LA PEINTURE DE GENRE
MM. Meissonîer, Géromc, H. Leroux, Robert Fleury, Langée, Cliarles Comte, Edouard Frère; madame Henriette iirowne j MM. Uibot, Tisioti Tonlmonclie, Chiurlet Mamiiial, A. Leleux, Fatrois, Bonnat, Hébert,. Dias, H. Baron, £. Lamî.
A plusieurs reprises, dans le cours de ces études sur l'art européen à r£xpositiou universelle, nous avons dû constater rimportance, croissant de jour en jour, que les écoles étrangères accordenl à la peinture de genre. L'école française, nous devons le constater également, témoigne des mêmes prédilections. Chez elle aussi, le Genre proprement dit gagne du terrain, et d'une façon chaque jour plus considérable, sur les autres genres. Il n'est pas admissible que cet envahissement progressé d'un art dont l'inspiration est secondaire soit le résultat d'un parti pris et comme d'un mot d'ordre universellement accepté. De toute nécessité il y a là une cause supérieure. Cette cause, nous l'avons indiquée déjà, au monnent où nous avons parlé de la peinture d'histoire.
Évidemment, on ne peut attribuer ce nouvel état de choses qu'à raccroissemeot continu du groupe d'amateurs
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qui compose le public d*art. En effet, le nombre des personnes qui aujourd'hui ont le désir et sont en état d'acheter des tableaux s'est sini^^ulièrement augmenté depuis un siècle. Or la majorité a le droit ou, tout au moins, Je pouvoir de demander aux artistes qu'ils se conforment, dans une certaine mesure, h ses goûls, à ses exigences. La conséquence de cette situation nouvelle est rigoureuse. Le lecteur déjà l'aura aperçue. La plupart des acquéreurs sont logés fort â l'étroit; tes peintres ont donc été réduits à ne faire que des tableau \ de chevalet. Le tableau de chevalet, destiné, en raison de ses petites dimensions, à être vu de très-près, impose rigoureusement au peintre qui Texécute une facture très-soignée, trèsprécise, une tidélité d'interprétation qui conduit à l'habileté de main, à la dextérité plutôt qu'à la grandeur. Cette préoccupation dominante du procédé, en maintenant l'artiste dans un cercle assez étroit, en somme, Ta peu à peu détourné des motifs d'inspiration élevée. D'autre part, ce public nouveau, habitué, de son côté» à considérer la peinture comme un « art d'agrément, » ne cherche nullement dans un tableau la grande émotion ; il ne demande à l'art qu'une satisfaction, qu'une récréation de l'esprit. Ën outre, fort peu préparé par son édu« cation première, n'ayant — sur les bancs universitaires — reçu aucune notion précise et juste, fût-elle même élémentaire, sur la rôle, sur le but et sur la pratique de l'art, il demeure (je parle toujours du plus grand nombre) tout à fait insensible aux beautés spéciales de l'art de peindre. La mélodie des contours, l'harmonie de la couleur lui échappent d'une façon absolue et sont pour lui lettre close. Étant donné ce défaut de pr éparation chez le public, étant connu le caractère de futilité qu'il apporte
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LA PBUfTORE DE 6BMBE
au jugement des œuvres d'art, il n'est pas étonnant que
ses prédilections s'adresseol presque exclusivement à iâ peinture de genre.
Qu'est-ce, en effet, gue le tableau de genre? Toute œuvre de cette sorte se définît si peu par elle-même que, vous le voyez, on est forcé de la classer sous celle dénomination absolument vague : le genre ^ sansépithèCe qui qualifie le mot. Dans les autres directions^ les tableaux viennent se ranger sous des désignations parfailement claires et qui ne laissent aucun doule sur le . ;
but qu'elles offrent à l'artiste : peinture d'histoire, peinture religieuse, peinture de sujets militaires, peinture V d'animaux, de paysage, de marine, de nature morte, etc. \ Maiç, < peinture de genre, » cela ne présente à Tesprit ; qu'un sens de convention. Si nous essayons de préciser \ l'objet du tableau de genre, nous devons nous tenir, ^: nous aussi, dans des génécalités très-vagues. iSous répéterons tout d'abord que le tableau de genre est un ta- • . bleau de chevalet. 11 n*est pas superflu, comme on pourrait le croire, de rappeler ce premier principe. Quelques peintres, en effet, dévo)'és par Thabitude de voir ou d'exécuter des tableaux de genre, transportent dans des ouvrages de grandes dimensions les habitudes de cette ( sorte de peinture ; erreur capitale qu'il ne faut point lais- . S> ser passer saus protester lorsque l'occasion se présente ■ de le faire. Ce premier point établi, il nous reste à dé* terminer l'objet du tableau de genre. Son principal inlérél, je dirai même son unicjue intérél, aux yeux du public, réside dans le choix du sujet. N'avons-nous pas vu que la plupart des visiteurs, au Salon, n'étaient nul-* lement disposés à demander à l'œuvre d'art la grandeur, rémotion tragique, passionnée, qui comporterait d'ail- s
