LES PRÉRAPHAÉLITES
M. MiUais.
. Le représentant le plus illustre du préraphaâisme» M. Rossetti,' n*a jamais rien envoyé aux expositions françaises; il D*a iiiénie que rareuieut et k de longs iiilervalles exposé en Angleterre. Après M. Bosselti, se tenaient au même rang deux peintres déjà eonnus en France : M. Hiint, resté rigoureusement tidèle'aux doctrines de la petite Église; nous avons étudié sa curieuse figure de YÊgypU; le* second était M. MiUais, qui avait mis au palais de ravcuue Montaigne, en 4855, trois tableaux importants et remarqués à juste titre : \ Ordre dékurgissmin^ le Retour de la Colombe à Varehe^ et la Mort d'Ophélia. Personne, parmi ceux qui les ont vus, n'a pu oublier le singulier mélange d'irritation et de fascination que nous causaient alors Téirangeté de senti'* ment et Texcentricité de facture de ces trois toiles.
Douze années ont passé depuis, et M. Millais nous re^ vient bien changé. Il semble qu'il ait perdu la foi au préraphaélisme; on e^t tenté de croire qu'il traverse-
iO LbS JXOLËS KiltANGËHEb
une crise douloureuse; que le doute, après Tavoir éloigné de ses premières convktiouSi le mène aujourd'hui à Taveugle et lui impose les tentatives les plus contradictoires.
11 exposait trois nouveaux lableaux en 1867 : la VeUh de sainte Agnèe^ Satan semant TiVrate, et les Romains quittant la Grande-Bretagne, A moins d'être averti, on ne peut s imaginer qu'ils soient tous trois de la même main. Us n'ont de commun qu'une égale recherche poétique, dont le but est fort inégalement atteint.
Dans un repli des hautes talaises qui dominent l'Océan, un soldat romain, déjà revêtu de ses armes, étreint d'un geste passionné une fille de la cùle, au type sévère, aux yeux profonds chargés d'uue iière douleur, aux longs cheveux dénoués , flottant au vent de la mer. A leurs pieds, du fond de Fablme, $*élëvent les derniers appels des irompetlcs romaines; sur les flots les trirèmes gonflent leurs voiles ; c'est le moment du dernier, de l'éternel adieii. Le groupe du soldat et de la pâle Bretonne a un l)eau caractère; il est vivant, saisissant par son énergie d'expression et de passion; mais, au point de vue pittoresque, l'œuvre est d'une faiblesse absolue : ciel, mer, terrains, tout y est délayé dans un procédé fade et soiuinaire, tort éloigné de ce culte religieux de la nature que nous révélait, en 1855, le paysage de la Mort dO^ phélia.
Le tableau du Semeur d'ivraie trahit les mêmes négligences d'exécution. L'effet dramatique seul y est cherché. — Par la nuit, sous le ciel bas et sombre, coupé de nuées livides qui se reflètent avec des lueurs de soutre dans les eaux lourdes d'un fleuve, < l'eoueùii, »
L ECOLE AKGLAISi:
sinistre en sa pourpre, s'avance à j)as obliques, semant à pleiaes mains Tivrâle sur le sol déjà ensemencé de froment. Les reptiles visqueux sortent de terre à son approche, les loups jettent sur son passage l'éclair froid de leurs yeux; toutes les bêtes immondes lui font cortège. La figure principale est soigneusement étudiée, mais le déc^r est compris dans le sens puéril des diableries d*opéra.
L'œuvre supérieure, celle où se retrouvent quelquesunes des qualités originales qui Jious avaient jadis attaché à H« Millais, est tirée d'un poème de John Keats, la Veille de sainte Agnès^ et porte le même litre. Le peintre s'est attaché à traduire mot à mot les stances où le poète avait mis en action une bien ancienne légende.
