Morus — Agricola. — Érasme
Les hommes de la Renaissance sont tous partisans décidés de la paix, et ils se distinguent par leur humanité. Au premier abord cela étonne, car l'antiquité dont ils sont les adorateurs était un temps de luttes permanentes, et les vaincus n'avaient guère à se louer de l'humanité des vainqueurs. Pour comprendre le génie pacifique de la Renaissance, il faut se rappeler les derniers travaux de la philosophie ancienne, et surtout le stoïcisme, il faut se rappeler la paix romaine et l'enthousiasme qu'elle inspira aux penseurs et aux poètes de l'empire. Ce sont les sentiments et les idées de l'antiquité au moment où elle va faire place h une ère nouvelle, qui inspirent les humanistes du xvp siècle; ils parlent bien de la charité chrétienne, mais c'est Senèque plutôt que l'Évangile qui est leur livre saint ; les invectives de Juvénal contre les conquérants les touchent plus que les paroles d'amour de saint Jean. C'est un mouvement tout littéraire; voilà pourquoi il tient peu compte des exigences de la réalité.
Écoutons d'abord Morus, le premier des utopistes : « Les Utopiens ont la guerre en abomination, comme une chose brutalement animale, et que l'homme néanmoins commet plus fréquemment qu'aucune espèce de bête féroce. Contrairement aux mœurs de presque toutes les nations, rien de si honteux en Utopie, que
de chercher la gloire ^sur les champs de bataille. C'est quand les Utopiens ont vaincu par la seule puissance de la raison, qu'ils se vantent d'avoir agi en héros, parce que c'est la raison qui distingue l'homme des animaux (1). » Ces sentiments pacifiques forment un singulier contraste avec l'humeur guerrière du xvi"^ siècle. Morus fait une vive critique de l'ambition effrénée et inintelligente des princes de son temps : « S'agit-il de conquérir de nouveaux royaumes, tout moyen leur est bon ; le crime et le sang ne les arrêtent pas. En revanche, ils s'occupent fort peu de bien administrer les Étals soumis à leur domination. «Les Uchoriens eurent le bonheur d'être régis par un roi conquérant. Qu'arriva-t-il? « A tout moment, il fallait envoyer des troupes dans les pays conquis ; les citoyens étaient écrasés d'impôts et le sang coulait à flots, pour flatter la vanité d'un seul homme. Les Uchoriens trouvèrent que la gloire de leur roi, achetée à ce prix, était une sotte chose; ils le prièrent de choisir entre son royaume héréditaire et ses conquêtes: Il ne convient pas, dirent-ils, qu'un grand peuple soit gouverné par une moitié de roi, quand pas un ne voudrait d'un muletier qui serait en même temps au service d'un autre maître (2). » Est-ce h dire qu'il faille condamner toute espèce de guerre? Ce serait la vraie utopie, c'est k dire l'idéal irréalisable. Morus ne va pas jusque-là. Les Utopiens font la guerre, mais seulement pour de graves motifs. Ils ne l'entreprennent que pour défendre leur patrie, ou pour repousser une invasion ennemie sur les terres de leurs alliés, ou pour délivrer du joug d'un tyran un peuple opprimé par le despotisme. En cela, ils ne consultent pas leurs intérêts, ils ne voient que le bien de l'humanité. » Morus admet encore une autre cause légitime de guerre. Les Utopiens envoient des colonies dans les pays incultes; si les colons rencontrent une nation qui repousse les lois de l'Utopie, ils la chassent des terres qu'ils veulent coloniser, au besoin, par la force des armes. Dans leurs principes, la guerre la plus juste, est celle que l'on fait à un peuple qui possède d'immenses terrains en friche et qui en interdit l'usage à ceux qui viennent y travailler et s'y nourrir suivant le droit imprescriptible de la nature (3). »
(i) Tli. Morus, ruiopie, livre H (Iraduct. de Stovvenet). (2) M. ibid., livre I.
<3) Irl., ihiiL, liv. 1 et n.
