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II. L'Ariosle. — Rabelais. — Montaigne. — Charron

L'opposition contre la guerre, que l'on trouve chez tous les lettrés de la Renaissance, tient aux sentiments humains qui les inspirent; c'est parce que les maux de la guerre les révoltent qu'ils désirent la paix. Mais la guerre peut être légitime; il faut donc tâcher que l'humanité pénètre dans les luttes des combattants, et que les hostilités se réduisent au moindre mal possible. C'est une face de la doctrine d'Érasme : il veut que les guerres diminuent; il veut aussi que, si elles sont inévitables, elles soient assujetties à des règles. Il y a toujours eu un droit de guerre, mais ce droit est l'expression des mœurs générales ; quand les mœurs sont barbares, le droit est plus barbare encore, car c'est dans les guerres surtout que les mauvaises passions de l'homme se donnent pleine carrière. Il en était ainsi au xvi'-' siècle. Nous avons dit que les Français, les Suisses et les Allemands qui envahirent l'Italie méritaient le nom de barbares, que leur donnaient les malheureux Italiens ; il faut entendre un des grands poètes de cette terre privilégiée flétrir leur cruauté gratuite : « Barbares, s'écrie VArioste; quel est l'homme féroce du Nord qui vous enseigna les lois de la guerre? Le Scythe vous a-t-il appris à massacrer de sang-lroid le prisonnier qui rend les armes? Quoi, vous avez l'air de punir comme un criminel le combattant qui sert sa patrie? 0 soleil ! cesse de répandre tes rayons bienfaisants dans un siècle cruel, que des Tantales et de nouveaux Alcides ensanglantent et déshonorent!... Non, les guerriers antiques ne donnèrent jamais un

pareil exemple de fureur à la terre ; contents de vaincre, la douce humanité renaissait de leurs cœurs après la victoire, et les vaincus trouvaient un asile sûr et des secours nécessaires dans leur générosité (i). » '

Un des grands génies de la Renaissance adressa la même leçon à ses contemporains, sous une autre forme. Charles-Quint avait abusé de sa victoire, en maltraitant un roi captif, pour le contraindre à subir les dures conditions qu'il voulait lui imposer. Rabelais, dans son immortelle satire, prend le contre-pied de cette politique inhumaine, en prêtant à ses héros une générosité excessive à l'égard des vaincus. Écoutons le discours que Gargantua tient h ses prisonniers : « Nos pères, ayeux et ancêtres, ont été de ce sens, que des batailles par eux consommées ont, pour signe mémorial des triomphes et victoires, érigé trophées et monuments es cœurs des vaincus... Tout ce ciel a été rempli des louanges et gratulations que vous-mêmes et vos pères fîtes lorsque le roi Alpharbal envahit furieusement le pays des Onys, exerçant partout le brigandage et la piraterie. Il tut en juste bataille blessé-, pris et vaincu de mon père. 31ais quoi? Au cas que les autres rois et empereurs, voire qui se font nommer catholiques, l'eussent misérablement traité, durement emprisonné et rançonné extrêmement, il le traita courtoisement, le logea avec soi dans son palais, et, par incroyable débonnaireté, le renvoya en sauf-conduit, chargé de dons, chargé de grâces, chargé de toutes offices d'amitié. » La leçon n'est pas encore complète. On dira qu'une conduite pareille est tout au plus bonne dans un roman, que dans la vie réelle ce serait de la niaiserie. A vrai dire, les calculs de la politique sont parfois plus niais que les inspirations d'une àme généreuse. Charles-Quint était un habile calculateur : quel profit tira-t-il des durs traitements qu'il infligea à François I"? L'histoire le dit, et tout le monde le sait. lien arriva tout autrement au roi de Rabelais : a Les vaincus offrirent au vainqueur leurs-terres, domaine et royaume, à en faire selon son arbitre. Le roi lui-même vint avec neuf mille trente-huit grands vaisseaux chargés de présents, que lui et ses sujets y avaient déposés à l'envi ; il se rendit vassal, et paya pour sa rançon des tributs qui allaient croissant chaque

(1; ArioslOj Orlandofurioso.XXXVI.

année, en sorte que le [suzerain se vil contraint de défendre à ses vassaux de plus rien apporter (1). »

