‹ Les nations rivales dans l'artChapitre 20 sur 32 · SUJETS MILITAIRES · texte numérisé non relu

SUJETS MILITAIRES

l'émolion héroïque et la science consommée acquise par une longue suite d^études. 11 a des tableaux plus parfaits, il n*en a aucun où il soit maître au même point.

L'exposition du quai Malaquais en a montré cependant qui sont de véritables chefs-d'œuvre d'invention et d'exécution. Je les nomme par ordre chronologique; ce sont presque tous tableaux de chevalet : la Prise d'une Redoute et le Toast à la Victoire^ deux épisodes de la guerre d'Espagne; celui-ci traité avec fougue, avec une légère exagération de l'expression comique, le premier peint avec la finesse et l'ampleur d'un Meissonier. 11 s'y ajoute une qualité de couleur exceptionnelle. Bellangé a été souvent coloriste, par exemple, dans le Temps d'arrêt : deux hussards rouges à cheval arrêtés à la porte d'une chaumière et allumant leur pipe; dans le Galant Hussard, une merveille, la perle de l'œuvre à mon avis; le cheval bai du soldat est digne de Géricault. Un autre tableau, un sujet h demi grave, a demi familier, donne l'extrême mesure de ce que peuvent apporter de valeur à l'œuvre d'art les mouvements d'expression : c'est le tableau qui représente Napoléon la veille de la bataille de la Moscowa. L'empereur est debout, au bord de sa tente, entouré de son état-major de maréchaux tous reconnaissables, et notamment Nev, h leur altitude habituelle. Au premier plan, sur une chaise boiteuse, équilibrée tant bien que mal, Napoléon a fait exposer le portrait de ^n lils, du roi de Rome, tout rose et tout blond, avec le grand cordon en sautoir sur ses vêtements blancs. Les vieux soldats de toutes armes, balafrés, hâlés, aux mines rébarbatives et en ce moment curieuses et attendries, s'approchent timidement, se penchent, se pressent l'un contre l'autre, formant tm cercle respectueux autour du

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portrait; les plus éloignés se hissent sur les pointes,

glissent un regard entre les tètes, attendent leur tour; ils ne peuvenl s'arracher à cette contenoplaliou. La scène est charmante et touchante, Tœuvre conduite avec une entente admirable du geste et de la physionomie; je recommande particulièrement à rétiide de l'observateur le hussard rouge vu de dos : le dessin de cette figure est d'une rare élégance et d'une étonnante vérité. Les têtes sont modelées savamment, scrupuleusement, sans sèche* resse ni minuiie. C'est excellent.

A cette énumération, ajoutez encore le BiUel dê logement, les Pénibles adieux, le Départ^ tous ces motifs si vivants, si justes, si vrais (je puis Taffirmer) de la vie du cavalier en caulonnenient. Les couleurs éclatantes des uniformes, le cuivre des casques, Tacier des sabres, la silhouette fine et forte des chevaux de guerre se mêlent d'une manière pittoresque au mobilier rustique des fermes, aux costumes des champs; les grosses moustaches contrastent étrangement avec les joues rebondiès et fraîches des jeunes paysannes. Tout ce détail, si bien vu, si spirituellement observé, est peint de main de maître.

Je suis moins sensible dans Tœuvre de Bellangé

aux sujets larmoyants et aux sujets tout h fait comiques qu'il a également touchés. Sa iorce à mes yeux, comme composition, est dans le sourire et dans l'énergie sombre. • L'enjouement de l'esprit lui sied k ravir, point le gros cijiuiqiie. Les drames épiques, il les sent et les rend fortement; il me parait moins heureux dans le mélodrame, où il se rapproche trop de la convention des théâtres de l'ancien boulevard du Temple.

Ce qui éclaire et dirige le talent de Bellangé, c est la

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sincérité de son patrioiisinc. Par deux fuis, déjà jeune hoiume» il avait vu Télranger dans i^aris. il ne pouvait oublier ce spectacle; et quand il met nos soldats aux prises avec l'ennemi, il y mêle de sa propre fureur. Je ne sais rien de plus tragique, de plus tarouclie que son ' bataillon carré d'infanterie républicaine repoussant une charge de dragons' autrichiens. Ce sont des paysans, ayant encore aux mains le cal de la charrue; ils iiianœuvrenl leurs baionnetles comme des touiches; le serre-file n'est point là pour la parade^ de l'épaule et du genou il soutient le centre des rangs qui fléchiraient sous le poids des chevaux lancés contre eux. Au milieu le capitaine, sur scn maigre petit cheval» brandit son épée comme il ferait d'un bâton. De ce mélange si profondément calculé d'énergie militaire et de sauvagerie paysanesque, l'effet ressort étrange et magnilique, l'impression reste ineffisiçable.