L'héroïne de Keats s*appelle Madeleine. Elle avait enteudu raconter que les jeunes ûUes peuvent, à njinult, la veille de sainte Agnès, recevoir les tendres adorations de leurs fiancés inconnus, si elles prennent soin d'accomplir certaine^ pratiques nécessaires ; si elles se couchent à jeun, dans toute leur pureté, sans regarder autour d'elles el en priant le ciel d'exaucer leurs vœux. Madeleine, le cœur plein des pensées d'amour qui l'avaient occupée en un long jour d'hiver, la pensive Madeleine quitte tout à coup la salle où étaient réunis de joyeux convives; sous le charme de sainte Agnès, elle monte précipitamment à sa chambre, s éclairant à la flamme d*une veilleuse d*argent qui s éteint dans la rapidité de la course. Elle entre, s'agenouille, dit ses . prières du soir et, se relevant, défait ses bijoux un à un, dénoue ses cheveux, desserre peu à peu sa robe qui glisse jusqu'à ses genoux. Le clair de lune d* hiver brillait par une haute fenêtre, il éclairait les blasons des aïeux et
LES ËCOLES ETRANGERES
quelques images de saints; il jetait des lames de lumières sur le beau sein de Madeleine, uoe teinte rosée sur ses roaiDs jointes et comme une auréole de sainte sur sa longue chevelure; avec ses vêlements h demi-def.iits, elle éti^it semblable à une sirène en partie cacbée par les algues marines... Immobile, songeuse, elle voit dans l'ombre du lit la bonne sainte Agnès ; elle reste fixe, n'osant détourner la téte de peur que la chère vision ne s'é^ vanouisse...
La condamnation de l'œuvre de M. Millais résulte de la
nécessité où nous avons été, pour la taire comprendre, d*analyser les fragments du poëme dont l'arliste s'est inspiré. Kn effet, la plupart des visiteurs qui ignoraient le sujet de ce tableau souriaient comme d'une chose vulgaire de cette femme qui se déshabille au clair de lune. Il ne suffit même pas de connaître la légende, il faut connaître aussi les termes précis dont s*est servi le poète pour apprécier l'etfort minutieux du peintre; on ne s'explique point sans cela tel ou tel détail paiiemmeut cherché par l'artiste et, à ses yeux, sans aucun doute, fort important : celte nuance de rose, par exemple, qui glisse sur les mains de Madeleine. L'elfet pittoresque est juste et piquant,^ l'impression vraiment poétique, mais le sujet évidemment anecdotique et spécial^àPexcès.
M. Millais est un artiste trop bien doué pour flotter longteuips comme il le fait en ce moment entre ses convictions d'autrefois et la voie nouvelle qu'il cherche sans ravoir encore trouvée. Il semble avoir perdu cet amour de la nalure qui fit la force des pr éiapliaëlites, et je ne vois point que ses préoccupations de drame et de poésie Talent jusqu'h ce jour aussi bien inspiré qu'il le fut autrefois. Dans le Départ des Romains, dans \e Semeur d't*
l'écolb anglaise 43
orme, la main est faibie; elle ne reprend quelque vigueur que dans la Veille de saifile Agrtis, Cet artiste, dont la
personnalité éi.iit si inléress.ïntt», court ris(|ue, s'il ne prend vite un parti, de tomber dans les DullUés de l'aucienne écule hisiori |ue qui a laissé de si mauvaises pt inlures (lii ns les galeries anglaises. Le sentiment poétique, les aspirations élevées sont loin de sufUre dans les manifestatioos de cet ordre. Négliger à ce point les qualités d'exécution, la vérité d'observation, c'est faire descendre l'œuvre d'art au niveau bien bumble d'un coloriage tout à fait insuftisant.
LE PAYSAGE PRERAPHAELITE
MM, Hoûkf Linnell, Vicat Cole, Lewis, Façon Watson.
M. Hook n*est point seulement un paysagiste, il accorde une grande iiDporlance aux figures; elles occupeut la première place dans ses tableaux. Bien qu'elles soient toujours d'une invention originale, certaines inexpériences de dessin, certaines lourdeurs d'exécution dans les personuages me font préierer en lui le paysagisl'e au peintre de genre; c*est pourquoi nous le rattachons au groupe qui va nous occuper.
La mer et la vie des côtes, tel est le thème que M. Hook excelle à varier^ celui qu'il a traité avec une supériorité incontestable dans les trois tableaux exposés au Champ de Mars : Pécheurs^ Du fond de la m^r et Gamins de la mer.
Ses pécheurs, au teint bruni par le hâle et chaud comme une peinture de Titien, sont k l'avant d'une barque qui s'ouvre dans le flot un chemin rapide vers la terre* Ils ont relevé les lourds filets tendus pendant la nuit et les vident maintenant, au moment de débar*
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quer; leur pêche ruisselante d* eau,. de lumière et de couleur, s*entasse vivante sur le pont qui forme le premier plan du tableau.
