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longtemps non-seulemenl aux sollicitations de ses amis, mais aux siennes propres. Que de fuis, dans cette longue attente de la maturité, a-t-il été forcé de réprimer la velléité bien légitime de tenter la fortune ! que d'heures de doute où il a dû s'interroger avec des transes niortelles et se dire : « Arriverai-je? N'est-ce pas moi qui ai tort? Ce que j'ambitionne, ce que je poursuis, n'est-ce pas la chimère? » Cette énergie nie rend confiance, et pourtant, malgré la curiosité que ce début excite, il faut prier M. Moreau de ne point se presser. S'il a une seconde œuvre également préparée, mûrie, qu'il nous la donne l'année prochaine, sinon qu'il ne se considère pas comme engagé vis-à-vis du public ; il n'a désormais pour Topportunité de sa production d'autre juge que sa conscience d'artiste.
« Les grandes gloires de l'école française s'éteignent l'une après l'autre, le champ est donc ouvert à toutes les ambitions; que M. Moreau mesure de Toeil la carrière et qu'il choisisse entre la vogue d'un jour qui maintenant ne peut lui manquer, et la légitime et durable célébrité vers laquelle il peut marcher d'un pas sûr, à condition d'être prudent.
« Le début de H. Gustave Moreau est l'événement du Salon de 1864. »
En 1866, le jeune artiste exposait de nouveau. Voici en quels termes nous rendions compte de son second début :
c M. Moreau, je le crains, va sentir lourdement celte
année le poids de son très-grand succès de l'an dernier. Nous sommes ainsi eu France , aussi prompts à réagir contre notre enthousiasme qu'à le manifester. Au Salon de 1864, VOEdipe el le Sphinx a révélé tout à coup un
Dv
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Dom parfaitement obscur» et chacuD s'est prêté à le mettre en évidence; on a murmuré comme d'une commune entente» il est vrai » le mot«pastiche; on a fait des rapprochements entre la manière de l'artiste et celle de Mantegna; mais, en somme, chacun aussi, ému par Tas* pect imprévu, saisissant» à la fois poétique, étrange et pittoresque du tableau de M. Moreau, a voulu rendre aU peintre une cclatanie justice. — En 1865, les tableaux du même artiste nous apparaissent sans ce cortège de circonstances favorables qui accompagnaient YOEdip$ H Je Sphinx. H n'a plus pour lui Timprévu. IV)ur combattre les caprices peu durables dè notre humeur, il lui reste heureusement la supériorité de son talent et de son in* telligence. Lk est sa force réelle, h ce qui distinguera toujours ses œuvres, avec celles d'un petit nombre d'artistes contemporains» dans la marée montante des ouvrages de pure et banale habileté* ' « (^oniuje Médée 'rajeunissant le vieil Eson, M. Gustave iMoreau a rajeuni la vieille fable de Médée elle-même et de Jason. Le héros parti d'Iolcos sur le navire Argo est entré dans les eaux rapides et limoneuses du Phase (ropidas limosi Phasidos undas). Armé des philtres enchanteurs de la magicienne amoureuse, il a bravé les flammes vomies par les taureaux , il a triomphé des en* neniis que ses mains avaient semés et sortis du sein de la terre, il a tué le dragon gardien de la Toison-d'Or. C'est ce dernier moment que le peintre a voulu fixer :
..... etauro H«rot JSsonins politiir, spoUoque superbas, Mttiujrii ftttotorem leoam, tpolia altara, portant*. •
< Le héros» ûls d*Ëson, s'empare de ce trésor, et, fier
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PEINTURE d'histoire
€ de sa conquête, il emmène avec lui, conquête non f moins chère, celle qui Ta fait triompher. » — L'artisie s'est bien gardé de suivre liltéralenieut le texte d'Ovide. La description du poëte n'est que le thème sur lequel l'imagination du peintre a bmdé en toule liberté, a<'xordant le plein essor à sa fantaisie. C'est dans un séjour enchanté qu'a pénétré Jason, et cela suffit à l'artiste pour multiplier les témoignages abondants d'une étrange et féconde invention. Il a réuni dans l'étroit es|)ace de son cadre les créations symboliques les plus merveilleuses, un rêve, un éclair de féerie. El par là M. Moreau affirme avec l'autorité de son talent exquis les droits de l'imagination dans l'art du peintre au même titre qu'ils existent dans l'art des vers et de la prose poétique. L'imporlant, quand le peintre se mesure avec de pareils sujets, c'est qu'il ne sacrifie pas les procédés essentiels de son art à l'entraînement de l'idée purement littéraire. Eh bien! dans le Jason, comme dans VOEdipe, M. Moreau est resté pleinement le njaiire de sa main, de sa leclinicpie délicate et pénétrante. Son dessin (dans le Jason) est plus sévère même que celui ô'OEdipe. Maintenant, il est bien incontestable que Tune et l'autre productions découlent de la même source. Remarquons toutefois, et ne craignons point d'y insister, qu'il n'y a pas là pastiche comme on s'est j)lu à le dire, mais réminiscence, adoption, si l'on veut, d'un type, d'un certain caractère de dessin, franchement renouvelé par l'abondance même de l'imagination qui le met eu œuvre. On trouve si admirables les œuvres de quelques artistes contemporains qui nous rendent une lointaine et pdle vision des formes et du dessin de Rapiiaël, rédéchis non directement, mais au troisième et quatrième reflet successivement renvoyé
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de Tua à l'autre : pourquoi donc se montrer si sévère pour ceux qui vont directemenl au maître aocieu dont le tempérament est d^accord avec le leur? Au moins il y a une
initiative, une énergie incontestable, ei dans Tassimilation, dans Taccord des deux puissances, une force d'originalité réelle.