Voîlk les soldats de la République ! Dans cet œuvre on peut suivre l'histoire de nos armes jusqu'en 1815. yoici le premier Consul arrivant à l'armée des Alpes ; les campagnes d'Italie, Marengo et sa terrible cavalerie, Wagram et ses batteries de cent canons, Napoléon à la Moscowa, Napoléon à Boulogne, Napoléon traversant un de nos villages au début d'une campagne, Napoléon en Espagne, Napoléon au retour de l'île d'Ëlbe, Napoléon passant une revue au Carrousel, etc. Que l'Empereur marche avec ses états-majors, précédé de ses éclaireurs au dolman rouge, à l'albire si martiale, le mousi[ueton sur la cuisse ; qu'il s'avance plein d'émotion sur le champ de halaille; qu'on aperçoive au loin sa silbouette méditative tournée vers les côtes anglaises; qu'il soit ou non dans le tableau, on le sent, on le devine dans

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TœuTTe entier; e*e$t le héros qui anime ces corps de

fer, les lance, les retient, au gré de son génie; de page en page on les voit se transformer, se renouveler avec lui : ici glorieux» superbes, invincibles ; là» à ce point fatal où nous ramène si souvent Bellangé, décimés, fauchés un à un, perdant leur sang par mille blessures, les joues caves, Jes yeux brûlés par la poudre et par les larmes, mourant debout dans la fournaise de la djsmière heure à Waterloo.

Et nous avons sur la navrante réalité de ce tableau un précieux témoignage. Un soldat illustre le disait aux artistes, réunis un i4 août* au Louvre : La garde meurt! le reportait à ces funestes moments de sa carrière. « Témoin de cette journée néfaste, disait M. le maréchal Vaillant, j*ai retrouvé dans cette composi*lion inachevée un des plus cruels souvenirs de ma vie; je vois encore sur ce champ de bataille dévasté nos derniers soldats debout, combattant autour du drapeau, et affirmant par leur (ière contenance que ce jour-là encore rhouneur survivait à la fortune. » — c Heureusement, continuait le maréclial, il a été donné à Bellangé de voir, avant de mourir, les victoires du second empire : Sébastopol, Hagenta, Solférino ont fait oublier à Tartiste et au citoyen les malheurs qui avaient affligé sa jeunesse. y> Non-seulement il a vu ces victoires, mais il les a célébrées à diverses reprises. C'est cette partie de son œuvre qu'il nous reste à examiner.

Par deux fois, il est revenu à F Aima ; Tune de ses toiles est à Versailles; l'autre a été peinte d'une maiu ferme et déjà bien habile par Eugène Bellangé sur la composition de son père. On se rappelle avoir vu aux dernières expositions son Combat des rues dans Ma*

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geiJta, le Saïut d'adieu, si grave, les Deux Amis, dont la foule, au Salou, ne pouvait se détacher, œuvre ingénleuae.sans doute, mais où ringéaiosité se relevait par la justesse de l'expression, parTordonnance parfaite des groupes, par la belle qualité de la peinture.

Mais le chef-d'œuvre de cette nouvelle série est un tout petit tableau qui nous était inconnu et qui nous a longuement retenu à rexposition du quai Malaquais. C'est la prise des Embuscades russes devant le bastion Central (Crimée). 11 fait nuit et vraiment nuit, non une nuit de papier peint. La lune court sous les nuages déchiquetés, jetant sa pâle lueur sur le terrain glaiseux, découpant les mâles silhouettes de nos soldats, dessinant le contour^ittoresque des gabions. A Thorizon» trèsrapproché par Tobseurité, montent et se croisent dans ratmosphère les bombes et les obus, décrivant sur le bleu noir du ciel leurs paraboles enflammées, joyeuses comme des feux de fête, sinistres aussi comme une constante menace de mort. Et en effet le colonel Viennot, de la légion étrangère, vient d'être fiappé mortellement. — On a souvent essayé de peindre la nuit, les paysagistes des écoles du Nord notamment, et nos jeunes paysagistes français; jamais on n'a mieux réussi que ne l'a lait Bellaogé en cet admirable tableau.