Le second motif choisi par M. Hook est plus original. Un pan de falaise colossale coupe la composition en bau*» teur, rejetant an loin les perspectives infinies de Tétendue verte sillonnée de voiles blanches. Par un chemin en pente rapide, dont les rails s*enfonceut dans la nuit d'un tunnel sous-marin, un étroit waggon a remonté c du fond de la mer, » trois mineurs vêtus de toile à voile et coiffés de vastes chapeaux où fume encore un bout de chandelle fiché en pleine forme. La femme et Tenfant de Tun de ces hommes le reçoivent à Farrivée. Ce dernier motif est d'une exécution molle et lourde, et s'il ajoute à rintérét de la composition, il nuit certainement au mérite absolu de Tœuvre.
Le meilleur des trois tableaux de M. Hook est sans contredit celui qu'il nomme Gamins de la mer. Ce sont deux enfants, deux vrais gamins, en effet, qui se laissent bercer par le va-et-vient du flot sur une large bouée et occupent leurs loisirs en péchant à la ligne. Le creste des enfants est charmant el la marine d'une grande et puissante beailté dans son enceinte de côtes aux longs contours coupés de retraites profondes. L'artiste a ajouté à ce tableau une supériorité sur les précédents, supénoi iié un peu négative, il est vrai, mais qui profite à l'œuvre : il a disposé sa composition de manière à supprimer le ciel, et ce sont en effet les ciels qui de tous les phénomènes extérieurs lui échappent le plus constamment.
Le principe du paysage préraphaélite, nous l'avons déjà montré précédemment, consiste k substituer à toute convention la représentation minutieuse de la réa-
LES ÉCOLES ÉTRANGÈRES
lité. La fouclioa des paysagistes est, li ce prix, pour le motos scientitique autanl que pittoresque. A la vue de
leurs tableaux, les savants spéciaux doivent être snflisamineot renseignés pour retrouver la cunstiiution géologique du soU le caractère des terrains, les phénomènes particuliers de la végétation propre au coin de nature mis sous leurs yeux. J'ai déjà dit qu*il y avait là une méprise cap'talé sur le réie de l'œuvre d*art, mais iine méprise touchante et vraiment digne dintérét.
Le Clianip (/« blé de M. Linnell et le tableau de M. Vicat ColCf poétiquement nommé la Couronne d'or de Véié^ sont de curieux exemples du soin jaloux qu'apportent les peintres de Técole à finterprétation de la réalité. Mais rœuvre-type en ce sens, et en même temps la plus remarquable comme sûreté de main, est de M. Charles Lewis : elle représente* une Piiee fForg$ dans le comté de Berkshire.
Du tond de la plame immense, une mer d'épis arrive par de longues ondulations jusqu'au bord du catire; toutes les herbes folles, les coquelicots, les bleuets, entrelacés aux longues tiges blondes, jelleni l'éclat joyeux de leurs fleurs dans ces flots d'or mouvant. Une compagnie de perdrix traverse le champ, rasant d*un vol pénible la cime des moissons, écartant les têtes lléchissantes des lourds épis chargés de grain. A rhorizon, des collines couvertes de végétations, de longues cultures et de bois épais, s'élèvent en pentes molles vers le ciel, un ciel d'été dont l'azur éblouissant est voilé de blanches vapeurs, de nuées légères» flottantes, -striées, où tournoient à perte de vue d'innombrables vols d'oiseaux pillards.
Nous voilà bien éloignés des pompes de Claude Lor*
l'école ANCLAISC
rain, des nobles alhires de Nicolas Poussin, des simplicités savantes de Ruysdaël, bien loin aussi des pittoresques emporiements de notre Diaz, des solidités de notre Rousseau, des élégances de Paul Hnet, des pâles élémes de Corot, des harmonies de Daubigny. Tous ces ciicrs mailres étaient peintres avant d'être observateurs, ils portaient en eux un idéal préalable ; ils s'expriment, eux, en face de la nature et par la nature, plutôt qu*ilsnVxprimeut la nature en soi. M. Lewis, au contraire, et c'est là une piquante originalité, se soumet humblement à son admirable modèle, il abdique son individualité au proDt d'une vérité qui, par elle-inéiiie, lui |);irùit suftisanie h nous émouvoir; poiut de drame, point de passion, point de sentiment en ses œuvres; une impersonualité absolue, une soumission respectueuse au réel, une lidélité de reproduction patiente, sincère, naïve, qui nous montre en ce taideau, comme par une fenêtre ouverte sur la campagne, une des fêtes, un des plus doux sourires de la nature en été (i).