• « Le tyj)e du Jason, le caractère des emmanchements
a qneliiue analogie, je le veux bien, avec les types et le dessin de Mantegna. Mantegna jette volontiers aussi dans ses compositions les arabesques et les caprices de Tart ornemental, les formes charmantes des végétations délicates on luxuriantes. Qu'importe? M. Moreau accepte le même principe, il le développe dans une donnée où il est non-seulement acceptable, mais nécessaire. Prend-il pour cela un trait de crayon, un contour, une altitude, une fleur, un ornement à Mantegna? Nullement, et je voudrais pouvoir faire un éloge semblable h tous ceux, même parmi les plus célèbres, qui se piquent d'originalité en copiant des fragments entiers de Raphaël et de ses imitateurs, à tous ceux qui pillent Tautiquité et contre qui Ton ne songe point à élever ce reproche de pastiche.
« Le Jeune homme et la Mort ^ de M. Gustave Moreau, est également une invention capricieuse, riche,
nerveuse et sombre, comme les deux œuvres précédentes du même artiste.
c J*aime moins ce tableau que le Jason^ et j'y vois cependant un effort plus considérable. Je l'aime moins, parce qu'il y a allégorie et que l'allégorie n'est jamais claire, parce que le type de l'Amour entant qui éteint la torche est rien moins que satisfaisant, parce que le torse du jeune homme est en disproportion avec le reste du
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corps, parce que rajustement des draperies qui couvrent la ligure principale est quelque peu étroit, géné, euibarrassé. Et pourtant le même tableau décèle des qualités plus fermes; dans le modelé des chairs, dans le dessin, une main plus libre que dans Texécution du Jason. Le torse est particulièrement un morceau de peinture excellent qui prouve que le talent de Tartiste peut être, lorsqu'il le veut, très-indépendant de tout archaïsme. « Le Jeune homme entre dans les demeures élyséennes.
Enveloppée de longs voiles, la Mort qui fa touché du doigt flotte encore dans son ombre , elle est chargée de répée meurtrière. Pour lui, sur son jeune front, il pose le rameau d'or des immortels; son regard se porte ferme, confiant, ravi, sur son nouveau séjour où les solitudes se peuplent d'oiseaux inconnus, aux couleurs éclatantes, où les fleurs s'efl'euillent sous les pas de l'homme prématurément frappé. C'est dans ce milieu enchanté la transfiguralion, l'apothéose, plutôt que la mort du Héros.
« Je ne cherche point quel rapport peut exister entre cette composition et la mémoire de Théodore Chassériau, à qui elle est dédire; je l'ai dit plus haut, c'est le propre des allégories d'être inintelligibles. Contentons-nous de nos impressions personnelles en face des œuvres de l'art, et ne cherchons point celles qiie l'artiste a voulu y mettre. C'est le sur moyen de jouir sans trouble des créations du génie piltorescpie et du génie nmsical. Le poète dans ses vers, Shakespeare, par exemple", peut seul préciser ses émotions et nous les faire partager; c'est un privilège refusé aux Imaginations j)oéti(|ues dans les autres ans, refusé à Albert Durer comme h Beeihoven, les deux plus grands poêles du Nord. Leur nifluence est-elle moins grande? Pour éveiller en nous un monde de sensations
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qui n'est pas exactement celui qu*ils ont traversé, ne soDt*il8 pas toujours les initiateurs, les inspirateurs de ce qu'il y a de meilleur dans la condition de l'homme sur la terre, c'est-à-dire le droit d'éciiapper à la teire par le rêve, l'imagination et de s'envoler vers Tau deliàl »
Le Salon de 1866 nous montrait de nouvelles manifestations de ce jeune et fier talent, et dès Touverture j'écrivais les pages suivantes :
€ Je m'arrêterai tout d'abord et longuement à l'exposition de M. Gustave Horëau, e'est-à-dire à la personnalité la plus haute parmi les peintres vivants et militants.
