‹ Les nations rivales dans l'artChapitre 25 sur 32 · L £CaLfi FRANÇAISE · texte numérisé non relu

L £CaLfi FRANÇAISE

hommes, mais avec tel homme,- tel moment donné, et

plus cnrore avec la pas.sion qui le domine, avec ses laraas et avec son sourire, avec ses terreurs et avec ses joies.

Si tous les paysagistes, peintres d* études, avaient eu ranipleur (rexécution et le senliiiieut profond de la nature, qui font le mérite pittoresque et la valeu.r morale des œuvres de M. Daubigny, on ne se serait pas lassé de la niodeslie un peu élroile de leur ellorl.

M. Daubigny est revenu, en 1867 , à sa douce rivière de rOise. Il lui fui infidèle en 1865, et IMuimble petite njujpiie fut vengée par les rigueurs dédaigneuses dont ' ses sœurs allières du parc de Saint-Cloud, les nymphes de marbre, accablèrent le peintre. 3Iais tout est oublié aujourd'hui, Tincoustant est rentré eu grâce, celte petite querelle d*amuureux n*aura eu d-autres suites que les joies du pardon, les douceurs de la paix désonuais accomplie.

A part les qualités de peintre, chez H. Daubigny, ce

qui nous touche dans ses œuvres, et ce que n'ont point les paysagistes qui Timitent, c'est qu il est simple et simple avec sincérité. On sent qu'il aime les bords hnmides de sa belle rivière, ses ombrages frémissauts^ son ciel cliargé de grosses nuées, ses eaux courantes» courbant les joncs sur leur passage, la lisière du champ de blé, les Qeurettes joyeuses épanouies dans les hautes herbes de la rive, les lessiveuses battant le linge d*an bras agile. Il a pour tous ces mirages de formes et de couleurs la curiosité et l'amour d'un enfant. A cette sincérité du sentiment qui le guidé et auquel il sacrifie, il est redevable du meilleur de sa furce, il lui doit la puissance d'attrait attachée à ses pays:iges; c'est par là que, sans calcul, inconsciemment, il sait nous émouvoir, par là

PAYSAGES ET PAYSANS

que sa peinture nous intéresse toujours. Avec une habiielé de faclure remarquable, le peiolre des bords de roise est resté, d'iospiralioD, naïf : chose rare aujourd'hui.

Au second rang, après les quatre maîtres, on devrait citer des noms très-justement estimés. Parmi ceux qui

perpétuent la tradition du paysai^e composé, il faudrait rappeler les belles inspirations du Cabat d'autrefois ; celles de cet autre artiste, M. Français, qui jadis... mais qui depuis...; les combinaisons de lignes (jue M. Lanoue emprunte à la campagne romaine. Dans la voie de Théodore Rousseau, on s'arrêterait aussi aux fortes conceptions de Jules Uupré. A la suite de M. Corot se rangeraient les paysagistes d'impression, M. Nazon, M. Buss^on, le doux cl timide Cliintreiiil. Puis, derrière M. Daubigny, la légion des peintres de la réalité fidèlement observée et choisie dans sa simplicité, les Blin, les Hanoleau, les Lnpierre, les Lavieille. Quant aupaysage poétique, il parait avoii' trouve en Paul Huet son premier, son unique représentant dans l'école contemporaine. Je reprends quebiues-uns de ces noms et d'autres encore.

.M. Lanoue est parmi nos paysagistes un de ceux qui ont le plus la préoccupation du tableau. Sa vue du Rocher des Nazons, dans la campagne de home, est une œuvre savamment composée, remarquable par l'élégante noblesse des lignes patiemment cherchées, une œuvre de style, animée cependant par la tidèle observation de la nature. Cet artiste est à peu près le seul représentant du paysage classique qui ait su s'alfranchir de la convention . et vivre en plein air. M. Camille Paris, cependant, un jeune homme, se produit évidemment sous l'empire de la même idée qui doit être féconde en beaux résul-

(au. Ses Maremmes et sa vue de VAqua^Cetosa, aux environs de Home, icvèlent à ne pas s'y méprendre le rôle que le jeune ardste euteod donner à l'intelligence dans la peinuire du paysage. Nous lè félicitons très-sinccrciiiciil de ces tendances exceiienles qui lui ont valu en 1866 un succès très-légitime. Nous ne quitterons pas les paysagistes qui demandent leuî inspiration ;i l'Italie saus signaler au visiteur les Cascalelles de TivoU et la Terrasse d'un couvent, où M. Anastasi a disposé, buus l'azur du ciel, sous les Ireiilcs, au njilicu des Heurs, un groupe de inoioes romains qui ne nous paraissent point exclusivement occupés des célestes contemplations.