(Il Un heureux hasard in*a permis de voir tout rt^remment cinq paysages dea plus remarquables d'un aquartlliste ai llais qui n'a jamais exposé en France, M. Façon Watson. .le ti» ns h. inscrire sou uom ici c muie celui d'un dus p<-iiitres auxquels s'appliqatDt le mitiiE tuattt noi réiiadoi» Mr le passage i rérapluiClito, «t Mui parot qut J*ai Ptipo r que H. Watson «ovenr» qurlqii««-uiiM de set trèi-carieotet aquaratlei av Salon de W9. — Combien n'est-i! pfts iH^grcttable anssique nous n« connaissions rien en France des œuires de M. ^ladox Brown, qui fut le maître de Kossetii, et cl.ez qui fi'ist formé ce groupe de prî^ripliaelii' s; rieir non plus de Jont-s Buiuf, qni aujourd'hui pour le plus ibrt, pour uu maître danart-ct lu!
Je nomme ces dvnz artist.es pour m* Inoire, me piomittant de revenir un jour à leur œnvre et attentivement.
^{OXFORDK PEINTURE D*HIftTOIRE
MH. Poolt, Leî^ton, Priattp.
Ce chapitre sera court. La peinture d'histoire, ou ce que nous nommons ainsi dans notre classification des genres, n*a jamais eu que d'assez pauvres représentants dans Vécoîc anglaise. Les ilhistres maîtres de Part anglais, les Gainsborough, les Reynolds n'ont jamais été des peintres d*académie. Leurs admirables portraits, leurs compositions même n'étiiient point empruntés à la friperie myihologique, héroïque, pseudo-grecque et romaine qui a envahi nos ateliers pendant un demi-siècle et dans laquelle certaines gens voient encore la formule suprême de Tari. Les tentatives de ce genre accomplies en Angleterre sont restées tout h fait misérables, elles n'ont même point les qualités de science et de dessin qu*avaient acquises, au moins, à défaut du véritable sens de riiisloire et de lantique, les élèves de David. Aussi les efforts dans cette direction sont-ils très-rares chez les peintres de la jeune école anglaise. Et le résultat de ces rares
L* ÉCOLE ANGL\ISB
essais est bien fait pour décourager ceux qui songeraient à se produire à nouveau.
Qu'est-ce en effet que, Tœuvre de M. Poolet Le titre est ridicule : Chansm de PkilomMe au bord du beau lac; mais ce n'est rien que cela! Imaginez un pot-pourri de tous les styles» de tous les maîtres; amalgamez Poussin, Le Sueur, le Guide, Titien, copiés gauchement, énervés, maladroitement fondus l'un dans l'autre, et songez ce que peut donner une telle superposition de pastiches, exécutés d'une main lâche et molle !
M. Leighton, au moins, a le mérite dans sa longue frise des Fiancées de Syracuse d'avoir fait un morceau de décoration passable. J'adresserai le même éloge et plus sincère encore à Tauteur de quelques grands cartons placés dans la galerie au dernier moment et dont le nom ne figurait pas au catalogue. Ce sont des projets de peintures pour romementation d'un palais. Il y a là de beaux motifs et bien composés pour entrer dans les lignes de rarchiiecture*
Mais dans cet ordre le morceau que je préfère eïitre tous, rœuvre d'un véritable peintre, c'est la forte élude ' rapportée de Venise par M. Prinsep. Il lui a donné le nom de Bérénice^ je ne sais pourquoi ; mais, dans toute la. galerie, je ne vois rien de plos ferme, de mieux peint» de plus harmonieux ni de plus simple en même ten)j)s, que celte image de la femme robuste, sûre de sa puis- Kioce et de sa beauté, équilibrée dans sa force comme un. bel animât
LK$ mSIONOlitSTBS
MM. Nicol, O'Neil, Faed, Webster, Bilrg(»M, Martineati. — MM. PiolMr%;iU» filmorai Mîm EUia EdwarOi^ M. Orahusdio».
