L'ANGLETERRE
à la couronne d'Angleterre, si son fils restait protestant. Une nouvelle dépêche de Mendoza nous apprend que le roi d'Espagne favorisait les conjurés. L'ambassadeur lui écrit qu'il les a animés à une entreprise (Ufjne ({"esprits si catholiques, et de l'antique valeur anglaise, en affnnnant que, s'ils parvenaient à tuer la reine, ils auraient l'assistance qu'ils réclamaient des Pays-Bas et l'assurance d'être secourus de Sa Majesté : Je le leur ai promis, dit-il, cojiime ils me le demandaient, sur ma foi et sur ma parole, et je les ai excités à presser ïexécution de leur entreprise par les raisons qui devaient les y décider. Écoutons maintenant Philippe II; le roi catholique n'a pas un scrupule, pas un moment d'hésitation; il est heureux de la cession que Marie Stuart lui a faite de ses droits sur l'Angleterre; il loue la reine d'avoir subordonné l'amour de son sang au service de Dieu et de la chrétienté; il approuve la réponse de Mendoza aux conjurés : En considérant, dit-il, l'importance des événements, SI Dieu qui a pris maintenant sa cause en main, veut qu'ils réussissent, vous avez bien fait de les accueillir et de les exciter à pousser l'entreprise plus avant... Par l'entente de semblables personnes, l'affaire me parait fondée, et moi, pour le service de Dieu, pour la liberté des catholiques et le bien de ce royaume, je suis décidé à les seconder (1). La trame était bien ourdie, comme le dit Philippe II; heureusement pour Elisabeth, elle avait un serviteur dévoué qui était plus habile à déjouer les complots que le roi d'Espagne à les former, Walsingham sauva la reine, mais au prix de la tête de Marie Stuart. Philippe II prépara une vengeance terrible; il lança son invincible armada contre Elisabeth, en se faisant appuyer par les foudres du Vatican. C'est seulement quand le danger fut imminent que la reine déploya autant d'activité que de courage. Elle chercha des alliés dans tous les États protestants. Le fils de Marie Stuart prit parti pour celle qui avait donné la mort à sa mère; l'intérêt politique l'emporta sur la voix du sang. Elisabeth envoya des ambassades en France, en Allemagne, dans le Nord ; elle sollicita même le secours des Turcs. « Les disciples de Mahomet, qui faisaient une guerre à mort aux idolâtres, n'étaientils pas les ennemis nés de l'idolâtrie catholique? Si Philippe II parvenait à s'emparer de l'Angleterre, la ruine des Turcs était cer-
(1. .Mignel, Histoire de Marie Staarl, T. II, ch. X.
172 l'HILIPPE II.
taine (1). » La reine d'Angleterre prenait, mais un peu tard, le parti auquel Henri IV la conviait depuis des années. A quoi lui auraient servi ces projets d'alliance, à quoi lui auraient servi ses armées improvisées, si les tempêtes n'avaient arrêté le départ de l'armada ? Les armements de Philippe avaient répandu la terreur dans toute la chrétienté, et jusque chez les infidèles : « Humainement parlant, dit un contemporain, l'on eût cru qu'ils suffisaient pour conquérir, non seulement l'Angleterre, mais le monde entier (2).» Dans ces moments solennels l'action de la Providence se fait toujours sentir; après la victoire, le comte de Leicester écrivit au comte de Shrewsbury que « Dieu avait puissamment combattu pour Sa Majesté (3). »
Ce n'est pas que la victoire du catholicisme sur la réforme, de la monarchie espagnole sur les nationalités eût été définitive, quand même Alexandre Farnèse eût débarqué ses vieilles bandes sur le sol de la Bretagne. Philippe II avait compté sur fappui des catholiques qui formaient encore la moitié de la population; mais les catholiques, dit un historien anglais, redoutaient autant que les autres, de voir leur patrie exposée à la cruauté ordinaire des étrangers (4). Rome trouvait bien quelques fanatiques qui conspiraient contre la vie de leur reine, elle en trouva encore sous Jacques F' pour tramer l'horrible conspiration des poudres; mais les fanatiques sont toujours en faible minorité; les nations ne conspirent pas. En dépit des excitations parties de Rome, jamais la race anglaise, quoique catholique, n'aurait accepté le joug de l'Espagne. La réforme anglicane n'était guère que la révolte de l'esprit national contre la domination des papes; ce besoin d'indépendance et de liberté était universel, et il avait plus de force que le catholicisme et Philippe II.