La leçon est bonne : l'humanité est un devoir, et l'accomplissement du devoir est en définitive le meilleur des calculs. Il y a des hommes qui ne se soucieraient pas beaucoup de l'humanité, si elle n'était profitable; c'est à ceux-là que s'adresse la satire de Rabelais. Un autre écrivain du x\T siècle, si riche en génies, Montaigne, examina la guerre en moraliste. La médaille est belle, à voir les trophées qui y sont gravés, mais elle a un revers ; c'est ce revers que l'auteur des Essais met en lumière : « Quanta la guerre, qui est la plus grande et pompeuse des actions humaines, je saurais volontiers, si nous nous en voulons servir pour argument de quelque prérogative, ou au rebours, pour témoigner de notre imperfection, comme de vrai, la science de nous entre-tuer, de ruiner et perdre notre propre espèce, n'a beaucoup de quoi se faire désirer aux bêtes qui ne l'ont pas. » Montaigne parle à une nation militaire qui se laisse trop souvent enivrer par la gloire des armes, au point d'oublier des intérêts et des droits bien autrement précieux. Ce que les Français glorifient, Montaigne le ravale, en estimant les bêtes supérieures aux hommes, parce qu'elles ignorent l'art funeste de se détruire. Il se reprend, toutefois, mais c'est pour lancer un nouveau trait contre la guerre. 11 y a des mouches à miel qui se battent; Virgile a décrit leurs furieuses rencontres : «Je ne vois jamais cette divine description, dit l'écrivain français, qu'il ne m'y semble lire peinte l'ineptie et la vanité humaine : car ces mouvements guerriers, qui nous ravissent de leur horreur et épouvantement, cette effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes armés, tant de fureur, d'ardeur et de courage, il est plaisant à considérer, par combien vaines occasions elle est agitée, et par combien légères occasions éteinte. Toute l'Asie se perdit en guerres pour le maquerelage de Paris ; l'envie d'un seul homme, un dépit, un plaisir, une jalousie domestique, causes qui ne devraient pas émouvoir deux harengères à s'égratigner, c'est l'âme et le mouvement de ce grand trouble. » Ainsi la gloire, tant célébrée par les poètes, a son principe dans l'ineptie humaine 1 C'est à dégoûter de la guerre une

(l) Rabelais, Garganlaa, livre I, ch. LI.

nation qui ne tient pas à passer pour inepte. La noblesse française avait une espèce de culte pour ses rois, elle les suivait sur les champs de bataille comme s'ils eussent été des demi-dieux, ce Vous croyez, dit Montaigne, que ce sont toujours de puissantes causes qui les font agir ; détrompez-vous : la même raison qui vous fait tancer avec un voisin, dresse entre les princes une guerre; la même raison qui vous fait fouetter un laquais, tombant en un roi, luifait ruiner une province. » Voilà les héros descendus de leur piédestal, et vusde près, les éléphants se trouvent avoir les mêmes appétits que les mouches (1).

C'est bien de déconsidérer la guerre, quand la guerre absorbe toute l'activité d'une nation. Mais il y a quelque chose de mieux à faire, c'est de montrer que la loi du devoir régit les choses humaines. Nous avons déjà dit que Montaigne ne tient pas le drapeau du droit assez ferme; il subit l'influence du fait universel, tandis qu'il devrait lui opposer l'autorité de la raison. Nous lui ferons le même reproche pour les lois de la guerre; il les accepte trop facilement, et leur cherche même une raison philosophique. C'est ainsi qu'il rapporte avec une espèce de complaisance le massacre que les Français firent en Italie, quand les Italiens défendaient avec trop d'opiniâtreté des places qu'ils auraient dû livrer à la première sommation du vainqueur. Au lieu de flétrir cet usage digne des despotes de l'Orient, Montaigne disserte gravement sur les limites du courage, « lesquelles franchies, on se trouve dans le train du vice, » et la vaillance devient une folie : « De cette considération, dit-il, est née la coutume que nous avons aux guerres, de punir, voire de mort, ceux qui s'obstinent à défendre une place qui par les règles militaires ne peut être soutenue. Autrement, sous l'espérance de l'impunité, il n'y aurait poulailler qui n'arrêtât une armée (^). » Qui ne voit que cette prétendue philosophie aboutit à ériger Ja force en droit, et l'héroïsme en crime? Et qui est le juge de ce crime? Toujours le plus fort. Hâtons-nous d'opposer à Montaigne la protestation que son disciple fait contre cette doctrine dégradante : « Il faut abominer ces propos, dit Charron, que le

(1) Monluigne, Essais, livre \\, ch XU.

(2) 1(1., Ibid., livre I, ch. XII.

droit est en la force, que l'issue en décidera, que le plus fort l'emportera. Il faut regarder la cause au fond et au mérite, et non à l'issue : la guerre a ses droits et lois comme la paix. Dieu favorise les justes guerres, donne les victoires à qui il lui plaît, il s'en faut rendre capable, par juste entreprise (1). »

]N'° 2. La doctrine chrétienne.

Le christianisme accepte la guerre comme un mal providentiel. Parmi les écrivains chrétiens, les uns rattachent tout mal au péché originel; ils réclament un sacrifice sanglant pour expier une faute inexpiable : c'est la doctrine que de Maistre a remise en honneur de nos jours. Au xvi« siècle, nous rencontrons une explication plus naïve du mal qui règne sur la terre. « Si les hommes étaient trop heureux, dit Campanella, ils ne songeraient plus à l'autre vie, car il n'y a pas un heureux de ce monde qui se soucie d'échanger son paradis terrestre contre le paradis céleste. Dieu a voulu rappeler aux hommes la vie future, en leur envoyant des calamités de tout genre, et surtout des guerres avec les maux qu'elles entraînent (2). » Que l'on considère Dieu comme bourreau avec de Maistre ou comme sauveur, avec Campanella, toujours est-il que la guerre est un fait providentiel qui durera aussi longtemps que le genre humain.

