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LA GUERRE

SECTIOIV 1. — LE DROIT DE GUERRE A LA Fl^J DU MOYE> AGE.

Quand on compare le droit de guerre du xvr siècle avec les senlimenls que l'on attribue communément à la chevalerie, on serait tenté de croire à une profonde déchéance. En établissant cette comparaison, il faut se garder de l'illusion qui nous porte à embellir le passé, et surtout le moyen âge que l'on aime à poétiser. Nous avons apprécié ailleurs les temps dits chevaleresques, nous avons fait la part de l'imagination, et la part de la réalité; et nous sommes arrivé à cette conclusion, que l'esprit de la chevalerie était celui de l'aristocratie, c'est à dire un étroit esprit de caste (1). Les rapports de chevalier à chevalier étaient ennoblis par une espèce de fraternité; mais en dehors de ce cercle régnait un superbe dédain pour les classes inférieures, c'est à dire pour l'immense majorité des hommes. Si nous avons trouvé l'humanité dans les temps féodaux, ce n'est qu'en germe ; pour que ce germe se développât, il a fallu que la féodalité fût brisée. Il en est de l'humanité de la chevalerie comme de l'égalité dans les cités de l'antiquité. Les citoyens de Sparte et de Rome étaient égaux, mais la masse des hommes était esclave ; pour fonder l'égalité générale, il a fallu que

(i) Voyez \e T. Vn= de mes Éludes : l'Église et la ji-o hiti:

les murs étroits des cités grecques et romaines tombassent. L'égalité doit profiter à tous les hommes, sinon elle n'existe pas; de même, riiumanité doit embrasser tous les hommes, sinon elle n'existe pas.

Pour apprécier le droit de guerre du xvi« siècle, il faut le mettre en regard, non pas de la chevalerie labuleusç des romans, mais de la chevalerie réelle du xiv^ et du xv« siècle. Ces deux siècles touchent, d'une part, au moyen âge, et d'autre part, aux temps modernes. Si, comme on se l'imagine, la chevalerie et le christianisme ont humanisé les mœurs, il faut que le droit de guerre, à la fin du moyen âge, porte les marques de cette influence. La comparaison sera d'autant plus intéressante qu'il y eut comme une recrudescence de l'esprit chevaleresque dans les longues guerres qui divisèrent l'Angleterre et la France. Nous avons un tableau de maître de ces temps; on n'accusera pas Froissart de ravaler la chevalerie, s'il y a un reproche à lui faire, c'est d'avoir embelli son récit; le chroniqueur s'identifie avec ses héros, et ce chroniqueur est un artiste. Si nous ne trouvons pas l'humanité dans Froissart, c'est qu'elle était étrangère à ce dernier âge de la chevalerie, aussi bien qu'au régime de la féodalité.

'^ 1. Froïssart.

« Si comme en Lombardie et en Italie, ils ont d'usage en Gallice et en Castille et disent : Vive le fort! vive qui vainque (l)! » C'est presque le cri de Brennus sur les ruines de Rome : Malheur au vaincu! Cette exaltation de la force est le caractère des temps où les hommes ne respirent que combats et conquêtes. Telle était l'époque décrite par Froissart ; le chroniqueur est â moitié poète, et il chante des sentiments qu'il partage; nous lui laissons la parole : « Il n'est ébattement, ni gloire en ce monde que de gens d'armes! Comment étions-nous réjouis quand nous chevauchions ii l'aventure et nous pouvions trouver sur les champs un riche abbé, un riche prieur, marchand ou une route de mulles de Montpellier, de Narbonne, de Toulouse et de Carcassonne, chargés de

(1) Fraissarl, Chroniques, livre ni,ch.civ.

3raps de Bruxelles, ou de pelleteries venant de la foire, ou d'épiîeries venant de Bruges, ou de draps de soie de Damas ou d'Aexandrie! Tout était nôtre, ou rançonné à notre volonté. Les nlains d'Auvergne et de Limousin nous pourvoyaient et nous amenaient en notre châtel les blés, la farine, le pain tout cuit, l'avoine )0ur les chevaux et la litière, les bons vins, les bœufs, les brebis ;t les moutons tout gras, la poulailie et la volaille. Nous étions gouvernés et étoffés comme rois, et quand nous chevauchions, out le pays tremblait devant nous (1). » C'est un capitaine roheur jui parle. Froissart n'a pas un mot de blâme pour les terribles )andes qui désolaient la France, et comment les aurait-il flétries? »f'étaient-elles pas conduites par des chevaliers?A ce titre, les sym- )athies du chroniqueur sont pour les brigands, plutôt que pour es vilains qu'ils dépouillaient : « Et toujours gagnaient pauvres u'igands h piller villes et châteaux, et y conquéraient si grand ivoirque c'était merveille (2). » Ainsi, ce n'est pas sur le pauvre 'ays que le chroniqueur s'apitoie, il a l'air de plaindre les pauvres rigands. Ce trait est caractéristique. Les mœurs que nous appeons chevaleresques étaient barbares; les combats, le meurtre, le lillage, ces malheurs de tous les instants, étaient devenus comme les événements réguliers et habituels. Là où tout le monde souffre t fait souffrir, le sentiment de l'humanité s'émousse et se perd; omment donc se serait-il développé au moyen âge? En réalité, ce sentiment manque h Froissart et à ses contempoains. C'est à peine s'il s'éveille, quand la religion est en cause. ,es Cambrésiens font une excursion dans le Hainaut et y prennent i ville d'Aspre : « Si entrèrent les Français dedans, et trouvèrent es gens, hommes et femmes, en leurs hôtels, si les prirent à leur olonté, et tout le leur, or et argent, draps et joyaux, et leurs bétes, t puis boutèrent le feu en la ville et l'ardirent. » Froissart ne 'émeut pas du sac d'une ville, mais il s'y trouvait une commuante de moines noirs; les vainqueurs pillèrent le moutier et y lirent le feu; ici le chroniqueur ajoute : moult vilainement (3). ,e comte de Hainaut détruit la ville de Saint-Amand : « peu échap-

(1) Froiesart, Chroniques, livre IV, ch. xiv.

(2) Id., ibicL, livre I, partie 1", eh. cccxxiv.

(3) Jd., ibid., liv. I, part. I, ch. c.

pèrent qu'ils ne fussent tous morts et occis, car nul n'était pris à merci. » Pas un mot de blâme, ni de compassion. Le lendemain les gens de Valenciennes brûlèrent l'abbaye, et brisèrent toutes les cloches ; Froissart ajoute : « dont ce fut dommage, car il y en avait de moult bonnes et mélodieuses, et si ne leur vint à nu! profit qui compter fasse (1). » Il eu est toujours ainsi : Froissai-i ne s'émeut que lorsque des cloches sont détruites, ou lorsque des églises sont le théâtre du meurtre et de la destruction! Ne dédaignons pas trop cette singulière pitié. C'est une étincelle du feu sacré de l'humanité qui ne s'éteint jamais entièrement dans le cœur de l'homme; un jour elle deviendra une flamme qui échauffera toutes les âmes. Le droit qui protégeait le moine s'étendra au monde laïque, la chaumière sera respectée à l'égal de l'église et la vie du vilain sera respectée aussi bien que celle dt clerc.

Au xiv* et au xv« siècle, nous sommes encore loin de cette ère d'humanité. Les historiens louent , et nous-mêmes nous avonî loué la courtoisie du prince Noir et de la chevalerie de son temps 11 est bien vrai que les chevaliers entre eux étaient courtois, en ce sens du moins que les prisonniers conservaient la vie. Charles d'Espagne, irrité contre deux chevaliers que Charles de Blois avai faits prisonniers, les demanda pour les mettre à mort. Charles de Blois remontra que ce serait « grand'cruauté et peu d'honneur î lui, et grand blâme pour eux tous, de traiter ainsi deux si vaillants hommes : « Les deux chevaliers, dit Froissart, furent duremen ébahis, ce fut bien raison, et dirent qu'ils ne pouvaient croire qu( gens d'armes dussent faire ni consentir telle cruauté que d( mettre à mort chevaliers pris en faits d'armes, pour guerres d( seigneurs (2). »

« Qui merci prie, dit ailleurs notre historien, merci doi avoir (3). » Voilà de belles paroles, mais la- médaille a son revers On a trop vanté l'esprit chevaleresque des Anglais au xiv« siècle leur courtoisie cachait une cupidité de marchand. Le roi Jean fu traité par le prince Noir avec tous les témoignages extérieurs d( déférence et de considération. « Mais cette noble hospitalité

(Il Froissart, Chroniques, liv. I, part. I,ch. cxxxnii. (-2f Id.j ibid., liv. I, part. I, ch. clxxxvii. (31 }(i., iMrf.jliv. I, part. I, ch. ccxxt.

