H y a pareillement faute de rompre en liberté la foi promise, qu'étant captif de s'en aller, quand on est mis sur sa foi (1). »

Il n'y a qu'une excuse pour François I"; la conscience générale de son temps ne lui reprocha rien, que dis-je ! elle approuva le roi chevalier qui avait manqué à sa parole et forfait à l'honneur. Un historien italien célèbre la conduite de François I", comme l'action la plus noble, la plus admirable que l'on trouve dans les annales de l'histoire : « Il promit, dit-il, avec l'intention de ne pas tenir, mais ce fut pour sauver la France (2). » Le parjure fut provoqué, choyé, encouragé par les princes et les gens d'église. A peine Henri VIII apprit-il que François I" était libre, qu'il lui envoya des ambassadeurs pour l'engager à ne pas observer le traité; les députés étaient porteurs d'avis émanés de canonistes et de théologiens, unanimes à conseiller, t\ justifier la violation d'une parole jurée (3). Enfin, le vicaire de Dieu prit parti pour le roi, qui foulait aux pieds les promesses les plus sacrées. Charles-Quint se refusa h croire à tant d'immoralité; il écrivit h Clément VII : « Il y en a qui alarment que Votre Sainteté a dispensé François P"" de son serment, avant même qu'il l'eût demandé. Je ne puis croire que le vicaire du Christ ait donné un si mauvais exemple. Que deviendrait la religion, si celui-là môme qui en est le gardien encourageait les hommes h la mépriser (4)?» Cependant l'incroyable était vrai ; le pape, aussi bien que Henri VIII, prit l'initiative de l'approbation d'un acte criminel ; parlant à l'ambassadeur d'Angleterre, il dit à plusieurs reprises, avant que le traité de Madrid iïït signé : Que ce traité était excellent, mais àiine condition, c'est que le roi de France ne le tint pas {^) . Le roi parjure pouvait donc tranquilliser sa conscience; il avait pour lui une autorité réputée infaillible, alors qu'elle décide du bien et du mal. Quelle aberration du sens moral! Que l'on vienne nous vanter après cela la sainteté de la politique pontificale !

(1) Tavannc'x, Mcmoiies, dans la Collection de l'eliUd, ï. XXIM, p. 214.

(2) Veilori, Sommaiio dell' isloria d'Italia. {Runke, Fiirsten und Vœiker, T. IV, 2, p. 24.)

(3) Lingard, Histoire d'Angleterre, ï. VI, p. 135.

(4) Le Plat, Monumenla coocilii Trideatiai, T. 11, p. 272. l'.'i) Ttaumer, Uistorische Biiefe, T. I, p. 2't7.

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Charles-Quint seul se plaignit ; mais sa propre conduite ne lui en donnait pas le droit. Il est vrai qu'il faisait profession et pres- (iue étalage de son respect pour la foi jurée; les ambassadeurs vénitiens en font la remarque (1) et ils ajoutent que l'empereur observait soigneusement les lois de l'honneur et de la justice, ]mir autant qu'on en pouvait juger par tes apparences (2). En effet Charles-Quint, plus avisé que son rival, eut soin d'avoir toujours les apparences pour lui. Mais l'opinion publique ne se laisse pas abuser à la longue; il mourut avec la réputation d'un grand trompeur, et il la méritait (3). Ses contemporains sont unanimes à lui reprocher la supercherie dont il usa h l'égard du landgrave de Hesse. Guillaume d'Orange vit dès lors qu'il n'y avait pas à se fier à la bonne foi des Espagnols (4). En Allemagne, on ne douta pas delà fraude; on racontait que l'évêque d'Arras, le fameux Granvelle, avait fait boire les deux électeurs qui signèrent l'acte frauduleux (o). Quand la ruse se découvrit, les Allemands en firent de vifs reproches au duc d'Albe; mais l'empereur avait un acte signé et il l'exécuta (6), par une de ces supercheries, dit d'Aubigné , que ce prince se crut toujours permises, quand il s'agissait de son intérêt. Les ambassadeurs vénitiens, si bien informés, et en général favorables à Charles-Quint, prononcent le mot de fraude (7) ; ils remarquent que le roi d'Espagne aimait à se servir dans ses négociations de paroles ambiguës, qu'il interprétait ensuite à sa guise; c'est ainsi, disent-ils, qu'il trompa le pape Paul ÏII, et même son propre gendre, le prince Farnèse (8).

Ceux qui défendent la mémoire de Charles-Quint contre cette

(l; A((i:age)Oj dans Alberi, Relaziooi dP^'li ambasciatori ven<>li, 1" série, T. 1, p. 313: 'Fa pro- K'ssione di osservare la parola sua fc di reinplire quanto promette. •

(2) ■ Per quaato si puo vedere. > Ticyiolo, dans Albo i, 1, 1, p. 73.

(3) Branlurne, Vies di's grands capitaines, Charles-Quint (livre I, ch. 1*. Les Picards, grands moqueur.-;, l'appelaient Charles qui (riche, en jouant sur les mots Charles d'Autriche.

(4. Lettres de Guillaume d'Oranpe à De Marnii et à l'empereur d'.\llemagne. {Groen von Pri»sierer, .\rchives, T. IH, p. 91 ; T. V, p. 63. (5.1 On y avait remplacé le mol einiij par le mot eivig. (6) Rommel, Ge^chichte von Hessen, T. IV, p. 330-337, et noies, p. 3^J7-312. '7} • Con inganno. • Conlarini, dans Alberi, 1, l, p. 445. (8, Marino CavalU, dans Alberi, I,i p.2l3.

accusation de fourberie, soutiennent que l'intention de tromper n'est pas prouvée. Mais au moins ne lui fait-on pas injure en lui imputant une duplicité, car il était coutumier du fait. En lo26, le cardinal Colonna proposa à l'empereur de chasser le pape de Rome ; Charles-Quint tit part de ces offres à Hugues de Moncada, son ambassadeur, et l'autorisa h. prêter la main h l'entreprise, en lui recommandant toutefois le plus grand secret. Le complot s'exécuta, le Vatican fut pillé, le pape courut risque de vie. Que fit l'empereur? Il dit au nonce « le grand déplaisir qu'il avait de ce qui s'était fait et, pour plus grande satisfaction, que le pillage avait été contre sa volonté ; il dépêcha un envoyé extraordinaire auprès de Sa Sainteté, pour lui écrire sa justification (1). » Voiiii Charles- Quint en flagrant délit de mensonge; ce qui embellit l'affaire, c'est (ju'il était le défenseur du saint-siége, comme chef du saint-empire romain. Que penser, après ce coup de traître, de la prise de Rome par l'armée de l'empereur et du deuil affecté par le vainqueur, quand il apprit le sac de la ville sainte et la captivité du pape? Cette comédie de surprise et de douleur n'empêcha pas l'avocat de l'Église, de tenir le saint-père sous bonne garde pendant six mois et de le rançonner comme prisonnier de guerre.

Les vieilles archives qui s'ouvrent de nos jours aux regards curieux de l'historien, révèlent des secrets qui font peu d'honneur aux grands hommes du xvi*^ siècle. Un des faits les plus curieux de la vie de Charles-Quint, c'est sa conduite lors de la convention de Passau et de la paix d'Augsbourg. Le grand tompeur, trompé à son tour par 3Iaurice de Saxe, fut obligé de fuir devant les protestants. Une paix de religion devint urgente; Ferdinand ne cessait d'écrire à son frère que le salut de l'Allemagne et l'existence de la maison d'Autriche étaient compromis, si l'on ne se hâtait de traiter avec les princes, que l'orgueil impérial qualifiait toujours de révoltés. Charles-Quint allait-il déserter la politique de toute sa vie, pour briser l'unité chrétienne, lui qui en était le défenseur? Il refusa d'intervenir, et laissa faire le roi des Romains. Scrupule honorable, disent les historiens, puisque l'empereur voulut rester fidèle à son rôle. 3Iais voilh que la Correspondance de Philippe II nous

(1) Lettre de Charles-Quint à Moncada {Lcniz, Correspondenz,T. I, p. 216); lettre à sou frorc Ferdinand (ifc.j p. 227).

apprend que le scrupule n'était qu'un jeu : l'empereur révoqua formellement le traité dePassau (1). C'est pour se réserver cette porte de derrière qu'il voulut rester étranger aux négociations. En eflet, la convention conclue sans le consentement de l'empereur, était nulle! Le trait est d'un maître; Machiavel y aurait applaudi; mais la postérité se ralliera au jugement d'un contemporain : ce Ce que Charles-Quint peut, dit du Bellay, soit par tromperie ou autrement, lui est loisible, pour parvenir à ses fins, entièrement fondées sur ambition... L'empereur n'a ni foi ni loi, rien ne lui est sacro-saint, moyennant qu'il lui advienne quelque profit : il tient pour loisible tout ce qui lui plaît, il ose tout ce qu'il estime loisible (2). »

