ESPAGNE. — PORTUGAL. — ITALIE. — ÉTATS-UNIS
D*AMÉRfÛI]B
ilM. Uosalès, Paliuuroli, A. Gisbert, Ma'n2ano, Cessa, D. y Marquez, L. Rttiperez, — Stefano Ussi, Pasiiii, Palizzi, Biancbi^ Pagiatio, Çaroano, FarrafBoi, — CSniroh, Biersta4t, Homer, Lambdin, Johnioii, Whitkler.
il n*y a pas d'iiomme qui ait eu plus d*iofluenee sur la peinture contemporaine que Paul Delaroehe. Il a subs*
limé dans l'art l'anecdote historique à Thisloire. li allait ainsi au-devant des prédilections de la majorité pour Tintérét du sujet. L*accueil fait k cette tentative par le grand public fut tel que partout en iuii ope le mênie principe devait triompher. C'est ce qui est arrivé» et» chose curieuse, nous voyons Técole espagnole renaissante se rattacher h ce moyen dè succès.
Le tableau le plus important de cette école est conçu dans cet esprit un peu petit, il faut bien le dire, et qui ne se rachète que par Fhabileté matérielle de l'exécution. C'est là, en effet, ce qui sauve l'ouvrage, disposé d'ailleurs avec une grande intelligence, dans lequel
LES hCOLES ETHANGÈKES
M. Eduardo Rosalès a représenté Isabelle la Catholique dictant son ieslament.
On est toutefois entraioé d*une sympathie plus vire vers le talent de M. Vincente Palmaroli. Dès le premier jour de l'Exposition, cet artiste obtint un vif succès, grâce à l'unité» à la sobriété et à Hnteusité de coloration de son Sermon à la ehapeUe Sixtine. Ce sujet a (enté bien des ])eintres; il a été traité notamffient avec une extrême supériorité par M. Ingres qui en a fait un chefd'œuvre parmi ses oeuvres. Chez M. Palmaroli, il n'y a point encore d'accent magistral, mais — et cela suffit— une révélation incontestable d'un teinpérameul de peintre coloriste et fin. Le Débarquement des puritains en Amérique a valu à M. Antonio Gisbert une médaille au Salon français de 1865. Ce tableau reste encore le meilleur parmi ceux qu'expose, cette aonée^ le jeune àrtiste. Pourtant, au milieu des autres tableadx qui témoignent d'une renaissance de l'art en Espagne à laquelle M. Gisbert a contribué d'une manière active, sa peinture, parait perdre de sa solidité; ses rivaux ont plus d'énergie d'exécution. Nous trouvons dans la galerie espagnole bien des études, bien des tableaux de genre et d'intérieur peints d'une touche plus vigoureuse et d'une belle couleur. Malheureusement l'abseno-e de numérotage sur les tableaux et l'absence de signatures ne nous permettent point d indiquer avec précision tous les ouvrages qui nous ont arrêté. Mous nommerons pourtant une ou deux esquisses de Victor Manzano, mort récemment; de M. (lessa, de M. Domingo y Marques; enfin, une petite toile de M. Luis Ruiperez, qui a porté dans l'école espagnole la tradition de M. Meîssonier.
Nous aurions voulu parler de l'exposition portugaise.
LES ECOLRS hu midi et l'rcole aniSricainr i59
Ce pays, en effet, nprès avoir subi une lonpe déeadenee,
semble — sous rimpulsion d'un souverain artiste luimême — disposé à sortir de leogourdissemeot dans lequel il était tombé. On nous apprend, en effet, qu*une ' réorganisation complète de l'École des beaux-arts ef des Miisées se prépare en Portugal, grâce à rioitiative du roi. Équitablement, nous devons attendre avant de nous prononcer, et fonder, au point de vue de Fart, le meilleur espoir pour l'avenir sur un peuple qui a la clairvoyance de son étal et le désir bien vif d'en sortir.
L'Italie, elle aussi, a fait depuis quelques années de sérieux efforts pour s'adranchir des entr.ives académiques qui paralysèrent si longtemps son libre développement. On conviendra cependant que le jury, qui a accordé une graude médaille d'honneur à M. Stefano Ussi, n'a point mesuré la réc<nnpense h la stricte valeur de l'œuvre. Ce tableau représente ÏEwpuUion du duc d'Athènes, Je n*y ai vu, pour mon compte, aucune espèce d'originalité, aucune tendance personnelle, et l'on peut en outre y constater une banalité d'exécution et de conceptiou qu'on pardonnerait à peine à un jeune peintre encore sur les bancs de Técole.
Il y a assurément beaucoup plus de mérite réel daus le taleot de deux peintres italiens qui figurent tous les ans à nos expositions et qui, d'ailleurs, habitent Paris. Le Schah de Perse parcourant les provinces de son royaume atteste un progrès nouveau dans le talent de M. Pasiui, qui s'est voué, coïnme on le sait, à la tâche courageuse de nous révéler les mœurs et les paysages de Ta Perse.
Le Courrier endormi dans les solitudes de la Perse a le double mérite d'être un fort bon tableau, 4A l'artiste^
LKS ISCOLBS ]'!TltANGËRRS
Si. Pastoi, a rendu avec un rare, bonheur la clarté transparente des nuits d*Orient et où il a su placer une belle et ÎQtéressantc figure, celle de ce courrier éiendu sur le dos, endormi à la face des étoiles, portant, roulé autour de Porteil, la mèche enflammée avec laquelle il a d'avance mesuré le temps de son sommeil. M. Pasini aime la Perse, il nous faoïiliarise avec le grand aspect de ces terrains aux lar|;es assises horizontales, étagées de plateau en plateau jusqu'aux montagnes. C'est dans les plaines voisines d'ispalian qu il a placé aussi une scène de la vie militaire en Perse, des cavaliers armés de longues lances, chassant devant eux, comme un troupeau, de^ prisonniers de guerre.
On ne saurait trop louer dans ces œuvres, conquises au prix de tant de fatigues, la grandeur des lignes, la richesse des colorations, la limpidité de la lumière. M. Joseph Palizzi expose également trois paysages : deux d'entre eux sont empruntés à Tinlérieur de la forêt de Fontainebleau; le dernier représente des bœufe ea marche, surpris par un ouragan dans les marais des Abruzzes Citérieures. L'étude de la nature dans ces toiles est d'une extrême sincérité, qui se traduit, d'autre part, par une fermeté d'exécution tout a fait remarquable.
Qui pourrions-nous nommer encore! M. Moise Blanchi, auteur d'une Veilh de fête au village traitée avec esprit ;
un épisode du Combat de San-Marlino , par M. Pagliano; un Jardin éclairé par le soleil, de M. Philippe Carcano; enfin, dans un genre nn peu plus élevé, par les proportions du moins, V Entrevue de Machiavel et de César Borgia de M. Farruftiui, tableau déjà exposé au Salon d^ 1865.