Idouard se la faisait payer; le geôlier, avant la rançon, se faisait ompter la pistole; les dépens de garde du roi de France se monlient à dix mille réaux par mois (1). « Le duc d'Orléans, fait prionnier à Azincourt, éprouva pendant une captivité de trente ans, e que c'était que la générosité anglaise. La garde de sa personne oûtait vingt sous par jour : le prince était obligé de faire venir de rance toutes les provisions qui lui étaient nécessaires pour vivre elon son rang. En l'année 1430, il fut confié à un chevalier qui n fit l'entreprise au prix de trois cents marcs par an. Cette somme arut bientôt exorbitante au conseil d'Angleterre; on mit donc entretien du prince français en adjudication publique et au raais. Le comte de Suffolk offrit de s'en charger au plus bas prix, loyennant quatorze sols et quatre deniers par jour (2). Ainsi la ourtoisie anglaise consistait à mettre au rabais la nourriture 'un prisonnier, premier prince du sang de la famille royale de 'rance !

La chevalerie du continent n'avait pas de sentiments plus ilevés : « Anglais sont convoiteux, dit Froissart, aussi sont tous ens d'armes (3). » Si le vainqueur consentait à laisser la vie au aincu, c'était moins par humanité que pour en obtenir une ançon. Cet esprit de lucre fait un triste contraste avec la généroité que l'on suppose aux chevaliers. Les Anglais et les Portugais, raignant que leurs prisonniers ne se tournent contre eux, prenlent la résolution de les tuer : « Si ordonnèrent tantôt un trop liteux fait; car il fut commandé que quiconque avait prisonnier, [ue tantôt il l'occît, et que nul n'y fût excepté, ni dissimulé, omme vaillant, comme puissant, comme noble, comme gentil, ni iomme riche qu'il fût. Là furent barons, chevaliers etécuyers qui iris étaient, en dur parti : ni prière n'y valait rien qu'ils ne fussent norts, lesquels étaient épars en plusieurs lieux çà et là et tous lésarmés etcuidaient être sauvés, mais non furent. Donc au voir lire, ce fut grand'pitié, car chacun occiait le sien, et qui occire le le voulait, on lui occiait entre les mains, et disaient Portingaais et Anglais qui donnèrent ce conseil : Il vaut mieux occire que

{^) Micliek'l, Histoire de France, livre VI, ch. m.

(2) ChampolHon, Notice historique sur Giiaries d'Orléans, ea tète du Recueil de ss$ poésies.

(3) Froissart, Chroniques, livre III, ch. xlu.

oCS DHOIT DES GENS.

être occis. Si nous ne les occions, ils se délivreront, et puis nous occiront, car nul ne doit avoir fiance en son ennemi. »

Quelle est la réflexion que cet affreux massacre de chevalier! désarmés inspire à l'historien de la chevalerie? « Or, regarde: la grand mésaventure, car ils occirent bien ce samedi au soir de leurs prisonniers, dont ils eussent eu quatre cent mille francs, l'un parmi l'autre (1). « Ainsi c'est une pensée de gain qui préoccupait les chevaliers quand ils tuaient froidement leurs prisonniers! Voilà la générosité chevaleresque prise sur le fait : c'est dt calcul. Qu'on cesse donc de reprocher à la civilisation moderne la sécheresse de cœur et l'esprit de lucre. Aujourd'hui le vainqueur aurait honte de nourrir des sentiments qui étaient ceux de la chevalerie!

Quand ilyavaitsi peude vraiehumanité entre chevaliers, peut-on s'attendre à des sentiments humains dans les relations de l'aristocratie féodale avec les classes asservies? Le Prince Noir, chevalier courtois, était cruel, féroce même, lorsqu'il avait affaire à de malheureux vilains. Était-il arrêté dans sa marche dévastatrice par la résistance obstinée de quelque château? au lieu d'admirer le courage de ses adversaires, il se vengeait d'eux comme un sauvage se venge, en les égorgeant. Au sac de Limoges, il était déjà gravement malade, et réduit à se faire porter en litière ; ce qui ne l'empêcha pas de faire massacrer sous ses yeux les habitants désarmés, et jusqu'aux femmes et aux enfants.

Au xiv<^ siècle, l'oppression de la féodalité excita les serfs à la révolte. Un mouvement démocratique éclata en France et en Angleterre. La Belgique avait pris l'initiative ; plus heureux que leurs voisins, les Flamands jouissaient de la richesse et de la liberté. On peut voir dans Froissart les sentiments d'envie que cette prospérité des vilains nourrit dans la noblesse féodale, et les cruautés dont les chevaliers français se rendirent coupables dans les guerres contre les bourgeois de Gand et de Bruges. Froissart se réjouit de la défaite des Flamands, quoiqu'il fût leur compatriote. Il remarque que leur exemple encourageait la révolte des serfs en Angleterre et en France (2). La victoire des barons français

(1) Froissart j Chronique.', livre III, cb. xx.

(2) Jfl., ibid , livre I(, ch. cvm.

irrêta !e mouvement populaire; le chroniqueur ne doute pas que 3e ne fût avec l'aide de Dieu. « Or, regardez la grande diablerie jue ce eût été, si le roi de France eût été déconfit en Flandre, et a noble chevalerie qui était avec lui en ce voyage. On peut bien 3roire que toute gentillesse et noblesse eût été morte et perdue en France, et autant bien es autres pays ; car les vilains se rebellaient ît menaçaient jà les gentilshommes et dames qui étaient demeurés lerrière; aussi bien leur était le diable entré en tête pour tout 3ccire, si Dieu proprement n'y eût pourvu de remède (1). »

Ces réflexions de Froissart doivent ouvrir les yeux à ceux qui îonserveraient encore quelque illusion sur la chevalerie. La proection des faibles et des opprimés n'était-elle pas le premier devoir des chevaliers ? Mais voici que les vilains sont .poussés à la i'évolte par les mauvais traitements de leurs seigneurs ; les barons eur font une guerre cruelle pour maintenir leur tyrannie, et l'his- ;orien de la chevalerie représente le triomphe de la force sur le Iroit comme un jugement de Dieu! Froissart se hâtait trop de célébrer les malheurs des serfs et des bourgeois comme un jugeîient de Dieu ; les desseins de la Providence échappent à notre vue 3ornée; ce que nous regardons comme un triomphe est souvent e premier pas vers le déclin. Le chroniqueur croyait la féodalité vicorieuse, et elle était mourante; le mouvement démocratique qu'il croyait comprimé n'était qu'arrêté, et bientôt il va devenir irrésistible.

L'idée du droit ne pouvait naître dans un âge où régnait le pritilége; et \\x où il n'y a pas d'égalité, il est difficile que l'humanité se fasse jour. Les guerres permanentes étaient encore un obstacle i ce que des affections plus douces se développassent. Il faut que !a société même change pour que les sentiments des hommes se modifient, mais la société ne peut se transformer que par l'action des individus. On dirait un cercle vicieux. Cependant la transformation s'accomplit. Il n'y avait que la classe dominante au moyen âge [jui fût vouée à la guerre ; les vilains et les bourgeois ne pouvaient partager des passions dont ils étaient les victimes. C'est l'avénement des classes inférieures qui changea l'état social, qui donna une autre direction aux besoins et aux goûts des hommes. De

(1) Froissui^t, Chroniques, livre U, cil. clxxïvii.

guerrière qu'elle était, la société va devenir pacifique, et l'humanité prendra la place de la barbarie. Cette révolution se préparait déjà au moyen âge.

§ 2. Charles d'Orléans. — Gerson. — La paix.

Le XIV- siècle est une époque de sang et de ruines : « Par toutes terres, dit Fromart, était en ce temps le monde en tribulation et' en guerre (1). » Dans leur longue lutte avec la France, les Anglais se montrèrent pillards insatiables; les excès auxquels ils se livrèrent engendrèrent cette haine profonde du peuple français pour le nom anglais, qui a survécu à toutes les révolutions. Au xiv^ siècle, la haine des malheureux habitants, foulés par leurs avides vainqueurs, n'était que trop légitime. Ils exhalèrent leur désespoir dans des imprécations :

Ils n'ont laissé port, ne vue, Ne guerne, ne guernellier Tout entour notre cartier.

Dieu s'y met, mal leur en joue.

Abandonné, trahi par ses princes, le peuple invoqua Dieu et la sainte Vierge contre ses impitoyables ennemis :

Nous prierons Dieu de bon cœur tin Et la douce vierge Marie, Qu'el doint aux Angloys maie fin , Dieu le père si les maudie (2).

Les princes, à leur tour, subissaient parfois les malheurs de la guerre. Charles d'Orléans, fait prisonnier à Azincourt, resta trente ans dans les fers. Ses malheurs le rendirent sensible aux malheurs de sa pairie : « Jadis on la nommait en tous pays le trésor de noblesse ; les étrangers y venaient pour trouver des modèles de

(i) Fi'oissarl} Chroniques, livre II, ch. ccxxv.

(2) Leroux de Hncy, Chants historiques français, T. I, p. ccci,s.

outes les vertus chevaleresques, et maintenant elle est accablée le maux. » Le poète demande quelle est la cause de ces maux? Il épond que ce sont les vices des hommes (1). La guerre est à ses 'eux un châtiment divin.