Tous lès peintres anglais, à quelques exceptions près, .
s*atiaclient à fixer le mouvement expressif de la physionomie humaine. Peu soucieux, en géuéral, des lois de la composition» du dessin et de la couleur, qui préoccupent encore les écoles du continent, en leurs tableaux de genre, ils poursuivent le succès par rintérêl du sujet et par Texpression. Dans ce chapitre consacré aux physio* noniisles, presque- toute Técole anglai^te pourrait donc être analysée; mais je ne voudrais ranger sous ce litre que les arlisies qui oui poussé le plus loin celte tendance commune, et qui, faisant de Texpression Tobjet capital, à peu près exclusif, de leur observation, ont exigé de leur art en ce sens tout ce qu'il pouvait rendre, au delà m^me de ce qu'il pouvait rendre.
Les uns reproduisent de préférence les scènes 4e la vie contemporaine, les autres empruntent leurs motifs k l'histoire et au roman.
L*ÉCOL& ANGLAISE 81
M. Nicol est des premiers et, parmi eux, au premier rang.
Il apporte une étrange àpreté, une verve singulière à peindre les mœurs de la misérable - Irlande dans les deux tableaux qu'il a exposés au palais du Champ de « Marfi : Lt Payement du loyer et Tws deux emîar-
rassés.
Ici c'est une humble et maussade école de village. Le mattre, pauvre diable, ignare, et bourru è proportion de
sou ii^norance, lient sous son regard terrible et méfiant une de ses viciimes, un de ses rares élèves. (Aux pays de misère, le temps donné à rinstruction est pris sur ie travail immédialenient productif.) l^'enfant lui demande, sans doute, rexplicaiiuo de quelque mot, de quelque phrase dont le sens lui aura échappé. Arrêté de court comme le petit garçon, le pédant, sanguin, violent, soupçonue un piège. 11 n'aime point ces curiosités mal plaisantes, et tout porte à craindre. qu*il n'ait recours au martinet pour sortir de la situation qui les tient tous deux embarrassés.
Le Payement du loyer est une page comme il y en a tant dans fonivre de notre Balzac, une de ces nonitu^euses
scènes où, dans nos dures sociétés modernes, s'étalent les plaies cachées et les hontes humiliées des déshérités de la fortune, auprès des hautaines insolences de ses favoris. L'inti^ndant du lord e^^t ven» avec son commis pour percevoir les loyers du vaste domaine. Impassibles comme des instruments de toriure, ces valets encaissent avec une indifférence méprisante les baiik-notes de cvlui-ci, les couronnes et les schillings péniblement amassés de celui-là; ils eutendent d'une oreille bestialement stoïque les excuses, les lamentations^ les prières
LES ëV.OLES BTnANGËHKS
d*ajournement que leur adresse la veuve; ils ne voient même point les humbles saluts, les basses pratestaUoDs des pauvres gens qui se relirenf, leur dette payée; leurs yeux n'ont de regard, un regard aigu, que pour la vérification des titres et le contrôle des billets de banque.
On s*amusait beaucoup au Cliamp de Mars de la vie qui anime tous ces visages ; on riait des attitudes auxquelles se ploie la misère de ees gueux et de la morgue des receveurs; on admirait la difformité des chapeaux et leurs bords crasseux, les habits râpés, rapiécés. 11 rne semble, à moi, que l'artiste u*a pas moins bien réussi à peindre la difformité morale de cette scène, et qu'il a montré la boue des âmes aussi visiblement que le reste. Assurément il y a de la satire dans cette œuvre. On eu rit, comme Figaro probablement» de peur d'en pleurer.
A ce mérite d'avoir pleinemenf réalisé sa pensée, le • peintre, en dépit de certaines duretés de ton, ajoute cet autre mérite plus rare chez les Anglais d'être véritablement peintre et coloriste. La personnalité de M. Nicol, naguère inconnue en France, a pris, dès ce moment, une place sérieuse dans Tesiime des amateurs français, qu'il ne choque point trop, d'ailleurs, par ces bizarreries de composition si familières à l'école anglaise.