c. Deux tableaux et deux dessins : cette exposition est aussi complète qu'elle pouvait l'être. C'est autour de ces
œuvres que la bataille va se livrer, car — il faut s'y attendre — il y aura bataille, et je m'en réjouis pour le jeune mailre. Dix années de travail solitaire ont iù le tremper fortement pour les longues luttes qu'il est appelé à subir. Son talent est formé, sa conviction arrêtée, sa foi en lui-même suffisamment ferme, je pense, pour triompher et sortir intacte dès épreuves qui lui sont réservées. Ce n'est point au premier eflforl, ni au second, non plus au troisième que, dans les arts, au temps où nous vivons, les grandes individualités s'imposent sans conteste à l'admiration générale. De tels ravissements de l'opinion publique ne se peuvent accomplir qu'aux époques primitives où l'émotion esthétique naît et se propage sur un sol vierge de traditions antérieures. Dès qu'avec un liouiine de génie une tradition s'est fondée, il semblerait qu'il n'y a plus de place immédiate dans l'esprit d'un peuple pour rintelUgence des manifestations nouvelles qu'apporte avec soi un autre artiste d'un génie
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égal. Songez alors aux difficullés, à la résistance opiniâtre que doit rencontrer toute expression d'art originale ei> un siècle comme le nôtre, où d'âge en âge s'est amoncelé un humus de traditions successives tour k tour victorieuses, puis vaincues, et aussitôt remplacées par d'autres qui ont passé par les mêmes phases de croissanee, de vie et de mort.
« Que d'illustres exemples de cette insoumission des foules aux forces supérieures! Les trois grands noms qui dominant TÉcole trançaise depuis David : Ingres, Géricaall, Eugène Delacroix, ne sont-ils pas encore discutés au moment où nous sommes? Ils ont à la longue, cependant, <îonqui8 la grande majorité des amateurs ; mais ce fut bien une véritable conquête, et dont, sauf M. Ingres, ils ont peu joui; ils ont accompli ce travail d'Hercule d'amener à eux, à leur génie, chacun de leurs admirateurs un à un, et Delacroix a quitté ee monde sans avoir conscience que sa dernière heure allait être le signal d'un revirement à peu près unanime de l'opinion à sa plus grande gloire. Pour Géricault, mort plus jeune, la gloire a été plus lente encore à venir.
« Ou comprend qu'il en sera toujours de me me pour les tentatives originales et fortes, et que de plus en plus, à mesure que le passé grandit derrière nous, les jeunes audaces auront de la peine à percer la croûte de traditions contradictoires, de pt^dantisme, d'admirations confuses qui durcit et s*épaissit sous nos pas.
c Toutefois, sachons ne pas faire un crime k l'opinion d'une résistance qui s'explique; il faut être juste même pour les masses anonymes. Prenons-les à un moment de ce siècle, au temps où elles avaient appris à admirer et admiraient sincèrement les œuvres de l'école de David;
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c'est alors qu'arrive une petite bande turbulente, la bande romantique, qui se nie à travers des goûts d'art lentement acquis, bouleverse tout, replace à droite ce
qui était à i;aucbe, réhabilite les procédés techniques dédaignés, puis oubliés et déconsidérés par David et ses élèves, se moque de la lipe et s^abandonne à des c orgies de couleur : » comment voulez-vous que de prime-saul le public, qui s'était patiemment étudié à respecter la ligne et le bas-relief enluminé, admette pour légitimes et saines ces théories révolutionnaires? Mais avèc le temps, avec de nouvelles générations, avec des concessions de part et d'autre, la révolution romantique gagne du terrain, se crée à son tour un public qui professe Thorreur des Grecs et des Romains, qui n'aime que la fantaisie brillante d'un Decamps, Timagination puissante d'un Delacroix. A peine ce milieu d'art existe-t-il qu'un nouveau réformateur se présente, enfermant dans la même proscription ligne et couleur, histoire et imagination, proclamant qu'il n'y a de beau que le vrai; et pour affirmer plus nettement sa doctrine réaliste, pour se mettre plus résolûment en contradiction avec le milieu régnant, il choisit, dé parlipris, les types les moins nobles, les moins élégants, les moins éloignés de la vulgarité plate et grossière. L'incontestable talent de Courbet se heurtait évidemment à un public prévenu que devaient, de toute nécessité, choquer eifroyablement de pareilles œuvres et de telles conceptions. Pourtant, n'est-il pas vrai que« depuis 1855, le vent a singulièrement tourné en faveur de Courbet, et, quoique, par une vieille habitude, il se plaise de temps en temps à faire rugir le bourgeois et bondir le critique, n*est-il pas vrai néanmoins que, sans avoir renié le principe de son talent, il n'est plus aujourd'hui « ce pelé, ce ga-
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leux« » le paria des premiers jours! Les yeax de h foule
se sont donc familiarisés avec le spectacle de la réalité ; le paysan, l'iiomme de travail et la nature elle-même sous ses plus humbles aspects ont conquis leur droit de cité à nos expositions.