Philippe II trouva le terrain mieux préparé en France. Le fanatisme ultramontain, en exaltant une population inflammable, y
(1) Sliwltt, dft Bello belgico, T. II, p. 407, s.
(2) Khevenhiiler, Annales Fcrdinandei, T. III, p. 631.
(3) . God had fought migthily for Her Majesty. » (ElliSj Lellers, 2* série, T. III, p. Ul.)
(4) Voyez les témoignages dans Linganl, Histoire d'Angleterre, T. VIII, p. 380, note 1
avait presque détruit le sentiment de la patrie; l'intégrité du territoire, c'est à dire, l'existence même de l'État était subordonnée au maintien de la vieille religion. Ce sont des catholiques qui écrivirent ces paroles coupables : Quand le roijaume serait de moindre étendue qu'il n^est, si est-ce quêtant repurgé d'hérésie et d'athéisme, il pourrait plus faire de bien à la république chrétienne et ■ à soi-même, quil ne pourrait faire avec la corruption présente, quand il serait plus grand que toute VAsie (1). Dès le commencement des guerres de religion, les catholiques français tournèrent les yeux vers le prince qui était comme le chef du monde catholique. Un ambassadeur vénitien écrit en lo71 (2) : « Autant ceux qui gouvernent la France, craignent Philippe II, autant les catholiques, et LES PRÉLATS NOTAMMENT, le désircnt ; ils n'attendent leur salut que de lui. » Déjà en 1564, le roi d'Espagne songeait à se rendre maître de la France, « sous ombre de la religion catholique et avec l'aide de MM. de Guise (3). » En lo67, le cardinal de Lorraine offrit des places fortes à Philippe II, et lui rappela le droit de sa fille au trône de France. Le duc d'Albe saisit avidement cette pensée d'un traître (4). Il écrivit à son maître : « Le roi de France et ses frères venant à mourir, on pourrait, comme le cardinal de Guise le propose, revendiquer la couronne pour Votre Majesté, h raison du droit de la reine notre maîtresse. La loi salique dont on parle est une plaisanterie, et les armes applaniraient les difficultés qu'elle oppose. » 'Les catholiques se préoccupaient vivement de cette idée et y applaudissaient; on parlait de la nécessité de quelque nouveau Hugues Capet, qui remplacerait la mauvaise race de la Florentine et des Bourbons (3). Il va sans dire que l'homme désiré, le régénérateur de la France, était Philippe II. Quel aveuglement! On saluait comme un sauveur, le prince qui conduisit l'Espagne vers une décadence fatale, et la cause de ce déclin était précisément le catholicisme étroit que des Français coupables voulaient imposer à leur patrie. C'est parce que la nation fran-
(!) lianke, Franzœsische Geschichte, T. I, p. 313, note.
(2) Suriano, Relazione, dans Tomaseo, T. I, p. 560.
(3) Mémoire de ce qui est nécessaire pour le service de Sa Majesté le roi catholique. {GranveUe, Papiers d'État, T. VUI, p. 23.)
(4) Gachard, Correspondance de Philippe II, T. I, p. 593.
(5) Lellre de Foncq au cardioal de Granirelle. (Groen van PrinstereVi Archives, T. VHI, p. 134.)
çaise ëcliappa à ce régime d'abrutissement intellectuel, qu'elle devint grande et forte.