C'est ce dédain absolu de Téquilibre, de la pondération des masses qui attire tout d'abord l'attention sur un tableau de M. 0*Neil, intitulé : Purianî pour la
Crimée.
Le lieu de la $cène est l'escalier d'un navire de guerre dont les énormes flancs goudronnés forment le champ du
tahleau. Les soldats encombrent le pont; jusqu'à la dernière minute, on leur a permis de recevoir à bord les
l'école anglaise 53
visites de ceux que beaucoup d'entre eux ne re verront plus; Mais le moment du départ est verni» les ordres sont donnés, il faut se séparer. Les mères, les épooses, les fiancées redescendent les degrés en pleurant, on échange un dernier baiser, un dernier adieu de Ja main, du regard et de la voix.
M. O'Neil a eu Tinspiration heureuse en disposant comme il Ta fait ce motif en hauteur. Les groupes s'éta- •gent naturellement et de façon à rendre plus sensible le niouvenrîent expressif des tçestes, qui sont d'une justesse et d'une précision remarquables. L'artiste, en outre, a eu le courage d'être sincère jusque dans la vulgarité des ' types et des accessoires. Il n*a point reculé devant les coiffures invraiseuil)lablcs; il a peint les tartans fanés, les mouchoirs à carreaux, les robes déteintes; il a fui le style noble, et par la, par la réalité de son observation, il atteint vraiment à l'émotion. Ce n'est peut-être point une belle œuvre comme nous l'eniendons, mais on ne peut nier que le motif et le procédé lui-même ne soient touchants.
M. Thomas Faed est moins pénétrant que M. Nicol et que M. O'Neil. 11 se plaît, comme le premier, aux intérieurs misérables, mais il en exprime plutôt les heures
intimes, tendres et laborieuses. Ainsi, dans le tableau intitulé Im seule Paire^ il représentera une jeune mère raccommodant le pantalon d'un petit espiègle assis jambes nues et pendantes sur un meuble, et attendant que l'accroc soit réparé pour reprendre ses jeux. Dans un autre tableau : Et Pire et Mire^ c'est un pauvre homme resté veuf avec deux enfants. 11 se détourne de son travail, cédant aux obsessions d'une tiliette; il la prend entre ses genoux, et, de ses grosses mains calleuses, avec
84 USS I5GOU8 ÏTRANOÈRES
une délicatesse et une adresse tontes materneiles, H glisse une paire de gauts aux doigts roses et menus de 1 eiifaot gâté» Cette joie de la petite met un rayoo de soleil aa cœur du vieux savetier. Tout cela est traité avec tendresse et ifune brosse souple autant qu*hal)i!e.
Les Commères de village^ par M. Thomas Webster, rappelleot les compositions humoristiques de Wilkie. Les cervelles alertes passent en revue tous le» noms du village; les langues irolieat médisantes, cruelles, ironiques. Mais cela ne vaut vraiment que par le jeu spirituel de ces babouines dé vieilles, et déjà Ton sent chez M. Webster Tabus d'un procédé qui demande à être manié d'une façon magistrale pour n'être pas fatigant et bientôt irritant au suprême degré.
Et c'est là ce qui arrive dans la plupart des tableaux anglais peints avec ce souci de l'expression et de la physionomie par trop exclusif. Voyez par exemple ce | groupe de têtes hurlantes, roulant des yeux en boules de loto, détachées de la loge d'un cirque espagnol pendant une course de taureaux. A titre d'étude, le morceau serait curieux; comme tableau, il est détestable. L'auteur , M. Burgess, qui d'ailleurs n'est point sans talent, en plaçant hors du cadre l'objet de toutes ces vociférations^ en concentrant tout son effort, tout son effet» sur ces quelques têtes enluminées, enflammées par la passion du sang, n'a peint en somme qu'une collection de grimaces fionvulsives. Le titre de Toeuvre est Bravo Toroï
La même, observation s'applique au tableau de M. Mar» tineau, le Dernier jour dans la vieille demeure. Le sujet est de la nature de ces longue^ scènes de douleur intime que les romanciers anglais mènent avec une pro^ fusion de détails extraordinaire» et avec un art parfait.