Charles-Quint et François l" n'ont qu'une excuse, c'est qu'ils étaient au niveau des sentiments généraux de leur temps. L'Angleterre était gouvernée par un prince théologien, que le pape décora du titre magnifique de défenseur de la foi. Henri VIII avait un cardinal pour ministre. Eh bien , si la politique anglaise, au xvi*^ siècle, se distingue de la politique française et espagnole, c'est qu'elle est plus égoïste encore et plus déhontée. Henri VIII venait de conclure un traité d'alliance avec François I", lorsque la couronne d'Allemagne fut ambitionnée par le roi de France et par le roi d'Espagne. Sollicité par son allié et par son neveu, il promit son appui à l'un et à l'autre, et ne tint parole à aucun. La rivalité de la France et de l'Angleterre, qui ensanglanta la première moitié du xvi'' siècle, ne tarda pas à éclater; Henri VIII se porta médiateur, mais ce fut pour mieux tromper son allié de France ; au moment même où il offrit son arbitrage, il agissait déjà sous main en ennemi. Le cardinal AVolsey, digne d'un tel rôle, mit une insigne fourberie à duper François P' par des protestations d'amitié, pendant qu'il négociait une union étroite entre Henri VIII, Charles- Quint et Léon X; les protestations les plus mensongères ne coù-

(t, Cac/tard, Correspondance de Philippe II, T. I, préface, p. 190-i9i.

(2) Du Bellay, Mémoires, dans la Collection de Petilot, T. XIX, p. 307, Ï49.

talent rien à ce prince de l'Église; il mit une véritable effronterie à jurer la paix sur sa tête, pendant que Henri VIII faisait déjîi des préparatifs pour envahir la France (1).

On ne peut faire un pas dans la diplomatie menteuse du xyi*^ siècle, sans rencontrer la main d'un homme d'église. Léon X mettait dans sa fourberie l'aisance et le sans-gêne qui conviennent au vicaire de Dieu, dont la parole fait le juste et l'injuste. Sa Sainteté professait ouvertement la doctrine de Machiavel; elle disait à qui voulait l'entendre que, quand on avait traité avec un prince, il fallait se hâter d'entrer en relation avec son ennemi (2). Le saintpère resta toujours fidèle à cette maxime, qui lui permettait de tromper tous ses alliés. Il commença par prendre parti pour François P^ Pendant qu'il se proclamait l'allié de la France jî<squà la mort, il se laissa tenter par des offres plus avantageuses que lui fit Charles-Quint : l'empereur lui promit Parme et Plaisance, il lui promit des terres et des pensions pour tous ses parents légitimes et illégitimes. Sur cela, Léon X, Vami jusquà la mort de François I", se tourna contre son allié, en conservant, toutefois, les apparences d'une bonne entente avec celui qu'il trahissait. Un historien français, toujours calme et impartial, dit que ces fourberies étaient dignes d'un Borgia (3), Dans ses relations avec les princes italiens, Léon X suivit en effet la politique d'Alexandre VI. Ayant attiré à Rome, sous la garantie d'un sauf-conduit, le tyran de Perouse, Baglioni, il le fit mettre h la torture, puis décapiter; et bien qu'un homme d'honneur, à plus forte raison un pape, ne doive pas hériter de ceux qu'il assassine, -Léon X s'empara des possessions du tyran qui, tout criminel qu'il fût, n'avait pas cru à tant de perfidie chez le saint-père. Ce ne fut pas la seule trahison intéressée du souverain pontife ; il chercha à s'emparer des États du duc de Ferrare par un complot; Miwatori l'accuse même d'avoir attenté à la vie du duc (4) !

L'historien anglais qui a écrit la vie de Léon X, et qui juge son héros avec une indulgence excessive, s'indigne néanmoins de cette

(1) Mignei, Rivalité de François I" et de Charles-Quint.

(2) Suriano .-«Dice si del papa Leone che quando'l aveva faite legacon alcuno princo, soleva dir che pero non si dovea restar de trattar con lo altro principe opposto. »

(3) Mignet, Rivalité de François I" et de Charles-Ouint.

(4) Roxcoe, Life of Léo the Tenth, T. HI, p. 282, ss.

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tortueuse politique. « En vain, dit-il, voudrait-on l'excuser par les crimes de ceux qui périrent victimes de ses trahisons ; la perfidie des tyrans italiens n'autorisait pas le pape à être perfide à son tour, leurs usurpations ne légitimaient pas les siennes. Que deviendrait le monde, si celui qui prétend punir un coupable s'arrogeait le droit d'être aussi criminel que lui? La terre ne serait plus qu'une caverne de brigands. » Telle était la doctrine des vicaires de Dieu! Léon X n'était pas une exception, il n'est pas un des papes monstres, il est plutôt un des meilleurs; mais quant à la politique, il n'y a pas de différence entre les Médicis et les Borgia. Quand, en I006, le conseil du roi de France délibéra sur les propositions de Paul IV, le maréchal de Brissac déclara qu'il avait toujours entendu dire que le naturel des papes les invitait à changer aussi souvent de foi que de fortune, ne tenant rien pour déshonnête quand il tournait à leur profit particulier (1). » Paul IV était cependant un pape de la réaction : cela prouve que les croyances catholiques n'avaient aucune influence sur la conduite de ceux qui se disaient les vicaires du Christ. Comment la religion aurait-elle moralisé les rois, quand elle était impuissante à moraliser les chefs de la chrétienté?

^ 2. La théorie.

Ce n'est pas la chaire de saint Pierre qui donna l'éveil à ia conscience publique, c'est la libre pensée à son point de départ dans la renaissance, dans la littérature et la philosophie. Un des poètes les plus gracieux de l'Italie chanta, au xvi^ siècle, la chevalerie fabuleuse du moyen âge. LWrioste prit au sérieux ce que la tradition rapportait des nobles sentiments des chevaliers; en comparant la loyauté chevaleresque aux mœurs politiques de son temps, le poète dut croire à une triste décadence. Écoutons les vers que Voltaire aimait à citer comme une définition du droit des gens : «De quelle autorité sont-ils pour les grands princes, ces traités qu'ils rompent si facilement?... Le souverain pontife, le roi de France, l'empereur font une ligue aujourd'hui : leur traité semble

1) Mémoires de DuvUlars, dans la Collection de Petitot, T. XXX, p. 27.

Ô40 DROIT DES r.ENS.

être formé parles mains de l'amitié ; dès demain ils seront prêts à le rompre, et leur gloire ou leurs intérêts en feront des ennemis mortels. On les voit dans le moment d'une alliance qui leur paraît être nécessaire, oublier également et les injures qu'ils ont éprouvées et les services qu'on leur a rendus : leur politique ne connaît que le moment présent et l'art de réussir dans un projet qui peut leur devenir utile (1). » VArioste a raison de flétrir la conduite intéressée des princes de son temps ; mais il se trompe en chantant la loyauté de ses chevaliers imaginaires; les sentiments qu'il leur prête étaient étrangers aux hommes du moyen âge; une âpre ambition les animait, une ambition qui ne reculait devant rien. L'honneur et la générosité ne sont pas des vertus de la barbarie, ce sont des fleurs de la civilisation; en les transportant dans le passé, le poète subit l'illusion de tous ceux qui vêvent une perfection idéale; ne la trouvant pas dans la réalité, ils en décorent un passé imaginaire, tandis qu'ils devraient attendre de l'avenir la réalisation de leurs utopies, dans les limites de l'imperfection humaine.