Cependant l'extinction de la famille des Valois donnait des chances au roi d'Espagne. En 1389, du vivant de Henri III, les ligueurs proposèrent de déclarer Philippe II protecteur du royaume de France. Ils ne manquèrent pas de dire que l'on imposerait des conditions au roi d'Espagne, mais les plus aveugles devinaient où l'on en voulait venir : le protectorat devait lui aplanir la voie pour arriver au trône (1). Après l'assassinat du duc de Guise, les ligueurs n'observèrent plus aucun ménagement. Le duc de Mayenne, qui jusque-lh avait affiché des sentiments français, fit appel à Philippe II, comme à l'unique défenseur de l'Église contre les hérétiques, dont la cause était maintenant celle de Henri III (2). Il y avait encore dans le camp catholique quelques âmes honnêtes qui s'eftVayaient de porter les armes contre leur roi; pour calmer leurs scrupules, l'on eut recours à la Sorbonne, la première autorité théologique de la chrétienté. La sacrée faculté, après s'être éclairée des lumières de l'Écriture Sainte, des canons des conciles, et des décrets des souverains pontifes, déclara « que les sujets de Henri III étaient non seulement francs et quittes de leur serment de fidélité, mais aussi que sans charge de leur conscience ils se pouvaient armer contre lui (3). » Henri III écrivit à Philippe II que la Ligue était une rébellion pure, sous un faux prétexte de religion (4). Aujourd'hui les catholiques.se vantent d'être les conservateurs par excellence; ils protestent que jamais ils n'ont prêché la révolte; tout au plus se permettent-ils la résistance passive. La Ligue est une réponse à celte doctrine de parade. Philippe II, le chef du catholicisme, foulait aux pieds les droits de la royauté, quand il s'agissait de la cause de Dieu : « Nous protestons devant Dieu et devant ses anges, que les préparatifs que nous faisons ne tendent à autre but qu'à l'exaltation de notre mère la sainte Église catholique, apostolique et romaine, repos des
(1) Palma Cayet, Chronologie novenaire. (Pelitol, T. XXXIX, p. 323.)
(2) Capefiove, Histoire de la réforme, T. V, p. 307.
(3) Archivrs m7'ieiises de l'histoire de France, l" série, T. XII, p. 352 : « Audilis multis et variis rationibus, qu» magoa ex parle tum ex Scripturis sacris, lum canonicis sanctionibus et decretis ponliOcum... »
(4) Capeflgue, Histoire de la réforme, T. V, p. 319.
bons catholiques sous l'obéissance de leurs princes légitimes, extirpation de toutes sortes d'hérésies, paix et concorde des princes chrétiens. » Autant de mots, autant de mensonges.
L'on a essayé de nos jours de réhabiliter la Ligue, au nom de la religion et de la liberté. Pour l'honneur du catholicisme, ses défenseurs auraient dû garder un prudent silence : « Coupable envers le dernier Valois, d\i Chateaubriand, la Ligue fut innocente envers le premier Bourbon. « Nous allons entrer dans quelques détails; les faits décideront. Écoutons d'abord le décret de la Sorbonne contre Henri IV : « La sacrée faculté, après avoir célébré la messe du Saint-Esprit, déclare qu'il est de droit divin défendu aux catholiques de recevoir pour roi un hérétique, et plus étroitemejit encore un relaps nommément excommunié du saint-siége; que ceux qui se/forcent de faire parvenir un pareil personnage au trône font injure aux sacrés canons, et quon peut les soupçonner d'hérésie; que lors même que Henri de Bourbon obtiendrait une absolution , les Français ne seraient pas moins tenus de lui résister; que ceux qui lui donneraient aide seraient en péché mortel, comme déserteurs de la religion, tandis que ceux qui s'opposeraient a lui, mériteraient grandement devant Dieu et les hommes; que les premiers étant opiniâtres A préparer le royaume de Satan, le feu éternel leur était préparé,
TANDIS que les AUTRES AURAIENT LE CIEL POUR RÉCOMPENSE, ET COMME DÉ- FENSEURS DE LA FOI, REMPORTERAIENT LA PALME DU MARTYRE (1). » POUF
qu'il ne manquât rien h cette justification de la révolte, le légat approuva la décision de la Sorbonne. Comme les catholiques modérés travaillaient à donner la paix à leur patrie, en ramenant Henri IV dans le sein de l'Église, le légat défendit tout concile qui serait tenu dans ce but; il déclara d'avance excommuniés et déposés les évêques qui s'y rendraient (2). Le pape, en toute occasion, donna son approbation aux ligueurs, en disant que c'étaient les vrais fidèles, les tils de l'épouse légitime, tandis qu'il flétrissait de bâtards les catholiques restés fidèles à leur roi (3).
Rien de plus odieux, rien de plus révoltant que les injures et les calomnies débitées dans les chaires catholiques contre Henri IV.
