LA PEINTURE DE GENUE
ment, le très-habile artiste s'est rapproché du temps présent, et sa Campagne de France, son Solférino^ son portrait de M. de Delahante prouvent que, s'il l'eût voulu , que s'il ne s'était pas immobilisé dès le début à reproduire des types disparus, il eût atteint, dans la peinture des mœurs contemporaines, une suj)ériorilé au moins égale à celle que personne ne lui conteste dans la peinture des mœurs du temps passé. En cllet, M. 3Ieissonier n'est point seulement un peintre d'une habileté sans rivale dans l'imitation scnijiuleuscment iidèle des objets inanimés qui créent un milieu h ses personnages; nul plus que lui n'a souci de l'expression morale qui se traduit non-seulement par le jeu de la plivsionoinie, mais encore dans l'attitude du corps, dans les froissements que l'habitude journalière donne au mobilier, aux vêtements, aux moindres objets qui sont au service de l'homme.
Nous ne reviendrons pas sur les tableaux déjà connus de M. Meissonier; on n'a pas oublié YAllenle, la Lecture chez Diderot, un chef-d'œuvre, le Capitaine^ le Corps de garde. Parmi les œuvres plus récentes, VOrdonnance vous aura tout particulièrement séduit par l'entente de la mise en scène, par la justesse d'expression des physionomies et parla fermeté d'une exécution véritablement magistrale. Un capitaine de dragons de la république occupe le centre de la composition. De passage en quelque ville conquise, il a pris possession du meilleur logement de la ville. Botté, éperonné, sanglé dans son uniforme, comme un homme toujours prêt à mettre le pied à l'étrier, tout au plus s'accorde-t-il le soulagement de déposer pour un instant sa pesante coiffure, son cas(jue de cuivre au turban de peau de tigre. Adossé à la cheminée, il reçoit dos mains de l'ordonnance
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Tordre que lui envoie un chef supérieur. Le lourd cavalier, la pelisse à Tépaule, la sabredache battant au jarret, les talons snr la même ligne, iminobile, grave, tend le pli au c.'ipiiaiuc. Au serond plan, un officier de hussards, assis près d'une table, attend iusouciamment Tanoonce de quelque victoire nouvelle on d*un ordre de marche. — M. Mcissonier a ce don, que personne ne possède nu même degré, de pénétrer à fond les types qu'il met en scène. Il a acquis, par un phénomène de vision d'une perspicacité extrême, la faculté de mettre en relief tous les menus détails qui caractérisent une profession et, bien plus, l'accent, le caractère individuel dans une même profession. Ët ne croyez point qu*au€un de ces détails soit inventé; on n'atteint point à cette justesse prodigieuse sans l'exercice constant des facultés d'observation. M. Meissonier, par son rare talent, nous réconcilie presque absolument avec la peinture de genre; mais, en dépit de la séduction qu*il exerce sur nous, on ne peut s'empêcher de regretter qu'il n*ait pas appliqué ' plus tût des dons si remarquables à peindre les hommes et les mœurs de notre temps. ;
M. Gérôme, & cet égard, nous laisse des regrets moins vifs; ses représentations du passé, nous Favons déjà dit dans un précédent chapitre, ont une certaine froideur glaciale qui ne s'est point fondue au contact de la vie I moderne. A plusieurs reprises, le très-habile artiste a tenté, en effet, de hxer quelques sujets d'actualité ; il y a mis, chaque fois, pour le moins autant de talent qu'à l'exécution de ses œuvres archéologiques; mais Timmobiliié, qui est une des faiblesses de ce talent si précieux d*ailleurs, frappe davantage encore lorsqu'elle atteint les hommes et les choses que nous vojons quotidienne-
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meut. On fait moins facilement alors la part de convention qui est nécessaire pour juger équitablement les ouvrages de M. Gérôme, que lorsqu'il nous retrace quelque épisode de la vie antique. De même, on admet volontiers la rigidité du bas-rejief pour les héros de l'aniiquilé; nous ne la supporterions pas s'il s'agissait du ' temps présent. Lorsque les sculpteurs ont eu à traiter des sujets modernes, inconsciemment ou non, ils oni toujours donné ou cherché à donner plus de mouvement^ plus de vie à leurs œuvres. Mais, n*insistons pas sur nos regrets, et, nos réserves étant faites, acceptons pleinement les conceptions ingénieuses des hommes do talent qui se sont consacrés à la peinture de genre, dans ses rapports avec rhistoire ou plutôt avec l'anecdote historique.
La Sérénade, de M. Hector Leroux, et son tableau de Tibulk et Délie ^ augmentent de deux morceaux charmants la série d'œnvres délicates que Fariiste a consacrées aux scènes de la vie antique. Là, dans la rue déserte» sous Tétroite fenétré doucement éclairée de i*îDtérteur, s'élèvent les aériennes modulations de la double flûte soutemio i)ar l'accord de deux autres instruments. Ici, Tamour s exprime moins bruyamment et plus tendrement encore. Tibulie retient dans les siennes la main de Délie, toute confuse et délicieusement troublée. ~ Scènes aimables, traitées avec une mesure d'expression, avec une délicatesse de sentiment qui se fait rare. De belles lignes, un dessin fin, élégant, un effet toujours juste, qualités précieuses, ajoutent leur valeur spéciale à la valeur de conception qu'apporte M. Hector Leroux en ces évocations touchantes du monde antique.
Dans cet ordre, saluons lin maître, M. Robert-Flèury.