Dieu a voulu chrétienté punir,

Qui a laissé de bien vivre la voie (2).

Que la France se corrige, et Dieu viendra à son aide, et lui endra la paix (3). La paix, tel est le vœu le plus ardent du pauvre irisonnier. Il dit que

Tout chrétien qui est loyal et bon * Du bien de paix se doit fort réjouir, Vu les grands maux et la destruction Que guerre fait par tout pays courir (4).

Chacun doit l'aimer, car elle est une source de biens pour tous 3S hommes, tandis que la

Guerre ne sert que de tourment.

Je la hais, pour dire le voir.

Bannie serait pleinement S'il en était à mou vouloir (5).

Ch. d'Orléans a écrit une ballade sur la paix. Il invoque d'abord i sainte Vierge :

Priez pour paix, douce Vierge Marie, Reine des cieux et du monde maîtresse.

Faites prier par votre courtoisie Saints et saintes, et prenez votre adresse Vers votre fils, requérant sa hautesse,

(1) Cil. (l'Orléans, Poésies, 184-2, p. 171.

(2) Ihid., Ballade cxiv, p. 180.

(3) Ibid., Complainte de France, p. 174.

(4) Ibid., Ballade cxiv, p. 180.

(5) ma.. Ballade cxvi, p. 18.3.

Qu'il lui plaise son peuple regarder Que de son sang il a voulu racheter, En déboutant guerre qui tout dévoyé.

De prières ne vous veuillez lasser :

Priez pour paix, le vrai trésor de joye.

Les prélats, dit le poète," doivent prier pour la paix, car par la guerre l'étude cesse et les moutiers sont détruits. Les rois, les princes, les ducs et les comtes doivent prier pour la paix,

Car méchants gens surmontent gentillesse Eu leurs mains ont toute votre richesse.

Le peuple doit prier pour la paix, car ses seigneurs ne peuvent, pendant la guerre, l'aider en sa grande détresse (1). Que cet amour de la paix ne soit pas tout à fait désintéressé, qu'il se confonde dans la pensée de Ch. d'Orléans avec sa propre délivrance, luimême ne s'en cache pas, il exprime en beaux vers les regrets que lui inspirait le souvenir de la France.Telle est la loi de l'humanité; ce n'est pas seulement le poète prisonnier, c'est tout le genre humain qui a dû éprouver les maux infinis de la guerre, avant de faire des vœux et des efforts pour la conservation de la paix.

Après les guerres des Anglais, le désir de la paixdevint général en France, on le trouve exprimé dans des chants populaires (2).

Dieu veuille mettre bonne paix Par toute la chrétienté!

Mais que ce soit à tout jamais ; Si vivions tous en loyauté, Si chrétienté fût unie, Nous menassions joyeuse vie Et mettrions tristesse en prison.

' Ceux par qui c'est, Dieu les maudie

Et aussi la Vierge Marie, Sans avoir jamais guérison.

Un théologien, s'inspirant de ces sentiments, prêcha la paix en

(1; Cft. (l'Orléans, Ballade sur la paix, p. 176.

(â) Leroux de Liwj, ClianU historique», T. 1, p. 379.

DROn DE GUERRE. 373

présence (iu roi et des grands, et en tlt un devoir pour les princes : <(Leroi,ditG^/'<son, ne peut rien faire de plus agréable à Dieu que de conclure la paix: c'est par là qu'il montrera qu'il est un vrai disciple de Jésus-Christ, car c'est la paix qui fait les enfants de Dieu. Heureux les pacifiques, dit le Clirist, ils seront appelés les fils de Dieu! Les princes chrétiens s'obligent par serment à défendre la chrétienté. Cependant par leurs guerres continuelles ils la déchirent : n'est-ce pas comme si une main coupait l'autre, comme si un œil arrachait l'autre? En vain, pour justifier les guerres, invoque-t-on l'Écriture sainte : c'est Dieu lui-même qui ordonnait les guerres du peuple élu contre les infidèles, mais dans le sein d'Israël il veut la charité et la paix. »Au xv siècle, le droit des nations s'éveillait, et les guerres avec l'Angleterre donnèrent une force immense à ce sentiment : la guerre est légitime, disait-on, car le roi soutient son bon droit. Il n'y avait rien à répondre au point de vue politique. Gerson fait appel au spiritualisme chrétien : « Les Anglais aussi, dit-il, prétendent que le droit est de leur côté : si chacun s'obstine dans ces prétentions, la guerre ne sera-t-elle pas éternelle? Ne vaudrait-il pas mieux céder une partie du territoire, pour donner à la nation le bienfait inappréciable de la paix. » La guerre avait aussi des partisans comme telle : c'est contre ces hommes farouches que Gerson tonne du haut de la chaire chrétienne : « Ils aiment la guerre, s'écrie-t-il, comme les corbeaux aiment les cadavres, comme les médecins aiment la peste, et les avocats la discorde (1). » La féodalité se plaisait aux luttes guerrières, comme l'artiste à son art; mais elle dut céder devant la réprobation générale qui s'éleva, au xiv^ siècle, contre les maux de la guerre. Ce n'est pas à dire que la paix prenne la place des hostilités permanentes qui divisaient les barons féodaux.

Le long duel de la France et de l'Angleterre inaugura les guerres nationales. Toutefois l'idée de paix entra dans la conscience comme un devoir, tandis que la guerre était réprouvée comme contraire à la charité chrétienne. Le traité de Bréquigny de 1360 est empreint de ces sentiments nouveaux. Il dit que la guerre des deux maisons royales a porté grands dommages h leurs

(!) Gcii^on, Sermo de Spiritu Sanclo. (Op., T. HI, p. 1255 1260.)

374 ÏIROIT DES GENS.

royaumes et à toute la chrétienté ; car par lesdites guerres sont maintefois avenues batailles mortelles, occisions de gens, pillements et destruction de peuples, périls d'àmes, défloration de vierges, déslionnétements de femmes mariées et veuves, et arsures de villes, d'abbayes, de manoirs et édifices, roberies et oppressions; justice en est faiblie et la foi chrétienne refroidie et marchandise périe ; et tant d'autres maléfices et horribles faits s'en sontensuivis, qu'ils ne pourraient être dits, nombres, ni écrits(l).^) Il y a toute une révolution dans ces paroles dites par un roi. Qu'on les compare avec les chants guerriers de Bertrand de Born et même avec la passion guerrière que respirent les récits deFroissart : la chevalerie célébrait comme exploits, que dis-je? comme vertus, « les occisions et pillemenls, les arsures et roberies. -^) Et voilà que les chefs de l'aristocratie féodale réprouvent ce qui faisaitson unique occupation, et cela parce que «justice est faiblie, et marchandise périe. » Sous le régime féodal, la justice résidait dans les armes, et les niarchands n'étaient bons qu'à être pillés par « les chevaliers robeurs. wD'où viennent donc ces sentiments qui détruisent tout l'édifice de la féodalité? Écoutons encore les traités de Bréquigny : « Savoir faisons que nous, considérant que les princes chrétiens qui veulent gouverner le peuple qui leur est sujet doivent fuir guerre et dissensions, dont Dieu est offendu,et aimer, pour eux et leurs sujets, paix et concorde, par laquelle les sujets sont gouvernés en tranquillité (2). » La paix est donc un devoir pour les rois, parce que c'est le seul moyen de garantir la justice, et les intérêts des peuples. A partir de la fin du xiv« siècle, ces sentiments deviennent presque de style dans les conventions internationales, preuve qu'ils sont entrés dans la conscience générale.

Nous lisons dans le traité d'Arras de 1435, entre le roi Charles VII et le duc Philippe de Bourgogne : « Le très glorieux roi des rois, Dieu notre créateur, nous enseigne et donne exemple par soi-même, à quérir, comme vrai pasteur, le salut et le repos de notre peuple, et le préserver des très grands et innumérables maux et dommages de guerre. Laquelle chez nous avons toujours

(!) Fï'Oissart, Chroniques, livre I, partie H, ch. cxïxiv. (f) fd., ihid., ch. cxiiu.