Les sentiments dont l'Arioste s'inspirait n'étaient déjà plus, au .wie siècle, le partage exclusif de la poésie. On les trouve chez un écrivain politique qui, à bien des égards, est le précurseur de Montesquieu. Bodin avoue que la foi n'était pas d'usage dans les traités que faisaient les princes : « qui plus est, dit-il, il y en a de si perfldes, qui ne jurent point, s'ils ne veulent tromper. » Bodin réprouve énergiquement ce système de perfidie : « Le parjure est plus exécrable que l'athéisme, d'autant que l'athéiste qui ne croit point de Dieu, ne lui fait point tant d'injure, ne pensant pas qu'il y en ait, que celui qui le sait bien et le parjure par moquerie : de sorte qu'on peut dire que la perfidie est toujours conjointe avec une impiété et lâcheté de cœur, car celui qui jure pour tromper, il montre évidemment qu'il se moque de Dieu, et qu'il craint son ennemi... La foi est le seul fondement et appui de justice, sur laquelle sont fondées toutes les républiques, alliances et sociétés des hommes; aussi faut-il qu'elle demeure sacrée et inviolable, et principalement entre les princes ; car, puisqu'ils sont garants de la foi, quel recours auront les peuples sujets à leur puissance, des

1,1) AriostOj Orlandofurioso, XLIV.

serments qu'ils font entre eux, s'ils sont les premiers infracteurs et violateurs de la foi (1)? »

L'on voit que Bodin renverse le principe sur lequel repose le machiavélisme; loin d'admettre que les princes soient régis par une autre morale que les individus, il veut qu'ils soient plus stricts observateurs du devoir. En effet, les princes étant les représentants de la société, s'ils font du parjure une maxime, que deviendront les rapports sociaux? C'est à ce point de vue qu'il se faut placer pour décider la question de droit international soulevée par François P', après le traité de Madrid. Dans le droit privé, la violence vicie les contrats; en est-il de même des traités? Badin répond que non, contre l'avis de plusieurs docteurs, parmi lesquels un cardinal ; aussi mal informés, dit-il, de l'état des républiques, comme du fondement de la vraie justice : « C'est une opinion de très pernicieuse suite; car on voit, depuis deux ou trois cents ans qu'elle a pris pied, qu'il n'y a si beau traité qui ne soit enfreint, de sorte que l'opinion a presque passé en force de maxime, que le prince, contraint de faire quelque paix à son désavantage, s'en peut départir, quand l'occasion s'en présentera. Mais c'est merveille que les premiers législateurs et jurisconsultes, ni les Romains, maîtres de la justice, ne se sont jamais avisés de pareilles subtilités, car on sait assez que la plupart des traités de paix se font par force ou par crainte du vainqueur ou de celui qui est le plus puissant (2), »

Les passions religieuses firent naître une question plus délicate; doit-on garder la foi aux infidèles? Nous dirons plus loin combien les préjugés égarèrent sur ce point les esprits les plus éminents. Bodin rappelle le décret du concile de Constance qui viola le sauf-conduit accordé par l'empereur à Jean Hus; il rappelle que le cardinal Julien rompit, sous ce prétexte, la paix faite avec les Turcs. La morale du publiciste français est plus élevée que celle de l'Église : « Si la foi ne doit pas être gardée aux ennemis de la foi, dit-il, elle ne doit pas être donnée ; et au contraire s'il est licite de capituler avec les ennemis, aussi est-il nécessaire de leur garder la promesse (3). » Tel est également favis d'un homme de

(1; Bodin, de la République, liv. V, p. 801, s. (édit. de 1583). (2) Id., md., liv. V, p. 803.

(3, Id., ibid., liv. V, p. 808, s.

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guerre. Tavaunes, bien qu'attaché à la faction catholique, n'hésite pas à dire que la foi promise doit toujours être tenue, quand même elle eût été promise par force aux voleurs pour les attraper, quand elle eût été donnée par circonvenlion, quand elle eût été promise ^ux Turcs. Le point d'honneur du soldat s'indigne contre les subtilités inventées par une lâche superstition : « Il ne sert, dit-il, de faire des protestations et des excuses à Dieu tacitement au cœur contre ce que la bouche profère. C'est vanité de soustraire les ossements des reliquaires sur lesquels on jure. Dieu, scrutateur des cœurs, offensé de ces folles finesses, châtie les parjures qui préfèrent leur utilité à leur serment. » Mais est-il bien vrai qu'il peut y avoir utilité à manquer à ses engagements? L'opposition entre l'intérêt et le devoir n'existe réellement pas; écoutons Tavaunes : « Quand il n'y aurait point péché, c'est mauvaise conduite d'être jugé et tenu sans foi; nul ne traite avec eux qu'en doute, plusieurs se dispensent et tiennent pour justice de tromper un trompeur (1). »

Montaigne abonde dans ces sentiments, il examine avec soin quel avantage on peut avoir à tromper; il trouve qu'il y a réellement profit pour le moment, mais perte pour l'avenir, et il en est de même de tous les calculs de l'égoïsme : « Ceux qui, de notre temps, ont considéré en l'établissement du devoir d'un prince, le bien de ses affaires seulement, et l'ont préféré au soin de sa foi et conscience, diraient quelque chose à un prince de qui la fortune aurait rangé à un tel point les affaires, que pour tout jamais il les pût établir par un seul manquement et faute à sa parole; mais il n'en va pas ainsi; on rechoit souvent en pareil marché, on fait plus d'une paix, plus d'un traité en sa vie. Le gain qui les convie à la première déloyauté, et quasi toujours il s'en présente, comme à toutes autres méchanchetés, mais ce premier gain apporte infinis dommages suivants, jetant ce prince hors de tout commerce et de tout moyen de négociation, par l'exemple de cette infidélité (2). »

Montaigne se plaît à opposer la morale de l'antiquité, même celle des peuples barbares, à la politique de ses contemporains : « A qui ne doit être !a perfidie détestable, puisque Tibère la

(1) Mémoires de Tivannes, dans la Colleclion de Pelilot, T. XXV, p, 348.

(2) Montaigne, Essais, liv. Il, cli. 17.

DIPLOMATIE. 04d

refusa h si grand intérêt? On lui manda d'Allemagne que, s'il le trouvait bon, on le déférait d'Arminius par poison : c'était le plus puissant ennemi que les Romains eussent, qui les avait si vilainement traités sous Varus, et qui seul empêchait l'accroissement de sa. domination en ces contrées-là. Il fit réponse que le peuple romain avait accoutumé de se venger de ses ennemis par voie ouverte, les armes en main, non par fraude et en cachette. Il quitta l'utile pour l'honnête (1). » « Au royaume de Teruale, continue JSfo?i^a/.(/«^, parmi ces nations que à si pleine bouche nous appelons les barbares, la coutume porte qu'ils n'entreprennent guerre, sans l'avoir premièrement dénoncée; y ajoutant ample déclaration des moyens qu'ils ont à y employer... Quant à nous, moins superstitieux, nous tenons celui avoir l'honneur de la guerre qui en a le profit, et après Lysandre, disons que où la peau du lion ne peut suffire, ily faut coudre un lopin de celle du renard (2).» Nous savons aujourd'hui h quoi nous en tenir sur la loyauté des peuples barbares, et sur l'honneur des Romains, que Rodiu appelle des maîtres de justice. Oui, Rome brille dans la science du juste et de l'injuste, mais seulement en tant qu'il s'agit de relations privées ; dans ses rapports avec les autres peuples, elle usait de la force, l'antiquité n'a pas connu d'autre droit international. Loin d'être un modèle h imiter, les anciens furent un écueil pour les hommes de la renaissance; ils séduisirent Machiavel et ils altérèrent le sens si droit de Montaigne. L'auteur des Essais examine si le prince peut jamais manquera sa foi; il suppose qu'il s'agit « d'une urgente circonstance, de quelque impétueux et inopiné besoin de son État. » Il hésite dans sa réponse. D'abord il dit qu'on devrait attribuer cette nécessité h un coup de la verge divine, que ce serait malheur plutôt que vice, si le prince se laissait emporter hors de son devoir ordinaire. Puis, il lui vient un scrupule : « S'il se trouvait un prince de conscience si tendre, à qui nulle guérison ne semblât digne d'un aussi douloureux remède, je ne fen estimerais pas moins, » dit-il. Il approuverait celui i^i qui son honneur et sa foi seraient plus chers que son propre salut et le salut de son peuple. Mais il n'ose pas faire de ce

(i) Montaigne, Essais, liv. III, ch. 1. (2) I((., ibicL, liv. I, ch. 5.

oH DROIT DES GENS.

sacritice une loi, et il finit par dire qu'il est parfois permis de faire taire la conscience, lorsque l'utilité publique est très apparente et très importante (1). «Qui ne voit que l'exception emporte la règle? La règle est telle qu'elle ne souffre pas d'exception. C'est la loi du devoir, et quand la loi du devoir pourrait-elle ne pas exister? Serait-ce quand elle se trouverait en collision avec le salut public? C'est encore le devoir qui devrait l'emporter. Le salut public ne légitime pas tous les moyens, il faut que les moyens trouvent leur justification en eux-mêmes. Montaigne le pressentait, mais la malheureuse idée que le salut public est la suprême loi, l'égara. Oui, elle est la loi suprême, en ce sens qu'on lui doit sacrifier tout ce qui est intérêt, jamais la conscience, ni le devoir; c'est au contraire au devoir qu'il faut faire tous les sacrifices, même celui de l'existence.