Tel est le côté théologique de la doctrine chrétienne. A ce point de vue, il est presque inutile de se demander, si la guerre est légitime; aussi un des grands théologiens du xvi^ siècle n'hésite-t-il pas à déclarer hérétiques ceux qui soutiennent que la guerre est illicite. D'après Bellarmin, c'est une hérésie manichéenne, renouvelée dans les temps modernes par les humanistes et par des sectaires protestants. Érasme prend appui sur l'Évangile pour prêcher la paix; l'écrivain catholique le suit sur ce terrain. On sait les tours.de force que l'exégèse orthodoxe se permet pour le

(l) Clmrrun, de la Sagesse, livre 111, ch. m. 1.2) CamjianeUa, Monarchia hispanica, p. 391, ;

besoin de sa cause. En voici un curieux écliantillon. Il eût été difficile de trouver dans les paroles du Christ un mot qui légitime l'effusion du sang. Par bonheur un évangéliste raconte que saint Jean-Baptiste dit à des soldats : « Abstenez-vous de toute violence et de toute fraude, et contentez-vous de votre paie. » Celte réponse suffit h Bellarmin pour justifier la guerre. « Il faut croire, dit-il, que le précurseur n'enseigne pas une croyance contraire à celle du Fils de Dieu qu'il avait mission d'annoncer; or Jean-Baptiste, par cela seul qu'il ne dit pas aux soldats de jeter \h leurs armes, approuve leur métier, et par conséquent la guerre, » Que dirait-on d'un légiste qui emploierait une pareille argumentation pour soutenir sa thèse? Les soldats ne vinrent pas consulter Jean-Baptiste sur la légitimité delà guerre, mais sur ce qu'ils devaient faire pour leur salui; dès lors, les paroles de l'anachorète juif sont tout h fait étrangères à la question.

Continuons. Des saints ont fait la guerre sous la loi ancienne et sous la loi nouvelle : Bellarmin cite les centurions qui, d'après l'Écriture, étaient des hommes justes et craignant Dieu : il cite les soldais chrétiens qui combattirent sous les drapeaux de Rome, et qui par la grâce divine opérèrent des miracles : il cite les princes orthodoxes auxquels Dieu donna la victoire, tels que Constantin et Clovis, Si l'illustre controversiste n'a pas de meilleures raisons pour soutenir les dogmes catholiques, la théologie court grand risque de n'être qu'un ramas d'arguties. Les centurions de l'Évangile pouvaient très bien remplir leur devoir, sans que pour cela la guerre soit un fait divin. Nous laissons les miracles de côlé, parce qu'il faudrait commencer parles prouver. Quant aux Constantin et aux Clovis, le docteur orthodoxe aurait pu mieux choisir ses autorités ; les crimes, les adultères, les parricides des deux héros catholiques deviendraient-ils par hasard légitimes, parce que le succès a couronné leurs entreprises ï fid/fly-mt/i est plus faible encore, quand il cherche à écarter les maximes évangéliques sur la perfection chrétienne. Elles ne concernent que les individus, dit-il, et non l'État. Cela ne conduit-il pas à distinguer deux morales, l'une pour les particuliers, sévère et pure, l'autre pour les princes, facile et relâchée? Bellarmin ajoute que les préceptes de l'Évangile ne sont pas des lois abso-

lues, même pour les fidèles, mais seulement des conseils qu'ils suivent ou ne suivent pas, selon les circonstances. Pour le coup, le théologien ébranle les bases de la morale religieuse ; car qu'est-ce qu'une morale qui ne prescrit pas de règle certaine, que tantôt il faut pratiquer, et que tantôt l'on peut se dispenser d'observer?

S'il y a une conclusion à tirer de cette discussion, c'est que la thèse de Bellarmin n'est pas soutenabie sur le terrain de l'Écriture sainte. Faut-il donc dire avec certaines sectes que la guerre est toujours illicite? Bellarmin examine aussi la question au point de vue du droit de l'État, et ici il est dans le vrai. L'Église catholique, dont il est l'interprète, est un établissement politique autant que religieux : or les hommes qui vivent de la vie réelle tiennent compte de la réalité des choses. Le bon sens chez Bellarmin, comme chez tous les hommes d'église, l'emporte sur la croyance. L'État a le droit et le devoir de se défendre, il le fait journellement en punissant ceux qui troublent l'ordre public : et il ne pourrait pas repousser par la force un ennemi qui attaque son existence! La guerre est légitime, lorsque les armes sont employées pour la défense du droit. Il n'en est pas de même des guerres de conquête. La conquête est un abus de la force, dit Bellarmin, c'est le droit du lion contre le loup, du loup contre l'agneau. Cependant il n'ose pas condamner les conquêtes d'une manière absolue. La guerre est juste, dès qu'elle a une juste cause; la charité veut, il est vrai, que le vainqueur ne se propose d'autre but que la paix, mais la charité n'est pas une loi politique; le vainqueur peut donc s'emparer des biens des vaincus, sans manquer à la stricte justice. C'est en définitive légitimer la conquête. Bellarmin ne réfléchit pas que, si l'assujettissement des vaincus est légitime, l'esclavage l'est aussi. Puisque la défense seule justifie la guerre, il faut, pour être logique, conclure que la victoire ne peut pas dépasser la réparation de l'injure. Si le docteur catholique faiblit, quand il s'agit de la conquête, il reprend sa supériorité, en traçant les lois de la guerre : elles ne permettent, dit-il, que le mal nécessaire; les laboureurs et toutes les personnes inoffensives doivent être à l'abri des hostilités (1).