DROIT DE (.LERRE. 375

désirée de tout notre cœur, connaissant que par le bien de paix est élevée et exercée justice par laquelle les rois régnent (l). »

A mesure que nous avançons dans le xv^ siècle, l'idée de paix domine de plus en plus; on la rapporte toujours à Dieu, comme un devoir chrétien, mais c'est surtout pour sauvegarder les biens de ce monde qu'on la célèbre, et ce sont réellement les besoins nés du commerce et de l'industrie qui ont fait désirer la paix aux hommes, bien plus que le christianisme. La religion avait plus de puissance au xii*" siècle qu'au xv; cependant sous le régime teodal, tout respire la guerre, tandis que, à la fin du moyen âge, tous les vœux sont pour la paix. Louis XI, prince superstitieux tout ensemble et politique, nous dira quels étaient les sentiments de l'ère nouvelle dans laquelle l'humanité allait entrer, a Considérant qu'à l'honneur et louange des princes chrétiens rien n'est plus convenable que de désirer et aimer la paix, de laquelle le bien et le fruit es choses terriennes et mortelles est si grand que plus ne pourrait; nous, désirant envers Dieu, notre créateur, nous montrer, par effet, vertueux, obéissant en toutes nos opérations, afin que l'Église, en vaquant au service divin, puisse prendre vigueur et demeurer en vraie et sûre franchise, que les nobles et autres hommes abondent en repos et tranquillité sans servitude d'armes; et que l'entretènement de nos pays et seigneuries, tant au fait de la marchandise qu'autrement, puisse être maintenu, et l'état d'un chacun demeurer en son entier, et conséquemment le pauvre menu peuple, ensemble tous nos sujets puissent labourer et vaquer, chacun en droit soi, à leurs besognes, industries et artifices, sans quelconque violence et oppression, et le temps à venir, moyennant la grâce de Dieu, entre eux vraie et perpétuelle paix et justice nécessaire ;i toute la terre chrétienne, garder, entretenir et observer, et en icelle vivre et mourir inviolablement. » Suivent les dispositions du traité; puis les princes reviennent à des considérations religieuses : (( Pour considération des choses dessus dites et singulièrement eu l'honneur de Dieu, notre créateur, auteur et seigneur de paix, et pour envers lui nous humilier afin de finir et éviter plus grande effusion de sang humain, et que par les inconvénients procé-

<1) Mémoires d'Olivier de la Marche, livre I, cb. iir.

376 BROIT DES GENS.

danls de la guerre ne soyons abdiqués et ôtés de la maison de Dieu le Père, exliérédés de la maison du Fils, et perpétuellement aliénés de la grâce du benoît Saint-Esprit (1)... »

C'est en subissant tous les maux d'une guerre cruelle, que les hommes se rappelèrent qu'ils adoraient un Dieu de paix. Ces sentiments firent aussi naître la pitié et la commisération pour les vaincus. La véritable humanité était inconnue au moyen âge, et elle est également inconnue au chroniqueur qui a décrit, avec amour, les hauts faits des chevaliers du xiv et du xv siècle. Commines n'a pas pour les horreurs des guerres dont il fut témoin l'indignation qu'elles soulèvent chez les historiens modernes ; son indulgence ne le quitte pas au milieu des excès des hommes d'armes, mais du moins il les blâme. Il assista à la destruction de Dinant : « Ladite ville fut prise et rasée, et les prisonniers, jusques â huit cents, noyés devant Bouvines, à la grande requête dudit Bouvines. Je ne sais si Dieu l'avait ainsi permis, pour leur grande mauvaiseté, mais la vengeance fut cruelle sur eux. » Dans cette même guerre, Charles le Téméraire mit en délibération s'il ferait mourir les trois cents otages que les Liégeois lui avaient donnés : « Aucuns opinèrent qu'il les fît mourir tous, et, par espécial, le seigneur de Contay tint seul cette opinion, et jamais ne l'ouïs parler si mal ni si cruellement que cette fois. » Commines l'excuse, en remarquant que nous sommes tous hommes et faillibles, et « qui voudrait chercher tels que jamais ne faillissent à parler sagement, ni que jamais ne s'émussent une fois plus que l'autre, il faudrait les chercher au ciel, car on ne les trouverait pas entre les hommes; » mais, fidèle à son idée d'une justice divine, notre historien représente la mortdu conseiller de Charles le Témérairecomme une punition de sa cruauté : « Il me semble bon de dire qu'après que ledit seigneur de Contay eut donné cette cruelle sentence contre ces pauvres otages, un étant en ce conseil me dit à l'oreille : Voyez-vous bien cet homme, combien qu'il soit bien vieil, si est-il de sa personne bien sain ; mais j'oserais bien mettre grand'chose, qu'il ne sera point vif d'hui en un an; et le dis pour cette terrible opinion qu'il a dite. » Et ainsi en advint,

(l) Mémoires i'Olivier de la Marche, livre II, ch. viu

car il ne vécut guère. » Commines oppose au conseil du seigneur de Contay l'avis humain du seigneur d'Aymbercourt, lequel dit : « que son opinion était pour mettre Dieu de sa part de tous points, et pour donner à connaître à tout le monde qu'il n'était ni cruel ni vindicatif, que le duc délivrât les trois cents otages. » Aymbercourt ayant réussi, contre toute attente, dans une négociation avec les Liégeois, l'historien dit, « qu'au jugement des hommes, il reçut tous les honneurs, pour la bonté dont avait usé envers lesdits otages (1). »

Froissart et Commines ont vécu dans le même siècle, et l'on dirait qu'un abîme les sépare. Il y a réellement un abîme entre eux. Le chroniqueur est l'homme du moyen âge, grand admirateur des beaux coups d'épée, mais peu sensible aux maux de la guerre, à moins qu'ils ne frappent les gens d'Église. Commines est un historien politique, c'est l'homme des temps modernes ; il n'aime pas la guerre, il réprouve la cruauté et bénit la clémence, eu montrant que la main de Dieu s'appesantit sur les hommes cruels, tandis qu'il est miséricordieux pour ceux qui sont doux et cléments. On pourrait lui reprocher trop d'indulgence, mais lors même qu'il excuse les hommes qui font le mal, il condamne le mal. Encore ne cherche-t-il pas toujours des excuses : il n'hésite pas à flétrir l'orgueil et la colère qui transportèrent Charles le Téméraire, au point qu'il ressemblait à un fou furieux : « Sur ce courroux se mit aux champs ledit duc, et commença exploit de guerre ord et mauvais, dont il n'avait jamais usé, c'était de mettre le feu partout où il arrivait. » Bientôt il se vengea de ses mécomptes sur les prisonniers : « Ceux qui furent pris vifs furent pendus, sauf aucuns que les gens d'armes laissèrent courir par pitié. Un nombre assez grand eurent les poings coupés. Il me déplaît ^i dire cette cruauté, mais j'étais sur le lieu et en faut dire quelque chose (2). »

L'humanité s'éveillait dans les esprits d'élite, mais les mœurs étaient encore barbares. Commines est plutôt l'homme de l'avenir que du présent. C'est dans Froissart qu'il faut chercher le tableau des mœurs prises sur le fait; barbares au commencement du

(i) Mémoires de Commines, livre IH, ch. ix. '2) Id., ibid., litre 11, ch. ii et m.

xv" siècle, même dans les classes supérieures, comment se seraient-elles subitement humanisées à la fin de ce même siècle? C'est à ce point de vue qu'il faut se placer, pour apprécier avec équité le droit de guerre au début de l'ère moderne.

SECTIO.N U. — LE DROIT DE GUERRE AU \\l^ SIÈCLE. v^ 1. Les faits.

N" 1. Barbarie.

Un de nos meilleurs historiens dit, en pariant des guerres du xvr siècle : « On est naturellement porté à penser que les progrès de la civilisation devaient avoir adouci les mœurs, et que les peuples devaient être exposés à moins de souffrances au xvi'' siècle qu'au xi«" ou au xn« ; un examen attentif amène h croire le contraire. L'histoire des siècles vraiment barbares ne présente pas d'atrocités semblables à celles des châtiments de la Guyenne, sous Henri II. Alors les États étaient bien plus petits; les oppresseurs, bien plus l'approchés des opprimés, les connaissaient mieux, et éprouvaient pour eux plus de sympathies; d'ailleurs ils voyaient plus clairement qu'en détruisant leurs sujets, ils se ruinaient eux-mêmes, et ilsétaient trop faibles et trop pauvres pour supporter de si grandes pertes (1). » Nous ne relèverons pas toutes les illusions qui font, de cette comparaison entre le moyen âge et le xvi* siècle, précisément le contre-pied de la réalité. Les faits parlent assez haut. Si l'Europe fut morcelée, au moyen âge, en une infinité de petits États, tout ce qui en résulte pour les maux de la guerre, c'est qu'ils furent étendus â l'infini, puisque les hostilités étaient permanentes

(1) Sismondi, Précis de l'histoire des Français, ch. XII, sect. iii.

sur tous les points du territoire. Si les guerres fureni cruelles au xvi^ siècle, c'est que les mœurs étaient cruelles. El qui avait produit les mœurs du xyi*" siècle? N'étaient-elles pas le fruit du moyen âge que l'on prétend plus favorable à l'humanité que l'ère moderne? S'il y a un coupable, c'est la féodalité, ce n'est pas le xvt« siècle. On pourrait accuser à bon droit la civilisation, si le XVI* siècle avait trouvé l'Europe civilisée; mais les mœurs étaient barbares, partant le droit de guerre devait l'être aussi. Les témoignages de la barbarie générale, à la fia du moyen âge, abondent; nous n'en citerons qu'un seul, la justice.