SECTIO.X III, — LA DIPLOMATIE AU XVIl'' SIECLE.

s^ 1. Les faits.

Un des habiles diplomates des temps modernes écrit au commencement du xvn"^ siècle : « Les princes font bien quelquefois des choses honteuses, qu'on ne peut blâmer quand elles sont utiles à leurs États ; car la honte étant couverte par le profit, on la nomme sagesse, comme au contraire, si le profit n'y est point, elle est tenue pour lâcheté (2). » Ces paroles du président Jeannin dépassent même la doctrine de Machiavel : il n'y a rien de déshonnête en soi-même, tout dépend du succès; tout est donc licite, pourvu que l'on réussisse. Telle était la politique universelle au début du siècle des grandes guerres et des longues négociations dans lesquelles nous allons entrer. Un philosophe italien en a fait la re-

(1) Montaigne, Essais, liv. III, ch. 1.

(2) Négociations de Jeannin, dans Petilot, 2' série, T. XIV, p. 126.

marque : « La raison cVÉlat, dit Campanella, est une invention des tyrans qui estiment que pour leur conservation ou leur grandeur il leur est permis de violer toutes les lois, même celles de Dieu (1). » La conduite des princes se modifia-t-elle, à la suite des luttes qui remplirent le wn" siècle? Jamais l'on ne vit des négociateurs plus déliés ; la finesse s'éleva jusqu'au génie. Est-ce que les rapports internationaux en profitèrent? A entendre les écrivains de la fin du siècle, il faudrait dire que le machiavélisme régna plus que jamais. Écoutons Leibniz, c'est un philosophe optimiste qui parle : « Les enfants jouent avec les osselets, disait Lysandre, les hommes avec les serments. L'on pourrait dire aujourd'hui, sans injustice, de beaucoup de princes, qu'ils s'amusent chez eux avec des chartes, et dans leurs relations politiques avec des traités (2). » L'opposition entre la morale privée et la morale publique paraît absolue : « Les sociétés, dit Le Clerc, et ceux qui les conduisent se font honneur de ce qui rendrait les particuliers très criminels et très odieux. On croit qu'il y a de l'honneur et de la gloire pour les États, à faire à leurs voisins tout le mal qu'ils peuvent impunément et à s'en rendre maîtres, s'il leur est possible, et les heureux succès justifient toutes les injustices (3). »

Ce sont des contemporains qui parlent et il faut toujours se défier de leurs plaintes, quand même ils sont philosophes optimistes. Nous ne prétendons pas que la loi du devoir a pris la place de l'utile au xvii« siècle : la politique est toujours la science de ce qui est profitable, et quand il s'agit de s'agrandir, les princes ne sont pas trop difficiles sur les moyens. Cependant il est vrai aussi que le xyii* siècle n'a pas vu de ces grossiers manques de foi, de ces tromperies déboutées que l'on rencontre au début de l'ère moderne. C'est de. l'habileté peu scrupuleuse, c'est du savoir-faire qui exploite volontiers la simplicité; les dupes ne manquent pas, sans que l'on puisse dire précisément qu'il y ait des fripons. La conscience internationale s'éveille, ses hommes politiques font profession d'honnêteté; et bien que les faits ne répondent pas toujours aux paroles, c'est déjà beaucoup que les maximes soient honnêtes; elles finiront par pénétrer dans les mœurs.

(1) Cainpandla, Philosophia realis, Pars Ul, c 4, n* 6, p. 377.

(2) Z,ei7>/u,2, Codex juris gentium, Praîfalio, p. 1.

(3) Le Clerc, Bibliothèque choisie, T. XX, p. 26.

Richelieu et son confident le capucin Joseph jouissent d'une bien mauvaise réputation ; on disait que les deux éminences étaient l'incarnation de l'école politique qui réduit la diplomatie à l'art de tromper avec habileté. Cependant la lecture des écrits du grand cardinal ne laisse pas cette impression défavorable. Dans son Tesiamt'ut, il condamne ouvertement le machiavélisme; il enseigne « que les rois ne doivent tenir ii rien plus qu'à la fidèle observation de leurs engagements (1). » Ses Mémoires ne démentent pas cette profession de foi ; on n'y trouve aucune maxime que la morale condamne. C'est un esprit supérieur qui, par son habileté, l'emporte sur des adversaires moins déliés, ce n'est pas un trompeur; il rejette au contraire le reproche de duplicité sur les ennemis de la France. On lui fait un crime du traité de Ralisbonne qu'il refusa de ratifier. Les négociations qui aboutirent à ce traité sont très obscures. Ferdinand II était au faite de ses succès, il avait vaincu les protestants d'Allemagne et leur allié, le roi de Danemark; il possédait un général incomparable en Wallenstein; il dominait en Italie par la branche espagnole de sa maison; on pouvait redouter une monarchie universelle. C'est alors que Richelieu se décida à entrer en lice. Une diète était réunie h Ralisbonne pour délibérer sur les affaires d'Allemagne. Richelieu y envoya un ambassadeur accompagné du fameux père Joseph. Voici le portrait que Léon Brulard trace du capucin : « Il n'a rien de chrétien que le nom, et d'un religieux que son froc et sa corde. Jamais on ne vit une dissimulation plus profonde, ni une plus trompeuse duplicité. Il s'est uniquement appliqué à tromper les princes d'Allemagne, il a méprisé toutes les règles de la bienséance et de l'honnêteté, et ne s'est jamais proposé d'autre but que ce qui serait plus utile et plus propre h lui assurer les bonnes grâces du duc de Richelieu (2). » Que venait faire ce trompeur fieffé à Ratisbonne? L'objet apparent de sa mission était de faire la paix en Italie ; en cela, il était d'accord avec les princes catholiques d'Allemagne. Les électeurs voulaient plus; l'orgueil de Wallenstein les offusquait, et les excès de ses mercenaires soulevaient les populations : la diète demanda à grands cris le renvoi

(1; Richelieu, Testament politique, 2* partie, ch. vi. (2) Levassor, Histoire de Louis XIII, T. III, p. 493.

du général et le licenciement de son armée. Tel était aussi le désir de Richelieu, puisqu'il cherchait h affaiblir la maison d'Autriche. 3Iais comment obtenir le consentement de l'empereur à des mesures dirigées contre lui? L'orgueil dynastique était aussi grand chez lui que l'ambition de la monarchie universelle ; le capucin lui lit espérer que, s'il cédait aux vœux de l'Allemagne, son fils serait élu roi des Romains. Ferdinand céda ; il consentit encore à la paix d'Italie, mais comme Gustave-Adolphe menaçait déjà l'empire, il exigea une garantie. Le capucin signa, au nom de son maître, l'engagement de ne pas assister les ennemis présents et futurs de l'empereur. Ici est la fraude, si Richelieu était d'accord avec son envoyé ; car, au moment où le père Joseph traitait avec Ferdinand, le cardinal négociait avec Gustave-Adolphe : la convention de Ratisbonne n'aurait donc été signée que pour tromper l'empereur et les électeurs catholiques. En réalité, tous furent trompés; le fils de Ferdinand ne fut pas élu roi des Romains, et le renvoi de Wallenstein ouvrit l'Allemagne au roi de Suède, allié secret de la France. Mais Richelieu fut-il complice? Cela est probable, mais cela n'est pas prouvé. Dans ses Mémoires, il afïïrme que le capucin dépassa ses instructions, ce qui donnait au cardinal un motif de refuser sa ratification. Il y a plus; Richelieu dit que les ambassadeurs français déclarèrent eux-mêmes h Ratisbonne qu'ils excédaient leur pouvoir. S'il en est ainsi, il faut dire que les Allemands furent trompés, parce qu'ils voulurent bien jouer le rôle de dupes (1).