Dans le genre qui nous arrête en ce moment, le Salou de 1866 nous réservait encore une heureuse surprise, la révélation subité d*un talent savant, ]dein de force et de goùl chez un jeune liomme qui avait déjà du talent, mais un talent absolument impersonnel. J*ai sui?i toutes les expositions de M. Jules Didier depuis dix ans tout à riuîure. Il ubieuait le prix de pays^ige historique à l'école des Beaux- Arts en i8o7, et je dois dire qu'à mes yeux, il L^rossissaii as>ez li Lslcmenl la phalange nombreuse des peintres à qui reuseignemeui de Técole donne un certain talent correct, froid, dénué de qualités originales, dénué de delauls aussi. Je rangeais ni pello M. J. Didier parnà ces peintres dont la longue carrière se passe dans le demi-jour du succès d'estimi\ parmi ceux dont il n'y a riea à dire et qui, sur la foi de leur titre de ^'i aud prix, trouvent auprès des amateurs timorés de timides encouraîîenieiii> ei le placement modeste de leur peinture. Oue s\st-il passé dans le Cerveau de Tartistelf On ne peut le dire. Vavait-il jamais vu de Troyon jus({ue^à? Peutcîic Mais il e.st bien clair aujourd hui qu'da jeté là ses

lisières d'écolo, ([u il a cludié Tro}on el (|u'il a su pouiv lant ne pas abdiquer sa personnalité naîssaule dans cette élude. Le voilà devenu robuste, bien portant, le voilà ♦ devenu uu peintre qui a pri:» raug et qui compte. C*esl surtout dans inexécution des animaux que sa jeune vigueur se révèle. Ses ji;rands bœufs de la campagne romaine sont admirables; le paysage reste encore un peu froid, un peu terne : ce n*est point le cadre oii ces belles bêtes doivent vivre et se mouvoir. Mais M. J. Didier ne s'arrêtera pas en chemin. La couversiou est commencée» presque achevée, U Tachèvera.

Voilà donc des œuvres largement assises et en dehors du cercle étroit de la convention. Mais la couvenùon n*est point morte. Voici, en effet, que M. Français, en humeur de paradoxe depuis quelques années» s'efforce de réhabiliter le taux style des paysagistes de la Restauration; les lauriers académiques des Bidault Tempéchent de voir juste. 11 dépense une habileté prodigieuse k découper des silhouett(!S arides et mimes, à éteindre toute vie, toute ampleur, toute fécondité dans ses paysages. Lu com{^osition, sous la main expérimentée de cet artiste, est lou«' jours élégante; à distance, elle attire, on s'y laisse prendre; de près, rexécuiion, pleine de talent proprement dit, savante en ses détails, mais dépourvue de tout accent de nature» laisse l'impression d'une œuvre médiocre, et, ce qu'il y a de pis, médiocre de parti pris. Le Bois êoeré est uo ouvrage de même famille que TOrpliée du Luxembourg, un de ces paysages composés comme M. Aligny et iM. Paul Flandrin en ont tant signés en leur vie. La Villa italienne^ moins pédante peut«ëtre, ne nous console point de voir ainsi perdu, par je ne quel esprit de système, un talent si aimable et que cha-

cuii aimait aulret'uis. Le talent est resté, et même il a grandi ; mais il n*a plus la grâee légère, le souffle aérien des jours écoulés . il n'est plus que de l'adresse mise au service d une convention stérile et usée sans ressources.

Rappelons rapidement (juelques œuvres de nos jeunes paysagistes : le Garde-Chasse de M. Busson. M. Biisson a peint la nuit. C'est une belle nuit d*liiver, en forêt. Les silhouettes des hautes branches se découpent finement en mille menus rameaux sur la sombre coupole du ciel, traversé de froides nuées, animé, piqué de scintillations d'étoiles. Courbé sous le carnier, suivi de ses chiens harassés, hâtant le pas entre les arbres, franchissant les mares d*eau glacées, rayées de filets de lumière, le garde-chasse avance vers la maison forestière dont la porte, toute grande ouverte, lance au loin des feux rouges comme la gueule d'une fournaise. Cet excellent tableau s'appelle le Retour du garde-chasse, M. Busson a rendu avec un rare lalent ces délicates et difficiles oppositions de lumière; il a vraiment traduit la nuit.

Mr Busson est de la dernière génération de nos paysagistes; il est de Técole qui tend à tout simplifier, à prendre, les aspects les moins accidentés, pour laisser à la nature toute sa puissance d'action en la dégageant de l'intérêt purement pittoresque. Un autre de ses paysages est très-doux, très-fin, manquant un peu de consistance paut-étre, surtout dans le ciel. 11 a choisi une mare creu* sée en forme de coupe dans un pli de terrain. De belles va* ches rousseset grises s'y reflètent, s'y penchent à Tonibre des grands saules au feuillage argenté; des bois à Thorizon bordent le ciel envahi et bientôt couvert par un rideau de nuées opaques. C/est frais, tranquille et doux.

Rappelons aussi les meilleurs tableaux d'un jeune ar-

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liste lïiorl au seuil du succès, deux œuvres exquises de M. Blin exposées en i 865 : l'une^ le Vieux moulin, est une composition fraîche couinie le printemps, un sourire d avril; l'autre, inlitulée un Soir d'élé en Sologne, est une page admirable où toules les harmonies du crépuscule ont été fixées avec une supériorité de talent et de seutinieut tout à fait magistrale. L'heure est indécise, flottante ; ce n*e$t pas encore la nuit, et ce n'est plus le jouf. A rhorizon, les hautes futaies s'estompent et baignent leurs reliefs puissants dans l'ombre argentée qui tombe du firmament ; elles se reflètent avec les contours de la ri?e dans les eaux d*un étang pesantes et lisses comme un miroir de plomb fondu. La brise va s élever, les cimes immobiles frémir et s^agiter; le grêle feuillage des saules tout h l'heure bruira, les longs reflets perpendiculaires s'etfaceront, pâliront et se rideront sous les plis innombrables des flots courts et pressés. Mais, ji cette heure, fout mouvement est suspendu. Après la vibrante activité des journées ardentes, la vie s'affaisse et semble s'immobiliser un instant, comme pour mieux reprendre le silencieux travail des nuits fécondes. C'est un accord de lumière incomparal)le entre ce pan de nature et l'âme du spectateur, subitement élevée, subitement éclairée par cette sorte d'hymne plein d'éloquente émotion; c'est un chef-d'œuvre de poésie calme, grave èt d'une haute mélancolie dans sa forte sérénité.