L ÉCOLE ANGLAISE
Mais rien ne prouve mieux combien les procéch's piUoresques doivem différer des procédés littéraires. Une vieille dame remet les clefs du doiiiaino où sa vie s*est écoulée à Tun des Nouveaux propriétaires qui prennent bruyamment possession de loules les pièces et de tous les meubles du eltàteau. 11 y a parmi eux Dotammcnl uo gentleman qui rit en élevant à la hauteur de ses yeux un verre de Champagne. J'allirnie que s*il fallait rester enfermé huil jours en face de ce tableau, en téte-à-têtc avec ces longues dents bétes, on serait enragé avant la fip de la semaine, on voudrait mordre.
Ces peintre^ anglais man({nent donc (rop souvent à Tune des premières lois de convenance de leur art, qui consiste à ne pas immobiliser les expressions violentes, car elles sont dans la réalité essentiellement fngiiives. Et ce reproche ne s adresse point seulement aux peintres de la vie réelle, mais également aux peintres de genre historique ou anecdotique, à M. Pickersgill, membre de l'Académie royale, quia fait d'horribles Corsaires de romance ou de pendule jouaftt leurs prisanni$r$ aux dés: k M. Elmure, qui est aussi de l'Académie royale, mais dont le tableau des Tuileries le 20 Juin 179-^ a reculé les bornes de la mauvaise peinture et du faux mélodrame. On ne peut se faire une idée de cette peinture insensée, de ce dessin monstrueux, de cette coideur criarde, de ces lumières éparpillées et jetées au hasard à travers la toile, qu*ei] pensant aux toiles les plus baroques de notre Expo* sition des Refusés. Deux autres toiles de M. Elmore, Au couvent et Au bord de la faute^ un {)»'u moins mauvaises d'exécution, sont aussi faibles, aussi pleurardes et d'un sentimentalisme aussi faux.
le préfère de beaucoup, dans cette donnée du senti-
Les ÉCOLES ÉTRANGÈRES
ment, uo âimable tableau de mademoiselle EHèii
Edwards, le Dernier baiser : une belle jeune fille, blonde et délicate, priissant tendrement entre ses noains et sur ses lèvres une colombe inanimée, au moment de déposer ce petit corps inerte sous une touffe de rosiers, dans Tangle mystérieux et embaumé du jardin.
Mais le maître en ce domaine de Texpression, celui qui domine tout le groupe des physionomistes par la mesure, par le jeu des nuam es, et aussi parThabilelé de la main, c'est M. Orcbardson. Ses tableaux cependant — est-ce un éloge ? — sont peu ou même point du tout anglais. Ils figureraient indifféremment dans les galeries françaises, belges ou dans Técole de Dùsseldorf, sans que personne en fût étonné. E&trCB donc que le talent n'a point de nationalité? ou plutôt — ce que jMnclioe à croire — que M. Orcliardson a soigneusement étudié de ce coté de la Manche les écoles contemporaines et qu'il 8*est composé ainsi, en y ajoutant sa propre originalité, un talent très-personnel, plus voisin des principes d*art du continent cependant que de ceux de ses compa-* Iriotesf
En tout cas, le résultat est des plus séduisants, et le tableau de M. Orchardson, le Défi, et Christophe Sly ont obtenu chez nous un succès aussi rapide que légi-* time*
Le Défi est charmant de grâce spirituelle; je ne sais malheureusement à quel drame le motif est emprunté. Une sorte de Scapin ironique, tout vétn de satin jaune
serin, chapeau bas, le haut du corps incliné, présente à la. pointe de son épée la lettre de défi à une sorte de cavalier philosophe que cette provocation intempestive trouble dans son travail. Un vieillard enveloppé d'une
ijiyiiizeu by
L ÈCOL^ AKOLAISB
lévite, sou compagnon d'étude, s'est levé avec en)pressement; il retient le bras du cavalier coumio pour le dissuader d'accepter et de prendre au sérieux ce défi in* solîte et insolent.
Il est inutile de rappeler au lecteur que Cbrislophe Siy est le héros de celte bouffonnerie qui sert de prcH logué à la Mégère domptée de Shakespeare (i).
Le lord^ apcicevant Sly, couché à la belle étoile devant la porte d'un cabaret. — Qu est-ce qu'il y a là? uu mort ou un ivrogne! Regardez; respire-t-il!