(1) Voyez sur la doctrine de Bellarmin, son traité de JUembris ecdesiœ, lU, li, 15, et de Ofjficio principis, 1,21.

408 nROIT DES GENS.

La réforme n'a pas d'autre doctrine sur la guerre que le catholicisme : nous parlons de la réforme orthodoxe, si ces deux mots peuvent aller ensemble. Calvin parle de la guerre comme Bellarmin : « Si la puissance est laissée aux princes pour conserver la tranquillité de leur pays, la pourraient-ils employer à meilleure occasion, qu'à rompre les efforts de ceux par lesquels tant le repos d'un chacun particulièrement, que la commune tranquillité de tous est troublée? S'ils doivent être défenseurs des lois, s'ils punissent à bon droit les brigands lesquels n'auront fait tort qu'à peu de personnes, doivent-ils laisser toute la région être vexée par briganderies, sans y mettre la main? Car il ne peut chaloir si celui qui se jette sur le territoire d'autrui, auquel il n'a nul droit pour y faire pillages et meurtres, soit roi ou homme de bas état. Toutes telles manières de gens doivent être réputés comme brigands et punis pour tels. La nature même nous enseigne cela, que le devoir des princes est d'user du glaive, non seulement pour punir les fautes des personnes privées, mais aussi pour la défense des pays à eux commis, si on y fait quelque agression. Pareillement le Saint-Esprit nous déclare en l'Écriture, que telles guerres sont légitimes (1). »

L'on ne peut pas mieux dire. Calvin flétrit le brigandage des princes qui font la guerre sans cause, et il revendique avec la même énergie le droit des peuples de rejeter ces brigands hors de leur sein. Mais que deviennent dans cette doctrine les maximes de l'Évangile sur la perfection chrétienne? Calvin les écarte par une fin de non-recevoir : « L'intention des apôtres, dit-il, a été d'enseigner quel est le règne spirituel du Christ, non point d'ordonner les polices terriennes. « C'est esquiver la difficulté et non la résoudre : il n'y a qu'un idéal, la cité céleste est le modèle sur lequel doit être bâtie la cité terrestre. Peu importe que l'idéal ne puisse être réalisé sur cette terre; cela n'empêche pas que notre devoir ne soit de nous en approcher dans les limites de notre im-

(1) Calvin, Inslitulion chréUenne, livre IV, ch. XX, § 11.

perfection. Des sectes puissantes se sont inspirées de ce sentiment, les sociniens, les quakers, les anabaptistes ; les uns procèdent de la lettre, les autres de l'esprit, mais ils s'accordent à condamner la guerre, comme une violation de la morale évangélique.

Socin interprète l'Écriture, comme les jurisconsultes expliquent leurs textes. Il prend au pied de la lettre les célèbres maximes que Jésus-Christ prêche dans le sermon de la montagne; il en fait des lois non seulement pour les fidèles , mais aussi pour les magistrats et les princes. Les paroles mêmes du Christ prouvent, dit-il, qu'il s'agit de préceptes obligatoires pour les chefs des sociétés aussi bien que pour les simples citoyens. Quand Jésus- Christ rappelle la Loi ancienne dans ces fameuses paroles : Vous avez entendu qu'il a été dit : œil pour œil, dent pour dent, il entend parler de la vengeance sociale et non de la vengeance individuelle, car il n'était pas permis aux Juifs de s'arracher les yeux et les dents, pour se venger d'une injure. Lors donc que Jésus-Christ oppose le pardon à la vengeance, ses commandements s'adressent à la société comme aux individus (1). La démonstration, au point de vue juridique, est irréfutable. Partant de là, il est de toute évidence que la guerre est contraire à la doctrine chrétienne. Vainement dira-t-on que le Christ ne prononce pas même le mot de guerre : ne dit-il pas que nous aimions nos ennemis, et en faisant une loi de cette charité, ne réprouve-t-il pas la guerre bien plus énergiquement que s'il s'était borné à condamner l'effusion du sang? Que vient-on nous opposer la Loi ancienne? Oublie-t-on que bien des choses étaient permises aux Juifs qui ne le sont plus aux chrétiens? A quoi bon la venue de Jésus-Christ, si la loi de Moïse doit encore nous régir? Voilà pour les textes. Quant aux raisons puisées dans le droit de défense, dans le devoir qu'impose la patrie, Socin demande à ses adversaires s'ils ignorent que le chrétien n'a pas de patrie sur cette terre? Veut-on qu'il viole les préceptes du Christ dans l'intérêt d'une patrie de passage ? Il n'y a pas d'intérêt, quelque grand qu'il soit, fût-ce celui d'existence, que l'on puisse opposer à un commandement de Jésus-Christ (2).

(1) Socinus, dans la, Bibliotlieea fralrum polonorum, T. Il, p. 18.

(2) M., ibid., T. II, p. 26,75, 82, 83.