LES ÉCOLBS DU MIDI BT l'eCOLB AMKRICAINB 46i
Nous TenoDS de dresser le bilan de TÉcole italienne, et parmi tous les noms que nous venons de citer, il n*en est pas uu qui appartienne aux États pontificaux. L'empire ottoman, TÉgypte, la Roumanie, la Grèce ne nous ont pas envoyé non plus un seul tableau intéressant. Pour retrouver quelques ouvrages ([ui méritent une légitime attention, il nous iuut frauchir TOcéan et pénétrer en Amérique.
Ce n*est point que Fécole américaine ait fait preuve jusqu'à présent d'une originalité particulière; elle se traîne péniblement à la remorque de l'école anglaise. A part quelques paysages, notamment le Niagara, de M. Ciiurch, et les Montagnes rochetises^ de M. Bierstadt, qui témoigneut l'un et l'autre d'une certaine audace de conception, la plupart des paysages américains sont peints dans un esprit de convention fait pour surprendre chez un peuple qui passe pour s'être affranchi de tant d*autres conventions. Dans la peinture de genre, la même chaîne rattache les pèintres américains aux peintres de la Grande-Bretagne. Ça et là on remarquera quelques tableaux comme les Prisonniers confédérés, de M. Homer, comme le Dernier sommeil, de M. Lambdin, ou encore la Scène ehampéire au Kentucky, par M. Johnson. Mais le seul peintre qui témoigne d*une personnalité parfaitement accentuée est Tauteur de cette Fille blanche qui, refusée au Salon de Paris en 1863, causa cependant une certaine agitation et éveilla de réelles sympathies dans le monde des arts; ce refus apporta du jour au lendemain la notoriété à M. Whistler. L'œuvre figure de nouveau à TExposltion du Champ de Mars; nous l'y avons revue, bien qu'elle y fût fort mal placée, avec un plaisir qui ne nous laissa point de regrets de
162 LES l^COLES ÉTRANGÈRES
TaToir défendue jadis avec quelque chaleur. Auprès de
la Fille en blanc^ M. Whistler expose trois autres tableaux, une vue de la Tamise^ une autre vue du Vieux paru de Batiersea^ un Crépuscule en mer; et aussi une série d'eaux fortes d'une facture très-piqiiante, où vous recoQDâUrez la sensibilité esthétique très-âoe et très-souple qui fait le mérite essentiel du jeune artiste américain. Il peut lui arriver parfois de se tromj)er, il ne lui arrivera jamais d'être ni plat ni vulgaire. Ses compositions sont souvent étranges, — mais soit dans le motif, soit dans la coloration, — elles ont toujours une distinction native qui affirme Tindividualilé de M. Whisller et qui vaudra toujours à ses ouvrages la sérieuse estime des amateurs.
Nous avons fait le tour des phalènes étrangères ; notre moisson dans les écoles du Midi et en Amérique a été bien pauvre, plus pauvre que dans les Écoles du Nord. Il faut conclure cependant : là comme ici, c*est le genre qui domine. En des contrées où Part fut si grand on a perdu l'amour etrinteliigeoce delà nature; comme conséquence, on y rencontre peu de peinture vraiment forte et de haute inspiration. Je n'aimerais point h reprendre le thème usé des lamentations sur la décadence de Tart. Tout me parait annoncer au contraire un effort à peu près général pour arriver à une renaissance. Le nombre des imitateurs Temporie évidemment sur celui des artistes qui ont un sentimeul iûdividuel; mais en tout temps il en a été de même. De ce que dans nos expositions les œuvres originales sont comme noyées dans un déluge d*œuvres médiocres, il ne faut point désespérer de l'avenir. . En chaque pays il y a au moins un ou deux artistes, quelquefois un groupe de peintres qui ont entrevu la vé-
LES ÉCOLES DU MIDI ET L*KGOLB AMÉRICAINE i6'6
rité etqui înarchent fermement dans la voie qu'ils se sont péniblement ouverte. Bien que souvent méconnus, ceuxlà soiil ceux qui resteront. Nous avons, à mesure que nous les rencontrions, pris k tâche de les recommander à l'attention des visiteurs; si nous réunissions leurs noms ici, on conviendrait qu'au total le nombre des hommes de talent en Europe n'est pas si misérable qu'on le croirait d'après l'impression d'ensemble. Ce qui manqiie, et nous verrons bientôt si cela manque aussi k la France, c'est le sentiment du grand art, ce sont les œuvres qui, violemment contestées et vaillamment défendues, affirment la lutte d'un homme supérieur contre le goût moyen. A vrai dire, il n'y a plus de luttes aujourd'hui ; il y a du talent, beaucoup de talent; mais de Londres à Anvers, h Berlin, à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Florence et à Madrid, nous n*avons point trouvé une seule œuvre qui révélât la généreuse passion, l'héroïque entraînement d'une ame brûlée par les flammes du génie. Ce qui domine partout, c'est l'ingéniosité, l'esprit, la sagesse (la sagesse surtout!), un respect pour le passé qui ressemble plutôt à de l'impuissance qu'à un senliment de vénération profondément enraciné dans les cœurs et motivé par une joste pénétration des principes qui ont dirigé les maîtres antérieurs.
Ce qui nous frappe aussi dans les écoles étrangères, c*est le défaut d'accent local. Nulle part, à fort peu d'exceptions près, on ne reconnaît l'énergie d'une race. Belges, Allemands, Russes, Italiens, tous plus ou moins, avec plus ou moins de faiblesse, se rattachent à l'école française.
La leçon nous servira à nous-mêmes; Tétude des écoles européennes aura été certainement utile à ceux de
LES KCOLKS KTRANGÈRES
nos artistes français qui auront voulu s'y appliquer. Souvent* il est vrai, ils y auront recounu leurs défauts accusés, amplifiés à Texcès, mais il suffit qu'ils aient pu constater aussi quelques rares efforts, notamment en An* gleterre, pour arriver au déveluppenient d'une originalité nationale. Je n'insisterai pas sur ce point; certainement nos peintres n'auront point manqué d'analyser à leur usage ces tendances qui s'offraient h eux dans des manifestations si contradictoires, si diverses et si multipliées. Dans ee déploiement d'efforts, depuis l'observalion serupaleuse et quasi-^religieuse de la nature en ses infininoent petits, jusqu'aux conceptions étroites qui ne sont que de pâles décalques, des pastiches appauvris des ouvrages de Técole française, ils auront su discerner et s'assimiler tout ce qui pouvait contribuer à les éclairer sur leur propre faiblesse et à affermir encore leurs énergies individuelles.
L'ÉCOLE FRANÇAISE
PEINTURE d'uLSTOIRE
MM. GAbaiiel, BMidiy, Delaunay, Levy, Pavit ds ChArnineft, Ribot^
Gustuve Moreaa.
Les décisioDS dn jury înlernâtional des récompenses
ont constaté officiellement et d'une manière éclatante réUi de délaissement où la grande peinture est tenue aujourd'hui en Europe. Parmi les huit médailles d'honneur dont il avait la libre disposilion, une seule a pu être accordée à un peintre d'histoire. Je prends le root peinlre d'histoire dans le sens consacré depuis de longues années et non point dans celui qu'il paraît désor* mais destiné à recevoir et à garder d'une manière déûnitive.