(1) Mémoires de la Ligue ^ T. IV, p. 268.— LEsUnle, Journal {Peiilot, T. XLVl, p. 45-47).
(2) Poirson, Histoire de Henri IV, T. I, p. 67.
(3) Voyez le tome IX" de mes Études historiques.
i76 PHILIPPE II.
Nous allons reproduire quelques traits de cette polémique dégoûtante, pour qu'on voie jusqu'où les passions religieuses se peuvent égarer. Les termes les plus polis dont se servaient les prédicateurs, en parlant du roi de France, étaient ceux de bâtard et de
fils de p Le fameux Boucher l'appela « le dragon roux, duquel
est fait mention en l'Apocalypse; » il dit que sa mère « était une vieille louve qui s'en chargeait partout où elle pouvait. » Le jésuite Commolet le traita « de méchant tyran, de chien et d'hérétique. » Un Italien qui prêchait le carême de Paris dit que Henri « avait couché avec notre mère l'Église, et fait Dieu cocu, ayant engrossé les abbesses de Montmartre et de Poissy, mais que Dieu en aurait bien sa raison. » L'évêque Rose s'écria, en parlant du roi : « Gomment auriez-vous bien le cœur de recevoir ce tyran qui s'est plongé le bras jusqu'au coude dans le sang des catholiques et fait enterrer les prêtres tout vifs jusqu'à la gorge? » « Mieux vaudrait, dit le prieur des carmes, avoir le Turc pour roi que Henri IV (1). » Il n'y avait pas de mensonge que les prédicateurs n'affirmassent, pour perdre le roi dans l'esprit du peuple; ils disaient « qu'il avait promis à ses ministres de ruiner la religion et de détruire la ville de Paris qui en était le plus solide rempart. » Pour faire croire ces choses incroyables, on fabriquait de faux actes que l'on venait lire dans les chaires dites de vérité (2).
Henri IV se convertit pour rendre la paix à la France, et envoya un ambassadeur à Rome, chargé de le réconcilier avec le saintsiége. Philippe II, ce fils dévoué de l'Église, s'opposa de tout son pouvoir h la réconciliation ; son ambassadeur osa dire au pape, que, s'il ne chassait l'envoyé du roi de Navarre, son maître le ferait déposer du pontificat par un concile espagnol (3). Après la conversion du roi, les fureurs de la Ligue redoublèrent. Le curé de Saint-André exhorta le peuple « à ne le recevoir jamais, quelque profession de religion qu'il fît, parce que ce n'était que piperie et hypocrisie, et qu'un relaps comme lui n'était bon qu'à brûler. L'on dit qu'il sera catholique, s'écria le fougueux prédicateur, et
(1) Journal de l'Lsloile, dans Petilut, T. XLVI, p. 15i8, 137, 3V2, 357.
(2) Jd., ihid., T. XLVl, p. 91. — Mémoires de la Ligue, T. I, p. 131.
(3) Palma Cayet, Chronologie, dans Pelilot, T. XL, p. 88.
qu'il ira à la messe. Eh ! mes amis, les chiens y vont aussi. Et je vous dirai davantage, s'il y va une fois, il n'y aura plus de religion, plus de messes, ni de processions, ni de sermons. Et cela est aussi vrai comme Dieu est au saint Sacrement de l'autel que je vais recevoir. » Un cordelier assura « qu'un coup de tonnerre emporterait le roi un de ces jours, ou qu'il crèverait; aussi bien, dit-il, il a déjà le bas-ventre tout pourri de ce que vous savez (1).» On l'accusa, en pleine chaire, d'adorer les démons : « Ce qui fut cause, dit un contemporain, que le simple peuple s'anima et s'opiniâtra sans jugement en sa rébellion contre lui (2). »
Voilà comment les prédicateurs de la Ligue éclairaient le peuple dans les chaires de vérité! Ce qui ajoute à l'infamie de ces mensonges, c'est qu'ils étaient payés par l'or espagnol : les ligueurs étaient à la solde de Philippe II. Oubliant toute pudeur, les plus zélés lui offrirent la couronne. Il faut lire la lettre honteuse que les Seize écrivirent au roi d'Espagne, pour voir jusqu'où le fanatisme catholique pousse l'oubli de la patrie : « Nous pouvons certainement assurer Votre Majesté, que les vœux de tous les catholiques sont de la voir régner sur nous, comme nous nous jetons volontiers entre ses bras, comme notre père, ou bien qu'elle y établisse quelqu'un de sa postérité, pour en alliance perpétuelle fraterniser ces deux grandes monarchies, à l'avancement de la gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, splendeur de son Église, et union de tous les habitants de la terre sous les enseignes du christianisme (3). » Philippe II prit ces vœux, achetés par son or, au sérieux ; il entama des négociations pour faire reconnaître sa fille reine de France; s'il échoua, ce fut par excès d'ambition. Il aurait voulu que, foulant aux pieds la loi salique, la France reçût l'infante espagnole comme légitime héritière du trône. Déjà le roi croyait la monarchie universelle réalisée. Et en vérité, qui aurait pu résister au maître de l'Espagne, de l'Italie, de la France et des Pays-Bas?