Les anabaptistes et les quakers arrivèrent à la même conclusion par une autre voie. Ils s'accordent avec les sociniens en un point, c'est qu'ils prennent les maximes de Jésus-Christ au sérieux et ils les pratiquent. Ils ont encore une plus grande horreur pour la guerre que les disciples de Socin; ils ne comprennent pas qu'elle ensanglante des sociétés chrétiennes, puisqu'elle est aussi contraire à l'esprit de l'Évangile que la lumière l'est aux ténèbres. Que l'on essaie de concilier les commandements du Christ avec la pratique de la guerre! Jésus-Christ dit : ISe résistez pas au méchant; et nous repoussons la force par la force. Jésus-Christ dit : Si quelqiCun vous frappe sur la joue droite, présentez-lui encore la gauche; et nous rendons coup pour coup. Jésus-Christ nous ordonne û'aimer nos ennemis; nous les poursuivons par le fer et par le feu. Celui qui conciliera ces choses aura concilié Dieu et le diable, le Christ et l'Antéchrist, le bien et le mal. C'est dire que les hommes se trompent singulièrement, s'ils croient qu'ils peuvent être chrétiens et verser le sang de leurs frères. Les quakers avouent que, par le droit de la nature, il est permis de se défendre, mais du haut de leur spiritualisme chrétien ils méprisent la nature ; écoutons la réponse accablante qu'ils font à leurs adversaires : « Ne savez-vous pas que la mission du chrétien est précisément de vaincre la nature, en l'exaltant et en la perfectionnant, de sorte que nous passions de cette vie naturelle à une vie surnaturelle (1) ! »

Nous venons d'entendre les hommes de l'esprit et les hommes de la loi; les uns et les autres réprouvent la guerre, au point de vue du spiritualisme évangélique. Nous ne voyons pas ce qu'il y a à leur répondre. Si l'on veut faire de l'Évangile la règle de la vie, il est de toute évidence que la paix doit être la loi des sociétés. Mais il est tout aussi évident que cela est impossible. La vie réelle et ses exigences l'ont emporté sur un idéal qui dem.ande à l'homme l'abdication de sa personnalité, et qui nie l'idée du droit, ou du moins l'affaiblit. Le catholicisme a donc bien fait de répudier un héritage qui ne lui aurait pas permis de gouverner le monde, car la politique doit prendre les hommes tels qu'ils sont, sauf à perfectionner la nature, dans la limite des lois que le Créa-

(1) Bardai j Apologia theologise vere christiante, XV, 13.

leur lui a données. Gela n'empêche pas que les sectes soient animées du vrai esprit de l'Évangile, et en laissant les exagérations de côté, ce sentiment a aussi sa part de vérité : aujourd'hui que les peuples réclament la paix à cor et h cri, nous devons un tribut de reconnaissance à ceux qui ont prêché, à la suite du Christ, le développement pacifique de l'humanité.

N" 3. Les politiques.

Le xv!** siècle a eu un précurseur de Montesquieu. Bodin et l'auteur de \' Esprit des lois sont de la famille d'Aristote : ils observent avec curiosité les diverses formes de gouvernement, le génie et les mœurs des nations, ils décrivent admirablement ce qu'ils voient, ils exposent les lois des choses existantes. Mais il y a un écueil à cette tendance, c'est qu'à force de chercher la raison des choses, on trouve que toute chose a sa raison d'être, et par suite l'on est disposé à élever le fait général 'à la hauteur d'un principe. C'est ce qui arriva h Aristole, le plus profond penseur de cette école : voyant l'esclavage établi chez toutes les nations, il crut la servitude légitime, par cela seul qu'elle était un fait universel, puis il se mit à la justifier.

Badin fait de même pour la guerre et la conquête. Il demande si l'État doit être organisé pour la guerre ou pour la paix. Il répond, à la façon des scolastiques, en donnant les motifs pour et contre. Les raisons ne lui manquent pas pour condamner la guerre. « Nous devons estimer la république bien heureuse, où le roi est obéissant à la loi de Dieu et de la nature; les magistrats au roi; les particuliers aux magistrats, et les sujets liés en amitié entre eux, et tous avec leur prince, pour jouir de la douceur de la paix et de la vraie tranquillité d'esprit. Or est-il que la guerre est du tout contraire à ce que j'ai dit; aussi est-il impossible de voir une république fleurissante en religion, justice, charité, intégrité de vie et bref, en toutes sciences libérales et arts mécaniques, si les citoyens ne jouissent d'une paix très haute et assurée. »A ce tableau

d'une société pacifique, Bodin oppose les excès des gens de guerre, et il les peint d'après nature : « Il se faut bien garder d'acheminer les sujets à une vie si exécrable, ni chercher la guerre en sorte quelconque, sinon en repoussant la violence en extrême nécessité; ceux qui cherchent les moindres occasions pour s'agrandir de la ruine des autres, seront en perpétuel tourment, tirant une vie misérable. «