Il y a un reproche que l'on est en droit de faire à Richelieu, mais il s'adresse à son siècle plutôt qu'à un homme; il n'a aucun respect pour l'indépendance des nations, l'idéeque les nations ont une existence inviolable n'existe pas encore dans la conscience publique. De là, des actes que l'on ne peut comparer qu'à des brigandages. Le duc de Savoie proposa au cardinal de partager avec lui les États de la république de Gênes, comme s'il s'agissait de biens vacants et sans maître. La France n'avait pas l'ombre d'un différend avec les Génois; la Savoie était en discussion avec eux pour un petit territoire, mais ce différend, en quelque sorte judi-

(1) Ridielieu, Mémoires, T. VI, p. 362, s. — Martin, Histoire de France, T. XI, p. 3.3'f-3iO. — SnhneU, Cours d'histoire, T. XXV, p. 99, s.

ciaire, ne pouvait pas offrir une cause, pas même un prétexte de guerre. Richelieu accepta néanmoins l'offre du duc Charles-Emmanuel, et le brigandage se serait peut-être accompli, si l'Espagne n'était intervenue en faveur de la république (1). Nous ne croyons pas que Richelieu ait songé sérieusement à s'emparer de Gênes; car il avait abandonné la politique d'aventure des rois de France qui cherchaient des conquêtes impossibles en Italie. Mais le fait seul d'un accord entre deux princes pour le partage d'un État indépendant est uneénormité qui détruit dans ses fondements l'idée du droit internalional. Il faut la flétrir auxvn*^ siècle, comme nous l'avons flétrie au xv«, comme nous la flétrirons au xvni". Seulement les hommes sont plus ou moins coupables, selon que la conscience générale est plus ou moins éclairée. On peut dire qu'au xvn« siècle, elle était encore muette. Croirait-on que la France et l'Espagne se liguèrent plusieurs fois pour le partage de l'Angleterre? L'idée venait des papes qui livrèrent l'île hérétique en proie aux princes orthodoxes. Ainsi, l'intérêt de la foi aurait légitimé un crime! Au xvii'^ siècle, le projet cessa d'être sérieux; non que l'Église doutât de son droit, mais les princes sentaient que la chose était impossible. Richelieu avoue dans ses Mémoires que les traités conclus pour la conquête de l'Angleterre n'avaient d'autre but que de la rendre ennemie de l'Espagne (2).

La politique du xvn'' siècle était incompatible avec la loi du devoir. Nous avons dit que la France aspirait à reconstituer ce qu'elle appelait les frontières naturelles de l'ancienne Gaule; c'était presque un droit, à son point de vue, car les frontières naturelles viennent de Dieu, et la France les avait jadis possédées. De là une âpreté d'envahissement qui ne respectait rien. Pour atteindre le but de son ambition, Richelieu fut obligé de protester que la France ne cherchait pas h s'agrandir. La maison d'Autriche excitait des craintes, parce qu'on lui supposait des vues de domination universelle. En soulevant l'Europe contre l'ambition de l'Espagne, le cardinal devait se garder de laisser soupçonner l'ambition française; voilà pourquoi il se posa en défenseur de la liberté universelle. Écoutons les protestations de

il) Sismondi, Histoire des Français, T. Vni,p. 474, ss. (2) Richelieu, Mémoires, T. III, p. 283, ss.

l'ambassadeur de France i\ la diète de Soleure; il s'adressait ii l'Europe entière, en parlant aux Suisses : « L'intention du roi n'est pas d'usurper avec violence le bien d'autrui, ni de dépouiller des princes plus faibles que lui... // n emploiera jamais ses armes à l'exécution rf'îin projet ambitieux. Elles sont consacrées à repousser les invasions tyranniques des autres, et à défendre la cause commune... Sa Majesté veut que toute la chrétienté, dans laquelle les rois de France tiennent un rang si éminent, soit libre, et que chaque souverain jouisse en paix de ses États (i). »

C'était la maison d'Autriche qui, selon Richelieu, était dévorée d'une insatiable convoitise. Un pamphlet publié sous l'inspiration du cardinal, après la paix de Prague, est rempli de ces accusations, auxquelles l'auteur oppose la glorification de la politique française : « La France ne veut pas étendre ses frontières, la puissance qu'elle ambitionne est celle qui résulte de la gloire de ses actions. Satisfait des possessions qu'il tient de ses ancêtres, le roi ne prend les armes que pour défendre les droits de tous, la liberté générale, le salut de l'Europe. La maison d'Autriche trouble le monde, tandis que la France le pacifie (2). »

Ainsi Richelieu se posait en libérateur de l'Europe. Ces belles phrases étaient surtout à l'adresse de l'Allemagne, jalouse de son indépendance, alors même qu'elle faisait appel h l'étranger. Le cardinal ne cessait de représenter aux Allemands ce que le rai avait toujours désiré ardemment, la liberté de la Germanie; que s'il avait fait alliance avec le roi de Suède, c'était pour sauvegarder la liberté allemande; que s'il combattait l'Espagne, s'il s'opposait aux desseins ambitieux de la maison d'Autriche, c'était encore dans l'intérêt des princes allemands. » Dès l'origine de son intervention, Richelieu demanda des places de sûreté dans le Palatinat, et surtout en Alsace. A l'entendre, c'était dans l'intérêt de l'Allemagne, qu'il occupait ses forteresses (3). Si l'on compare ces protestations avec les déclarations que le cardinal faisait à Louis XIII, la duplicité du grand politique paraîtra évidente : luimême ne s'en cache pas, disons mieux, il croyait qu'il n'y avait

(1) Levassor, Histoire de Louis Xlll, T. 111, p. V24, s.

(2) Deploratio pacis Germanicœ. Paris, 1636 (dédicace à Louis XIll).

(3) Richelieu, Méraoirep,T. VU, p. 296,286.

aucun ma! ii berner les Allemands de belles paroles, tandis qu'il disait au roi, que la France devait étendre ses frontières jusqu'au Rhin. Là où nous trouvons de la duplicité, le cardinal ne voyait qu'une politique habile. Cependant l'habileté touchait de bien près à la tromperie. Écoutons les promesses solennelles que le cardinal lit à la diète de Francfort. La France occupait, en 1634, plusieurs places de l'Alsace, avec la volonté bien arrêtée de les garder. Ce qui n'empêcha pas Richelieu de déclarer à Francfort « que Sa Mojefité n avait intention quelconque de s agrandir aux dépens de V Allemagne, et était toute prête de remettre lesdites places aussitôt que, par un bon accommodement, cesserait l'obligation qu'il avaitde conserverceux qui avaient imploré sa protection (1). » Mêmes protestations à Worms, mêmes protestations au duc de Saxe : « Une des principales raisons qui avaient porté le roi à recevoir en sa protection des places dans l'empire, avait été pour obliger l'empereur en les rendant à la paix, de mieux traiter ses alliés (2). » Enfin il n'y a pas jusqu'aux Suédois que le cardinal ne cherchât à amuser par des promesses qu'il n'avait aucune envie de tenir : « Que le roi tenait plusieurs places en Alsace, qu'il était prêt de restituer par la paix, pour le bien commun; n'ayant pas le dessein de s'agrandir, tant s'en fallait que les intérêts de la France rendissent la paix plus difficile, qu'au contraire la disposition en laquelle était Sa 3Iajesté la pouvait beaucoup faciliter (3). »

L'on sait comment la France tint ses promesses : pour savoir la vérité, il faut prendre toutes ses protestations au rebours. Richelieu ne voulait pas de la paix, et Mazarin ne la voulait pas davantage, parce que la guerre seule pouvait donner à la France la frontière du Rhin. Quant aux moyens employés par le cardinal pour tromper les Allemands, ils étaient si grossiers, que l'on se demande s'ils ne furent pas dupes volontaires. Il y avait tant de trompeurs, que l'on peut dire qu'il n'y avait plus de trompés : toutes les parties belligérantes faisaient profession de leur amour pour la paix, et aucune ne la désirait sérieusement. Ce qui est plus honteux, ce sont les vils moyens de corruption employés à

ri) Mémoires de Richelieu, T. VUI, pag. 146, 147. — NégociîUons de Feuquières, T. U, pag. 367.

(2) Mémoires de Richelieu, T. VIII, pag. 241.

(3) Id., ibid., T. IX, pag. 403.

DIPLOMATIE. 5o4

ûnster et à Osnabrûck pour gagner les princes allemands et les éputés des Provinces-Unies. Les négociations secrètes de la paix 3Westpha!ie donnent une triste idée de la moralité du xvir= siècle, ous citerons quelques traits. Comme on savait que le plénipotenaire de l'empereur, le comte de Trautmansdorf, confiait indifféîmmeut toutes ses affaires à son fils, les Espagnols donnèrent 3UX mille écus au jeune homme, pour l'engager à parler, azarin écrivit à ses plénipotentiaires, « qu'il serait bon si l'on ouvait par quelque voie l'engager à recevoir de la France quelque lus grande somme (1). » Les plénipotentiaires français écrivirent [1 ministre : « De grandes sommes d'argent ont été remises pour istribuer dans cette assemblée. Nous ne manquons pas d'user du mds qui nous a été envoyé; notre crainte est que les chevaux 'emportent pas le carrosse, ne se parlant pas moins que de 50,000 écus qui sont ici entre les mains dudit Penaranda (2). » ette somme était destinée en grande partie à gagner les députés es étals. Les Espagnols promirent à deux Hollandais 200,000 écus ui leur seraient payés après la signature de la paix. Le roi demanda

ses ambassadeurs « que ces deux députés, Paw et Knuyt étant itéressés au point qu'ils le sont, s'il ne serait pas bon de les enager par quelque récompense, de servir la France (4). »

Voilà les mœurs politiques du xvii* siècle. Qui était le plus couable? les rois qui offraient de l'or ou les misérables qui l'acceplient? Pour que de pareils marchés se fassent sur la grande chelle où ils se pratiquèrent à Munster et à Osnabrûck, il faut ue la conscience générale soit sinon indifférente, du moins peu claivée. C'étaient cependant des catholiques qui offraient et des hrétieiis qui acceptaient. Nous ne doutons pas que dans leurs reitions particulières, les diplomates du xvn^ siècle ne fussent 'honnêtes gens; mais comment conserver cette honnêteté dans 38 relations politiques, où rois et peuples ne se guidaient que 'après leur intérêt?