C'est alors que M. Gustave Moreaii se présente et entre en lice, avec son sérieux amour de la ligne savante, nerveuse et serrée, avec son tempérament de coloriste puissant et fin, avec son sentiment énergique et délicat des drames héroïques, avec Timagination enclianieresse d'un grand poêle et la supériorité d'interprétation d*un grand peintre qui veut et sait mettre à profit toutes les richesses de son art. De bonne foi, peul-on exiger que la génération habituée aux petits sujeLs d'intérieur et aux jolis tons gris et fins des précieux, ou aux brutales simplicités du réalisme, renie tout d'un coup, et sans hésiter, les goùis frivoles ou les goûts trop modestes entre lesquels il est partagé? Il n'y faut pas songer, n'est-ce pas? Cette volte-face, d*aillenrs, fût-elle possible ou probable, que je la redouterais plutôt que je ne voudrais la souhaiter, dans rintérét même de M. Gustave Moreau. Si, en effet, la contradiction cause de cuisantes blessures à l'artiste et lui laisse de profondes amertumes, elle apporte aussi de précieuses garanties au talent. Sans ébranler l'homme vraiment fort dans ses hautes convictions, elle le préserve contre l'excès de ses penchants personnels; elle le met dans la rigoureuse nécessité de veiller sur lui, sur ses côtés : faibles, jusqu'à son dernier jour; elleTenlève aux dangers des succès faciles qui causent si vite le rapide énervementdes qualités originales. Mais je suis tranquille à cet égard : M. Gustave Moreau ne court point cette sorte de dangers; il a le don de soulever autour de ses
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œuvres nn cboc salutaire d^opinions opposées et violem-
meut absolues.
c On a dit (je ne sais quel confrère) ce mot spirituel et méchant sur le jeuoe et vaillant artiste : « Bahl il a pnssé sa jeunesse ii avaler les maîtres; maintenant il nous les rend par morceaux. » Je cite ce mot injuste et cruel pour le démonétiser; on est si heureux de colporter une petite méchanceté tonte neuve dans notre monde parisien, que le seul moyen de l'arrêter en route me paraît être de la vieillir tout de suite en la livrant à la grande pu* blicité. A-t-on reconnu à' ce trait Thabituelle tactique de dénigrement en usasse contre les hommes qui ne foulent point les sentiers llétris par le passage de tous? — Un peintre très-bien doué naturellement, mais plein de défauts que lui eût enlevés Tétude des maîtres, ose-t-il pa« raître à nos expositions (|ue l'on crie : « Haro ! sur le baudet. Voyez-vous ce misérable qui se permet de salir de la toile, de gâcher des couleurs et qui n'a jamais re-* gardé ni même vu un maitre! » — Cet autre, M. Gustave Moreau, si vous voulez, s'est fait un premier fonds lrès*riche de culture intellectuelle, puis fort jeune en« core, il étudie la peinture sous l'empire de la préoccupation où le plongeait son admiration pour In^^es et Delacroix : mécontent de ses premiers essais, de ses premières expositions, il renonce bientôt aux Salons annuels; il enUeprend de refaire son éducation, il part pour l'Ilalie, il y vit, il y étudie avec passion, n'ouvrant à personne son atelier où, sans autre contrôle que sa conscience d'artiste, il éprouve ses forces nouvelles. Après dix ans de ce labeur, il revient h Paris, il expose une belle page, dont la haute inspiration et Texécutiou savante émeuvent profondément même les moins connaisseurs, oii les moins
PEINTURC d'histoire
favorables reconnaissent une liaiiteur de conception peu commune. L'année suivanle, le premier moment de surprime étant passé, on réagît contre cette première impression ; en présence de deux compositions dont la peinture était un peu fatiguée par un excès de travail, on se hâte de proclamer que ces dix ans d'efforts n'ont pli aboutir qu'au premier tableau, que Tartiste n'avait qu'une œuvre « dans le ventre, » que c'est un lioiniiie usé, fini, c vidé. » Cette année, avec la ponctualité des natures fécondes, M. Moreau, après VOEdipe e( le Sphinx de 1864, le Jason et Médée, le Jeune homme et la Mon de 1865, expose un Diomède dévoré par ses chmnux et m Orphée : ne pouvant l'accuser d'impuissance, on Taccttse de plagiat, -r- Qui donc a écrit celte parole : « Rien ne vit isolé; l'isolenjent, c'est la mort? p M. PhilarèteChasles (1), je crois, et il a dit juste. Ne voulez-vous pas que l'artiste fasse abstraction de tout ce qui l'a précédé, qu'il ignore ce qu'ont fait ses ainés, qu'il recoiumence à nouveau l'épellaiion des procédés et des formes? il n'est pas que parmi les peuplades sau* vâges, sans aller si loin, parmi nos paysans, il ne se trouve en quelque individu le germe des facultés pittoresques : essayez donc de mettre entre les mains de cet Ignorant une boite à couleurs, des brosses et une toile. Ce que vous reprochez justement à M. Manet, n'est-ce pas la choqijiante inhabileté de son crayon? Que sommesnous donc en droit d'exiger de l'artiste (je ne parle pas du grand nombre qui exerce indifféremment un métier bono-
(l) Un des asprito les plus élevés et les plas prnfonls de temps; nn érudit, nn poëte, un de ces rares écrivains dont le talent, dont la pensée s'offrent à nous comme un aliment sav^oureux, solide, toujours plein; un maître qui a le don précieux d'évtiller et de féconder r esprit.