D'autre part, voici M. Harpignies, qui transporte en Italie ses impressions grises de no.^ jiaysages du Nord.

Ces diiïérences dans la manière de voir et d'interpréter la nature chez des paysagistes d'un talent supérieur prouvent bien, en somme, que rm lisle est toujours forcé de Ctichen avec la réalité et d'avoir recours à une cer-

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taine convention. Les hommes doués d'originalité nV doptent point de convention toute tracée; ils créent pour eux et d'accord avec leur tempérament certains artifices d'expression; les plus faibles leur empruntent ces ressources nécessaires. Quant h lutter de vérité avec la nature, il n'y faut pas songer; c'est une généreuse ambition, mais aussi une auibition chimérique. N'est-ce pas dans une semblable lutte que s'est épuisé longtemps un brave et excello.nt paysagiste, travailleur infatigable, pénétré du vif amour des champs, le peintre Chintreuil? Nous le voyons toujours en quête des elfets (oserai-je le dire?), des phénomènes hygrométriques. Il dépense une somme de talent considérable, non sans résultat assurément, mais pour un résultat qu! n'équivaut pas toujours à son hardi et curieux effort. Il se bat contre des fant(5mes; il veut étreindre l'impalpable. Chintreuil est hanté par l'idée fixe de peindre l'eau en suspension dans l'atmosphère. Il poursuit son rêve depuis l'aube jusqu'à la fin du jour. Il étudiera l'aspect de la nuit expirante à l'heure où les étoiles commencent à blanchir, où de froides lumières parties de l'horizoïï s'allongent en rasant le sol; — il étudiera l'évaporation de la rosée nocturne aux premiers rayons du soleil, — puis h s singuliers effets de lumière qui se produisent au moment où renaît le soleil après l'orage, — puis encore l'éclat contrasté de masses d'arbres recevant le soleil et s'enlevant sur un fond de ciel couleur d'ardoise, lourd de pluie, — la silhouette vague et rapidement décroissante des lisières de bois plongées dans l'épais brouill.ird du soir, aux derniers jours d'automne. Il touche de hicfi près, le courageux artiste, h la réalisation de son réve, de si près qu'il nous fait presque regretter d'avoir dé-

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clnr«^ son ambition trop haute et son œuvre impossible.

Et, en effet, sa longue foi si loucliaiiie, la voilà enlin récompensée. Le brave et excellent artiste (en vertu de la mé<îâille qu'on vient enfin de lui donner) est désormais exempt des boutades de ses anciens juges et à l'abri des humiliations du refus qui l'atteignaient hier- encore» nprès de longues années de production dans une voie bien j)ersonnelle. La Imite supériorité de Chintreuil (son tort auprès des habiles) est de chercher toujours» le difficile et le rare. 11 n*a jamais compté avec ses aises ni transîp;6 avec cette grande passion qui Ta toujours tenu, celle des beautés naturelles restées jusqu'à ce jour sans traducteur. Les aurores humides, chargées de rosée, de vapeurs froides que dissipent lentement les premiers rayons du soleil; les brouillards d'hiver qui font la nuit dans les bois dès trois heures d'après-midi; les heures crépusculaires n'ont jamais eu de témoin plus atteniif ni de plus fidèle interprète. Son Leter de lune sur la plaine, au temps des avoines, donne l'expression complète de son talent. Il v a saisi et rendu avec une vérité sans égale ce qu'il y a de plus insaisissable, de plus fugitif en ces effets de nature si peu observés. Voyez de même en son paysage d'automne : n'a-t-il pas voulu fixer ce qui semble échapper à toute hxité,. celte pluie des dernières feuilles que les vents d'automne détachent de la forêt et )»romènenl dans l'espace par tourbillons. Notez que ce phénomène annuel dure un jour, deux au plus. La dernière fois que le hasard m'en a«rendu témoin, c'était un i^^ novembre, par une journée déjà froide, mais de pure lumière et de plein soleil. Les cimes de la grande avenue de marronniers et de tilleuls avaient, la veille encore, chargées de feuilles, Tampleur et la riche couleur de l'an-

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toinne. Après viugi-quatrc heures de cette neige iucessanté qui passait dans Tair comme une nuée de papillons d'or, ravemie dénudée avait pris la silhouette rigide de rbiver. Chin treuil aime ces accidents. Son œuvre entier est fait de transitions analogues, de ces combats du jour et de la nuit, de ces passages de l'automne à i ^iver, de rhiver au printemps. Il laissera dans cet ordre une note unique et complète.

J ai nommé M. Nazon dans le groupe des peintres inspirés par M. Corot.