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leurs des cadres plus vastes ? A défaut du sens héroïque, d*une part, et, d*autre part, à défaut du sens pittoresque qui ne leuf est point du tout familier, ils ne s'arrêtent guère qu*k l'ingéniosité du sujet. Ce qui leur plaît, ce qui a le don de les charmer, c\'st uniquement Tanecdote gracieuse, aimable, quelquefois l'anecdote historique» parfois aussi une scène de moBurs anecdoiique en^pruntée h la vie élégante de notre temps, ou à la vie cavalière et à la vie de cour des derniers siècles. L esprit daQS le motif, Tadresse dans Texécution, à ces deux tennes se bornent les désirs de la majorité, et consé- (|uemnient l'ambition d'une loule d'ariistes. Ên trois mots : petits cadres, petits sujets, petite peinture*
On peut objecter à cette critique de tout un ensemble de tableaux, que les écoles du Nord ont légué à Tadmiration des gcnératioos modernes une quantité considérable de tableaux qui ne sont que des tableaux de genre» Nous répondrons que les petits maîtres flamands et hol* landais ont rendu leur action légitime aux yeux de la postérité par leur sinccriié, par leur naïveté. Ils avaient au moins (je laisse ici de côté les qualités de leur pein-» ture), ils avaient le mérite de reproduire avec'fidélUé et bonliomie les scènes de mœurs qui s'accomplissaient chaque jour sous leurs yeux. L'art n'était pas organisé comme il Test aujourd'hui, les artistes ne croyaient point avoir reçu de mission spéciale, ils peignaient tout bonnement la vie de tous les jours, celle qui les entourait, parce qu'ils avaient pris de bonne heure l'habitude d'observer la nature. La réalité posait devant eux, et, sans se mettre en quête d'autres modèles, sans autre souci que de faire de bons ouvrages, ils la rendaient avec la fidélité, la simplicité, avec la puissance de colo«
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ration, avec la précision du caractère pittoresque qu'ils étaient , dès Tatelier du niaîire, hahitués à poursuivre.
A ce titre, combien même ne leur sommes-nous pas reconnaissants d'avoir laissé sur leur temps des témoignages d'une exactitude si précieuse. A quelques exceptions près, nos peintres de genre ne sont nullement engagés dans la même voie, il s'en faut de beaucoup qu'ils aient la même sincérité. En ce qui est de la naïveté, qui songerait à leur en demander ? notre temps n'est point naïf. Et puis l'érudilion, la criliipic ont étendu singulièremenl le cbamp de l'art. Je ne songe donc point du tout à Idànier, ni à condanuicr d'une manière absolue la peinture de genre telle <iu'on l'exerce aujourd'hui. Je couq)rends très-bien que nos artistes protitent des découvertes de l'archéologie moderne, des facilités d'inrormalion historique répnndues par la publication des mémoires, par les travaux de nos historiens, par l'ouverture des bibiiothè(iues pul)liques, des cabinets d'estampes, des musées, qui nous doimenl nonseultmenl le récit des faits qui se sont accomj)lis dans le passé, mais aussi le cadre dans lecpiel ces faits se sont produits. On aJmet parfaitement cpie k piiblic qui ht nos historiens, qui lit ces méujoires intiujes, qui s'intéresse aux personnages de la petite histoire, et à l'anecdote, et h la mode, et au costume, aime à retrouver dans rœuvre de nos peintres la trace des mêmes lectures, des mêmes goûts, et à voir mis eu action, représentés dans leur ceiitre réel, <lans leur intimité, les héros (héros de roman en (pielquc sorte) qui lui sont deveiuis f^imiliers. Mais sans condamner le genre en lui-même, il \ a lieu de se préoccuper de l'extension qui loi est accordée; il est permis de trouver que nos altistes, en se réduisant
l'école française
ainsi au rôle d'amuseurs, ont perdii et perdront de plus en plus de leur autorité sur le public. Il n'y a pas de raison pour qu'un jour ou l'autre nos expositions ne fassenl concurrence aux publications illustrées, et n'en arrivent ' à nous nïontrer les scènes {)rincipalesdu roman en vogue* Cela s'est déjà fait quelquefois. Il est nécessaire de signaler, en poussant les choses à l'extrême, vers quelles perspectives nous nous avançons. Dans toutes ces réflexions sur la peinture de genre, je réserve absolument la question de talent, qui fait excuser bien des choses, et qui nous force bien souvent à capituler avec les principes.
C'est ainsi, par exemple, qu'en présence des tableaux de M. Meissonier, j'oublie très-volontiers les reproches que je suis tenté de lui adresser lorsque, n'ayant plus ses peintures sous les yeux , }e réfléchis au rôle que réminent artiste aurait pu prendre dans la peinture moderne. M. Meissonier est de cette génération qui a suivi le romantisme , et les prédilections romantiques , dans une certaine mesure, ont pesé sur lui et détérminé la direction et l'emploi de son remarquable talent. Le romantisme, qui sur tant de points était dans le vrai, s'est Irompé sur quelques autres. Il avait horreur de ce qui lui paraissait appartenir aux goûts simples, trahir le bourgeois, « lephilisliu. » Le simple et le sincère étaient rudement malmenés alors, au profit de la couleur, du clinquant, du haillon, des paillettes. M. Meissonier a conservé de ce parti pris al'tirmé par ses aînés le dédain de la vie moderne. U s'est systématiquement renfermé dans les siècles antérieure ; le seizième et plus encore le dix-huitième ont obtenu et gardé ses prédilections. Depuis quelque temps, et nous l'en félicitons bien vive-