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rable, mais de l'artiste supérieur)? Uniquement ceci : quil marque à son empreinte personnelle la matière de SjBS acquisitions d'élève; en d'autres termes : qu'il fonde dans le moule de son propre tempérament, For, l'argent et le cuivre par lui recueillis en ses années d^élude, et que, brisant le creuset, il en fasse jaillir un métal neuf, un airain' sonore dans lequel il frappera ses œuvres comme autant de médailles affirmant son génie. Je ne sais pas un maître qui ait procédé autrement et je. cherche en vain ce qu'aurait pu tenter M. Gustave Moreau pour faire lui-même autrement qu'eux.
« Voyez avec quelle vigueur de conception personnelle, avec quel charme étrange et pénétrant, quelle saveur d'originalité, il reprend toutes ces vieilles fables qui ont bercé l'anliquilé grecque et bercé notre jeunesse studieuse; avec quelle profonde intelligence des droits et des limites de son art il se saisit des mythes et des lé^ gendes imaginaires, délaissant l'histoire, l'histoire qui exigerait une précision à laquelle s est toujours achoppée la peinture archéologique. La fable» au contraire» lui ouvre toutes glandes les portes d'un vaste domaine où se meut en toute liberté sa jeune et riche imagination. Qu'importe qu'il altère légèrement des vérités si douteuses au profit de la sensation pittoresque et du sentiment moderne ; il importerait beaucoup, il serait trèsgrave, au contraire, qu'il altérât de la même façon les faits de l'histoire bien et dûment constatés. Qu'il prête aux héros fabuleux des émotions que la culture intellect tuelle, le raffinement des civilisations, l'influence chrétienne ont déposées dans nos âmes : il use d'un incontestable droit qu'on pourrait contester s'il animait d'émotions de même sorte des hommes» des philosophes, des
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guerriers dont les œuvres, les faits et les gestes sont parvenus jusqu'à nous avec un caractère d'autheuticilé indiscutable. A cette fioe intelligence des motifs et des sujets reconnaissez un esprit sévère et logique, et aussi une âme singulièrement impressionnable aux enchantements des poésies lointaines, puisqu'elle se les assimile et les rajeunit avec une passion si constante.
<r Dira-t-on (et on l'a dit) que c'est là de la peinture aidées, de la peinture littéraire faite seulement pour réjouir les lettrés et dicter de subtiles analyses aux critiques? 11 ne faut pas se laisser prendre à ces bruits intéressés que propagent les ignares; il faut protester énergiquement contre de semblables assertions, et» pour mon compte, je demande instamment qu'on me désigne au Salon un paysage plus grandiose, un ciel plus féerique que celui de V Orphée, une tigure mieux rhylhmée que celle de la jeune fille, et une plus belle té(e que celle de l'amant d'Eurydice dans le même tableau, enfin une plus grande science des contrastes pittoresques tendant à Teffet d'ensemble que n*en montre M. Gustave Moreau dans ses œuvres, qui sont, qu*on se le dise bien, œuvres de peintre et non d'écrivain.
« La grande supériorité de M. Moreau est précisément là; c'est que chez lui les créations du génie littéraire se transforment, dans la secrète alchimie du cerveau, en créations purement pittoresques. Le récit^ la lecture d'un fait déterminé, l'analyse d'un sentiment ou d'une sensation évoquent dans son esprit la tision de la forme colorée correspondant exactement à cette sensation, à ce sentioient, à ce fait. Y a-t-ii un peintre, un vrai peintre, un Véronèse, un Rubens, un Watteau, un Delacroix, un Courbet, chez qui le phénomène de transposition se passe
l'école française
dillcremmeiit ï Seulement, les uus appliquent cette alchimie pittoresque à un iutérieur de cuisine comme Char* din, comme Vollon de nos jours, et ils font de belles œuvres; et les autres l'appliquent aux grandes scènes d*imagination : la Chute des vices de Véronèse; Y Age éFor de Delacroix, au Corps législatif; et. ils font des œuvres immortelles. L'objet diffère, mais le procédé est identique. C*est le même génie, seulement de qualité plus ou moins haute.