(1) Lettre de lUazarin, du 23 février 1646. {Xégocialions, T. III, p. 79.)

(2) Lettre des plénipotentiaires, du 17 mars 16i6. {S égocialions , T. III, p. 123.)

(3) Lettre du roi, du 7 avril 16i6. (Ibid., p. 147.) <\) Mémoire du roi, du 22 juin 1646. {,Ibid., p. 230.)

La politique de l'intérêt conduit nécessairement à la mauvais foi, parce que, au point de vue de l'utilité du moment, la mauvais foi peut être avantageuse. On ne peut pas accuser la dipiomati française d'être plus coupable que celle des autres États ; au con traire, étant plus habile, elle avait moins besoin de recourir à 1 tromperie. Les rois d'Espagne et les empereurs avec lesquels 1 France était en guerre étaient les représentants par excellenc du catholicisme; avaient-ils une moralité plus haute que le car dinal qu'ils accusaient de déserter la cause de la religion? Riche lieu ne cessa d'accuser les Espagnols de duplicité, et ils méritaien ce reproche; il fallait se défier d'eux, alors même qu'on les avai pour alliés, car l'alliance servait parfois de voile pour cache l'hostilité et pour l'exercer en toute sûreté (1). « Les deux chef fanatiques de la maison d'Autriche, dit Sismondi, croyaient que h fin qu'ils se proposaient, l'extermination de l'hérésie, sanctifiai tous les moyens. Aussi aucun remords ne les arrêtait jamais, n dans leur férocité contre leurs ennemis, ni dans leur perfidie en vers leurs alliés. Après avoir médité le crime, ils s'enfermaien dans leur oratoire pour implorer sur son accomplissement le: bénédictions du ciel (2). »

Les négociations de Ferdinand II avec le roi d'Angleterre son un chef-d'œuvre de rouerie. Jacques P"" déconseilla à son gendre l'électeur palatin, d'accepter la couronne de Bohême, et il lu refusa son appui ; mais quand, après la défaite de Prague, le Pa latinat fut envahi par l'implacable vainqueur, le roi d'Angletem crut devoir intervenir, pour conserver à ses petits-enfants l'héri' tage de leur père. Il envoya un ambassadeur à Ferdinand poui implorer le pardon du malheureux roi d'hiver, en promettant qu( celui-ci ferait sa soumission à l'empereur. Ferdinand donna un( réponse très gracieuse : « Il sera heureux de faire quelque chose qui soit agréable au roi d'Angleterre, mais il ne peut rien san?

(1) .Mémoires de Richelieu, T. IV, p. 33, 87.

(2) Sismondi, Histoire des Français, T. XIV, p. 67, édit. de Woulers.

DIPLOMATIE. ùùô

avis des électeurs et des princes de l'empire. » Il avait cependant épouillé le palatin sans l'avis des états ! L'empereur ajouta qu'à i considération de Jacques II, il accorderait une trêve pour le as Palatinat. Pendant que Ferdinand prodiguait ces belles paroles

l'ambassadeur anglais, le duc de Bavière, entré dans le haut 'alatinat, pour exécuter, disait-il dans une prolamation publique, 3S ordres que l'empereur lui avait donnés, Digby, l'envoyé de acques V'\ se récria, il pressa Ferdinand d'arrêter le Bavarois. Nouvelles promesses, accompagnées de lettres impériales. Digby lia trouver Maximilien, mais la conquête était déjà consommée. lUx plaintes de l'Anglais, Ferdinand répondit que le duc de lavière s'était seulement opposé aux ravages de Mansfeld. La érité est que les Espagnols et les Bavarois s'étaient partagé la onquête du Palatinat. Ferdinand renvoya l'ambassadeur de acques I" aux conférences de Bruxelles, où des négociations talent entamées pour la réconciliation du palatin. C'était une lanière d'amuser le roi d'Angleterre, pendant que les Espagnols chevaient la prise de possession du Palatinat. L'historien français

qui nous empruntons ces détails, dit que Ferdinand afléctait de rands scrupules quand il s'agissait des intérêts de l'Église : « Ce irince si religieux, ajoute l^t^assor, ne devait-il pas craindre aussi e déplaire à Dieu, en trompant d'une manière si contraire à Évangile un roi qui se reposait sur sa parole? Une conduite paeille à celle de Ferdinand passerait pour une insigne perfidie ntre particuliers ; à la cour d'un prince chrétien, c'est un coup l'habile politique (1). »

Les républiques ne valaient pas mieux que les rois. Les Proinces-Unies étaient liées à la France par les traités les plus ormels. Il y était dit« que les plénipotentiaires des États et du oi de France à Munster et à Osnabrùck seraient tenus, aussi souvent qu'ils en seraient requis, de déclarer aux ministres d'Espagne, (u'il y avait une obligation mutuelle de ne conclure que conjoinement et d'un commun consentement, et même de n'avancer pas )lus un traité que l'autre. » Il n'y avait pas à épiloguer sur de paeils engagements ; cela n'empêcha pas les États de traiter sépaément avec l'Espagne. La France protesta contre un procédé « si

(1) Levassor, Histoire de Louis XLII, T. II, p. 383-386, 498-jOO.

3o4 DROIT DES GENS.

contraire à la foi publique; » mais en vain, le traité séparé 11 signé (J). L'on dira que les intérêts de la république avaient change que l'Espagne, sa vieille ennemie, n'était plus à craindre, tandi qu'il fallait redouter l'ambition croissante de la France. Cela ei vrai, mais cela revient à dire que ce ne sont pas les traités qi obligent, que c'est l'intérêt seul qui lie les nations. Telle était e réalité la doctrine de la jeune république; un greffier des Étal l'avoua avec une naïveté qui touche h l'impudence. « Ses maîtres dit-il, ne faisaient jamais de convention, sans songer en mêm temps aux moyens de n'exécuter pas les choses qui les pouvaier incommoder. » C'est dans cet esprit que les États avaient trait avec la France. On reprochait aux négociateurs d'avoir engagé le Provinces-Unies bien avant dans les intérêts de la France ; ils n pondirent avec un proverbe flamaiid « que quand on avait fa entrer l'épousée dans le bateau, on ne tenait des promesses qu'o lui avait faites, que celles qu'on voulait (2). «Voilà bien le ms chiavélisme poussé jusqu'à l'effronterie!

§ 2. La théorie.

Les écrivains du xvir siècle, même les philosophes, sont singu lièrement timides dans leurs théories internationales. Il n'y a plu de Machiavel ; la conscience publique réprouve la franchise dan la mauvaise foi, si l'on peut accoupler ces mots. Mais les plu grands penseurs ne s'élèvent pas encore à l'idée que la loi d devoir régit les rapports des peuples comme elle régit ceux de individus. De là, une hésitation continuelle entre le devoir et l'ut lité; on penche en faveur du devoir, mais on se prononce pou l'utilité ; on voudrait concilier ce qui est inconciliable, et l'o aboutit à une diplomatie qui couvre ses tromperies du mantea de l'intérêt public. Au fond, c'est toujours la loi antique qui do mine les esprits : le salut public légitime tout.

Charron procède de Montaigne, et reproduit quelquefois à I lettre la doctrine de son maître. Comme lui, il dit que « la perfidi

(1) Bougeant, Histoire du traité de Westphalie, T. HI.p. 73,81,86.

(2) Lettre de Servien au cardinal de Mazarin, dans Bougeant, T. ni, p. 194.