La justice est une espèce de guerre, et la guerre une espèce de justice. L'une et l'autre débutent par la barbarie et la cruauté; l'humanité n'y pénètre qu'à la longue. Au xiv'^ siècle, les ordonnances renchérissent les unes sur les autres en peines atroces : les faux monnayeurs sont bouillis vivants : les femmes non mariées qui cèlent leur grossesse, sont présumées coupables d'infanticide, et le juge a le pouvoir arbitraire, en les punissant de mort, d'ordonner telle aggravation de supplice qu'il juge convenable. Pour les crimes politiques, il n'y avait aucune limite aux supplices. l^a Guienne se révolta sous Henri II; les prisonniers furent exécutés en masse, il y en eut de brûlés, de rompus vifs, de pendus aux battants des cloches qu'ils avaient sonnées; les juges et les bourreaux rivalisaient d'inventions pour prolonger les douleurs et l'agonie. Rendra -t -on la civilisation responsable de ces horreurs? Sismondi l'a fait (1), sans réfléchir qu'il calomniait la civilisation au profit de la barbarie. Qu'on se rappelle les procédures horribles contre les hérétiques et les sorcières, les guerres de destruction contrôles sectes, et l'on ne sera plus tenté de regretter le moyen âge. Non, la barbarie du xvi^ siècle est un legs des temps féodaux. Voilà pourquoi on trouve partout la même cruauté dans la distribution de la justice. En Allemagne, les femmes étaient enterrées vives, après qu'on leur avait coupé tes seins; les hommes, déchirés avec des pinces ardentes, ou honteusement mutilés, périssaient dans de longues tortures. Dans un petit pays qui ne comptait pas plus de 100,000 habitants, il y eut, dans un

(1) Si<tm/fncli, Histoire des Français,!. XI, p. 87.

espace (le vingt-huit ans, 1,441 personnes torturées, 474 mises à mort, sans compter les innombrables mutilations. Un petit duc fit brûler tant de sorcières, que la masse des pieux ressemblait à une forêt. Lesjuges prenaient plaisir aux tourments comme à l'exercice d'un art; on lit dans les actes judiciaires d'horribles plaisanteries sur les malheureux que l'on tuait dans de lents supplices (1) !

La civilisation moderne a fait disparaître la cruauté du sanctuaire delà justice : ce n'est donc pas la civilisation qui est coupable. Si nous recherchons les causes de la barbarie générale qui régnait au xvi« siècle, nous trouverons que la religion, qui passe pour l'élément principal delà civilisation européenne, donnait des leçons journalières de cruauté. Hâtons-nous d'ajouter que c'est la religion telle que le génie farouche des théologiens la comprenait. L'affreuse conception de l'enfer ne faisait-elle pas d'un Dieu de charité un bourreau? Les réformateurs renchérirent encore sur le catholicisme. Les catholiques, tout avides de supplices qu'ils étaient, avaient du moins un purgatoire, où le bourreau pardonnait; le Dieu des protestants ne connaît que des tortures éternelles. Singulière contradiction de l'esprit humain ! Il est incapable de concevoir l'éternité, et il veut qu'il y ait des peines éternelles !

Comment les mœurs se seraient-elles humanisées, quand les croyances étaient barbares? Et tant que les mœurs étaient barbares, les guerres devaient l'être, car même au milieu de notre civilisation qui se distingue par son humanité, la vue continuelle du sang finit par émousser la compassion. Nous avons dit que la royauté contribua à répandre le machiavélisme dans la diplomatie; l'orgueil royal rendit aussi les guerres plus cruelles. Louis XII enleva d'assaut la forte place de Peschiera; la garnison fut « mise à l'épée, » et le gouverneur, noble Vénitien , fut pendu aux créneaux avec son fils, pour avoir fait « une vilaine réponse » h la proposition qu'on lui fit de se rendre. C'est le roi seul qui était coupable de cette exécution, car les gentilshommes qui l'entouraient sollicitèrent la grâce des prisonniers ; le biographe du chevalier Bavard dit que la cruauté de Louis XII étonna et affligea

(i) A. Menzrl, Oosrhichte der Deutschen, T. V, p. 127, ss.

l'armée. Cependant le roi de France avait une réputation de bonté et de douceur : pourquoi donc se montrait-il plus cruel que les soldats? « Il y avait un orgueil insensé au fond de sa colère, répond un historien français : c'était un crime que de résister eu face h un grand roi (1). » Les armées Unirent par partager les préjugés de leurs chefs; dans l'expédition italienne de François P', le maréchal de Montmorency ayant emporté une tour qui protégeait un pont du Tessin, lit pendre les prisonniers, parce qu'ils avaient osé défendre « un pareil poulailler contre une armée française. » Cette barbarie passa en droit, parce qu'elle se pratiquait habituellement. De Tliou, en parlant du sac de Bovines, ajoute « qu'une partie des habitants ayant élé pris par le duc de Nevers, furent pendus, suivant les lois de la guerre, pour avoir voulu témérairement essuyer le feu du canon (2). » C'est le droit de guerre de l'Orient : le despote étant l'image de Dieu, ceux qui osent lui résister sont des criminels, et méritent la mort. Il y avait encore un calcul dans cette cruauté; les rois voulaient frapper les populations de terreur cl faciliter la conquête. Calcul impolitique, s'il en fut jamais. La crainte d'une mort ignominieuse ouvrit aux Français les portes de quelques forteresses, mais plus tard elle leur fit perdre l'Italie, car la haine fut plus profonde que la terreur (3) !

Il y a une autre cause de la barbarie des guerres qui date du moyen âge. Les hostilités sous le régime féodal étaient universelles, en ce sens que tout habitant était ennemi, et traité comme tel; nous devrions dire que la nature elle-même était considérée comme ennemie. Il en était encore de même au x\f siècle. On lit dans les déclarations de guerre de François I" contre Charles-Quint : « Savoir faisons que nous avons déclaré ledit empereur, ses adhérents et tenants son parti, ensemble les sujets de ses pays patrimoniaux, ennemis de nous et de nos royaumes, seigneuries et sujets; et en ce faisant, permettons et donnons congé à tous nos sujets d'user d'armes contre les dessus dits en guerre, par mer et par terre (4). » Ainsi les sujets des parties belligérantes

(1) Martin, Histoire de France, T. Vil, p. 376.

(2) De Thou, Histoire uoiveisflle., livre XllI.

(3) Jovius, Histor., !ib. 11 (T. 1, p. 30) .- . Cujus jnhumani lacinorisfama pervagaU totam Italiam sicuti maximo lerrore omnibus luit, ila Callorum genti incredibile odinm excitaTit. •

(4) Papiers d'État de Grnwelle, T. H, p. 630.

^8l' DROIT DES GENS.

devenaient, ennemis; leurs intérêts et leurs passions étaient mis

en jeu ; tout commerce, toutes relations pacifiques , étaient interrompus : on aurait dit un duel à mort. A mesure que les grands États se formèrent, ces sentiments étroits s'élargirent; la guerre ne fut plus une lutte d'individu h individu, mais de société à société; il en résulta que l'immense masse des habitants furent mis à l'abri des maux de la guerre. Telle fut la bienfaisante influence de la civilisation.

Ce n'est pas le sang versé dans les batailles, quelque sanglantes qu'elles soient, qui est la perte la plus considérable résultant' de la guerre; le malheur le plus grand, c'est la destruction toute gratuite qui accompagnait jadis les hostilités entre voisins. Au début de l'ère moderne, ce mal existait encore. Il tenait à l'organisation des armées, Les mercenaires ne datent pas du xvi^ siècle; nous les trouvons au moyen âge, dès que les luttes féodales devinrent de vraies guerres. On sait quels furent les ravages des fameuses compagnies qui désolèrent la France au xiv et au xv*^ siècle, Les mercenaires furent une nécessité, tant qu'il n'y eut pas de recrutement régulier. Il est inutile d'insister sur le caractère barbare des troupes de louage; on peut dire que la barbarie est de leur essence, h en juger par les guerres du xvi'^ siècle. Quand une ville était prise de force, alors même qu'elle se rendait à discrétion, le viol et le pillage étaient de droit; trop souvent la ville était brûlée, les hommes, les femmes et les enfants massacrés. Quant aux campagnes, elles étaient h la lettre en proie à la destruction , les villages rasés, les moissons fauchées, le bétail égorgé, et le pays changé en désert. On ne respectait pas toujours les églises : en 1552, les soldats catholiques de Charles- Quint mirent le feu même aux temples, et y commirent, au dire d'un témoin oculaire, « des excès plus énormes que les Turcs et les infidèles ne les voudraient attenter. » Parfois les prisonniers mêmes étaient tués (1).