€ M. Gustave Horeau a pris pour thème d*un de ses deux tableaux de l'année la fable d'Orphée. Tout le monde la connaît, cette fable touchante : Virgile nous Ta dite, Ovide nous en a retracé le dénoûment, Gluck l'a chantée, Pauline Viardot y a mis son âme. Le poète inconsolable de la perte d'Eurydice, s'était montré insensible à la bestiale passion des Ménades. Ënivrées des fureurs de Bacchus, celles^i se vengèrent de ses dédains en le tuant, en déchirant son lorps et dispersant ses membres à travers les campagnes de laThrace. Un fleuve, ruèbre, reçut sa téte et sa lyre, c 0 prodige! s'éçrie Ovide, cette lyre, entraînée par le courant, murmura je ne sais quel son plaintif, ces lèvres déjà froides soupirèrent une dernière plainte, à laquelle répondit le plaintif écho des deux rives. » Retrouvée plus tardà rembouchure du IIl'uyc, la téte du poète reçut les honneurs divins.
« M. Gustave Moreau a choisi l'extrême épisode du drame.
€ Une blonde fille de la Thrace a recueilli la téte d'Orphée. Sous le ciel matinal, incendié des feux du matin, elle a, sur les bords de TUèbre, aperçu et relevé d'une main pieuse cette téte de poète toute pâle, mais admi*
rable en sa beauté dernière. Elle a posé cette relique
PEINTURE O'UlSTOUŒ
glacée sur la lyre divine qui avait eiiclianlé tout un peuple et dompté la férocité des bêtes fauves. Chargée de son précieux fardeau, le visage incliné vers ces yeux clos à jamais, vers ces lèvres à jamais fermées, elle avance leatement évitant la pierre du chemin, la racine du citronnier aux fruits d'or, attentive, tout émue en ses touchantes précautions, l*àme emplie de tendre pitié et d'amour. Elle rappelle la Salomé des livres saints qui contemplait, elle aussi, mais de quel autre regard, la téte coupée de saint lean-Baptiste.
« L'artiste a tout calculé dans cette belle œuvre pour faire ressortir la tendre et douloureuse émotion de ce jeune cœur. Sur cette figure d*enfant, il a concentré tonte la souplesse, toute la caressante douceur de son talent. Le reste de la création est indifférent et dur, le paysage est aride, la stupide tortue se traîne d*un pied lent sur le sol inculte où le fleuve clairet froid dessine an loin ses méandres ensablés; sur de hautes roches hardiment découpées le pâtre, indolemment assis, frappe i*air . du bruit de ses chansons, et le ciel développe au-dessus ses magnificences d'aurore. Elle-même, la jeune lille a été surprise eu un jour de f(He ; la tète d'Orphée en ses pâleurs d*ivoire est opposée à Téclat soyeux de ses véte* ments, du bouquet fixé sur son sein chargé de bijoux. Le contraste idéal et pittoresque est ainsi étroitement poursuivi dans l'ensemble, et, de détail en détail, merveilleusement réalisé.
€ Je n'établis point de préférence entre YOEdipe et VOrphce. L'œuvre de 1864 et celle de 1866 sont deux manifestations également supérieures d'une même fa* culté de conception poétique, se traduisant aux yeux par les procédés les plus légitimes de l'art du peintre.
L*£COLB FRANÇAISE
c Dans le Diomide^ U, Gustave Moreau a déployé des qualités de mouvement et de drame qui témoignent
des ressources de son beau talent. Je ne sais rien de poignant et de noblement dramatique comme ce Diomède déchiré, dévoré par ces chevaux. L*artiste, avec un raffinement profondément calculé, a su faire rendre à Thorrible scène toute la sensation de cruauté et de souffrance aiguë que le sujet pouvait porter. U faut considérer comme un trait pénétrant de réflexion d*avoir fait saisir Diomède non à la face ni à la poitrine, mais par le poignet, ce qui prolonge le s^ipplice et y ajoute une barbarie alroce. Aussi quelle crispation de toutes les fibres nerveuses et sensibles en ce corps suspendu ainsi par une mince extrémité! Le bras éclate comme une £];renade, et le sang jaillit en une fusée rouge sous la dent furieuse des bétes colossales familièrement nourries de chair humaine. Et quelles admirables bétes : les chevaux du Parthénon grossis, grandis à la puissance fabuleuse et surnaturelle des monstres antiques! L'œuvre de vengeance 8*accomplit dans le .palais même de Diomède, dont la riche architecture se dresse vers le ciel. Du liant d'un mur qui domine une cour intérieure du palais, Hercule, avec la sereine indifférence d'un héros qui vientd'accom* plir sa tâche, assiste à cette effroyable houcherie; il plonge ses regards indifférents dans cet antre d'horreur, aux murs verdis d'unejmmidité de sang; il voit les ignobles vautours s'abattre sur ce charnier et dérober des lambeaux de chair morte, avalant gloutonnement ces reliefs horribles, épars çk el, là sur le sol où s'enfonce le dur sabot des chevaux, où traînent leurs longues queues et leurs caparaçons magnifiques.