Peintre JChi^taire ici ne désigne point un peintre
qui met en scène d'ime manière plus ou moins habile, en des proportions plus ou moins vastes, une scène hbtorique quelconque» empruntée indifféremment à l'âge moderne, an moyen Age ou à Tantiquité. Dans Tancienne acception du mot, un peintre d'histoire était un homme
l'kgole française
qui se préoccupait ayaol tout de posséder à fond la science du corps de l'homme, qui résiraiait Tidée de beauté dans
la beawté plasiiijne des formes liuiiiaines mises en iiiouvement par une action qui permit de les conserver dans leur Dudité majestueuse. Le choix 4e Taction venait en-^ suite. On la voulait grande, héroïque autant que possible, se prêtant à riulroduction d*un certain nombre .de personnages qui fussent de types, (Tâges et de sexes variés. Le motif étant ainsi déterminé, le peintre prenait souci de faire véritablement un tableau, et non point une série d'études ou ài! académies; il cherchait tout d'abord un mouvement général des lignes qui conduisit nécessairement le regard du spectateur sur la figure essentielle, celle qui révélait le sens principal de l'action. Chaque tigure ensuite était isolément étudiée pour sa beauté propre. Oo voulait une grande variété d^aititudes, on voulait que tour a tour le corps de l'homme apparut sous ses divers aspects : sous l'un et l'autre profil, de lace, de dos, de trois quarts, assis, dd>out, accroupi, couché, dans Timmobilité du repos et aussi dans la violence d'un geste passionné. Chacune des tigures concourait, d'une pari, à expliquer le motif adopté par le peintre, et, d'autre part, à faire valoir la science réelle de Fartiste. L'équilibre de la composition et des divers personnages ainsi arrêté, les peintres complets (et ils furent toujours rares) calculaleot avec un soin non moins attentif la valeur et«le sens de leur coloration. Aujourd'hui que l*on se moque un peu de tout, on ne veut point admettre qu'il y ait en pcintare comme en musique des tonalités capables d'exprimer par elles-mêmes certains étals d'âme, une disposition d'esprit parliculitTc. On nie qu'il y ait en peinture des colorations tristes, sereines, joyeuses, de même que l'on
nie que par l'iostrumeotalion musicale on puisse reudre certains sentiments eoinme la gatté, ou la gravité, ou lé recueillement religieux. Sans nous arrêter à cette discussion, affirmons que, préméditée ou non, la couleur ehez les maîtres donne dès l*abord une indication qui ne nous trompe point sur le sens de leur peinture. La distri* bulion des lumières ne joue pas un moindre rôle dans leurs œuvres; ils savent la répartir inégaleuient sur les figures en raison de leur importance dans l'action. Du plus loin qu*on aperroive un tableau, il faut que le regard soit appelé tout d'abord sur le centre moral de rœuvre, c'est-à-dire sur le personnage ou sur le groupe principal. €omme la partie la plus lumineuse d'une peinture est celle qui attire le regard de prime-saut, c'est donc sur le point que nous venons de désigner qu'elle ^ doit être concentrée pour rayonner de là en s'affaiblissant graduellement sur les parties secondaires. Théories d'école, soitl mais que Ton néglige de plus en plus, et à tort. Elles ne suffisent point à constituer, tant s*en faut, des œuvres d'art parfaites. Bien souvent, trop souvent, au temps même où elles étaient le plus patiemment observées, elles n ont produit que des hommes médiocres, parce que ce n'est pas tout que de mettre d'excellents outils entre les mains d'un apprenti pour le transformer en maître ouvrier. Mais au moins ces ouvrages, si médiocres qu'ils fussent par l'inspiration, avaient-ils ce mé* rite de pouvoir rester à titre d'étude et de charmer encore, dans une certaine mesure, par Tintérét qui s'attache à tdute œuvre bien faite, à toute peinture révélant une expérience profonde dois parties de l'art qui se peu- * vent apprendre. Qu'une grande inspiration vint s'ajouter à cette science prenuère et elle nous donnait i'£coie d'A-
Diyitizeu by GoOglc
168 Vécole frani;aisb
thines, le Jugement dernier ^ la Chute des TiUms^ et
plus près de nous, dans l'École française, le Radeau de la Méduse^ le Martyre de saint Symphorien ou ÏAl" êOa.
Le jury, sur huit grandes médailles, nous le disions toul à riieure, en a décerné une h un paysagiste» trois à des peintres de genre, trois autres à des peintres de genre historique, une seule à un peintre d'histoire. C'est la France qui a eu l'honneur de recevoir celle récompense exceplionnelle. Si nous consultons la liste des premiers, seconds et troisièmes prix, nous ne trouvons pas plus de deux ou Irois noms de peintres d'histoire parmi les soixaute artistes qui ont obtenu des récompenses. Ces deux ou trois noms sont des noms français.
Il semble donc que la France seule ait conservé quelques restes de l'amour des anciennes écoles pour ce qu'on appelait le grand art. Je ne fais pas ici le procès aux écoles étrangères, ni h l'école française; je constate purciijcnt et simplement un étal de clioses. Je ne crois pas, eu effet, qu'il soit juste d'accuser les artistes de cet abandon croissant des conceptions grandes.
Les mœurs se transforment de jour en jour. En même temps que le nombre des peintres s'est augmenté dans une proportion considérable depuis deux siècles, le nombre des amateurs a erft dans une égale proportion. L'amour des œuvres d'art, qui était autrefois le privilège de princes et de grands seigneurs puissamment riches, a pénétré peu k peu dans des classes de la population où les fortunes sont limitées. Beaucoup de collectionneurs sont logés aujourd hui au troisième étage, dans les petits appartements que chacun connail.
Les palais qui offirent ie vastes surfaces k la prînlure
PEINTURE U^HtSTOlItE
ne sulfisenl point, il s'en faut de beaucoup, îi exercer le talent de l'ioimense quaulilé d'artistes habiles qui se manifeste chaque année à nos expositions. On n'en est point encore venu à décorer de peintures les monumeiUs publics, comme les gares du chemin de fer, dont les murailles présentent uu développement de superticie considérable. H faut donc travailler nécessairement en vue des amateurs, c'est-à-dire faire de petits tableaux d'abord, puisqu'ils sont petitement logés; puis, dans la même prévision, il a fallu renoncer au nu dès qu*il ne pouvait plus se formuler h la façon des grandes tentures et peintures décoratives, dans d'immenses galeries de réception où il ne s'imposait point forcément au regard des visiteurs. L'œuvre d*art n'étant plus partie intégrante de l'architecture, le tableau étant un meuble avec lequel on est en contact de tous les instants, le nu, dans les conditions où il se présenterait aujourd'hui, choquerait souvent certaines délicatesses, exagérées peut-être, mais très-réelles, de la vie de famille. Encore une fois, nous ne justifions rien, nous ne blâmons point, nous n'approuvons pas davantage : nous constatons un état de choses qui pèse plus impérieusement qu'on ne le croit généralement sur la direction de l'art contemporain. ,1 ;
On reproche volontiers aux artistes de se conformer aux goûts aventureux du public, de subir les entraînements de la mode : le reproche est souvent juste, c'est-àdire que dès qu'un peintre a obtenu un succès par une fantaisie sur un motif quelconque où il avait mis quelque originalité, le vulgum pecus des imitateurs reproduit sous mille formes différentesel démonétise bientôt comme un vieux sou TefOgie que le créateur avait frappée d'une empreinte vigoureuse. 11 n'en est pas moins vrai, cepen-
170 l'eCOLK PRANÇAISB
dant, que les pemtres sont forcés d'obéir à certaîoes nécessités générules et He subir les iransform:Uions que le inouvemcnl des mœurs exige d'eux et d'une laçon trèsimpérieuse. Ce n'est point pour se soumettre à la mode, ce n'est point surtout pour le plaisir de s'y soumettre que les peintres ont peu à ])eu renoncé à la grande peinture.