(l. François (U- Habulin, Comraentaires, dans Peiiiot, T. XXXI, p ii

Nous sommes obligé, pour remplir notre tàciie, d'entrer dans iiuelques détails sur l'horrible droit de guerre du xvi« siècle, mais nous pouvons être bref : l'on n'a qu'à ouvrir le premier chroniqueur venu, pour marcher dans le sang et les ruines. C'est à juste titre que les Italiens traitèrent leurs vainqueurs de barbares; ils méritaient cette flétrissure. L'armée du bon Louis XII étouffa dans les grottes de Masano six mille réfugiés, hommes, femmes et enfants, pour se partager leurs dépouilles. Le duc de Nemours abandonna Brescia à un massacre universel : Fleurange, un de ses capitaines, dit que les Français y tuèrent 40,000 habitants sans défense. Les Suisses surtout montrèrent une avidité insatiable; leurs cruautés firent passer en proverbe la barbarie tudesque; ils prenaient le carnage comme un plaisir dont ils s'enivraient: on les vit tuer des malades dans les hôpitaux (l). A leur tour, les Italiens commirent des actes de sauvage. A Parme, ils dévorèrent le cœur de leurs prisonniers, ils leur ouvrirent le ventre tout vifs et y firent manger l'avoine à leurs chevaux (2).

La prise de Rome par une armée chrétienne et en grande partie catholique montre, dans toute leur laideur, les viles passions qu'allume le métier de la guerre. On a comparé le sac de Rome h l'invasion des Barbares, et un historien allemand avoue avec tristesse, qu'il ne connaît pas d'exemple dans l'histoire d'excès plus atroces (3). Il n'y a pas à s'étonner du sac d'une ville par des hordes de mercenaires qui tenaient de la brute plus que de l'homme; mais la prise de Rome eut ceci de particulier, que le pillage et les crimes qui l'accompagnent durèrent pendant des mois entiers ; le sac recommençait tous les jours, c'était moins la cruauté qui animait les farouches vainqueurs, que la cupidité poussée jusqu'à la fureur : on n'entendait que les cris des malheureux qu'ils faisaient périr dans les tortures pour leur faire

(1) Swmondi, Histoire des Français, T. IX, p. 153.

i% Du Bellay, Mémoires, dans Pelilot, T. XVll, p. 373.

(3) Barthold, Georg ion FroDdsberg, p. 453.

dire où ils avaient caché leur argent. Il y a une leçon morale dans ces scènes de dévastation et de carnage. L'historien gémit sur les excès des bourreaux, mais c'est à peine s'il peut plaindre les victimes. Rome comptait 30,000 hommes capables de porter les armes, et le pape ne trouva que cinq cents soldats pour défendre la capitale du monde chrétien! « Il y eut peu de tués, dit un historien italien, on ne tue guère ceux qui ne se défendent pas; mais le pillage qui se fit est inestimable (ij. » Pendant des siècles, les richesses de la chrétienté avaient afflué à Rome; si les Romains ne voulaient point combattre eux-mêmes, que ne firent-ils le sacrifice d'une petite partie de leur superflu pour acheter des mercenaires ! Le pape n'obtint pas même l'argent qu'il leur demanda ; les indulgences qu'il leur promit ne furent pas plus efficaces; les sujets du souverain pontife préférèrent leurs écus au ciel (2). Mais pourquoi flétrir les sujets, alors que le vrai coupable est le détestable gouvernement des papes? Les Romains ne se défendirent pas, parce qu'il ne leur restait plus rien à défendre que leur argent. Quelques années plus tard, Florence combattit avec héroïsme contre l'empereur ligué avec le pape : elle combattait pour la liberté.

N<* 2. Humanité.

Nous avons trouvé des germes d'humanité au milieu de la barbarie du moyen âge, dans les sentiments de la race germanique et dans les croyances chrétiennes. Si la chevaleriene fut pas l'idéal que les poètes ont chanté, elle professait du moins la loyauté et la générosité, et elle pratiqua parfois ces belles vertus, bien que dans d'étroites limites. Ces germes se seraient-ils perdus subitement avec les premiers pas de la civilisation moderne? La chose serait inexplicable, disons mieux, elle est impossible. Si les mœurs barbares des temps féodaux se transmirent au xvi* siècle, les

(1) Vettori, dans Ranke, Fùrsten und Vœlker, T. II. p. 109, noie.

(2) Barlhold, Georg von Fnindsberg, p. 430.

instincts d'humanité qui s'y étaient fait jour durent également se transmettre et même se développer, en vertu de la loi du progrès. Vainement nie-t-on la perfectibilité des sentiments moraux, elle éclate dans les faits, quand on les considère sans le préjugé qui porte à glorifier un passé imaginaire aux dépens du présent dont on exagère les maux. La guerre fut atroce au xvi« siècle, nous l'avouons ; mais la conscience générale réprouvait ces atrocités, car l'on appelait mauvaise guerre, celle qui se faisait à outrance et sans donner quartier; et l'on ne considérait cette mauvaise guerre comme légitime que quand elle avait lieu à titre de représailles(l). A cette guerr.e sans pitié ni miséricorde, on opposait la boïuie guerre, où les prisonniers étaient mis à rançon ou même rendus ii la liberté.

Voilà certes une chose nouvelle et un immense progrès. Au moyen âge, l'élite de la féodalité, la chevalerie, ne réprouvait pas le droit dont elle usait à l'égard des vaincus, quand c'étaient des vilains. Au \W siècle, ceux-là mêmes qui pratiquaient le droit atroce du vainqueur, le flétrissaient; or un droit que l'on condamne n'est plus un droit, et il cessera bientôt d'être pratiqué. Les représailles semblaient légitimer toutes les horreurs de la guerre, mais l'instinct du juste, qui est indestructible, repoussait ce droit barbare; la bonne guerre l'emporta parfois au milieu du conflit sanglant des passions. Après la bataille de Pavie, les Suisses s'attachèrent en suppliants aux lansquenets ; beaucoup d'entre eux, n'espérant aucune miséricorde de ceux à qui ils n'avaient jamais fait merci, avaient cherché le salut, pour mieux dire la mort, dans le Tessin. Ceux des Suisses qui firent appel à l'humanité des lansquenets, trouvèrent des sentiments de pitié auxquels ils n'avaient guère droit de s'attendre. Les Allemands dirent qu'ils espéraient que les Suisses auraient souvenir de la commisération qu'ils rencontraient chez leurs vainqueurs, et qu'à leur tour ils seraient humains pour les vaincus (2).

Déjà, au moyen âge, les prisonniers de marque étaient mis à rançon ; l'intérêt s'accordait avec l'humanité pour leur sauver la vie. Cet usage subsistait encore au xvi« siècle. Martin du Bellay,

(1; MénjoirKs de du Bellay, dans Pelitot, T. XVII, p. 445.

(2^ Chronique suisse, dans Barthold, Georg von Frundsberg, p. 337.

l'excellent chroniqueur, raconte que lui-même, fait prisonnier, fui mis à trois mille écus et renvoyé sur sa foi, à la charge d'être de retour dans les dix jours ou envoyer les trois mille écus ; il eui pour caution ungenlilhomme de l'empereur qui autrefois avait ét( nourri en France (1). L'usage des rançons prêtait à des abus ; pluj d'un soldat suivit l'exemple de Charles-Quint, qui montra peu d( générosité comme vainqueur de François P"". Philippe II modén la somme qu'un Espagnol demanda du seigneur de Maintenon, fai prisonnier à la bataille de Saint-Quentin. Le vaincu restait à h merci de son vainqueur jusqu'à ce qu'il l'eût satisfait, et la merc des rudes guerriers du xvi*" siècle n'était pas très .compatissante Un marchand d'Anvers se plaignit à Philippe II, qu'ayant été pris par un Français, il fut détenu plus criminellement qu'un criminel environ deux ans (2).

Que devenaient les captifs dont il n'y avait aucune rançon ; attendre? Le vainqueur en pouvait disposer à sa guise, et il m les traitait pas toujours avec humanité. Charles-Quint reproch; à François I*"" qu'il employait les Espagnols aux galères commi des esclaves (3). En 1552, le maréchal de Vieilleville vit se; soldats jouer les prisonniers aux dés, ainsi que les chevaux parce qu'ils étaient de pays inconnus, et que l'on n'avait aucun» espérance d'en tirer un denier, a Vieilleville s'en courrouça for àprement, et les cuida tuer quand il les surprit sur le fait trouvant trop inhumain que l'on turquisât ainsi le christianisme; i mit tous les prisonniers en liberté sans rien payer, et chassa ce: barbares joueurs de sa suite (4). » Le plus souvent, le commun dei captifs étaient mis en liberté. Après la bataille de Pavie, le duc d« Bourbon commanda que les prisonniers qui n'avaient pas moyei de payer rançon eussent à se retirer en France. «Je fus du nombre dit Montluc, car je n'avais pas grand'finance.Le duc ne nous donn: aucuns vivres ni moyens quelconques, de sorte que nous ne man geâmes que raves et tronçons de choux que nous mettions sur le; charbons (5). «Les traités stipulaient d'ordinaire la liberté sans

(1) Mémoires de du Bellay, dans Petilot, ï. XIX, p. 236.

(2) Nfigocialions relatives au règne de François II, p. 67, 132.

(3) Mémoires de du Bellay, dim Petilot, T. XVUI, p. 385.