< Il se peut que le Diomède, moins avancé, moins
P£LNTURE D'uiSTOIRE
achevé que V Orphée^ séduise le public uo peu moins, et cependant il est peut-être plus intéressant par l'effort ' nouveau qu'il révèle.
a En sa^ Théogonie^ le poëte dit de lui-même : « Jadis les Muses enseignèrent à Hésiode d'iiarmonieux accords, tandis qu'il faisait paître ses agneaux au pied du céleste Hélicon. » Te! est le sujet d'un des deux dessins exposés par M. Gustave Moreau. Le pâtre, jeune et beau, coilîé du bonnet phrygien d'où s'échappe une longue et flottante chevelure, écoute, les yéux fermés, pour plus de recueillement, la parole inspirée que lui souffle la Musc descendue de l'Olympe sur ses grandes ailes, tout aérienne» et suspendue comme un léger nuage, frôlant de ses doigts et de soii haleine embaumée le front dn poëte des Travaux et des Jours. La composition est pleine de charme, de délii;atesse et de grâce antique. Quant à Texéeution de ce dessin en lui-même, elle a le beau caracière des dessins de maiire; il est traité au bistre rehaussé de blanc, modelé par lines et libres hachures indiquées dans le sens des contours et des muscles. Le fond du papier, teinté avec art, offre des contrastes de valeurs et de tons qui donnent à cette petite page tout l'attrait et la valeur d'une peinture.
< Le second dessin, projet pour émail, représente une ^ capricieuse péri chevauchant un dragon ailé, au bec et aux serres, d'aigles, à la longue queue imbriquée d'éeailles et terminée en fer de lance. Ce dessin a la haute saveur des créations de l'art hindou. Cette petite péri, coiffée d'un casque d'or portant le lotus sacré, toute chargée de colliers, de bagues, de perles et de bijoux, heurte du front les étoiles et hisse bien loin au-dessous d'elle et la terre, et les nuages, et la région des aigles; elle
is
s'tiuioace rayounante dâi)s Tespace intioi. Tout est prévu dans ce petit dessio pour les richesses éblouissantes de la palette d'émailleur de M. C. Lepec ou de M. Frédéric de Courc) (1).
a Voilà donc en cette exposition de M. Gustave Moreau bien des manifestations différentes. A ce que j\'n dit plus haut je n'ajouterai pour aujourd'hui qu'une dernière • remarque sur le caractère de son talent : ce qui nous saisit et ce qui domine dans l'œuvre du peintre, c'est le contraste étonnant et rare d'une imagination pleine de verve, toute d'improvisation et de prime-saut, soumise h l'autorité inilexible d'une exécution minutieuse et savante qui n'abandonne rien au hasard. Ce sont là des dons et des qualités de maître. Ayons donc la sincérité de conclure selon notre pensée et de dire, après cette troisième épreuve, que, — M. Delacroix étant mort et M. Ingres n'exposant plus (2), — s'il est au Salon (3) un artiste préparé pour relever le sceptre de la peinture française con« temporaine, un homme digne de le porter et de force à le tenir aussi ferme que ses deux illustres devanciers, cet
(1) M. de Courcy, en effet, exposait au Salon de 1867 un émail exécuté d'après une aquarelle do M. Gustave Moreau : la Chaue, un jeune aeignenr, un prince Cbannant dee contes de fies, monté enr un cheval Uano et portant sur son gant un faucon. Le mdlif était encadré de trophées d'armes rattachés entre eux par des têtes de loup, de renard, de sanglier et de cerf. L'invention et la disposition de ce sujet ont l'attrait puissant que la combinaison étrange du fantastique et du réel donne aux marges du ]>ivre d'heures de Maximilico dessinées par Albert Dûrer. M. de Couroy, qui manie en mattre les difficiles procédés de l'émail des peintres, a cédé à une heureuse pensée en fixant ainsi le dessin nerveux, pn^cis et charmant de M. Gustave Moreau. Il vient également de fixer la Péri (Salon de 1868).
(2) M. Ingres, depuis, a laissé un nouveau deuil dans l'école.
(3) Je dois rappeler ici <^ue M. Baudry, un maître aussi, n'exposait pas cette année-là.