Morus, tout utopiste qu'il est, ne se place pas en dehors des lois de la société. Si les nations suivaient ses maximes, il y aurait peut-être autant de guerres qu'il y en a eu sous le régime des rois, mais ce seraient des guerres de civilisation. C'est là ce qui caractérise l'Utopie : tout s'y fait dans l'intérêt de l'humanité. Au XVI'' siècle, l'on était loin de cet idéal, mais l'idéal était l'expression des lois que Dieu a données au genre humain : les intérêts particuliers doivent céder devant l'intérêt universel. Dans cet ordre d'idées, la guerre, telle qu'elle se faisait au xvi* siècle, ne différait pas des exploits des brigands. C'est ce que dit, avec une franchise un peu brutale, un lettré allemand. Agrippa de Nettesheim : « La guerre n'est autre chose que l'homicide et le brigandage en grand, les soldats sont des voleurs et des meurtriers à gages; c'est une lie de scélérats, toujours prêts à commettre tous les crimes imaginables, au premier signal qu'on leur donne : c'est la vraie vengeance de Satan. » Ce qui étonne le plus notre rude humaniste, c'est que des chrétiens, des saints approuvent un métier digne de cannibaies; mais peu importe, dit-il, que saint Augustin et saint Bernnrd soient de cet avis, peu importe encore que les papes aient fait la guerre, il suffit pour la condamner que Jésus- Christ et les apôtres la réprouvent (1).
Agrippa oppose l'esprit chrétien à l'esprit de l'Église catholique. Un écrivain plus célèbre, Érasme est tout -entier dans cet ordre d'idées. Nous avons dit ailleurs (2) que le brillant humaniste dépasse le christianisme traditionnel, qu'il dépasse même la réforme. Si Érasme est un précurseur du xvni-^ siècle^dans la théologie, l'on peut dire qu'il est un contemporain de Voltaire dans le droit international. Donnons-nous le plaisir d'entendre un moine prêcher la paix, au nom de la nature de l'homme, au nom de l'Évangile, contre les princes de son temps, et contre les théologiens, tout aussi batailleurs que les rois.
Érasme dit de lui-même qu'il est l'homme de la paix (3), il la préconise à tout propos, il est l'ennemi déclaré de la guerre. Où a-t-il puisé ces sentiments? Il remonte à la nature de l'homme, à sa constitution physique, à son organisation morale, et partout il
(1) Agrippa ah Xcllt-slieim, de incurlitudino et vanitate scientiarum, r. lxxîx.
(2) Voyez le T. VUl* de mes Éludes svrl'hisloire de Inhumanité.
(3) Eraxmi Colloq. farail. 'Op., T. I, p. 823).
trouve des marques de sa destinée pacifique : « L'on n'a qu'à regarder l'homme, pour se convaincre qu'il n'est pas né pour les luttes sanglantes. Où sont ses armes, soit pour attaquer, soit pour se défendre? Dieu en a donné à tous les animaux : l'homme seul naît faible, désarmé, impuissant. Ses traits, son regard, ses allures, tout en lui dénote que le créateur l'a formé pour la bienveillance et la paix, et non pour la discorde et la guerre. Il est sociable au point qu'il périrait dans la solitude; il est doué de facultés qui ne peuvent se développer que dans les loisirs de la paix. » La guerre est donc un état contre nature : « Quel mauvais génie, quelle furie a pu exciter des êtres nés pour s'aimer h se déchirer comme des bêtes féroces (1)? » Érasme ne répond pas à cette question. Il fallait cependant y répondre ; car s'il y a dans l'homme un principe de bienveillance et de paix, il y a aussi dans la nature entière un élément de discorde et de guerre. Au point de vue philosophique, la démonstration d'Érasme est donc incomplète; cela est si vrai, que les partisans fanatiques de la guerre invoquent également la nature ii l'appui de leur doctrine. Il y a exagération de part et d'autre; la théorie, pour être vraie, doit tenir compte de tous les éléments de la nature humaine.
Érasme est plus dans le vrai, quand il soutient que la guerre est en opposition avec le christianisme évangélique : « Le Christ dit et répète que son enseignement se résume dans la charité, et qu'y a-t-il de plus contraire à la charité que la guerre? Jésus- Christ dit plus ; il veut que tous les hommes soient un en Dieu ; et comment pourraient-ils être un, s'ils sont divisés au point de s'entretuer! La doctrine évangélique ne laisse aucun motif aux hommes qui puisse justifier ou excuser leurs sanglantes dissensions. Ce sont les mauvaises passions qui allument les guerres, la cupidité, l'ambition, la vengeance; mettons même que ce soit la revendication d'un droit : Jésus-Christ ne nous dit-il pas que le chrétien parfait ne doit pas poursuivre son droit, qu'à l'injure il doit répondre par l'abnégation? Il est inutile d'insister; ceux qui prennent le christianisme au sérieux doivent réprouver la guerre aussi bien que les procès : « Si le christianisme n'est qu'un
(1) Ernsmi AdPgionim, IV, 1, l lOp., T. U, p. 951, 952).