Je m'arrête à deux mapiflques aquarelles : les 5aldats de la République et le Passage du Chemin creux, U. Bellangé en ces compositions est l'égal de Charlet; il y a en lui une surprenante pénétration, une merveilleuse intelligence des dates; ses soldats de la République représentent bien la France lancée aux frontières. Ce sont des paysans; ils se battent comme des lions, mais sans pose, sans crânerie : ils n'ont point encore l*allure ; sous

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le bleu de l'uniforme, on aperçoit le bleu de la blouse. Voyez-les au passage du Chemin creux, et vingt ans plus tard, h Waterloo : ce sont les mêmes liéros, mais laçonoés par la guerre, par la discipline, par la conquête» par le passage à travers toutes les capitales de FEurope. On pourrait poursuivre cette comparaison curieuse, toute à l-avantage du t^ilent de 11. Bellangé. On remarquerait entre autres détails, la* manière de combattre. Ici, dans le carré dlnfanterie républicaine que je citais tout à l'heuré. les premiers vaw^s, flécliisseut sans doute, car au centre de la pression un homme s'accote au sac d*un de ceux qui faiblissent sans rècider ; il Tétaie de sa forte épaule, sans souci de la théorie et à la façon d'un charretier poussant à la roue. Au passage du Chemin creux, toute cette lourde cavalerie enaplit le champ de bataille, le traverse au galop des grands chevaux de guerre; malgré l'irrégularité des alignements, on voit cependant que chaque homme individuellement conuait sa place dans le rang, sait où il va et comment il doit y aller. L'iBS|Hra* tion, le mouvement, tout ensemble est admirable.

Dans la suite des a([uarclles on voyait, à trois ou quatre reprises diti'érentes, un des cuirassiers de Waterloo, le carré républicain, la grande charge de cavalerie, cent sujets aimables traités par Faquarelle d'une touche lim-» pide, spirituelle, exquise, des dessins à la plume étudiés patiemment, et, tout à côté, des sujets d'improvisatioii d'un superbe caractère. 11 y a là un Napoléon à Waterloo appartenant à M. E. Lepoitevin, quatre traits de plume, que l'on peut mettre au Louvre, auprès des dessins de maîtres. Je le.voudrais voir dans la salle des dessins entre un Géricault et un Gros.

£t par le fait, Bellangé était un artiste de forte race.

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Il s'est un peu dispersé; mais on compte l>ien des toiles magistrales, bien des morceaux de musée* dans son œuvre. Par là, Bellangé passera h In postérité.

Au moment de fermer ce chapitre sur la peinture de sujets militaires, nous devons apporter un correctif aux criii(|ues que nous avons faites sur la tendance des artistes qui exercent leur talent dans celte direction; nous devons ajouter, potir être équitables envers les peintres de sujets militaires, que le souvenir trop voisin, trop immédiat des faits de guerre qu'ils représentent ne contribue pas médiocrement à paralyser leur verve. Trop de témoins intéressés sont là tout prêts à les rappeler à la réalité sèche. H leur faut, à ces témoins, une exactitude minutieuse, et jusqu'au compte de boutons de chaque uniforme. Aussi aura-l-on certainement remarqué que nos artistes se donnent plus librement carrière, et satisfont ainsi de beaucoup plus près aux exigences de leur art dès qu'ils al ordent des sujets militaires moins rapprochés de nous. On peut contrôler cette assertion dans le Waterloo de M. Armand Dumaresq, dans le Waterloo d'Hippolyle Bellangé, dans la Veille d'Auslerlitz de M. Gigoux. Et, en effet, en de telles œuvres il y a eu choix; Tinitiative personnelle du peintre s'est affirmée; il a eu un motif délermiiiani pour s'arrêter à tel épisode plutôt qu'à tel autre : émotion morale ou émotion pittoresque, la première inséparable de la seconde chez l'artiste complet. Qu'importe alors la stratégie, qu'importe la couleur du passepoil! L'artisie palpite, et voilà qui est bien, qui est beau, qui est vrai même et d'une vérité plus profonde et plus haute que la vérité minutieuse du détail. Vérité de détail et vérité poétique n'ont rien de commun. L'effigie d'un grand ensemble ne se corapo-

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sera jamais de Teffigie exacte de tous les éléments dont

cet ensemble est formé. — Peut-être appartient-il à des géDératioDs moins immédiatement aûectées par les faits de peindre la guerre contemporaine, '

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