PEINTURE d'hISTOIBE
artiste n*est autre que M. Gustave Moreau, le peintre de
VOEdipe, (le i" Orphée et du Diomède, »
A des hommes du talent de M. Moreau, il ne faut pas craindre de trop demander. Il a en lui cette grande émulation (les âmes tières : rainour de la perfection ; il fera . donc un pas de plus; il voudra être non plus le iils, mais le frère de ces maîtres dont la technique l'a particulièrement séduit. Déjà dans le Jeum hùmme et la Mort M. Moreau a liitt(^, il a commencé rœiivre de son afïranchissement déûuitif. Avec sa haute intelligence, avec son génie poétique si éleïvé, d'une si élrange fantaisie, le monde des féeries shakspeariennes lui est ouvert; elles attendent l'interprétation pittoresque; et dans*cette lutte charmante du réel et de Timagination, puisqu'il possède rinvention abondante et riche, il affirmera d'une manière éclatante son originalité déjà si peu contestable, en rejetant les derniers liens qui le rattachent à une tradition antérieure.
Cette rareté exquise, ce goût si étrange, d'une délicatesse si personnelle, qui préside à toutes les conceptions de M. Gustave Moreau lui créent (et j'ai longuement motivé mon opinion à ce sujet) une situation tout à fait exceptionnelle dans l'école française. Plus j'étudie l'OEdipe^ le Jeune homme et la Mort^ le Jason^ le Diomide^ plus la conviction se fait en moi sur l'avenir glorieux réservé à ce jeune peintre. Je ne puis douter en assistant à cet effort constant, en voyant cette variété d'imagination, celte hauteur de conception, ce sentiment si profond du drame et aussi cette intelligence si forte et si délicate à la fois des grandes beautés de la forme {)lastique, ce sens de la couleur, si rare lorsqu'il s'allie au sens de la ligne; je ne puis douter, dish-je, que M. Gus-
l'école française
tave Moreau ne s*impose définitivemciu au public. Le jour où il aura vaincu la dernière méfiance qui l'empêche de s'abandonner complètement à toutes les ardeurs de son inspiration, M. Gustave Moreau p(Kirsuivra en maître la tradition de la grande poésie, du grand art que personne n*a reprise depuis la mort d'Eugène Delacroix.
PSINTURB RBUGIBUSB '
HM. Mièhel Damftt, Miehel, Deknoay, JaUbert, Brion, Lameire.
La peintnre religieuse, par Télévation de ses tendances, par la noblesse des scènes auxquelles elle est consacrée, par les seDliments qu'elle prétend éveiller dans le cœur de Thomme, mérite de n*étre point confondue avec la peinture d'histoire. D'autres considéralions ajoutées aux précédentes nous décident aussi k la classer tout à fait à part. La beauté plastique, le nu, avonsnous dit dans notre dernier chapitre, fut de tout temps l'objet essentiel de la peinture d'histoire; si les artistes contemporains paraissent s'en éloiguer, ce n'est poiui de parti pris, mais par une sorte de nécessité que leur impose la transformation des mœurs; encore leur reste-t-il la ressource des palais et des musées, pour déployer leur ' science et manifester leur amour de la beauté. Au con- . traire ils n*ont que de rares occasions de s'affirmer en ce sens dans les sujets religieux ; lorsque le lui y est admis, la part qui lui est faite est bien restreinte et ne souffre point la mise en œuvre des formes qui nous ont
l'kgole française
valu toutes les Vénus de l'ancien paganisme grec et du paganisme romain de la Renaissance.
Les mêmes lois qui président à la composition linéaire, à la distribution des clairs et des ombres, comme l'expression de la couleur, président aussi cependant, et d'une façon non moins impérieuse, aux créations de Fart reliiîjienx. Mais ici la science de l'artiste, sauf de rares exceptions, ne pourra se inanitester librement que dans Texéculion des têtes, des mains, des pieds, d'un bout d*épaule. Il n*en faut pas davantage à un bon peintre, il est vrai, pour révéler sa supériorité. 11 lui reste encore la ressource de représenter certains martyres et le plus sublime de tous, les magnifiques scènes si dramatiques, si poignanles qui terminent la Passion de Jésus-Christ.
Le ïNouveau Testament a sui'ti, pendant bien des siècles, à alimenter Timagination des plus grands maîtres. Ils t*eprenaient tous ses motifs avec leur inspiration personnelle et savaient sur les mêmes sujets se montrer aussi variés, aussi féconds, aussi originaux que dans le domaine beaucoup plus vaste de Thistoire proprement dite. De Raphaël h Murillo, de Véronèse à Rembrandt, voyez quelles variations inépuisables sur un thème unique! Aujourd'hui- il semble que cette fécondité soit absolument tarie. Le dernier qui ait abordé avec quelque orii^inalité les sujets religieux est Eugène Delacroix. Aussi arrive-t-il que sa peinture détonne singulièrement au milieu des ceuvres modernes placées dans les chapelles de nos églises (la chapelle des Saints-Anges à * Saiot-Sulpice) alors qu* elles tiennent pariaitement leur rang dans nos musées. Ëst-ce Delacroix, est-ce Técole contraire qui se trompe? Y a-t-il même erreur de part ou d'autre? Répondons seulement à cette dernière ques^