lis font du tableau de genre, ils font du paysage, ils font des natures mortes, parce (]ue les conditions de Vha* bitation moderne ne leur permettent point de s'étendre beaucoup plus, ni de s'élever beaucoup plus haut. 11 résulte nécessairement de cette obligation de faire petit, prévue par l'artiste dès ses débuis, que le nombre de ceux qui entrepreuuenl et poursuivent jusqu'au terme des études sérieuses est de plus en plus restreint. L'exposé de cette situation singulière conduit k deux autres conséquences : 4° Si l'on n'y prenait garde, les peintres d'histoire et de sujets religieux dont le concours est indispensable à la décoration des palais et des églises n'auraient bientôt plus une éducation suffisante et ils feraient défaut à leur tâche. La seule éducation solide, même pour la peinture de genre, même pour le paysage, étant Rb\< l'élude du C4>rps humain et de la composition, il arrivey/f^ rait bientôt (ce qui arrive déjà) que le e^enre ne serait plus qu'une ébauche spirituelle, uue œuvre d'impression, le paysage une esquisse rapide, et que le tableau proprement dit deviendrait plus rare de jour en jour. La conclusion de ce qui précède n'est-elle pas évidente? Il faut bien que l'État^ à défaut des particuliers, intervienne dans réducation et entretienne un foyer d*études élevées : c'est là ce qui justifie, ce qui nécessite l'exisience de l'École des Beaux-Arts. On n'a pas la prétention d'y faire de grands artistes, mais à ceux qui auraient en eux
PEINTURE d'uISTOIHE
la puissance de devenir tels, on prélend, ajuste raison, fournir les éléments nécessaires au développement et à l'exercice de leurs facultés.
M. Cabanel est précisément sorti de cette école, il y obtenait le prix de Rome en 1845; il a successiveuient et rapidement parcouru toutes les étapes qui séparent le début du terme le plus envié dans la carri<Me des arts. Il a obtenu médailles sur médailles aux expositions. Jl est entré à Tlnstitut. Le vote de ses contrères lui accordait, en 1865, une grande médaille d'honneur. Cette année encore, il est l'un des quatre élus du jury international parmi les peintres français. £st-ce à dire que ce peintre, dont la fortune a été si heureuse et si prompte, soit un maître qui puisse nous faire oublier ceux (pie nous recfrettons, les Ingres et les Delacroix? Je ne le crois pas, M. Cabanel ne le croit pas lui-même; mais il est vraiment h cette heure un des très -rares peintres qui ne reculent point devant une grande couqiosition oit le nu joue un rôle important ; il a, en outre, dans le talent, une élé-^ gance et une distinction qui lui sont bien personnelles.
Il avai exposé six tableaux qui donnent sa mesure complète comme artiste. Le plus important et le plus récent est le Paradis perdu^ peinture commandée par S. M. le roi de Bavière. A vrai dire, je ne regrette point outre mesure la perte de cet ouvrage pour la France; il dénote incontestablement de grandes qualités de modelé, une certaine finesse de coloration, an senti<ment délicat de la coni]>osition ; mais toutes les figures n'y ont pas un égal mérite; les mieux réussies, à mon avis, sont celles d'Adam et Ëve. Outre que la figure de Dieu le père me parait (je le dis d*une manière générale) tout à fait inaccessible aux peintres dans les moyens bor-
LKCOLli FKANÇAISB
nés et trcs-précis de leur art, — M. Cabanel a montré trop clairement qu'il avait conservé des réminiscences de ses études d*aprè$ Raphaël. D*autre part» l'artiste n*a pas été plus heureux dans son image du diable qu*il ne l'avait été dans son image du bon Dieu. Son Satan, avec ses cornes et ses yeun phosphorescents, est m Satan de féerie. On- sent trop l'influence de la convention traditionnelle et trop aussi que M. Cabanel ne pouvait prendre son diable au sérieux. Je veu.\ croire que le motif de ce tableau a été imposé à Tartiste et qu'il n*est point du tout de son choix.
Remontons en arrière, dans l'œuvre de M. Cabanel; nous y rencontrons un tableau qui est vraiment à la hauteur de sa réputation, la Naissance de VénuSy exposé au Salon de 1863. On se rappelle sans doute la lutte intéressante qui s'engagea, cette année-là, entre la Vénus de M. Cabanel et la Vague de M. Baudry. Le motif était le même. Il fut traité par chacun des deux peintres avec un talent remarquable, mais aussi avec une différence, avec une opposition de génies nettement tranchée. Les deux peintres eurent leurs partisans déclarés et presque ennemis. J'avoue que mes préférences allaient tout droit et sans transaction possible à l'œuvre que nous n'avon§ plus revue et qui ne figure point à TËxposition universelle.
M. Baudry, en effet> n'a point voulu prendre part à ce concours. Je ne veux pas juger les motifs qui ont décidé le jeune maître à s'éloigner, mais quelque légitimes qu'ils puissent être, tout le monde regrettera que M. Baudry se soit ainsi tenu à l'écart. Mous y avons perdu l'occasion de revoir des peintures excellentes et d'un homme qui a le droit d*ambitionner aujourd'hui une des premières
PBINTDRB d'histoire
places dans FÉcole française. Je n*hésile pas k affirmer qae H. Bandry, eiHt-il essuyé ane défaite d'amour-propre
en n'étant pas mis au rang qu'il méritait d'occuper dans Tordre des récompenses , aurait trouvé cependant une ample et suffisante revanche dans l'accueil que Topinion publique eût fait à ses ouvrages. Je crois que M. Baudry a renoncé trop vite à une grande victoire.
Cette digression terminée, nous rêvions à M, Gabanel. Son tableau de la Naiêsanee dê Vénuê est le plus parfait qui soit sorti de sa main. Il y a mis toutes ses qualités, une grande beauté de lignes et de modelé, de plus, la délicatesse de coloration un peu sobre qui est particulière à son talent. Ce qui prouve la science de M. Gabanel, c'est qu'il s'entend admirablement à poser grandement un portrait d*apparal.