Voilà quelques raisons pour la paix. Bodin s'étend bien davantage sur celles qui justifient la guerre. Il y en a une qui est décisive : c'est la défense du droit. Sur ce point, Bodin ne fait que reproduire la doctrine de Calvin. Il s'engage ensuite sur le terrain de la politique, et aboutit h la maxime funeste, que tout moyen est légitime, quand il s'agit du salut de la patrie. « Le plus beau moyen de conserver un État et de le garantir de rébellions et séditions, est d'avoir un ennemi, auquel on puisse faire tête. Cela se peut voirparl'exemple de toutes les républiques, et même des Romains, lesquels n'ont jamais trouvé plus bel antidote de guerres civiles que d'affronter les sujets à l'ennemi... Plût il Dieu que nous eussions faute d'exemples domestiques, pour montrer qu'il est bien difficile et presque impossible de maintenir les sujets en paix et amitié, s'ils ne sont en guerre contre l'ennemi. » Nous ne dirons rien de la désolante conception qui est au fond de cette théorie : c'est dire avec Hobbes que l'homme est un loup pour fhomme, et qu'ils doivent s'entre-déchirer; mieux vaut alors que ce soit dans des guerres étrangères que dans des luttes intestines.

Il est vrai qu'il en était ainsi au xvi'^ siècle ; est-ce une raison pour qu'il en soit toujours ainsi? Il y a une autre erreur dans la politique de Bodin, qui est encore moins excusable. Il fait un triste tableau des maux qu'entraîne la guerre : « Brûler les villages, saccager les villes, massacrer les bons et les méchants , les jeunes et les vieux, tous âges et tous sexes, forcer les filles, se laver dans le sang des meurtris, souiller les choses sacrées, raser les temples, et fouler aux pieds tout droit divin et humain. » Voilà, dit Bodin, les fruits de la guerre. El cependant il n'hésite pas à dire que les peuples ont le droit de porter la dévastation et le meurtre chez leurs voisins, pour garantir leur propre tranquillité! Si jamais la maxime que la fin justifie les moyens est odieuse, c'est quand on s'en prévaut pour transformer funivers en un vaste champ de

rigandage. En assimilant les guerriers du xvi*' siècle à des briands, nous ne faisons pas de figure de rhétorique. Bodin a soin e dire, à l'nppui de sa thèse, « qu'il n'y aura jamais faute de lar- 9ns, meurtriers, vagabonds, en toute république, qui gâtent la implicite des bons sujets, et n'y a lois ni magistrats qui en puisent avoir raison. Il n'y a donc moyen de nettoyer les républiques e telle ordure, que de les envoyer en guerre, qui est comme une lédecine purgative et fort nécessaire pour chasser les humeurs orrompues du corps universel d'une république. » Que dirait-on 'un État qui viderait ses prisons et ses bagnes, en donnant des rmes et des chefs aux criminels, et qui les lancerait ensuite au elà des frontières? Voilà, en réalité, le conseil que Bodin donne ux princes : à force de ne considérer que le bien de sa république, , foule aux pieds le droit des nations étrangères; l'idée même du roit disparaît dans cette débauche de force (1). Après cela, il ne faut pas s'étonner si Bodin légitime la conquête vec tous ses abus, même l'esclavage. « Il suffit que la guerre soit jste, pour que le vainqueur ait le droit de se faire seigneur des iens et personnes des vaincus, gouvernant ses sujets comme eslaves, ainsi que le père de famille est seigneur de ses esclaves et e leurs biens, et en dispose à son plaisir parle droit des gens. « le n'est pas que Bodin nie la liberté naturelle des hommes, mais 3S jurisconsultes romains l'admettaient aussi, tout en plaçant les sclaves sur la même ligne que les chevaux et les bœufs. Ce qui rouble la haute raison du publiciste français, c'est le fait univerel. « C'est bien contre la loi de nature, dit-il, de faire les hommes ibres esclaves, mais le consentement de tous les peuples a voulu ue ce qui est acquis en bonne guerre soit propre au vainqueur, t que les vaincus soient esclaves des vainqueurs. OU il nij a point e supérieur qui commande, la force est réputée juste (2). » Cette docrine nous révolte, cependant elle est très logique, une fois que 'on admette droit de conquête. Si la personnalité des nations n'est las sacrée, pourquoi celle des individus serait-elle respectée ? li l'on peut tuer les nations vaincues, pourquoi ne pourrait-on las les réduire en servitude ? Non, la force n'est pas réputée juste.

(1) Bodin, de la République, livre V, ch. v, p. 73V- 763.

(2) liL, iliiiL, livren,ch. II, p. -274, 278.

entre les nations pas plus qu'entre les individus: elle n'est juste que pour autant qu'elle soit employée au service du droit. La victoire ne donne donc par elle-même aucun droit au vainqueur, s'il n'en avait pas avant de recourir aux armes. Si la force l'emporte, le droit reste sauf, malgré sa défaite, et il finira par l'emporter h son tour, ou il faut dire que ce n'est pas Dieu, mais une aveugle fataiité qui gouverne les choses humaines.