M. Corot et M. Nazon procèd(îut avec la nature h peu près Tun comme Tautre. Le premier j)e la regarde qu a travers le crépuscule du matin ou du soir; le second, le matin et le soir aussi, mais deux ou trois heures après le^ lever ou avant le coucher du soleil. Tous les deux ils conservent à merveille en leurs œuvres Timpression exacte de leur observation, et la font passer très-exactement aussi dans les yeux du visiteur. Maintenant, les gens minutieux leur reprochent bien de la négligence, pas mal de laisseraller, une grande indécisiou de iormes. 11 est certain qu'à s'approcher de leur peinture^ on n'y distingue qu'un n-peu-prèsde toutes choses; mais, h distance, cet à-peuprès est charmant, séduisant, très-vrai d'aspect. C'est beaucoup. Il n'en faut pas davantage pour le visiteur qui passe en flânant dans Texposition, se laissant aller à sa première impression, en jouissant, et n'ayant cure de la déflorer par un contrôle sévère. Or, le plus grand nombre des visiteurs s'en tient Aà. Il est satisfait d'une émotiou agréable; il a plaisir à Texprimer auprès de ses amis, et de celte façon s'est faite la vogue autour des œuvres de M. Corot; de celle façon se fait et s' accroît la vogue autour des œuvres de M. Nazon, vogue un peu rapide peut-

PAYSAGES ET PAYSAXS

être, mais justifiée en somme par la belle qualilé de la

lumière qu'il répand dans ses tableaux. Cependant il y a en ce moment chez l'artiste ime sorte de défaillance. M. Nazon a eu, comme paysagiste, du talent d*abord, puis de rhabilelé; sa Plage et surtout sa Vague ne révèlent plus aujourd'hui que de la dextérité. 11 fait ses arbres à main-levée, comme un paraphe d'écriture, ses vagues en verre filé; et pourtant, au premier aspect, ses paysages séduisent par leur allure intelligente et spirituelle. L'artiste est assurément supérieur à ses derniers ouvrages; mais il ne se donne plus la peine de vouloir ni d'être sincère en façe de la nature; ses amis doivent l'avertir.

Qu'on me permette maintenant de prendre quelques noms au iuisard et de les rattacher à leurs origines, lorsqu'il y aura lieu.

Le fils de M. Daubig[iy nous avait jusqu'<^ ce jour causé une certaine inquiétude. 11 ne nous avait montré que d'étonnants pasùches des tableaux de son père. C'était bien comme élude, nul comme tentative personnelle, menaçant de stérilité pour l'avenir. Aujourd'hui, M. Daubigny fils témoigne de sérieux efforts pour dégager son individualité, non-seulement dans Texécution, mais dans le choix de ses sites. Sa Vue prise en Picardie et. sa Halle de Bohémiens en sont une preuve. Ëvi-. demment il cherche le tableau, et surtout dans une de ses deux toiles, la Halle, moins importante que Faulre, il l'a trouvé. On ne peut méconnaître la parenté de son talent avec celui de M. Daubigny père; mais cette parenté se trouve ramenée maintenant à la mesure et à la légitimité des liens qui unissent un élève h son maître. Je ne reprocherai que légèrement au jeune artiste d'avoir

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monté si forlemeiit la tonalité générale de sa peinture. Il y a excès suns doiile-, mais il a su conserver dans toute l'étendue de ses tableaux une telle justesse de relation entre les différentes valeurs, que si TœuNro paraît un peu sombre» elle se tient cependant et se présente dans une très-forte et très-heureuse unité. — Il n*a point toujours eu ce boiilieur.

Les plus fermes talents ont de ces inégalités, très-explicables dans une certaine mesure d*écart. Mais je rencontre dans Toeuvre d'un même arlisie, M. Imer, deux toiles dont on a peine à comprendre Texcessive dissemblance. Autant Tun, le Château de Perne, est choquant par le désaccord llagrant des lumières, autant l'autre, le Mempari d* Aiguee^Morles^ séduit dès l'abord par sa coloration harmonieuse et chaude. L'un est faux d'as- ' pect, mal écjuilibré, mal venu et comme peint de souvenir, dans l'atelier, sous le jour indécis d'une après-midi d'hiver. L'autre, au contraire, a retenu la puissautr lumière de notre Provence; il s'y ajoute un attrait de plus, la caractéristique et imposante grandeur particulière au.t I ligues sévères de l'architecture sarrasine. L'effet de l'œuvre d'art en ce dernier tableau est pleinement obtenu. Il enfonce dans l'esprit une vive image qui éveille à son tour un monde de rêveries. Elle nous prend et, de vive force, nous rejette dans le passé. Sous les murs de la vieille ville, brrtiés du soleil et tout ensablés aujourd'hui, on revoit courir les eaux profondes du canal où tenait la flotte des croisés. Les remparts, maintenant démanielés, se repeuplent d'iioniuies d'armes; on y place par l'imagination le mouvement prodigieux de l'embarquement d'une armée; dans le ciel flottent de nouveau les bannières des barons de Saint-Louis. Et à six cents

r.WSAGKS Kl PAYSANS

ans (rinicrvalle, revennnt à la réalité, on trouve que celle aridité, que cette désolation du sol convient à ces lieux témoins d'un des faits les plus follement audacieux (ic notre liisluire féodale. Et à quoi, à qui devons-nous cette émotion ? à Tartiste, et au grand caractère qu'il a su donner h son œuvre. .