Je prends comme type dans son œuvre deux portraits, eelui de l'Empereur, celui de madame de Ganay.
* Dans le premier, M. Gabanel a tenté de réaliser une conception assez audacieuse par sa simplicité même, et j'ai hâte d'ajouter qu'il y a réussi pleinement. Il a repoussé les éléments de noblesse trop facile que pouvaient lui fournir l'uniforme de général de division et la pourpre du manteau impérial; il a voulu que l'idée de grandeur jaillît de l'homme même et non des accessoires qui l'entourent. L'empereur est delmut, en liabit noir, en culotte; sa main droite est posée un peu au-dessous de la hanche, simplement, naturellement, par un geste qui lui est familier. La main gaucbe s'appuie sur une table au-
* près de la couronne fermée et de la main de justice. Je ne donne ici que la sèche indication de l'attitude d'ensemble; mais, ce qu'il faut dire, c'est combien, dans
. celte simplicité calculée l'artiste a su mettre de baute
ITi
l/t:COLE FRANÇAISK
élégance, de distinction suprême. La tête, d*une extrême ressemblance, est noble» abordée dans sa vérité, résolument ramenée des nuages de l'idéaliié et de la convention à la beauté bien plus touchante de son expression réelle, indéfinissable mélange de fermeté profonde et de pénétrante douceur.
Voilà donc un portrait moderne, un type de l'aristocratique distinction dans la vie contemporaine prise à son sommet. Nulle réminiscence des maîtres classiques; réminiscences absurdes en de tels sujets qui depuis longtemps auraient dû séduire les peintres de race et devant lesquels a toujours reculé notre école, éternellement asservie, d'une part à de vaines traditions, d'autre part à de timides fantaisies.
Comme exécution, comme technique de procédés, le portrait de l'Empereur est un des meilleurs morceaux qu*ait peints M. Gabancl. Comme valeur histori(|ue, c'est le portrait le plus vrai, le plus ressemblant, le plus noble que le temps présent puisse, jusqu'à ce jour, léguer à la postérité.
De même que, dans le portrait de l'Empereur, M. Cabane! avait peint franchement, résolument, le souverain moderne, un type absolument sincère de Félégance, de la dignité, de la majesté, en ce qu'elles ont de plus haut chez l'homme de notre temps; de même le portrait de madame de Canay est un type de l'élégance, de la dignité et de la grâce chez la femme au dix-neuvième siècle. Ce n'est point la beauté immobile et seulement correcte de la femme antique, ce n'est point non plus (pour prendre un exemple qui tranche complètement avec le précédent) la beauté toute en grâces extérieures eîreinuautes de la jeune femme an dix-huitième siècle :
PKINTURe D*HISTOIRE
c'est une beanfé particulière à nos jours et qui date son époque, une atliance incomparable de 6nesse et de pureté moralfs, comme de finesse et de pureté dans les traits du visage; c*est un rapport exact, constant, entre la sensibilité nerveuse de Tesprit et la même sensibilité pliysique; il y a ciniilibre parfait entre l'expression intime et l'expression des lignes et du geste.
Madame de Ganay est debout, enveloppée dans tes longs plis d'une robe de velours violet qui descend vers les pieds, chastement, rapidement, et, par rapidement, j'entends sans les retards disgracieux des envergures monstrueuses, bardées, étavées de fer forgé : chaque pli de réloffe repose sur un soutien d'étoftes redoublées. Les épaules se dégagent d'une guimpe i)ianrhe étroitement plissée , retenue par un double lacet violet. Un ruban de même conlenr s'enlace dans la coiffure disposée sans apprêt, simplement divisée en deux paris égales etf comme par le mouvement de la vie, savamment dérangées de leur symétrie matinale. La tête se détache sur les fonds d un fauve rompu et jiàli, le contour du visage et la naissance du cou sur la silhouette noire de la chevelure. Pas un bijou, sauf une perle h Toreille, sauf une fleur, une rose thé, s*entr*ouvrant au corsage. Le caractère de la toilette est la simplicité, c*est aussi le caractère de toute la personne. Le regard doux, pur, un peu étonné, un peu triste, part d'une large prunelle largement enchâssée dans l'œil très-grand. Le peintre a donné à chacun des traits de son modèle la vibration de la vie : les narines, la bouche, dans leur dessin exact et précis, frémissent , as{)irent , respirent. La légère închnaison de la tète imprime sur le cou long et élégant .deux plis de lumière qui s*étagent en collier. S* échappant
du velours et de la dientelle, les bns avec souplesse descendent le long du corps et se rejoignent par le bout des doigts délicatement entrecroisés. En somme , nulle figure n'est plus éloignée d'éveiller l'idée de pose : le modèle est entré, s* est arrêté devant le peintre, et tel le peintre Ta vu, tel il la fixé sur la toile.
En ces deux œuvres, M. Cabanel a fixé, j'y insiste, deux types de notre temps, le type de Tliomme moderne dans son expression la plus haute, et le type de la femme moderne, c'est-a-dire de la femme dont la beauté est supérieure par sa complexité, par sa spiritualité, à tous les genres de beauté qui se sont succédé dans le monde depuis l'apparition de Tbomnie à la surface de notre humble planète.
11 nous suffira d'ajouter que ces deux œuvres, non plus que les portraits de M. Ronher et de madame la comtesse de Clermont-Tonnerre , n'ont rien perdu du double charme d'exécution et de sentiment par lequel ils avaient conquis le public aux expositions antérieures.
La pénurie de peintres d'histoire où se trouve l'école française permet aux élèves de l'École des beaux-arts de prendre facilement leur place dans un ordre où on ne la leur dispute guère. M. Delaunay et M. Lévy ont l'un et l'autre mérité à ce litre d'être distingués par le jury, et j'avoue que moi-même, qui ai peu de sympathie pour les partis pris de grisaille particuliers à M. Puvis de Cbavannes, je sais quelque gré à cet artiste (qui n*est point sorti de l'école) de ses aspirations vers une formule d'art véritablement élevé. Le malheur est que ces aspirations soient trop souvent trahies par une exécution systématiquement insuffisante. On aura retrouvé à l'exposition une réduction des peintures exécutées par cet artiste pour le
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musée Napoléon 111 à Amiens : la Guerre el la Paix^ du Salou de 1861 ; le Travail et le Repos ^ du Salon de 1863. Les étrangers ne se seront fait Siocune idée de l'imporlance de ces compositions d'après la réduction qui leur était montrée; mais elle nous mi&lr à nous, pour tenir compte à M. Puvis de GhavAiines des intentions daiis lesquelles il persiste avec une véritable énergie. Cette persistance s'applique également et malheureusement à remploi de ses procédés fâcheux.