vain mot, pourquoi ne le rejetons-nous pas? S'il est la voie de la vérité et delà vie, pourquoi ne le pratiquons-nous pas (1)? »
L'on sait par quels tours de force les orthodoxes se tirent d'embarras. Nous, qui ne sommes pas liés par une prétendue parole divine, nous répondons que la loi évangélique n'est pas pratiquée, parce qu'elle est impraticable, et elle est impraticable parce que son idéal est faux. La nature des choses l'a emporté sur la perfection évangélique. Mais il est vrai de dire aussi, avec Érasme, que le christianisme n'est qu'un mot, une apparence. Comment! voilà des princes, des peuples qui se disent chrétiens, et ils sont en guerre permanente! On traite de parricide celui qui tue son père; or le chrétien n'est-il pas lié au chrétien par des liens mille fois plus forts que le sang? ou mettrait-on la nature au dessus du Christ (2)? Les orthodoxes se défendaient tant bien que mal, l'un en invoquant la Loi ancienne, l'autre, en citant les Pères, ou en prenant appui sur l'autorité des papes. Mauvaises raisons, dit Érasme : « Sommes-nous encore sous la loi de Moïse? alors pratiquons la circoncision et la polygamie. Quant aux saints Pères et aux souverains pontifes, ils ne sont que des hommes et ils peuvent se tromper, tandis que la parole de Dieu est infaillible (3).» Les orthodoxes étaient loin de l'Évangile au xvi« siècle : on voyait des évoques, que dis-je? on voyait le vicaire du Christ, armé du casque, dans les champs et h l'assaut. Quoi d'étonnant si les moines suivirent l'exemple ! De là, le spectacle odieux tout ensemble et grotesque des oints du Seigneur prêchant la guerre dans les chaires de paix. Érasme, imUài s'indigne, tantôt rit : « En Angleterre, dit-il, ils tonnent contre les Français, en France contre les Anglais; des deux parts, ils promettent la victoire au nom du Christ. Voilà donc Jésus-Christ armé contre lui-même! Ne dirait-on pas des bateleurs de foire (4)? »
Nous prenons ici sur le fait l'esprit qui anime l'humaniste du
(1) Erasmi Adagiorum, IV, 1, (Op., T. U, p. 939, 9G0, 970); — Querela Pacis (Op., T. IV, p. 630).
(2) Erasmi .\dagiorum, IV, 1, 1 (Op., T. U, p. 959); — Paoegyricus ad PLilippura (Op., T. IV, p. 538).
(3) Erasmi Adagiorum, IV, 1, 1 (Op., T. Il, p. 963,964);— Inslilutio principis christiani,c. XI, (T. IV, p. 608).
(4) Erasmi Pacis Querimonia (T. IV, p. 634 ) ; — Inslilutio principis christiani, {ib., p. 610) ; — Colloquia familiaria (T. I, p. 823).
x\r siècle. Lucien n'aurait pas traité les moines avec plus de mépris, et Voltaire ne parle pas autrement des héros et de leurs satellites. En quoi les rois, qui ne songent qu'à guerroyer, diffèrent-ils des pirates Érasme ne voit qu'une différence, qui est toute h l'avantage des écumeurs de mer : les rois font plus de mal au genre humain, parce qu'ils sont plus puissants. Les noms de César et d'Alexandre ne lui imposent pas, il les traite de grands brigands (1). II ne tarit pas en invectives contre les soldats à gages : « Le sang nous fait tellement horreur, dit-il, que nous payons et tlétrissons presque le bourreau, quoiqu'il remplisse un ministère social; par quelle inconcevable contradiction admirons-nous les vagabonds qui louent leurs bras pour tuer, pour voler et pour piller? Et plus ils mettent de courage et d'art à ce beau métier, plus nous les estimons (2). Le bel art que celui de brûler les maisons, de détruire les temples, de violer les religieuses, de dépouiller les malheureux et de tuer les innocents (3) ! »
Les maximes d'Érasme, poussées à bout, conduisaient h déclarer toute guerre illégitime, ce qui, au xiv^ siècle, était presque une révolte contre l'ordre social. On en fit le reproche au célèbre humaniste. Il avoua que la guerre était une espèce de justice contre ceux dont on ne pouvait pas obtenir satisfaction par d'autres voies (4); mais il entoura cet aveu de tant de restrictions, que Ton se demande quelle guerre serait juste, si l'on appréciait les faits historiques de son point de vue : « D'où proviennent les guerres? s'écrie Érasme. De l'ambition des princes, qui pensent et agissent comme si le monde était fait pour eux. » Il les compare h des oiseaux de proie, dont l'existence tout entière n'a qu'un but, surprendre et dévorer les animaux plus faibles qu'eux. « Il n'y a pas de lien qui les puisse attacher ; parenté, alliance, traités, au lieu de devenir un gage d'amitié, sont des semences de division, de haine et de guerre; quand ils invoquent le droit, ort peut être sûr que c'est pour couvrir une injustice. Le plus souvent, leurs guerres ont des causes tellement frivoles, qu'on est honteux de les rapporter. En définitive, ils n'en ont qu'une seule,
(1) Ertismi, Adagiorum.I, 3,1 (T. M, p. 110); — ib., 3, 1 (ib., p. 778).