Cependant il fallut se soumettre à un semblant d'élection. Les états généraux de la Ligue s'assemblèrent à Paris, pour décider
(1) Journal de l'Esloile, dans Pelilot, T. XLVI, p. 387, 395, 3^, 419.
(2) Palma Cayel, Chronologie, dans Pelitol, T. XXXIX, p. 10. \ (3) W., r7/jrf.,T. XL, p.360.
du sort de la France. Philippe II envoya un ambassadeur chargé de négocier la translation de la couronne à l'infante Isabelle. Le duc de Feria harangua les états ; après avoir énuméré tout ce que le roi son maître avait fait pour la foi, il conclut en disant que le salut de la France demandait qu'on élût pour roi un prince embrasé d'un très ardent zèle pour la religion catholique, apostolique et romaine (1). Le cardinal de Pelevé, archevêque de Reims, dans sa réponse à l'Espagnol, renchérit encore sur les louanges de Philippe : « Celui est vraiment catholique qui, non seulement en ses pays, m.ais ès-royaumes étrangers, s'est résolu, nonobstant les efforts des Turcs et des hérétiques, d'étendre et de défendre la religion catholique... Et qui est celui qui ne lui donne louange, qui ne l'aime et ne l'admire, tant pour ses vertus que pour le zèle ardent qu'il a toujours apporté à la manutention et propagation de la religion catholique. » L'orateur place son héros au dessus de Trajan et de Théodose, au dessus de Charles-Quint lui-même : « Il est le roi catholique par excellence ; la France, après Dieu, le reconnaît pour son libérateur (2). » Tel fut le langage tenu par le primat des Gaules ! Les ambassadeurs d'Espagne déclarèrent aux états que, le roi Henri III n'ayant pas laissé d'héritier mâle, « il était tout clair que, selon droits dénature, divin et commun, madame l'infante était légitime héritière du royaume. Que l'on joigne à ce l'élection, dirent-ils, s'il est de besoin (3). » Le légat intervint pour appuyer l'Espagne; le pape, dit-il, l'avait envoyé en France, pour procurer l'élection d'un roi qui, plein de zèle pour la foi catholique, pût réprimer tous les efforts de l'hérésie. Il exhorta l'assemblée « de prornptement et opportunément embrasser une si belle occasion envoyée par la Providence pour assurer la religion catholique en ce royaume (4). » La proposition trouva faveur dans la chambre du clergé; il ne restait plus aux prélats une étincelle de patriotisme. Même au sein de la Ligue, il se manifesta une vive réaction contre la domination étrangère. Que répond le clergé? « Que l'on avait tort d'appeler les Espagnols des étrangers,
(1) Procés-verbanx des états gèni'raux de 1593, pniliés par A. Eemard, p. 129.
(2) États généraux de 1593, p. 13/-141.
(3) Ibid., p. 213.
(4) Ibid., p. -:63, 289. — De Thou, Histoire universelle, livre CUL
qu'il n'y avait plus d'étrangers parmi les chrétiens » (1). Ce que c'est que le cosmopolitisme catholique 1 L'ordre de la noblesse ne lut pas de cet avis; pour repousser l'Espagnol, il se retrancha derrière la loi salique. Il en fut de même du tiers-état; par l'organe du parlement, il chargea le lieutenant générai du royaume de veiller « à ce que, sous prétexte de religion, la couronne ne fût transférée en main étrangère contre les lois du royaume(2). » Le sentiment de la patrie l'emporta sur le fanatisme ultramontain.