Le jury n*a pas eu de récompenses pour deux autres artistes qui, dans des ordres différents, ont très-légitimement éveillé l'attention du public en ces dernière» années. Je veux parler de H. Ribot et de M. Gustave Horeau. Le premier a exposé, avec un tableau de genre, une de ses admirables éludes comme peu de peintres aujourd'hui -en Ëurope seraient capables d'en exécuter. C'est une sorte de pendant au Saint Sébastien^ qui obtint un si grand, un si légitime succès au Salon de 1864. Son tableau de 1867 était un Saint Vincent. Le saint, dépouillé de ses vêtements, est étendu sur le sol. La légende rapporte qu'un corbeau défendit son corps de rapproche des animaux carnassiers. Le motif était dra- ' matique, le peintre en a tiré tout le parti possible, et surtout il y a trouvé un excellent prétexte à une élude du corps humain tout à fait digne d'uji maitre, conséquem ment digne d'un musée.
Faisons un retour en arrière, et rappelons quelquesunes des œuvres précédentes de M. Ribot.
Ses Musiciens espagnols accusent la même intensité de vie, la même énergie d'exécution, et, de plus, comme dans le Saint Sébastien^ l'artiste a fait un heureux effort pour se débarrasser de ces ombres noires et opaques qui
l'lCOLE FRANilAISE
chargeaient ses tableaux et, chaque aunée, les rendaieut de plus eo plus lourds.
M. Ribot est un excellent artiste que le succès n'arrête point. Ses tableaux de genre, ses Petits Cuisiniers^ ses Petites Filles en prière , lui avaient fait une réputation de peintre habile; abordant le nu» il a voulu conquérir une réputation plus sérieuse et plus haute. Déjà dans les Musiciens, il y a. des jambes, des bras, des mains et des pieds dessinés et peints avec une perfection de réalité digne d*un grand maître. Le Satn(- Sébaslien^ effort plus grand encore, est un chef-d'œuvre comme dessin, comme modelé, comme finesse de tons dans les demi-teintes, , comme éclat dans les lumières. Dans le même esprit que Ribeira, c*esl aussi fort, sinon plus fort que Ribeira.
Le Saint Sébastien de i865 fut justement considéré comme le morceau le plus remarquable de Texposition. Noiis n'étions pas habitués dans noire école française h trouver des chairs si vivantes, de telles audaces de peinture, des corps d'une vérité si criante; et, en dépit du caractère brutal de certains détails, peut-être même à cause de ces détails enlevés avec tant de maestria, M. Ribot immédiatement prit rang en tète des jeuaes * peintres qui promettaient de belles œuvres à nos expositions. Mais ce n'était là qu'un acheminement calculé à de plus rares efforts.
L'artiste ne s'arrêta point. L'année suivante il eiiV<qraii âù Salon une figure isolée, pittoresque, un de ces petits bohémiens qu'il excelle à nieiiie en scène, et une vaste composition représentant Jésus enfant au milieu des docteun. Le tempérament de Ribot n'esi point de ceux
PEINTURE o'uiSrOlKE
livres saiuts, des tades élégances de Timagene leiigîeuse. Il lui faut des types robustes, populaires; il ne hait point les callosiiéç, les nœuds, les plis ei les rides, les fruucenients de peau épaisse dont le dur travail mafiuel, sous rintempérie de nos climats, afflige les membres de ritomme. Son talent se joue en ces mille grimaces du corps Immain, il les tourne, les retourne à volonté, les montre avec une complaisance bien partiale, justifiée par son rare talent; il y met un dilettantisme d'lial)ileté, parce qu'il sent que c'est là son véritable triomphe. Au uiilieu de ce cortège de juils, au mulle bestial, la petite figure de Tenfant divin se déiacbe, tout de blanc vêtue, dans la candeur de sa naïveté innocente, aisénieiit victorieuse des sophisnies accumules par les docteurs et débités par eux à grand renfort d'in-folios. C'est une page violente et puissante, peut-être moins parfaite en soi que le Saint Sébastien, mais plus mérirtante par Teffort considérable qu'elle suppose chez le peintre des Petits Cwiiniers de 1863. Al. Uibot, sûr aujourd'hui de sa science et de sa main , peut avec confiance aborder la pleine lumière, dégager ses admirables figures des fonds d ombre sur lesquels il a cru né- ' eessaire de les appuyer jusqu'à ce jour.
M. Gustave Moreau n'avait envoyé à l'Exposition universelle que deux de ses tableaux ; ïOrphée^ k Jeune homme et la Mort. Heureusement nous ne nous astreignons point h ne parler ici que des ouvrages exposés. Nous avons pris la liberté de rappeler nos plus chers souvenirs des expositions précédentes. Or la manifestation d'une personnalité telle que celle de M. Gustave Morvau est un lait trop important à mes veux ; elle est trop chargée de promesses d avenir et de promesse^ déjà tenues, pour
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que je; ne tienne pas expressémeiit à revenir très-minutieusement sur chacun des morceaux connus du public dont se compose jusqu'à ce jour Tpeuvre du jeune maître. Il me parait également important de ne rien modifier à l'expression des jugements que ]û successivement portés sur les tableaux de M. Gustave Moreau, au moment même où ils étaieni livrés à Tappréciaiion des amateurs.
Son premier Salon est de 1864. Voici ce que je publiais à cette date trois jours après l'ouverture de Texposilion.
« Il y a daus la langue de Tart des mots tellement démonétisés par l'usage banal qu'on en tait habituel-, lement, que tout écrivain doit les éviter le plus possible ou ne les admettre qu'avec les plus grandes précautions, s*il cherche à placer une idée précise sous les termes qu'il emploie; tels sont parmi beaucoup d'autres les mots : Iradilion, idéale style. Dénaturés, détournés de leur sens primitif, exact, ces mots n'ont plus de valeur réelle : iraditiony par exemple» est devenu à peu près synonyme de routine; idéal veut dire aspiration spiritualiste, sentimentalité flottante et vague, aux dépens de la franche et solide exécution pittoresque; le mot slyle enfin signifie la règle, la convention académique» la recette de certains ateliers pour composer un groupe, dessiner une figure ! Mais de la tradition qui n'est que le fruit de Tobservation apportée aux œuvres des maîtres de tous les temps, qui n'est que la leçon librement consentie, acceptée, léguée au présent par le passé, un avertissement de ce qu'il faut repousser, éviter, plutôt que de ce qu'il faut imiter; de la tradition à titre d'enseignement et non de la tradition à titre de modèle, il n*en est pas question. Il u*est pas question davantage de cet idéal qui correspond seulement à la pleine réalisation
PEINTUKE d'histoire
de ridée par la forme, l'une et Vautre fondues, unies en une forme ou formule unique, en un tout parfait où les deux éléments sont devenus adéquats l'un à l'autre et se sont réciproquement animés, pénétrés, comme l'âme anime le corps de l'homme et ne fait qu'un avec lui. Le mot style lui-même ne signifie plus l'expression personnelle d'un artiste, sa manière d'être et d'accuser son tempérament propre, rigoureusement individuel. C'est pourtant dans le sens que nous avons essayé de leur restituer bien rapidement, (jue nous entendrons ces mots style, idéal, tradition , lorsque nous les emploierons pour parler de Tœuvre de M. Gustave Moreau, et nous sonmies tenu de les employer.