M. Gustave Doré, qui a tenté de tout, a fait aussi de beaux paysages, notamment : le Torrent et la Nuit dans les Alpes. L'eau bouillonnante de son torrent descend d'assises en assises avec un tumulte efl'rovable; elle se déchire sur les pics de granit qui jaillisseut des flots sous une couche de mousse verte et visqueuse, elle glisse entre deux hautes murailles ûn roches énormes et semble entraîner par une sorte d'attraction irrésistible un vol d*oiseaux lancés dans la direction de l'impétueux eoo-* rant. La Nuit offre un contraste complet avec le Torrenl. Les croupes géautes des montagnes baignent dans une ombre bleuâtre et transparente; elles sont couvertes d'une végétation vii^oureuse, de forets de pins semblables à une sombre toison verte. Au delà des sommets les plus proches se dresse une seconde ligne de cimes aiguës, toute rose aux premiers feux de l'orient. Sur cette immensité, la lune arrondit sou mince croissant qui tranche dans le pâle azur du ciel. M. Doré a réussi à rendre sensibles dans ces compositions deux phénomènes physiques opposés, dans leur inieusité la plus grande : le silence et le bruit.

Étrange succession de contrastes! Sans sortir d'un naéme champ du uiéme domaine, voici, artiste contre artiste, paysagiste contre paysagiste, Dupré auprès de Rousseau; Dupré qui, de plus en phis, exagère la mise en évidence des procédés, quand de plus en plus Kous-

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seau les éteint. Et, tous deux, ils sont daus la légitimité

de leur art, si ingrat, si rude h ceux qui savent peu; si souple, si complaisant, si docile entre les mains de ceux qui ont dompté le monstre. '

La faveur publique — rinconstante — - semble s'être un moment retirée des œuvres de Jules Dupré. Si elle se mesurait à la valeur réelle des talents, Dupré est de ceux au contraire dont les rares mérites eussent dû la retenir. Pourquoi dissimuler ses défauts? Il en a. Mais ils sont liés de façon si étroite à des qualités supérieures qu'il faut les bénir et non les bannir. Je revoyais récemment trois paysages du maitre. En renionlânl le courant, il fait preuve d'un goût exercé, bien personnel, et aussi de fermeté. Je comprends que le spectateur novice soit quel(|ue peu effaré .à la vue de ces peintures de haut relief, traitées avec des emportements de brosse et des violences d*empâtement pou ordinaires, je Tavoue. Et voyez cependant qu'en fait de pratique il n'y a pas de règles absolues, car chez Dupré To^vre est toujours grande et ne s*oublie point. Donc, s'il faut des règles, c'est pour savoir les enfreindre et savoir qu'on les enfreint. — N'est-ce pas Rossiui à qui l'on reprochait un jour d^avoir violé Tarche sainte des traités d'harmonie, d'avoir fait entendre deux quintes consécutives dans un opéra : « Deux? reprit le maitre, vous vous trompez, j'en ai mis cinq. »

Qui donc a tort? Celui qui invoque les rètï^les? Nullement. — Celui qui les brusque? Pas davantage. — Disons-le donc : c'est l'homme, sans génie propre, qui k\l plat en les suivant platement. Si Diijiré pèche en un point, ce serait plutôt par excès d'horreur pour ce qui est vulgaire et de facile abord.

PAYSAGES RT PAYSANS

Les œuvres de M. Jules Dupré rendent bien l'idée qui présidait à rinterprétation de la nature aux débuts de la renaissance du paysage en France. Ce que voulaient ces peintres, avant tout, c'était une puissante conihiiiaison de tons calculée en vue d un grand effet pittoresque. Dans cette direction, te Grand Chine, de M. Jules Dupré, plongeant ses fortes racines dans l'Iiuniidité d'une vaste mare où s'abreuvent de belles vaches rousses, — étendant d^autre part ses hautes ramures dans le ciel chargé de grosses nuées blanches, est vraiment trèsbeau, très-riclie d'aspect et de fiëre tournure. Dans les autres paysages de M. Jules Dupré, qui sont beaucoup plus petits que le premier, on aperçoit peut-être uu peu trop le procédé. La couleur s*y amoncelle par places avec l'énergie d'un bas-relief. Les nuages sont pétris dans la pâte, les mousses d'arbres ciselées dans l'épaisseur de la peinture. A distance, cependant, tous ces détails d'exé* cutiouî qui nuisent à l'eflTet s'ils sont vus de trop près, se fondent dans l'ensemble et reprennent à peu près leur valeur normale.

Aussi quel joyaux précieux que son Souvenir du Uerry ! Une petite rivière s'y faufile dans un nid de verdure sombre, dont les végétations luxuriantes se colorent puissamment sous un ciel d'azur vibraut et chaud. En ce concert de couleurs, les robes rousses des vaches lai« tières jettent leur note éclatante et joyeuse. Le motif n'est rien; il ne doit sa valeur, bien réelle pourtant, qu'à la magie de l'exécution. Il y a loin de là aux simplicités étudiées de Théodore Rousseau, et néanmoins il se dégage des tableaux des deux artistes une égale sensation de vérité, de saisissante réalité, de cette réalité que le peintre comme le poêle a le privilège de iaire si haute,

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si séduisante, si cjraiule en ajoiilaiil aux pliénonièues extérieurs Témolion propre qu ils lui causent, en rôalisant U définition de l*ârt si justement célèbre : Homo additus iiaiurœ. « La Nature j)liis l'Homme. »

Un des peintres qui ont le uiieux justitié cette défini* tiOQ dans leurs ouvrages, c'est Diaz. 11 a joué, sur le thème que lui fournissait la nature, les fantaisies les plus capricieuses et les plus audacieuses. Sa faculté dominante, c*est le don de vie. Il anime d*un souffle énerç^u\\\(i ses ^l^J;ures, ses ])aysa£,'os, ses compositions de toutes sortes. Comme celles de Dupré» ses peinlures ne sauraient plaire aux myopes.