La conversion ouvrit les portes de Paris à Henri IV ; mais pour que sa réconciliation fût complète, il lui fallait l'absolution du pape. Or Philippe II dominait à Rome, et il comptait bien empêcher le saint-siége de reconnaître Henri lY. Il fil littéralement violence au saint-père. Le duc de Nevers, ambassadeur de France, nous fait connaître les menaces par lesquelles le roi d'Espagne effrayait la cour de Rome : « Si le pape accorde absolution h Henri, Philippe II affamera la ville; il fera un schisme dans la monarchie espagnole, il suscitera l'empereur à redemander Rome et autres villes appartenantes à l'empire, et il l'aidera à exé.cuter ces réclamations; au pis aller, il lui déclarera la guerre ouverte, comme il l'avait faite à Paul Farnèse (3). » Clément VIII plia longtemps sous ces menaces; mais plus elles étaient violentes, plus elles donnaient h réfléchir au pape. Il se fit une vive réaction à Rome contre la domination espagnole; l'on vit que, si Philippe II atteignait le but de son ambition, le souverain pontife ne serait plus que l'instrument du roi d'Espagne. D'un autre côté, le schisme était imminent en France. L'intérêt de la religion se joignait donc à celui du saint-siége, pour inspirer au pape le courage de braver la colère de l'Espagne. En définitive, la couronne de France échappa à Philippe, comme celle d'Angleterre lui avait échappé. L'esprit d'indépendance nationale se révolta contre les prétentions de la maison d'Autriche jusqu'au sein du Vatican : le pape, pas plus que les rois, ne voulait d'un monarque universel.
(1) Etats généraux de 1593, p. 392.
(2) Jbid., p. 546, 736, ss.
(3) Mémoires du duc de Never s, T. II, p. 716.
N» 3. Henri IV, Elisabeth et Philippe IL
La France ne cessa pas de lutter contre l'ambition de la maison d'Autriche, même au milieu de ses dissensions civiles ; mais la rivalité de Charles IX et de Henri III était stérile. Dominée par les passions religieuses, la royauté finit par se mettre à la tête du parti catholique contre la réforme ; c'était perpétuer les guerres de religion, et ces guerres taisaient la force de Philippe II. Les rois très chrétiens eurent beau prendre parti pour le catholicisme, ils n'inspirèrent jamais une entière confiance aux orthodoxes; le vrai chef de la ligue catholique était le roi d'Espagne. Pour combattre la maison d'Autriche, il fallait un prince réformé, ou du moins un 'adversaire décidé de la Ligue. Tel fut Henri IV; arrivé au trône après de longs combats contre le parti catholique, il resta, malgré sa conversion, favorable aux réformés; en leur donnant la liberté religieuse, il mit fin aux troubles qui avaient déchiré la France, et il l'affranchit en même temps de l'influence espagnole, Dès que la royauté eut reconquis son indépendance, elle reprit la lutte contre l'Autriche. Un des premier actes de Henri IV fut de déclarer la guerre à l'Espagne. La guerre n'avait pas le caractère religieux, qu'elle aurait eu, si le roi était resté attaché à la confession de Calvin : dans son manifeste il ne parlait que des dangers de l'Europe, menacée par l'ambition de l'Espagne (1). Toutefois la religion était au fond du débat ; car c'est sur le catholicisme que reposaient les prétentions de la maison d'Autriche à la monarchie; la combattre, c'était combattre en même temps pour la liberté religieuse. Voilà pourquoi la lutte fut engagé par des princes réformés; il en fut ainsi sous Richelieu, il en fut encore ainsi sous Henri IV. Le roi de France n'était pas en état de soutenir seul la guerre contre la puissance formidable de l'Espagne; il revint donc forcément à l'idée d'une ligue protestante.
L'allié naturel de. Henri IV était la reine d'Angleterre. Il lui écrivit en 1595 : « Ayant pour pnnemi commun le roi d'Espagne, lequel n'a d'autre but que de troubler et travailler nos royaumes
(1) Poirson, Histoire de Henri IV, T. I, p. 276.