« OEdipeelh Sphinx est, en etfet, une œuvre de tradition, une œuvre idéale et une œuvre de style, de grand style, faut-il ajouter.
« Il y a bien longtonips que nous n'avions été surpris par la vue d'une coiTiposition si puissante. L'impression est d'autant plus vive qu'elle était inattendue. L'auteur est complètement inconnu, son nom ne figtire sur aucun des livrets de ces dernières années; cependant la conception et l'exécution de ce tableau révèlent une uiaturité de talent et de pensée qui ne saurait appartenir à un novice. Des informations que nous avons prises, il résulte que M. Moreau, qui passa il y a une dizaine d'années dans l'atelier de M. Picot, s'éprit à ses débuts du grand artiste qui eut la gloire d'être le plus puissant coloriste de l'école française. Eugène Delacroix et l'un de ses élèves, Chassériau, lui donnèrent des conseils et, dans l'esprit dii maître, il exécuta une Défaite de Darius qui fut exposée, je crois, aux Menus-Plaisirs; il emprunta aussi à la fable d'Hercule le sujet d'une autre composition
18^ l'école fhanv:aisb
qui resta dans Tnlelier du jeune peintre. De|)nis, craiguant d'ailleurs de s'èire engagé dans une voie périlleuse, et qui Tétait ea effet, M. Gustave Moreau a voyagé eo Italie, étudiant, copiant les grands maîtres de toutes les écules et de préférence les maîtres de la i\enaissance. Il s'essayait également, mais dans la solitude, à des travaux qu'il tint éloignés de toute publicité, même du jugement de ses amis. Sa résolution était prise de n'aborder nos expositions que lorsqu'il aurait réussi à se satisfaire lui-même, et il y mettait la sévérité que peuvent seuls inspirer l'amour le plus élevé de son art et* aussi la con« science de sa force. Cette sévérité aura porté ses fruits. M. Moreau est arrivé à s imposer du premier coup au public et à la critique. Étudions son œuvre.
« L'artiste a consulté la tradition, avons-nous dit : il l'a fait en homme et non en enlanti il a regardé les maîtres non à genoux, comme un disciple» mais face à face; leur demandant, s*assimilant celles de leurs qualités qui avaient le plus d'affinités avec son propre tempérament. U s'est rendu compte de leurs procédés, de leur manière d'exprimer leurs inspirations, et dans cette libre et intelligente étude il a trouvé des procédés personnels et une manière personnelle d'exprimer ses pensées. Le véritable talent puise toute sa vertu en lui-même, c*est de lui-même qu'il tire sa puissance; il ne demande an dehors qu'un peu d'aide pour trouver sa voie et s'affranchir des premières difficultés; il n'en est pas d'exemple plus frappant, de preuve plus manifeste que le talent de M. Gustave Moreau. Y a-t-il dans son tableau une réiuiniscence de Mantegna? Dans la ligure d'ÛEdipe, c'est possible ; mais combien il y a loin de là à un pastiche ou à une plate imitation d'atelier, à un devoir
d'élève! L'œuvre est absolument une, individuelle et originale. J'ai dit quelle était la part de la tradition dans ce tableau. Avant d'analyser ses qualités d'idéal el de style, essayons de donner au lecteur une idée générale delà coui position.
€ C'est OEdipe et le Sphinx; je ne rappellerai que pour mémoire la belle académie que M. Ingres a peinte sous ce litre, car il ne s'agit pas ici d'étude de torse, mais d*une œuvre, d'un sujet compris et rendu d'une manière très-élevée et très-neuve. — Œdipe est allé chercher le monstre dans sa retraite presque inaceessible, sur un étroit plateau surplombant l'abime, entre deux hautes murailles de roches aiguës. Ces roches se décou* peut à angles tranchants et plongent par leurs cimes dans les vapeurs légères d'uu ciel qui, aperçu d'eu bas, dans ce cadre de montagnes arides» revêt des teintes sinistres. Un vase antique, décoré de griffons, posé sur une stèle de marbre autour de laquelle un serpent s'enroule et use ses dents; des b)joux, une couronne, un laurier d'or, un lambeau de pourpre, quelques ossements annoncent le séjour du sphinx en ce lieu; le Prince, le Poêle ont été soumis à Ténigme et ont succombé, un papillon voltige sur ces débris de ce qui fut l'Homme, — la puissance et la pensée de l'homme. Le jeune héros est adossé au rocher, dans uue attitude naturelle pleine d'aisance et de noblesse, qui annonce le calme et le sang-froid. De longs cheveux, disciplinés, flottent sur ses épaules; une draperie d'un vert intense descend de l'épaule droite à plis menus, et se joue autour des membres inférieurs. Du côté gauche, le coude s'appuie à une saillie de la pierre, et la main repose sur la hampe éclatante, peinte en vermillon, d'une longue lance dont
l'école française
le fer à quatre lames est piqué la pointe en terre.
a Le sphinx est Taniinal fabuleux au corps de lionne, ailé, à la tèie et au buste de femme, envoyé en Béotie par Junon, irritée du rapt de Chrysippe, que Laïus, roi de Tlièbes avait enlevée. H désolait la roule de Delphes à Thèbes, égorgeant ou jetant à la mer les passants qui ne pouvaient deviner les énigmes proposées. Les Thebains promirent la main de Jocaste et le trône à celui qui les délivrerait : OEdipe devina l'énigme et le sphinx se précipita dans les Ilots. Telle est la légende.
« Nous ne connaissons guère dans les monuments de l'art que le sphinx immobile des Égyptiens. M. Gustave Moreau a rajeuni cette figure. Il l'a faite légère, aérienne, soulevée d'un coup d'ailes puissant, et ramassée sur ellemême, posant à peine de la pointe de ses grilfes acérées, sur la poitrine et les jambes d'OEdipe. Gracieuse, coquette, coiffée d'un étroit diadème (jui tranche sur ses longues et lourdes tresses blondes, relevées de manière à dégager le front et les tempes, elle se suspend sans eftbrts, pressant de la pointe de ses seins la poitrine du héros. Elle est blonde, jeune et, oserai-je le dire, sa beauté très -pure est plutôt moderne qu'antique à la façon des types d'académie. Le sourcil est très-ouvert. L'œil céruléen, ii la prunelle transparente et profonde, s'attache au regard impassible d'OEdipe. A cette admirable souplesse, maîtresse de soi, calculant et dirigeant son action, on sent que le monstre, qui se fait si léger en ce moment, possède une force irrésistible. Si le regard de son interlocuteur se baisse ou se trouble un instant, les griffes, qui touchent à peine ce beau corps et l'effleurent comme une caresse, pénétreront profondément dans les chairs et les mettront aisément en lambeaux.