Un pîqtieur. — Il respire, Milord; heureusement qu'il est échauffé par l'aie, sans cela ce serait ud lit bien froid pour dormir si profondéiuent.
Lê (ord. — Oh ! monstrueuse bête ! ie voilà couché tout comme un cochon! 0 affreuse mort! que le voilà donc une image ignoble el dégoûtante ! Messieurs, je veux faire une farce k cet ivrogne. Si on le transportait au lit, enveloppé dans des draps bien doux, avec des bagues k ses doigs, un dîner délicieux près de son lit et des domestiques bien mis pour le servir quand il s'éveillerait, croyez-vous que le mendiant n'oublierait pas ce qu'il est? Qu'en pensez-vous?
Premier ptqueur, — Je vous assure, Milord» qu'il ne pourrait Mre autrement.
Second piqueur. — Ça lui semblerait bien drôle quand il s'éveillerait.
Le lord, — A peu près comme un réve flatiem* ou un château en Espagne. *>»Eh bien! enlevez-le et menez bien la plaisanterie. Poriez-le doucement dans ma plus
(1) Voir l'excellente traduction de Shakespeare de M. Émilc Moatégut, publiée par la librairie Hachette.
S8- LES KCOLËS ËTBAXGÈHES
belle fliambre et décorez-la de tous mes tableaux galants. Batgnei sa iéte Raie dans de tièdes eaux parfumées, et
brûlez des bois odorants pour que l'apparieinetit embaume. Tenez de la musique prête pour l'beure ou il s*é« veillera, afin de lui foire un concert délicieux et di\iD ; si par hasard il parle, accourez immédiatement et dites avec une révérence d'humble soumission : c Que commande Votre Honneur! » Qu'un de vous lui présente un bassin d'argent rempli d'eau de rose, avec des fleurs efl'euillées dedans; qii'un autre lui présente Taiguière; un troisième ressuie-mains damassé, et qu*il dise : « Plairait-ril à Votre Seigneurie de se rafraîchir les mains? » Qu'il y en ait un qui se tienne prêt avec un riche costume et qu'il lui demande quel vêtement il veut mettre; qu'un autre lui parle de ses chiens et de ses chevaux, et de la doubleur que sa maladie cause à sa dame; persuadez-lui qu'il a été lunatique» et. lorsqu'il dira qu il est un tel, diteslui qu'il ré?e, car il n'est rien moins qu^un puissant sei* gneur...
£n effet, le drôle s'éveille, il se redresse, porte un refard effaré sur les magnifiques tentures qui entourent le lir, sur la pelisse enrichie de fourrures dont il est revêtu. Il veut rompre le charme.
Sly. — Au nom de Dieu, un pot de petite aie.
Premier valet. Plairait-il à Votre Honneur de boire un verre de vin des Canaries?
£t la scène se déroule ainsi avec tous les incidents prévus. «
Sly- — Quoi donc? Voulez-vous me rendre fou? Ne suis-je pas Christophe Sly, le fils du vieux Sly, de Burton-Heath, colporteur de naissance, faiseur de cartes par éducation, conducteur d'ours par changement d^étak el
'L*ÉCOLB ANGUISB
aetsellement exerçant la f^rofession de chaudronnier? Demandez à Marian Haiket, la grosse cabarelière de Wiacol, &i elle ue me conuait pas; si elle dit que je ne suis pas sur son compte pour quatorze pence d*ale simple, comptez-moi pour le plus fieffé menieur de la chrétienté. Comment duncl 4e ne suis pas hors de mon bon sens» sans doute...
M. Orchardson a disposé tous ces groupes, animé toutes ces physionomies avec une entente profonde de la scène. L'interprétation de cette amusante parade était pleinement dans son talent souple et enjoué. Les attitudes sont justes, d'un dessin facile et correct; Texpression des têtes est fine et spirituelle, comique sans charge^ grotesque sans grossièreté. En outre, malgré certaines maigreurs de louche, et bien que Texécution soit un peu mince, un peu épinglée, Tensemble est cependant d'une coloration ravissante» harmonieuse comme l'envers d'une ▼ieille tapisserie.
Dans cet ordre, M. Orchardson s*est révélé tout à fait nu petit maître, très-digne de marcher de pair avec nos petto maîtres du continent, si habiles et A sédui* sants.
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