Nous venons d'entendre un politique. Écoutons un soldat. Quand les hommes de guerre ont de l'intelligence et du cœur, ils se révoltent contre le spectacle atroce qu'ils ont sans cesse sous les yeux, ils s'élèvertt au dessus du fait, parce que le fait leur rappelle ce qu'ils ont souffert et fait soutïrir. Le xvr siècle compte plus d'un de ces nobles guerriers. Nous avons rendu hommage à Bayard;. La iNoî/e est une figure moins brillante, mais peut-être plus sérieuse; nous ne connaissons pas de lecture qui fasse plus de bien à l'âme que celle des Discours politiques et militaires du capitaine huguenot. Il combattit toute sa vie pour une belle cause, la liberté de conscience; la conviction qu'il rapporta de sa rude carrière, c'est que les guerres de religion sont un crime. Nous reviendrons plus loin sur cette partie de ses Discours, la plus admirable sans contredit. La guerre en elle-même, abstraction faite des causes qui la produisent, trouve un adversaire dans cet homme de guerre: « Tous ceux, dit-il, qui font profession de lire et bien examiner les histoires, confessent .d'une voix que la plupart des calamités et misères qui sont arrivées sur divers pays et peuples, sont procédées de l'ambition des rois et républiques, qui oni suscité les guerres qui les ont amenées. « La Xoue ne réprouve pas la guerre d'une manière absolue; il n'entend pas que les princes dédaignent les armes, car ce serait se donner en proie, mais i veut qu'ils s'en servent pour ne pas être endommagés, non poui endommager autrui sans raison. La Noue s'adressait à une nation qui rêvait le rétablissement de l'empire deCharlemagne. La domination du monde avait tant d'attrait pour cette race militaire, que A/ff Noue lui-même cède à la séduction ; il n'a qu'une consolation à

ïrir à ses contemporains, c'est qu'ils ne sont plus de taille à faire î que firent leurs ancêtres : « S'ils considéraient bien la disproartion qu'il y a de la vertu antique à la moderne, ils seraient plus îtenus : car, comme dit Plutarque en ses opuscules, c'est papille imprudence et matière de risée, de vouloir approprier les its héroïques de ceux du passé aux hommes présents, que de lettre en la tète et aux pieds des petits entants de six ans les bonets et les souliers de leurs grands pères. Mais on doit proposer !s choses convenables au siècle où l'on est, qui soient toutefois istes et honnêtes. » Nous autres Français devons penser que 5 temps des grands accroissements de la France n'est plus : et ue maintenant nous sommes au temps de sa déclination, auquel est beaucoup faire que de la conserver; à quoi nous devons icher, sans nous aller repaissant de la gloire passée, puisque ous sommes destitués de la force, de l'occasion et du bonheur qui fit monter nos ancêtres. » Après ce regret donné à un passé lorieux, La Noue revient à un sentiment plus juste de la vraie randeur. « Entre les empereurs et rois, plusieurs y en a eu qui e sont voulu faire renommer grands parleurs conquêtes : toute- )is ceux qui se sont voulu contenter de se rendre bons, ont acquis utre grandeur, qui n'est, à bien juger, pas moindre que la prelière, vu qu'elle profite toujours, là où l'autre nuit ordinairement.» /fl NouexB. plus loin; il quitte le terrain de l'utilité, pour se placer ur celui du devoir, et de ce point de vue il condamne les conuêtes : « Ceux qui aiment piété et vertu cherchent d'appuyer eurs actions sur justice, tant pour se satisfaire en intérieur qu'en ixtérieur. Et sans ce bon fondement les guerres ne se doivent intreprendre, parce que autrement on demeure coupable devant )ieu, lequel ne veut pas que les hommes usent de ces remèdes 'iolents, que par grande nécessité, ni les conduisent selon leurs iffections désordonnées. »

En réprouvant les conquêtes, La Noue attaquait un préjugé universel ; lui-même avoue « que la noblesse française ne prisait lucun renom tant que celui qui provenait de l'épée, et que la comnune opinion était que les armes avaient acquis à la nation française cette grande gloire à quoi elle est montée. » La Noue dit que îeux qui élèvent la profession des armes par dessus toutes autres, iont en singulière erreur : « Ils ignorent que l'homme doit prin-

cipalement tendre à la paix et tranquillité, afin de mener une vie plus juste; Car, lorsqu'elle règne, toutes choses, tant publiques que particulières, sont bien mieux ordonnées, que quand les confusions de la guerre ont comme renversé les hommes et les lois. » La Noue flétrit ce qui enivrait ses contemporains, la guerre pour la guerre : « Il y a une petite rime en espagnol, laquelle ils ont quelquefois en la bouche, et que j'ai tournée ainsi :

La guerre est ma patrie, Mou harnais, ma maison :

Et en toute saison Combattre est ma vie.