Il n'a point la minutie, la séclieresse, la li£(ne patiente et studieuse, toutes ces choses faites pour ravir ceux qui comptent feuilles et brins d*herbe dans im paysage. Mais fées coquettes, jeunes amours, pai^'os élégants, humbles filles des champs, bûcherons, contrebandiers, tous les personnages que son imagination fait sortir des forêts enchantées se meuvent dans mi niilieu où la vie circule avec l'air. Quelle dépense de liuesse, de grâce, d'esprit, d'opulence de toute sorte en sa Descente des Bokémi^ns : une bande picaresque, hommes, femmes, enfants, chantant, hurlant, riant sous le haillon, enlacés pour la descente à travers les larges ravins, creusés aux flancs des montairnes boisées; h Tombre de la haute forêt, ce torrent de bonne humeur s'écoule et va s'abattre, indiscipliné, pillard, naaraudeur, sur la ville prochaine pour y exploiter la bélise, la naïveté et la confiance de ses habitants. L'œuvre, pleine de mouvement, de vie, d'entrain, est une fête pour les yeux.

Rappelez-votts aussi (car ce ne sont Ih que des réminiscences, le peintre* n'exposant plus) son Souvenir de

PAYSAGES ET PAYSAX5> âOi)

Foniainebleau : nulle Irace de coutours arrêtés; les roches, les bruyères, les troncs d*arbres blanchis de végétations iiarasites, la silhouette de la fillette hâtant le pas sous Torage qui se forme au ciel; toul cela est enveloppé dans l'atmosphère chargée d'humidité; la ligne des corps est iusaisissai)le et mouvante comme la vie même. — • Et puis, qualité commune à tous ces maîtres du paysage moderne, à Paul Huet, k Théodore Rousseau, à Jules Dupré, à Diaz, cette peinture a une force, une consistance et une ligueur de ton, qui lui assurent un privilège auquel nos plus jeunes peintres renoncent trop volontiers. I^es toiles siguées de ces noms peuvent être accrochées dans ui^ musée auprès de tableaux anciens; elles n'y perdront rien, au moins comme richesse d'aspect. Tentez répreuve sur les œuvres des paysagistes qui arrivent aujourd'hui h prendre rang, leur peinture s'évanouira en fumée-, elle est chlorotique» L'influence de Corot — tant fété, tant adulé—* n'est pas étrangère k cette décadence de la couleur. Il a réussi h faire des paysages d'un sentiment exquis en variant toutes les nuances du gris. On lui a emprunté sa palette, — peu chargée, il est vrai. — Le maître bien fin a feissé faire, et sans inquiétude : il gardait pour lui le sentiment. Et, en effet, par cette naïveté savante qu'il sait imprimer à ses moindres ouvrasses , Corot nous attachera par exemple à des compositions aussi dénuées de complications que la Fontaine en Bretagne : un désert gris et le « je ne sais quoi ».

Trouvons place en ces dernières lignes pour nommer un peintre appartenant cette première génération de peintres qui londèrent la forte école du paysage moderne. Je parle de M. Jules André. Comme Huet»

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qui fut le premier, comme lous les vaillants de cette époque, il est resté constamment sur la brèche) persistant dans sa foi, dans Tamour de la nature, dansTexcelleuce de son art, sans révolte contre l'injuste oubli des générations plus jeunes et comptant légitimement que riiisloire impartiale relèv<^rait et garderait le nom de tous ceux qui ont donné le premier signal de ce retour à l'observation directe et intelligente des phénomèn<gs extérieurs, qui ont brisé les premiers avec la routirte^ misérable de l'ancien paysage, et par là ont commencé cette renaissance d*un genre qui nous vaudra auprès de la postérité quelque indulgence pour nos défaillances d'autre sorte.

La nature reste toujours jeune, toujours féconde en

beautés inattendues. Ces beautés, elle les révèle, incessamment variées, à tous ceux qui Taiment et qui l'étudieut avec quelque ardeur; sans compter, elle livre ses trésors inépuisables à l'indiscrète poursuite des artistes qui savent la surprendre, — bien venus dans leur indiscrétion, elle se montre^ eux sublime ou naïve tour à tour, rayonnante ou rêveuse, pompeuse ou familière, selon le caprice ou plutôt selon la qualité d'àme de celui qui Tinterroge. Aussi n'y a-t-il pa$ à s'en dédire, en dépit de nos réserves : le paysage sera pour l'avenir le titre de gloire le moins contesté, sinon le plus grand, de l'école française contemporaine.

Chaque exposition nous confirme dans cette opinion, et d'une manière éclatante. C'est parmi les paysagistes que Ton compte le moins de médiocrités et le plus de talents ; c'est dans le paysage surtout que nos peintres se montrent originaux, sincères, passionnément épris de la vé-rité, curieux de tout elfet pittoresque nouveau, cherchant

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saos l'elache à pciiélrer les secrèies leçons de leur maître unique : la Nature. Par cette sincérité, ils se sont dès longtemps affranchis des routines mortelles à l'art, ils se sont élevés au-dessus des mesquines conveolions.