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Al. Robert-Fleurj- u'esl-îl pas d'ailleurs uu des précurseurs de ce genre qui depuis a trouvé (anl d*adeptes? Dès le début, Tartiste a déployé dans ses œuvres une (pialilé exceptionnelle, que ceux qui l'ont suivi ont rare- ^ ment retrouvée, je veux dire la force. Depuis le CoUoqw âe Poissy^ un de ses premiers ouvrages et de ses meilleurs, qui est au Musée du Luxembourg, jusqu'au Charles-Quint^ ex4)osé en 1867 au Champ de Mars, M. Robert-Fleury a successivement fixé dans ses œuvres des épisodes sévères de l'histoire. Cette première qualité dans le choix du motif révélait une fermeté d'esprit, un tempérament robuste qui donne à son talent une valeur particulière. Par là il a pris et gar^é une place à part dans l'estime des amateurs sérieux. Au fond, le public est bon juge : il est aussi et souvent perlide daus ses préférences; il entoure, il acclame, il féte sans réserve I artiste qui flatte ses goûts frivoles, mais de telles sympalhies sont en général de courte durée, et il fait payer cher de faciles triomphes à ses favoris d*un jour; il garde son estime durable à ceux qui savent s'imposer & lui, et c'est ce qu*a fait M. Robert-Fleury. Dans l'art de ce maître, pourtant, la conviiition a pris une bien large place, et nos sympathies aujourd'hui iraient à des ouvrages où l'observation de la réalité serait moins fréquemuient sacrifiée à la pratique dès fongtemps adoptée (le certains procédés personnels ; mais à l'heure où Ml. Hobert-Fleury est entré dans la mêlée romantique, il y avait une première conquête à faire , et c'était précisément celle des procédés; l'école de David les avait dédaijgnés si profondément que personne dans Fécole ne connaissait plus le métier proprement dit , la technique et les ressources de l'art de peindre. On oublie trop sou-
Digitizeînîi
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vent, lorsqu'on parle de Técole romantique, que sa réaction était alors parfaitement logique et qu'elle fut conduite avec une rare vigueur dans le sens le plus profitable aux intérêts de l'art. C'est aux romantiques que nos peintres aujourd'hui doivent la liberté d'exécution qui leur est acquise , par conséquent la facilité d'observer la nature avec sincérité et de la rendre coiniiie ils l'ont observée. Ceux qui ont entrepris cette conquête, eul'ermés nécessairement dans l'analyse des procédés familiers aux maîtres antérieurs, y ont perdu l'habitude de regarder dirt'Cteuient la réalité; ils y ont pris celle de voir rbommeet les phénomènes naturels à travers la peinture des maîtres du passé. Aussi leur peinture^ à eux, est-eilô souvent conventionnelle. Sans se douter qu'ils commettaient un contre-sens ou bravant les conséquences de leur parti-pris, ils ont adopté (et cela est surtout sensible dans les ouvrages de M. Robert-Fleury) les colorations enfumées et rances que le travail du temps avait ajoutées aux colorations primitives des peintures anciennes. U ne semble point que M. Robert-Fleury, par exemple, ait jamais vécu k l'air libre, cpi'il soit jamais sorti des galeries et des musées. Avec tout cela cependant, malgré ces tendances vers le factice et le convenu dont l'époque où il fut élevé est bien plutôt responsable que l'artiste lui-même, M. Kobert-Fleury a su aflirmer une vigueur de conception et d'exécution qui lui sont bien personnelles et le mettent à cet égard hors de pair.
Pour se rendre compte de la différence de direction qui sépare nos jeunes peintres de leurs aînés, il suffit, après avoir vu le Charles^QuitU au monastère de Saint- Just, de se transporter devant le tableau de M. Langée, Sainte Elisabelh de France, sœur de saint Louis, la-
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vant les pieds des pauvres à l'abbaye de Longcbamp doDt elle était fundairice. On sera frapfié de la limpidité
des colorations, de la justesse des valeurs attentivement poursuivies d*après la réalité. Ce qui n'empêche nullelueot l'artiste d'avoir affirmé une sévérité d mspiratioD tout i fait remarquable. •
Auprès de ces représentants de l'anecdote historique dans la peinture de genre, vient sephicer M. Charles Comte, qui apporte une recherché de précision archéologique inléiessante dans ses sujets tour à tour sérieux et bouffons. Son Éléonore d Est et le tableau intitulé Setgni Joan, témoignent du même penchant à ressusciter . le cété anecdotique de l'histoire*, des chroniques et des fables. Le premier représente Éléonore d'Est, veuve de François de Lorraine, duc de Guise, deuxième'du nom, faisant jurer à son tils, Henry de Guise, surnommé plus tard le Balafré, de venger son père assassiné devant Orléans, par Poltrot de Méré, le 24 février 1563. Le second est inspiré d un passage de Rabelais : « £n la rostisserie du petit Ghastelet, au devant de l'ouvroir, un fat[uin (portefaix) maniçeoit son pain à la fumée dn rost. " Quand tout le pain fut beaufré, le rostisseur happe le faquin au collet, et vouloit qu'il lui payast la fumée de son rost. Le badault peuple accourt... Là se trouva Seigni Joan, le fol. Leur (liï>cord entendu, il commanda au faquin que lui tirast de sa gibecière un tournois Philippus» le feisl sonner par plusieurs fois avec sa marotte sous le nez du rostisseur et dit à haute voix : « La cour vous dit « que le faquin qui ha mangé son pain à la fumée du rost, « civilement a payé le rostisseur au son de son argent. »
Assurément, cela est amusant; mais avouez que le sujet ici excède les liniiles de la peinture. Rabelais, quelque