« Que saurait pis dire un mauvais médecin et un mauvais juge qui désirent que la cité soit toujours pleine de maladies, de crimes et de procès, afin d'avoir bonne curée? Ceux-ci au semblable ne demandent qu'altération d'États, pour se gorger de la ruine d'iceux. Au siècle où nous sommes, il est impossible de s'exempter de la guerre, parce que l'ambition, l'avarice et la vengeance sont fertiles, autant qu'elles furent jamais, pour l'engendrer. Mais de se plaire en un usage si fâcheux, c'est faire comme celui qui voudrait toujours être en tourmente sur la mer... D'avantage ces guerriers perpétuels se dépouillent des affections qui sont les plus louables en un bon citoyen... De courir incessamment de çh, et de là, ainsi que les corbeaux aux charognes qu'ils ont flairées, c'est, par manière de dire, se transformer en oiseaux de proie ou en bêtes ravissantes (1). »

La Noue, écrivait au milieu des guerres religieuses qui déchiraient la France; plus funestes encore que les guerres de conquête, elles rompaient tous les liens sociaux. L'illustre guerrier réagit contre ce débordement de violence ; il était l'organe de la réaction qui allait se faire dans les esprits : les excès de toute espèce, fruit des guerres civiles, vont rappeler les hommes à leur vraie mission, le développement pacifique de leurs facultés. A la fin du xvi« siècle, ce besoin de paix était un sentiment universel. Ceux-là mêmes qui par fanatisme avaient pris une part active à la

(1) La .VV/ue, Discours politiques et militaires, XIX et IX.

tte, réprouvaient la violence et prêchaient la paix. Tel fut Gasrd de Saulx, seigîieur de Tavannes. Il écrivit des mémoires dont

rude énergie rappelle parfois la touche de Tacite. Écoutons ce l'il dit des princes guerriers : « Plusieurs désespèrent de la vinité, qui permet tant de malheurs, sans se souvenir qu'il y a le autre vie oii seront punis les méchants. Par la paix chacun ne Dieu, le service divin ni la juslice ne sont empêchés. Maudit t le prince qui fait la guerre pour sa particulière gloire et utié ! » La gloire des conquérants, vue de près, n'est que vanité : Il est périlleux de conquérir, malaisé de garder les conquêtes,

plus difficile de les laisser à ses enfants. Quelqu'uns loueront 3 victoires, autres les blâmeront, les qualifiant voleries. Ainsi

corsaire répondit à Alexandre, qu'il n'y avait de différence de nr volerie, sinon que l'un volait avec une galère et l'autre avec le armée. « Qu'est-ce après tout que la gloire du conquérant? Les plus vicieux ont été monarques; Tamerlan commandait à lit cent mille hommes... Les livres donnent gloire h Achille et 3Ctor qui peut-être ne furent jamais. « Ces gloires sont vaines et certaines, celle d'homme de bien est désirable; si elle n'est de irée, elle a reconfort d'espérer paradis. » Voilà un langage digne d'un philosophe chrétien. Les princes avaient pas grand souci de la religion. Tavannes dit avec sa cruté habituelle, que « s'ils croyaient h l'immortalité, ils ne feraient

guerre, d'où procèdent tant de maux. Si un meurtre, un larcin ,t puni des peines d'enfer, celui qui est cause d'un million, n'aura )rps ni âme pour souffrir selon son mérite. » Tavannes parcourt utes les raisons par lesquelles les rois cherchent à légitimer urs guerres; il n'en admet aucune. « Ils disent que les armes int un mal nécessaire, qu'elles sont justes quand elles sont fories. Réponse, qu'il ne se faut flatter à les prendre : guerres ambition et d'avarice sont injustes, de même reconquêtes d'États îrdus, si les sujets ne tendent les bras, et n'appellent leurs preiers seigneurs. Si les nations avaient droit sur ce qu'elles ont itrefois possédé, les guerres seraient immortelles : les Assyens, Perses, Macédoniens et Romains ont possédé le monde, isuite de quoi ces nations diraient les guerres justes pour reconnêter ce qu'elles ont perdu. Dieu donne et ôte les royaumes à ai lui plaît; nous n'avons droit sur les hommes que celui qu'ils

nous permettent; la sujétion est volontaire, étant les hommes composés de même étoffe. S'excuser de faire la guerre, pai crainte de l'avoir, n'est pas reçu ; elle peut être divertie ou éloignée; c'est se jeter au feu, pour se sauver de la fumée : telles palliations, prétextes, ne servent devant Dieu. » Tavannes ne trouve justes que les guerres qui se font contre les infidèles et les hérétiques, encore ne veut-il pas que les princes les fassent d( leur chef : Dieu peut changer les hérétiques et les Turcs en ui instant, sans que nos épées lui soient nécessaires. Il faut donc que Dieu manifeste sa volonté et il le fait par l'organe du pape (i).

Ce dernier point de la doctrine de Tavannes tient à ses croyances catholiques. Remarquons à quels abus conduit le dogme que h pape est le représentant de Dieu. Si Tavannes avait jugé lei guerres contre les infidèles et les hérétiques avec les lumières d( sa raison, il les aurait réprouvées, bien plus que toutes autres guerres. Sa conscience est ce qu'il y a de plus libre dans l'homme comment peut-on donc légitimer des guerres qui ont pour fin der nière d'imposer la foi par la violence? Quand Tavannes n'est pai aveuglé par ses préjugés religieux, il est supérieur h Bodin. I condamne ainsi que La Noue, les guerres de conquête. La raisor qu'il donne est remarquable : les hommes sont libres et égaux, i n'y a donc de domination légitime que celle qui repose sur leui consentement. C'est la théorie de la souveraineté du peuple; elh ruine dans son fondement le prétendu droit de conquête. Pai elle-même la force ne peut donner aucun droit, elle n'est légitimi que pour garantir le droit contre la force : c'est donc en définitivi le droit, comme dit La Noue, qui décide. I

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