(2) Erasmi, Adagiorum, IV, 1, 1 (T. II, p. 962;.
(3) Erasmi, Colloquia familiaria (T. I,p. 642).
(4,1 i'raswi, Consullalio de bello lurcico (Op.,T.I, p. 354).
l'envie d'étendre leurs froiilières (1). « Érasme condamne toute conquête; chaque peuple a ses limites, souvent indiquées par la nature, telles que la mer, les fleuves, les montagnes; il n'est pas plus permis aux princes de les dépasser, qu'aux particuliers d'envahir les propriétés de leurs voisins (-2). Quelle guerre sera donc légitime? « Peut-être, répond le partisan de la paix à tout prix, celle que l'on soutient pour sa patrie. Si la guerre est légitime, quand il s'agit de défendre l'indépendance nationale, pourquoi la guerre offensive ne le serait-elle pas, quand il s'agit de soutenir son droit? Érasme n'ose pas contester la légitimité des armes, quand elles sont employées au service delà justice; mais il soutient qu'il en est des guerres comme des procès; les citoyens qui sont convaincus de leur droit y renoncent souvent, parce que, s'ils plaident, les frais dépasseront la valeur du litige. N'en seraitil pas de même de la plupart des guerres (3)?
Érasme se place exclusivement sur le terrain de l'utilité; il emploie toute la pompe de son langage pour décrire les maux de la guerre; il déprécie, autant qu'il peut, le bien qui en peut résulter, si bien il y a. C'est un faux point de vue. La question n'est pas de savoir si une nation a intérêt h faire la guerre pour maintenir son droit, mais si la guerre qu'elle ferait est légitime. Qu'un particulier néglige de poursuivre un procès, il agira peut-être en bon père de famille ; il suffît, pour le maintien du droit, qu'il ait le pouvoir de le faire. Que des nations s'en remettent h des arbitres pour la décision de leurs différends, rien de mieux; mais les nations plus encore que les individus doivent tenir à leur indépendance, car elles cessent d'exister, du moment où elles plient volontairement sous la force. Qu'importent alors les maux de la guerre? Il y a un mal plus grand, c'est l'abdication de la liberté, c'est la servitude volontaire; il y a une paix plus funeste que la guerre, c'est une paix qui ruine ce que les individus et les nations ont de plus cher au monde, leur personnalité et leur dignité. Érasme semble considérer la paix comme l'idéal de l'humanité,
'D Erusmi Colloqnia (T. I, p. 633) : — Adagiorora. III, 7, 1 'T. H, p. 871,87'», 873): —Adagiorurn, III, 3, 1 (ib., p. 775) ; — Pacis Queiimonia (T. IV, p. 633). li) Erasmi Adagiorum, II, 5, 1 (Op., T. II, p. 532). CJ) /(/., IbUl, IV, 1, 1 fOp., T. II, p. 965,966).
tandis qu'elle n'est qu'un moyen pour atteindre le but. Est-ce h dire que la doctrine d'Érasme ne soit qu'une vaine déclamation ? Non, c'est une énergique protestation contre le criminel égoïsme des princes, qui immolent h leurs passions le bien-être et trop souvent les vrais intérêts de leurs peuples. Il faut que l'humanité parvienne à une organisation telle, que les questions de paix ou de guerre, comme toutes les questions d'intérêt général soient décidées par la volonté des nations. Alors les guerres tendront à disparaître, car ce sont des motifs plus ou moins personnels aux princes qui les ont allumées daus le passé.