Un autre groupe d'artistes a voulu et su associer à la iKitnre ractivité et le mouvement de la vie animale. Troyon est resté le maître regretté et non encore remplacé de cette école. Il aimait également la nature dans sa réalité agreste, mais toujours il l'a subordonnée au voisinage des fermes. Vous souvenez-vous de sou admirable Moulini C'est un moulin à vent. Il s'élève sur un tertfe et découpe sa fine silhouette sur le ciel qui s'étend derrière lui et descend comme un rideau jusqu'tà ses premières assises. Le ciel est uniformément voilé, formé d*un tissu de nuées épaisses, denses, tassées et serrées en un seul morceau, iMais, derrière ce transparent, le soleil, à l'horizon, jette ses rayons drculairea et desaine comme une auréole, dégradée du jaune d'or au gris ambré. Au centre même se détache, toute dans l'ombre, la géométrie bizarre du moulin. Sous le crépuscule, le meunier k cheval s'éloigne et va rendre en farine aux fermiers voisins le blé qu'ils lui ont apporté. Aux derniers plans on aperçoit une indication, une ligne fugitive, d'autres moulins déjà perdus dans la nuit. Dans une direction un peu différente de ses autres ouvrages, le Moubn, h mon avis, est le chef-d'œuvre de M. Troyon. £n le voyant, il nous revient en Tesprit des réminiscences de certains paysages de Rembrandt.

Comme peintre d'animaux, chez Troyon, c'est l'animal dogiestique qui occupe toujours la première place dans son œuvre, qui exige et retient tout rintérêl. Chez Courbet, point ou peu d'animaux domestiques, mais le fauve,

Iraqiu';, i-li:tsi»é» poursuivi par riiuiumo. Quant à madame Rosa Bonheur, si son laieut est resté français, elle a depuis longtemps cessé de l*ap|)li(|uer aux mœurs de la campngne française ; la verte Ecosse est devenue sa patrie d adoption.

La vie rurale, dans une activité plus complète encore, a trouvé d'autres interprètes fini n*ont point voulu séparer

le champ — de riiomine qui le cultive, le paysage — du paysan : tets sont MM. Jules Breton et François Millet. Ils sont Tun et Tautre k la tête de deux écoles radicalement et systémaliqucmeut conlnulictoires. M. Breton n'oublie jamais qu'il est artiste, il fait dans toutes ses œuvres une part très-large h si conception antérieure de la beauté et du style. Il exige de ses modèles une certaine noblesse d^allures, une élégance* de contours, une majesté de lignes qui font assurément honneur k son sens de dtssinateiir, mais (jue ses modèles ne lui apportent point sans quelque correction de sa part; eu un mot, il embellit la nature. 11 arrive ainsi k dos résultats plus sympathiques et plus séduisants j)oiir le public des villes, peu épris en somme de la réalité et à qui le paysan fait assez généralement horreur. En ce temps-ci cependant, comme cette horreur ne s'afliclie point, on est fort heureux de rencontrer la paysannerie élégante de M. Breton, qui a une apparence de réalité suffisante pour n*é(re point !;i.\ée de paysannerie k la Boucher. Au fond, Taltc»ration du type réel est aussi sensible chez M. Breton que dans les œuvres de Boucher. •

M. Jules Breton s'est fait un rapide succès avec ses paysannes françaises aux allures de Romaines. Sa Gar-

PAYSAGËb ËT PAYSANS

deu$0 de dindons est vraiment très-belle, simple, grave, niélaBColiciue , ~ entre-t-il tant de mélancolie dans

l'ànie des gardeuses de dindon? — L'exécution, comme dessin, comme lumière, comme couleur, est tout à fait suffisante. La conception semble inspirée par madame Sand, cette figure parait détachée de ses belles pages sur la Provence; M. Breton a même écrit au-dessous d'un croquis de la Gardeuêê de dindons des lignes qui ne seraient pas indiiiçnes de l'illustre écrivain; les voici telles que je les trouve dans V Autographe :

< .... Elle était immobile, assise sur un morceau de rocher, le rec^ard plongé dans le ciel. Un peu plus loin, quelques diudous picoraient dans l'herbe, et entre des broussailles de tamarins, la Méditerranée dessinait une ligne bleue. Je passai à côté de cette étrange fille sans qa*elle daignât me remarquer. Je la contemplai quelque temps; mais comme la chaleur était extrême, je rentrai au village par le chemin des oliviers... »

Les Vendanges annoncent une trop vive préoccupation du peintre des Moissonneurs. M. Breton n*est plus dans cette œuvre que le Léopold Robert des coteaux bourguignons. •

M. Millet, tout au contraire, a dès longtemps 1% parti pris de la réalité brutale ; il arrive au style h force de sincérité. Malmenant est-il vrai que tous les paysans soient aussi voisins de la brute qu'il les fait? La chose est douteuse. Dans ces yeux, nul éclair; dans ces cerveaux écrasés, nul rayon d'intelligence n'a jamais pénétré. Le peintre les choisit machines à sarcler, à labourer, à garder et à tondre les moutons. En eux, nul sentiment; l'instinct seul, et l'instinct de la béte de somme. L'image est fidèle, mais fidèle seulement pour le très-petit nombre