DIPLOMATIE. 35'i

et le parjure est en certains cas plus vilain et plus exécrable que l'athéisme. Le perfide est ennemi capital de la société humaine, car il rompt et détruit la liaison d'icelle et tout commerce qui est la parole. » Voilà, croirait-on, le machiavélisme ruiné fondamentalement; mais après l'avoir démoli d'une main. Charron \e reconstruit de l'autre. « La justice du souverain chemine un peu autrement que celle des privés; elle a ses allures plus larges et plus libres, à cause de la grande charge qu'il porte et conduit ; dont il lui convient marcher d'un pas qui semblerait détraqué et déréglé, mais qui lui est nécessaire, loyal et légitime. Il lui faut quelquefois mêler la prudence avec la justice , et comme l'on dit, coudre à la peau du lion, si cela ne suffit, la peau du renard. » Charron n'admet cependant pas cette dangereuse théorie sans restrictions; c'est la voix de la conscience qui les lui inspire, mais elles sont insuffisantes : quand la loi du devoir ne domine pas d'une façon absolue, c'est comme si elle n'existait point. Il faut d'abord, dit-il, que ce soit pour se conserver, non pour s'agrandir, pour se garantir des tromperies, non pour en faire : « Il est permis déjouer à fin contre fin, et près du renard le renard contrefaire. « Il faut aussi, continue Charron, que ce soit avec mesure et discrétion ; ici il rentre dans la voie de la morale, et ne veut pas que les méchants abusent de ses maximes, et qu'ils en prennent occasion de faire passer leurs méchancetés, car il n'est jamais permis de laisser la vertu et l'honnête pour suivre le vice et le déshonnête. « Arrière donc, s'écrie le moraliste, toute injustice, perfidie, trahison et déloyauté ; maudite la doctrine de ceux qui enseignent toutes choses bonnes et permises au souverain (1) ! »

Voilà de nobles pensées et de belles paroles : mais comment les concilier avec la théorie du salut public? Charron retombe de nouveau dans ses funestes concessions : « Il est quelquefois requis de mêler l'utile avec l'honnête, et entrer en composition des deux, » Mais le moyen de composer entre l'honnête et le déshonnête? Charron ne vient-il pas de dire que cela est impossible? Il répond « qu'il ne faut jamais tourner le dos à l'honnête, mais bien quelquefois aller à l'entour et le côtoyer, y employant

(1) Charron, de la Sagesse, livre III, ch. 8.

l'ariitice et la ruse(l). » On sent, aux tergiversations de l'écrivain, l'embarras où il se trouve; il voudrait tout ramener à la justice; mais l'utile réclame avec tant de force, que le moraliste cède au politique. Après s'être prononcé pour la justice, il finit par dire que « pour garder justice aux choses grandes, il faut quelquefois s'en détourner aux choses petites, et que, pour faire droit en gros, il est permis de faire tort en détail. » Décidément, c'est le salut public qui l'emporte : « Aux affaires confuses et déplorées, le prince doit suivre non ce qui est beau à dire, mais ce qui est nécessaire d'être exécuté. Machiavel ne dit pas autre chose. Charron admet qu'il est permis au prince « de se saisir d'une place, ville ou province fort commode à l'État, plutôt que la laisser prendre et occuper h. un autre puissant et redoutable, au grand dommage et perpétuelle alarme dudit État. » Est-ce là un cas de salut public? ou n'est-ce pas plutôt un brigandage? Si l'État, menacé dans sa tranquillité par l'usurpation d'un voisin puissant, a assez de force pour l'empêcher en s'emparant lui-même d'une ville ou d'une province convoitée, pourquoi n'intervient-il pas pour la conserver au légitime possesseur?

Il est dangereux d'ouvrir une porte, quelque étroite qu'elle soit, à l'injustice; l'on a beau y mettre toutes les restrictions possibles, ces prétendues garanties contre l'abus disparaissent dans la pratique, parce que la concession même que l'on fait à l'utile, aux dépens de l'honnête, est un abus. La morale politique de Charron, déjà plus relâchée que celle de Montaigne, se relâche encore davantage dans les mains d'un écrivain qui ne craignit pas de justifier tous les coups d'État, sans excepter la Saint-Barthélémy. Gabriel Naudé prend appui sur la doctrine de Charron; il reproduit ses expressions, mais en laissant de côté les restrictions en faveur de la justice; et qu'en résulte-l-il? Le machiavélisme dans toute son horreur. Il confond la justice avec la prudence, et la prudence a n'a d'autre but que de rechercher les divers biais et les meilleures et plus faciles inventions de traiter et faire réussir les affaires que l'homme se propose. » Parmi les maîtres de cette prudence, Naudé clie en première ligne Tibère, qui disait « que

(1) Cliurron^ de la Sagesse, livre III, eh. 2.

de toutes les vertus qu'il possédait, il n'y en avait aucune qu'il aimât plus que la dissimulation, » ei Louis XI, « le plus sage et avisé de nos rois, qui tenait pour maxime principale de son gouvernement que celui qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner.» Naudé ne se contente pas de la dissimulation : « Non seulement ces deux parties de se défier et dissimuler ii propos, qui consistent en l'omission, sont nécessaires aux princes; mais il est encore souvente fois requis de passer outre et de venir à l'action et commission, comme, par exemple, de gagner quelque avantage, et venir h son dessein par moyens couverts, équivoques, et subtilités. » Naudé ne veut pas même que l'on considère la prudence politique comme une prudence particulière ; n'est-ce pas, dit-il, la politique ordinaire, enseignée et pratiquée tous les jours, sans aucun soupçon d'injustice (i)?

N'en voulons pas trop à Naudé, il a été à mauvaise école : attaché toujours à des princes d'Église, il apprit chez eux à tout sacrifier au but. Il n'y a pas de différence entre Machiavel et l'Église; celle-ci rapporte à la cause de Dieu ce que le politique italien appelle salut public. Que la cause de Dieu ou le salut public soit la loi suprême, peu importe, les conséquences sont identiques : il n'y a pas d'injustice, pas de crime, qui ne devienne juste; que dis-je? qui ne soit glorifié comme uue vertu! Il n'y aura de droit international que le jour où l'on reconnaîtra que le droit est un, qu'il régit les nations comme les individus, de sorte que ce qui est injuste dans les relations des individus, ne saurait devenir juste dans celles des peuples. On était encore loin de cette doctrine au xvn® siècle. Descartes va nous dire ce que la philosophie pensait de la justice internationale.

La princesse palatine Elisabeth demanda au philosophe ce qu'il pensait du fameux livre de Machiavel, intitulé le Prince. Descartes se mit à le lire; il trouva plusieurs préceptes qui lui semblaient fort bons, il y en eut aussi qu'il ne put approuver. « Je crois, dit-il, que ce en quoi l'auteur a le plus manqué, est qu'il n'a pas mis assez de distinction entre les princes qui ont acquis un État par des voies justes et ceux qui l'ont usurpé par des moyens illégitimes, et qu'il a donné à tous, généralement, les préceptes

(1) Naudé, ConsidéraUcDs poliliqaes sur les coups d'Étal, p. 54-38.

qui ne sont propres qu'à ces derniers. » Qui ne s'attendrait ici à ce que le philosophe flétrît les voies illégitimes de la tyrannie et ceux qui réduisent ces voies en préceptes? Il n'en est rien. Descartes continue : « Pour instruire un bon prince, il me semble qu'on doit supposer que les moyens dont il s'est servi pour s'établir ont été justes, comme en effet je crois quils le sont tous, lorsque les princes qui les pratiquent les estiment tels ; car la justice entre les souverains a iVautres limites qu entre les particuliers; et il semble quen ces rencontres Dieu donne le droit à ceux auquels il donne la force (1). »

En vérité, Machiavel est dépassé, s'il pouvait l'être ; jamais la force n'a été divinisée plus ouvertement, jamais le droit n'a été nié avec tant d'assurance. Si Descartes a raison, il ne peut être question d'un droit international : car qu'est-ce qu'un droit qui dépend de l'appréciation individuelle des princes ? Hàtons-nous d'arriver à un philosophe qui combat du moins le machiavélisme en théorie : « Je ne puis assez m'étonner, dit Campanella, qu'il y ait des hommes qui portent aux cieux la doctrine de Machiavel, comme si c'était un idéal de politique. Mon étonnement se change en indignation, quand je vois que partout on applique la funeste maxime qu'il y a des choses permises par la raison d'État qui ne le sont point parla conscience. Il serait difficile d'imaginer quelque chose de plus impie et de plus absurde; car celui qui nie que la conscience ait un empire universel sur les relations publiques comme sur les relations privées, témoigne par cela seul qu'il n'a pas de conscience. Réduire l'homme au culte de l'utile, c'est l'assimiler aux bêtes qui elles aussi sont portées par instinct vers l'utile, et détournées du nuisible. Mais à l'homme Dieu a donné la lumière de la raison, et la voix de la conscience pour distinguer le bien du mal : cette lumière lui fera-t-elle défaut dans les choses publiques ? cette voix se taira-t-elle dans les affaires de la plus haute importance (2)? »

Voilà des paroles qui respirent un vif sentiment de justice internationale. Campanella ne se borne pas à la critique, il oppose sa doctrine à celle qu'il flétrit, \?(prudenceh Vastiice : ^^Lsi prudence

(1) Descaries, Œuvres, T. IX, p. 387, ss.