PEINTIHE d'uISIOIRE 185
«Je reprends maintenant et Je dis que c*est là une œavre idéale, car elle est composée, dans un but déter- , miné, d'éléments distincts empruntés à la réalité, réunis, groupés par une création absolument neuve et soudés pour ainsi dire dans une unité merveilleuse. Il semble que Tœuvre ait pris forme ainsi, qu*elle n*ait jamais pu être autrement : toute trace d'etTorts est absente; la pensée de Tartiste a trouvé sa forme exacte, pleine et entière, telle qu'elle ne pourrait être nfbdifiée en aucune façon. Y retrancher ou y ajouter quoi que ce soit, ce serait la détruire. .Tous les détails, leur forme et leur disposition, aussi bien que la combinaison générale du tableau, ont été médités, réfléchis et posés avec intention. Chaque morceau de l'œuvre, du plus petit au plus grand, a été sérieusement voulu. Lorsqu'un artiste s'impose une telle loi pour l'exécution d'un tableau, il ne peut faire qu'un chef-d'œuvre ou une œuvre tout h fait mauvaise; il n'y a pas place entre deux pour une œuvre médiocre. — M. Gustave Moreau a réussi.
c II a fait un tableau de style, non parce qu'il a été suffisamment correct ou parce qu'il a recherché une certaine noblesse dans l'attitude de son héros. Sou eeuvre a du style parce que dans la correction, dans la noblésse, il a mis un accent nerveux, précis, vivant qui constitue son style à lui, sa manière de concevoir, de voir et de sentir. 11 n'a point fait consister le style seulement dans l'agencement des lignes, mais encore dans l'harmonie générale de la couleur longuement cherchée, j'en suis* sûr, et méditée dans ses moindres éclats. En ce sens, la composition est étudiée aussi profondément qu*au point de vue dtj l'harmonie linéaire, et de manière précisément à ce que la couleur fasse valoir, mette dans tout
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son jour une science très-haule de la pondération des \ lignes.
c Rien de connu, rien de convenu dans cette œuvre
sortie tout entière du cerveau de Tartiste. Sans tomber dans une minutie d'exécution (jue ne comporte point un Ubleau de celle taille, M. Gustave Moreau n*a pas dédaigné cependant le prestige de l'adresse dans la pratique. S'il fallait absolument poser le doigt sur certains points ■ où le peintre s'est laissé aller à ses tendances archaïques, on signalerait sa manière de plisser les draperies et aussi sa manière d'écrire les contours de ses figures; il les cercle d'un trait noir, et ce trait se substitue parfois au modelé. Mais le ciel, les rochers, le corps et les ailes du sphinx sont traités avec ampleur; le vase, la stèle, la lance et tout ce qui est accessoire, avec une précision pleine de recherche, de goût et de dextérité.
€ Maintenant est-ce bien la fable d'Œdipe que le peintre a voulu retracer? A s*en tenir à la lettre du sujet, cela n'est pas douteux. Mais, sous la lettre, il y a l'esprit, et l'on serait bien tenté de reeonnaitre derrière cette apparence de fable historique, un mythe plus durable, constant, toujours jeune : l'énigme que pose cette figure blonde, insaisissable en sa légèreté, n'est-ce pas l'énigme de la femme elle-même? Qui répondra? Le dénoûment du drame échappe absolument, dans cette œuvre, h toute prévision. Évidemment il y a lutte, lutte de fascination et de beauté ; qui pourrait dire comment la lutte se terminera, qui du sphinx ou du héros l'emportera T ^
Grande œuvre en somme et d'un jet puissant, d'un sentiment haut et fort, en outre œuvre d'artiste. Et il faut insister sur ce dernier trait, car nous avons vu parfois chez des hommes comme Ary Seheffer, commeH. Flandrin,
l'ElNTtUE D^HlSTOlUt;
la iiaiiteur de la conception l'emporter de beaucoup sur la puissance' de Texécution. D'autre part, que de fois dans nos expositions ne nous arrive -t-il pas de ronianiuer des tableaux où le talent d'exécution poussé aussi loin que possible sert de passeport h des œuvres vides d'idées! Entre ces deux extrêmes, la cliaussce est étroite, point si étroite cependant qu'un pied ferme ne puisse >y poser et s'y tenir. C'est ce que vient de prouver M. Gustave Moreau, en achevant ce beau travail, où il serait possible de saisir bien des allusions, auquel on pourrait appliquer bien des interprétations diflerentes et toutes également justes. J'y voyais tout à l'heure l'énigme de la femme; n*est-ce pas aussi bien l'énigme ou plutôt l'image morne de la vie, toujours menaçante, dépourvue de toute sécurité, ignorante du lendemain, consciente du danger et intrépide devant le danger, telle enfin que nous l'ont faite les événements de ce siècle? Voici les victimes, l'incertitude troublante, l'aridité des milieux, les cieux voilés et sombres; mais aussi la beauté, la fleur, l'oiseau; les choses légères qui enivrent et qui font vivre, près des choses qui tuent; le papillon voletant au-dessus du serpent, le figuier aux fruits savoureux près des rameaux brisés et des couronnes en morceaux : tout ce qui remplace le rayon, mais n'est pas vraiment le rayon, la pure joie qui n'appartient pas à la terre.
« Je ne dirai point de VOEdipe et le Sphinx que ce tableau est le meilleur du Salon; il faut dire en même temps moins et plus: moinsy en ce sens qu'il ne manque |)as d'œuvres d'une exécution parfaite au palais des Chanq>s-Élysées; plus, en ce sens que la supériorité de ce tableau dépasse même le cadre d'une exposition d'œuvres modernes; c'est une œuvre unique qui, dans
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quelque galerie qu'elle prenne place, occupera toujours un raniç des plus élevés.
a II se mêle quelque appréhension au seutiuienl d*admiration qui amène sous notre plume ces mots : œuvre unique. Lorsqu'il a fait OEdipc et le Sphinx, M. Gustave Moreau s'était longuement, lentement préparé; il a eu la force de se concentrer en lui-même bien des années, de se refuser aux demi-succès (pie son talent lui eût certainement valus dans nos Expositions, s'il les eût cherchés. Mais aujourd'hui qu*il s'est décidé à sortir de sa retraite, et qu'il en sort par un succès qui, je n'en doute pas, va être éclatant (1), M. Moreau touche à l'heure décisive de sa vie. Tout début accompagné d'un triomphe me plonge dans des anxiétés faciles à justifier. Que fera désormais le jeune artiste? Enhardi, peut-être enivré par ces premières fumées si douces d'une illustration naissante, va-t-il se hâter d'exploiter. sa célébrité rapidement con(piise, et j'entends, par exploiter, se livrer tiévreusement à une production immodérée dans le but de ne plus laisser se refroidir l'attention publique à son égard? Là est Técueil, et il est bien perfide, bien séduisant. Cette œuvre sera-t-elle unique en effet par la puissance, la beauté, la noblesse de la conception dans la série des œuvres que le peintre est appelé à fournir? Ou bien encore celle œuvre sera-t-elle unique parce que ce terrain si bien préparé n'avait en soi de fécondité que pour une seule moisson? J'émets cette dernière hypothèse sans y insister. — La première est plus inquiétante. Si quelque chose doit nous rassurer cependant, c'est l'énergie que l'artiste a dû employer pour résister si