(4) Mémoires de Vieilleville, dans Petilot, T. XXVH, p. 83. '5) Mémoires do Montluc, d.ins Petilot, T. XX, p. 339.

rançon des pauvres prisonniers; mais on ne les exécutait pas toujours. Un Espagnol se plaignit au roi de France, « qu'ayant été fait prisonnier par des soldats français, ceux-ci le donnèrent à un gentilhomme de Reims, qui l'avait toujours détenu prisonnier bien misérablement en très grande pauvreté et misère. A la paix de Cateau-Cambresis, il fut convenu « que tous soudoyés, gens de pied, de part et d'autre, seraient rendus, sans avoir égard à leur nombre, et sans être tenus de payer leurs dépens (1). »

Le droit de guerre tendait à se rapprocher de celui des temps modernes; mais il y avait encore lutte entre la barbarie et l'humanité. C'était l'intérêt personnel du vainqueur qui faisait obstacle à la générosité. Ceci est encore un débris du moyen âge que la civilisation emportera. La guerre, aussi longtemps qu'elle se fit entre seigneurs, était toute individuelle ; chaque soldat la faisait en quelque sorte pour son compte, et tirait profit de sa victoire : de là les rançons. Dans l'origine, les rançons furent un bienfait, car elles intéressaient chaque combattant à la miséricorde : c'était comme une école d'humanité. Toutefois l'école n'était pas irréprochable; ce n'est pas une vraie humanité, celle que l'intérêt inspire. La cupidité est mauvaise conseillère; on le vit au xvi« siècle. L'abus avait sa racine dans le caractère individuel des guerres: il disparut quand la guerre devint une affaire d'État.

Il y avait un autre excès qui tenait à la barbarie du moyen âge, la dévastation des campagnes; elle se faisait le plus souvent sans aucun profit pour les parties belligérantes, rien que par envie de nuire à son voisin. Les mercenaires du xvi*' siècle étaient tout aussi pillards et aussi dévastateurs que les guerriers féodaux. Cependant les sentiments d'humanité et de justice commençaient à lutter contre la barbarie. Vers l'année loo2, il y eut une négociation des plus intéressantes entre le maréchal de Brissac et les Espagnols. Le général français pensait que le ravage des champs était « contre le devoir de l'humanité qui devait être pratiquée à l'endroit des laboureurs, lesquels ne devaient souffrir pour les querelles des princes. » Brissac invoqua les souvenirs de l'antiquité, si puissants après la Renaissance; mais pour trouver chez les anciens des exemples d'humanité, il lui fallut avoir recours à

(1) Négociations relatives au régne de François 11, p. 136,250.

un roman : « Le grand roi Cyrus, dit-il, ordonna que parmi la guerre il y aurait paix de tous côtés pour les laboureurs. Il doit suffire au soldat allant en la maison du rustique, d'y prendre à boire et à manger tout seulement ; ce qui se fait au delà sent plutôt l'avarice et la rage brigandesque, que l'honnêteté et valeur qui doit être parmi soldats bien disciplinés. » Pour remédier aux excès qui en pouvaient advenir, Brissac proposa d'arrêter quelques capitulations pour la campagne, à l'assurance du pauvre peuple. Le général espagnol, tout en protesta tit qu'il n'avait pas moindre considération des laboureurs qu'avait le maréchal, fit des objec-, tions : « Il n'avait jamais vu qu'il se fût fait une capitulation pareille ; cela lui paraissait difficile, presque impossible, à cause de la diversité des événements de la guerre, qui sont sujets à tant de changements, qu'il serait malaisé de les régler. » Le maréchal insista et finit par obtenir un traité « pour la sûreté du labour de la campagne; on convint que la guerre ne se ferait au paysan, sinon lorsqu'il serait trouvé menant vivres dans les forteresses ; que le soldat ne pourrait prendre chez le paysan qu'un repas de ce qu'il aurait chez lui, sans le contraindre ti en aller chercher ailleurs (1). »

La bonne guerre luttait contre la mauvaise guerre, et elle finit par l'emporter; mais le progrès s'accomplissait lentement. Aujourd'hui la compassion pour les vaincus semble si naturelle, que l'on ne songe plus à en faire honneur au vainqueur. Au xvi^ siècle, le plus simple acte d'humanité passait pour un acte d'héroïsme. Charles-Quint entreprit le siège de Metz dans une mauvaise saison ; le camp espagnol était rempli de malades, quand le duc d'Albe fut obligé de se retirer. Écoutons un témoin oculaire : « Nous séjournâmes en la ville jusqu'au lundi, en très grande liesse, qui eût été comble, sans les grandes pitiés que nous vîmes au camp du duc d'Albe, qui étaient si hideuses, qu'il n'y avait cœur qui ne crevât de douleur. Car nous trouvions des soldats par grands troupeaux, de diverses nations, malades à la mort, qu^

(I) Mémoires de Duvillars, dans Pelitot, T. XXIX, p. 1-3, l'i9.

étaient renversés sur la boue : d'autres assis sur de grosses pierres, ayant les jambes dans les fanges, gelées jusqu'aux genoux, qu'ils ne pouvaient ravoir, criant miséricorde, et priant de les achever de tuer. En quoi 31. de Guise exerça grandement la charité, car il en fît porter plus de soixante à l'hôpital pour les faire traiter et guérir, et, à son exemple, les princes et seigneurs en firent de semblables, si bien qu'il en fut tiré plus de trois cents de cette horrible misère; mais, à la plupart, il fallut couper les jambes, car elles étaient mortes et gelées (1). «Ainsi le vainqueur sauva quelques centaines de malades, au lieu d'achever des malheureux déjà à demi morts. Nous allons voir comment un contemporain apprécie ce devoir d'humanité : Au moyen de quoi, M. de Guise ajouta à son nom, bien que très grand de beaucoup d'autres louables actions, encore cette humanité qui en rendra la mémoire et lui-même immortels (2). Voilà un héros déclaré immortel, pour avoir fait soigner des malades ! Que l'on compare les sentiments de notre siècle avec ceux du seizième, et que l'on dise, s'il n'y a pas progrès dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre matériel ! L'humanité des Français après la levée du siège de Metz eut un long retentissement : « Au siège de Thérouanne, les Français étant prêts à être tous mis en pièces, comme la guerre le permet, ils s'avisèrent à crier : Bonne, bonne guerre, compagnons l Souvenez-vous de la courtoisie de Metz! Soudain les Espagnols courtois, qui faisaient la première pointe de l'assaut, sauvèrent les soldats, seigneurs et gentilshommes, sans leurfaire aucun mal, et les reçurent tous à rançon (3). »

Il y a des hommes dans lesquels s'incarnent, pour ainsi dire, les plus nobles instincts de l'humanité : tel était au xvi'^ siècle Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche. Un écrivain français, dans un ouvrage sur la chevalerie, le compare à Socrate (4). On pourrait croire que c'est trop exalter le bon chevalier. Mais pour l'apprécier, il ne faut pas oublier le milieu dans lequel il vécut, il faut se rappeler les excès de la gendarmerie française

(1) Mémoires de VieillcviUe, dans Pelitut, T. XXX, p. 233.

(2) De Salignacj le Siège de Metz, daus Petilot, T. XXXH, p. 389.

(3) Brantùrae, Hommes illustres, Guise le Grand. ('►) Delecluze, Roland ou la chevalerie, T. I, p. 297.

dans les guerres d'Italie. Bayard brille parmi ces hommes, ivres de butin et de sang, par toutes les vertus que l'on ne trouve d'ordinaire que dans les romans, la loyauté, la courtoisie, le désintéressement, la magnanimité : « Je ne me fis oncques, dit-il, homme de guerre, pour m'enrichir, ni mourir riche; car c'est moult difficile en la loi chrétienne suivre les armes et mourir riche; c'est assez vivre selon Dieu, et avoir suffisance (i). « C'était une âme si droite et si candide, qu'elle ne comprenait pas même la trahison ; écoutons le biographe du bon chevalier. Pour se venger des Français, le pape voulut détacher d'eux le duc de Ferrare, leur allié ; cette trahison aurait mis l'armée française h la merci du souverain pontife. Le messager qu'il expédia au duc était digne de celte mission; il se laissa gagner par celui qu'il devait « pratiquer, » et s'engagea à donner du poison à son maître. Le duc de Ferrare annonça cette bonne nouvelle à Bayard, en l'assurant que, dans huit jours au plus tard, le pape ne serait plus en vie. Le bon chevalier, qui n'eût jamais pensé au fait, répondit : « Comment cela, monseigneur, vous avez donc parlé à Dieu? » « Ne vous souciez, dit le duc, mais il sera ainsi. » Il finit par avouer son projet : « Desquelles paroles le bon chevalier se signa plus de dix fois, et regardant le duc, lui dit : « Hé, monseigneur, je ne croirai jamais qu'un si gentil prince comme vous êtes, consentît à une si grande trahison; et quand je le saurais, de vrai je vous jure mon âme que, devant qu'il fût nuit, en avertirais le pape. » — « Comment, dit le duc, il a bien voulu faire autant de vous et de moi. » — « Il ne m'en chault, dit le bon chevalier; le faire mourir d'une telle sorte, jamais je n'y consentirai. » — Le duc haussa les épaules, et, en crachant contre terre, dit ces paroles : « Par le corps Dieu ! monseigneur de Bayard, je voudrais avoir tué tous mes ennemis, en faisant ainsi ; mais puisque ne le trouvez pas bon, la chose demeurera, dont, si Dieu n'y met remède, vous et moi nous repentirons. » — « Nous ferons, si Dieu plaît, dit le bon chevalier (2). »

La conduite deBayard, après la prise de Brescia, est bien connue ; mais c'est un devoir pour nous qui cherchons des traces d'humanité au milieu des horreurs de la guerre, de rapporter ce trait du

(1) Les Gestes du chevalier Bayard, f^x Champier, dans les Archives curieuses,!. n,p. 133.