(2) Campanella, de Monarchia hispanica, p. 297, ss. Cédit. de 16il.

a son principe en Dieu, c'est un rayon de la sagesse éternelle ; elle se confond avec la justice. Le machiavélisme repose sur l'arbitraire des intérêts et des passions humaines. La prudence unit les hommes par le plus fort des liens, le droit ; tandis que l'astuce craint les hommes et les divise. Le but de la prudence est l'intérêt de tous; le machiavélisme parle beaucoup du salut public, mais ceux qui le suivent n'ont en vue que leur intérêt propre. La prudence élève les peuples et les améliore; Yastuce les avilit et les dégrade ( l). « Campanella mériterait d'être célébré comme le fondateur du droit international, s'il était resté fidèle à ses principes dans l'application qu'il en fait. Mais en combattant le machiavélisme, le philosophe italien ne paraît avoir songé qu'au gouvernement intérieur des États. Dans les relations internationales, son utopie de monarchie universelle l'a égaré; elle détruit l'idée même d'un droit qui régit les nations, puisqu'elle détruit les nationalités. Campanella revendique la domination universelle pour les descendants de Charles-Quint : il suffit de cette fausse idée pour altérer toutes les notions de droit et de justice que l'auteur enseigne. L'adversaire de Machiavel recommande à son prince la force, l'intrigue et la tromperie pour s'emparer de l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre; on dirait que ce n'est plus le même écrivain qui parle. Chose singulière! Campanella et Machiavel sont au fond d'accord, parce qu'ils sont dominés par la même idée. Le politique du xv^ siècle veut l'indépendance de l'Italie, et il sacrifie tout à ce but sacré. Le politique du xvii- siècle veut la monarchie universelle au protlt du catholicisme; sa cause est plus sainte encore, c'est celle de Dieu; c'est pour cela qu'il ne respecte aucun droit, et que tous les moyens lui semblent légitimes.

Pour que le droit international devienne possible, il faut que l'idée de monarchie universelle fasse place à l'idée d'une société de peuples. Un philosophe anglais paraît partir de ce principe : « C'est une erreur blâmable, dit Bacon, de penser qu'il n'y a entre les nations d'autre lien que celui d'un même gouvernement ou d'un territoire commun; il y a entre elles une confédération implicite et tacite qui dérive de l'état de société (2). >> Voilà bien la base

• (1) Campanella, Philosophia realis, pars III, c. ix, n' 3, p. 395; — Monarchia hispanica, p. 24, s.

(2) Bacon, de Bello sacro.

du droit international ; il ne s'agit plus que de formuler les lois qui régissent la société des nations. L'illustre philosophe ne s'est pas livré à ce travail, et nous ne savons s'il y eût réussi. Dans son opuscule sur la Sagesse des anciens, il y a un chapitre sur la foi due aux traités. L'occasion était excellente pour développer l'idée d'une justice internationale; au lieu de cela, Bacon se horne à décrire les faits, comme un naturaliste décrit les plantes et les animaux : « Les traités, quelque solennels qu'ils puissent être et de quelque serment qu'ils soient appuyés, ont si peu de stabilité, qu'on doit plutôt regarder ces serments comme une espèce de cérémonial et de formalité destinée à en imposer au vulgaire, que comme une sûreté et une garantie qui puisse assurer l'exécution de ces traités (1). » Bacon ne dit pas qu'il y ait une meille*ure politique possible, il se contente de constater un fait historique et d'en expliquer la cause : les traités ne sont observés par les princes que pour autant qu'ils y trouvent leur intérêt; c'est, dit notre philosophe, une suite nécessaire de la licencieuse souveraineté qui leur appartient. Mais cela doit-il être ainsi ? ou cela pourrait-il être autrement? Bacon ne pose pas cette question; c'est à peine si, par le ton de ses paroles, on sent qu'il désapprouve la politique dominante. Le philosophe anglais a écrit l'histoire de Henri VIIL C'est un singulier héros, à moins qu'on n'écrive sa vie, comme Tacite écrivait celle des empereurs romains: le dernier des Tudors eût été digne de vivre parmi les Césars. Tel n'est pas le point de vue de Bacon; il fait presque du roi d'Angleterre le type d'un prince parfait ! L'éloge prouve contre l'historien : la conscience chez lui n'était pas à la hauteur du talent, dans la vie privée, et nous craignons que les défaillances morales de l'homme n'aient réagi sur le génie de l'écrivain.

Il faut arriver à Grotius, pour apercevoir un progrès véritable dans la justice internationale. L'illustre écrivain ne s'est occupé que du droit de guerre, nous l'apprécierons plus loin. Contentonsnous ici de remarquer que pour le juger, il faut le comparer avec ses contemporains; il est certes inférieur comme philosophe k Descartes, à Campanella, à Bacon, mais dans le droit des gens il a une supériorité évidente sur ces grands penseurs. Il termine son

(1) Bacon, Sagesse des anciens, n* 3.

ouvrage par des conseils pour la bonne foi et la paix; on y lit ces belles paroles sur la politique régnante qui n'était autre que le machiavélisme : « Une doctrine qui rend l'homme ennemi de l'homme ne peut être protitable à la longue. » Montaigne et Charron avaient dit à peu près la même chose, mais dans l'application ils avaient biaisé, transigé, et en définitive faibli au point de rouvrir la porte au machiavélisme, après l'avoir combattu.

Les aberrations de ces brillants écrivains inspirent un sentiment de tristesse. Il faut faire une grande part dans leurs erreurs à l'influence du temps où ils vécurent, influence toute-puissante, à laquelle les plus grands génies n'échappent pas. La politique du xvir siècle, nous l'avons établi par d'assez nombreux témoignages, n'était autre que la politique mal famée de Machiavel; l'idée fatale du salut public entraînait les hommes d'action et inspirait les hommes d'intelligence. Cependant cette cause n'explique pas à elle seule les faiblesses d'un Descartes et d'un Bacon. Il y en a une autre qui est moins honorable; ils aimaient à ménager les puissances, et se contentaient volontiers de la liberté abstraite de la pensée. Le xvif, siècle est l'époque la plus brillante de la royauté ; on dirait qu'elle fascine les esprits; philosophes et poètes semblent considérer l'état social fondé sur la domination des princes comm.e l'idéal de l'humanité; ils gourmandent les esprits inquiets que le présent ne satisfait pas. Descartes s'explique sur ce point avec une singulière naïveté : « Jamais, dit-il, mon dessein ne s'est étendu plus avant que détacher à réformer mes propres pensées et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi. Je ne saurais nullement approuver ces humeurs brouillonnes et inquiètes qui, n'étant appelées ni par leur naissance ni par leur fortune au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d'y faire en idée toujours quelque réformation... Pour l'imperfection des sociétés, elles sont quasi toujours plus supportables que ne serait leur changement; en même façon que les grands chemins, qui tournoient entre des montagnes deviennent peu à peu si unis et si commodes, à force d'être fréquentés, qu'il est beaucoup meilleur de les suivre que d'entreprendre d'aller plus droit, en grimpant au dessus des rochers et descendant jusques au bas des précipices (1). » Trans-

(1) DescarleSj Discoars de la Méihode, 2' partie.

portez cette disposition d'esprit dans le domaine des relations internationales, et vous aboutirez avec Descartes à approuver la politique des princes, par cela seul que les princes la pratiquent. Bacon, homme de cour, était presque flatteur des rois par position sociale. Il n'y a pas jusqu'au sévère Campanella qui, dans la prison où le retenait le despotisme royal, n'ait pris la plume pour glorifier le roi d'Espagne et pour servir son ambition. Ces faiblesses du xvjr siècle expliquent les hardiesses du xvni% et nous réconcilient avec ses tendances révolutionnaires. La philosophie n'est pas une simple curiosité de l'esprit, elle doit aspirer h perfectionner les choses humaines. C'est la grande gloire de nos pères; tâchons de n'être pas des enfants indignes d'aussi illustres ancêtres.

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