(2) HisCoire du bon chevalier sans paour ni reproche, dans Pelitot, T. XV, p. 361-366.

bon chevalier. Blessé à l'assaut, il fut transporté dans une maison dont le maître s'était enfui, laissant sa femme et ses deux filles à la merci du vainqueur. La mère vint se jeter aux pieds du chevalier, et lui dit : « Xoble seigneur, je vous présente cette maison et tout ce qui est dedans, car je sais bien qu'elle est vôtre, par le devoir de la guerre; mais que votre plaisir soit de me sauver l'honneur et la vie, et de deux jeunes filles qui sont prêtes à marier. » Le bon chevalier, qui oncques ne pensa méchanceté, lui répondit: « Madame, je ne sais si je pourrai échapper à la plaie que j'ai; mais tant que je vivrai, à vous, ni à vos filles ne sera fait déplaisir.» Bayard guérit et se disposa à partir. La dame, dont il était le maître de tirer douze mille ducats, sachant bien qu'il n'userait pas de son droit, lui offrit une cassette pleine de ducats, en le priant de prendre ce petit présent en gré. « Le gentil seigneur qui oncques en sa vie ne fit cas d'argent, se prit à rire, et puis dit : « Madame, combien de ducats y a-t-il en cette boîte ?» — « La pauvre femme, qui eut peur qu'il fût courroucé d'en voir si peu, lui dit : «Monseigneur, il n'y a que deux mille cinq cents ducats, mais si vous n'êtes pas content, nous en trouverons plus largement. » — Alors il lui dit : « Par ma foi, madame, quand vous me donneriez cent mille écus, ne m'auriez pas fait tant de bien que de la bonne chère que j'ai eue céans, et de la bonne Visitation que m'avez faite; vous assurant qu'en quelque lieu que je me trouve, aurez, tant que Dieu me donnera vie, un gentilhomme à votre commandement. De vos ducats, je n'en veux point, et vous remercie, reprenez-les ; toute ma vie ai toujours plus aimé les gens que les écus, et ne pensez aucunement que ne m'envoise aussi content de vous, que si cette ville était en votre disposition et me l'eussiez donnée. » La dame insistant, le bon chevalier accepta : « Bien donc, lui dit-il, je l'accepte pour l'amour de vous, mais allez-moi quérir vos deux filles, car je veux leur dire adieu.» Elles arrivées, se sont jetées à genoux, mais incontinent furent relevées, puis la plus aînée des deux commença à dire : « Monseigneur, ces deux pauvres pucelles, à qui avez tant fait d'honneur que de les garder de toute injure, viennent prendre congé de vous, en remerciant très humblement Votre Seigneurie de la grâce qu'elles ont reçue, dont à jamais, pour n'avoir autre puissance, seront tenues à prier Dieu pour vous. »— Le bon chevalier, quasi larmoyant, envoyant

tant de douceur et d'humilité en ces deux belles filles, 'répondit : « Mes demoiselles, vous faites ce que je devrais faire, c'est de vous remercier de la bonne compagnie que vous m'avez faite, dont je m'en sens fort tenu et obligé. Vous savez que gens de guerre ne sont pas volontiers chargés de belles besognes pour présenter aux dames; de ma part me déplaît bien fort que n'en suis bien garni, pour vous en faire présent, comme je suis tenu. Voici votre dame de mère qui m'a donné deux mille cinq cents ducats; je vous donne à chacun mille, pour vous aider à marier. » Si leur mit leurs ducats eu leurs tabliers, voulussent ou non, puis s'adressa à son hôtesse à laquelle il dit : <f Madame, je prendrai ces cinq cents ducats à mon profit, pour les départir aux pauvres religions de dames qui ont été pillées; et vous en donne la charge, car mieux entendrez où sera la nécessité que toute autre, et sur cela, je prends congé de vous. » — Si dit la dame : « Fleur de chevalerie, à qui nul ne se doit comparer, le benoît Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ, le vous le veuille rémunérer en ce monde-ci et en l'autre (1). »

Bayard était la fleur de chevalerie. C'est sa gloire, mais c'est aussi la gloire de la civilisation qui procède des Germains et du christianisme. Placez le bon chevalier dans les plus beaux temps de la Grèce ou de Rome, la délicatesse de sentiments qui le distingue, devient impossible. Les esprits les plus élevés, les âmes les plus belles tiennent toujours du sol qui les vit naître, de la société au milieu de laquelle ils ont vécu. On trouve chez eux les vertus dominantes, mais idéalisées en quelque sorte. Le bon chevalier vaut mieux que son siècle, mais c'est aussi un honneur pour le xvi'^ siècle de compter le chevalier sans peur et saus reproche au nombre de ses enfants.

^ 2. Tendances pacifîques.

N» 1. Les humanistes.

Nous quittons le domaine des faits pour celui de la doctrine. Ce ne sont pas, comme on le croit d'habitude, deux mondes à part,

(1) Histoire du bon chevalier, dans Pelilot, T. XVI, p. 9-21.

n'ayant rien de commun, la réalité d'une part, le rêve de l'autre. La théorie ne se détache jamais des faits au point de n'avoir plus aucune racine dans le sol, et d'être toute en l'air. Cela n'est pas, parce que cela est impossible : l'esprit le plus aventureux puise sa nourriture intellectuelle dans le milieu où Dieu l'a placé; alors même que l'utopiste veut imaginer une société parfaite, il arriva qu'il ne fait qu'idéaliser des sentiments et des idées qui sont en germe dans l'humanité. En entrant dans le cercle des penseurs et des poètes, nous restons toujours au xvi« siècle, mais nous sommes dans une atmosphère plus pure, comme le voyageur qui, arrivé au haut d'une montagne, voit sous ses pieds les nuages et les exhalaisons de la plaine qu'il a quittée; il est plus près du ciel, mais ses pieds foulent encore la terre.

La guerre est toujours l'idéal de la vie au xvi'= siècle. Une âpre ambition inspire les princes, ils veulent étendre leurs frontières à tout prix; de là, leurs guerres incessantes. Les gentilshommes ne connaissent pas d'autre but à leur existence que de guerroyer; il n'y a pas jusqu'aux classes inférieures qui ne soient animées de cette humeur batailleuse ; aussi les armées se recrutent-elles par enrôlements volontaires. Des peuples tout entiers vivent, pour ainsi dire, du métier des armes. Aujourd'hui la paix est devenue un besoin général, et si profond, que les guerres, alors même qu'elles éclatent, n'ont qu'une courte durée. Nous n'avons plus de caste guerrière; la noblesse a déserté les drapeaux, depuis que la sainte loi de l'égalité confère les titres et la puissance; d'autre part, le commerce et l'industrie ont tellement envahi les masses, que nos armées périraient d'inanition, sans la conscription forcée. La révolution est complète. Quelles en sont les causes?

La société, de militaire qu'elle était, est devenue commerçante et industrielle; or le travail est paciflque de son essence, et il finira par dompter la passion destructive de la guerre. Au xvi^ siècle, le commerce et l'industrie étaient encore dans l'enfance ; cependant les penseurs et les poètes réprouvent la guerre et ils célèbrent la paix. L'on serait tenté de croire que ce mouvement pacifique procède du christianisme : celui que les chrétiens adorent comme le Fils de Dieu, n'était-il pas le Prince de la paix? Cette supposition est une des mille illusions que l'on nourrit sur le passé ; nous transportons nos propres sentiments dans le chris-

tianisme; nous en faisons une religion pacifique par essence, parce que nous sommes nous-mêmes essentiellement pacifiques. Il faut mettre les faits à la place des hypothèses. Écoutons les hommes du xvf siècle, et nous entendrons les lettrés de !a Renaissance se répandre en malédictions contre la guerre, et exalter la paix comme une loi de l'espèce humaine; nous entendrons les théologiens combattre les humanistes, et, avec leur charité habituelle, les traiter d'hérétiques. Des sectes protestantes répudient la guerre, parce qu'elle leur semble en opposition avec la perfection évaiigélique; mais leur hérésie est évidente. Les hommes de guerre prendront aussi la parole dans ce grave débat, et nous trouverons plus d'humanité chez ceux qui ont vu de près les maux de In guerre que chez les théologiens de profession qui ont toujours la charité h la bouche.

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