•I/ëCOLE FUANÇAISB

parmi les paysans, pour une minorité qui sans cesse et de jour en jour décroit. On ne voit même point sous ces

froni abrutis le point où pourrait se loger Tamour de la terre, de la propriété, qui est si prorondément enraciné chez nos paysans. Quant aux passions, aux moindres mouvemenls du conir, n'en cherchez pas trace sur ces faces mornes; le peintre leur refuse toute iuitiative, tout désir, toute action personnelle. Chez eux, tout est réduit à Télat de fonclion animale. Étant donné ce parti-pris, M. Millet a rendu sa pensée avec force. Que de fois cependant le procédé dans son œuvre est inférieur 1 Je ne voudrais point chicaner en ces appréciations d'ensemble sur de menus détails, mais combien il est difficile d'admettre sans protester cette égalité de facture qui traite exactement de la même façon le chaume des épis, Técorce des arbres, le poil ras des chevaux et des bœufs, la laine des moutons, la plume des oies barbotant dans les mares et jusqu'aux vêtements de toile, de laine et de coton qui recouvrent ces paysans misérables, et jusqu'à leur épiderme. Ce procédé, qui ajoute à toutes formes comme une enveloppe de cuir râpeux, est-elle aussi systématique, comme la laideur et l'abrutissement des gens? 11 faut le croire, car M. Millet, dans un de ses ouvrages, dans un seul, il est vrai, a prouvé que, lorsqu'il le voulait; il pouvait, sans sortir de la réalité, donner à ses figures et la vie physique, et la vie du cerveau; que Ton voie le tableau intitulé Bergère avec êtm traupetm^ et l'on se rendra compte du système de ce peintre par le contraste de cette œuvre excellente avec ses autres œuvres.

Somme toute, par cette multiplicité de tendances, la nature est pénétrée dans ses manifestations les plus di-

PAYSAGES ET PAYSANS

verses et révélée dans toutes ses expressions. L'ensemble

de ces directions opposées forme au total une école de paysage saus rivale, même dans le passé. Dans les autres genres, les écoles étrangères élèveront deâ préteutions plus ou moins justifiées à entrer en lutte avec nos artistes français : dans rintelligence de la nature et dans l'art de riuterpréter, nos paysagistes sont incontestablement audessus de tonte comparaison. S*il y avait une exception à faire en faveur d'un groupe étranger, ce serait tout au plus en faveur des préraphaélites anglais» si âpremeni amoureux de la nature.

L*ORIElfT

MM, Eiig^!)e Kron oi tin, Gorôme, G. Boulanger, de Toumemine, lîerchiîie, Guillamnet, Z ei:i, llupuet, I:^a8ini, Debodeucq, Fabius Ikest, Mouchoi, Th. Vulerioj Belly.

Nos paysagistes ont suffisamment prouvé que notre sol offrit une variété de motifs qui su Hit à alimenter toute une école. Quelques-uns de nos peintres cependant, et ce ne sont pas les moins Kabiles, cédant à un vieux reste d'influence roniai)tii)iif^, tnt jui^é que la campagne française était trop peu colorée, trop peu lumineuse pour satisfaire à leurs appétits de lumière et de couleur. Je serais tenté de leur reprocher de n'avoir pas su apprécier ce qu'ils avaient sous les yeux, de n'avoir point compris toute la beauté des ft))ectacles qui leur étaient offerts. Cej>endanl la vie moderne a fait une j>art si large aux voyages qu il est très-naturel et tout légitime que le voyageur trouve dans Tart un souvenir, un écho , une image du désir qui lui-même l'enlraîne au loin. Les voyages ont leur littérature; pourquoi n'auraient-ils pas leur art? Nos réserves étant faites, non pas sur le principe de cet art, mais sur les motifs qui ont déterminé l'action de certains artistes, nous devons accepter plei-

L*OKIEVr

ncment ceite iiiaqifesiaiion, qui furiue une branche à pail diius l'ordre du paysage. La plupart de nos peintres voyageurs ont adopté rorienl, que Decamps et Mariibal ont les premiers introduit dans l'école française.

Grâce à la rapidité et à la tacililé des comuiunicalions, rurieut aujourd'hui a hérité du privilège que lltalie fut seule à posséder pendant des siècles. Il attire, il appelle à lui, comme le faisait autrefois la terre latine, tous les peintres amoureux de la lumière et des costumes pittoresques. 1/art (jui reproduit les sites et les types des contrées avoisiuant les coulins de notre Europe, soit au delh, soit en deçrt, la peinture ethno^rapliiipie est un goure absolument uiuderne, sans tradition, sans racines dans le passé, appartenant en propre à l'école françàise contemporaine, et ce ne sera jias le rayon le moins bril* laut de noire courouue aux yeux de la postérité. Le genre où se sont illustrés les Decamps, les Marilhat, les Fromentin, les ïourneniine, etc., un genre illustré par Eugèue Delacroix est assuré de vivre dans l'estinje des amateurs.

L*orientalisnie pittoresque couriil à ses débuts le risque de n'être qu'un thème nouveau ofl'ert à Tingéniosîté, à la fantaisie individuelle des artistes; Decamp.":, qui avait trouvé cette ciel" d'or d'un monde jus(pi'alors inconnu dans l'art, usa de ce monde avec une liberté, avec une licence que son admirable talent absout pleinement; cependant il faut bien dire que Decampsà sa façon nous lit uo Orient imaginaire; ses vues d'Ëgypte et du Caire ne sont pas beaucoup plus sincères que les décorations charmantes peintes par Boucher, au deniier siècle, pour le théâtre de madame de Pompadour. Boucher peipalt l'Inde à toute brosse, eu poète plein d'invention, de

L DCOLE FIlANÇAlbE

Loiine grâce et de joyeuse huiiieur. il ii'avall d'autres éléments d'exactitude que des croquis d'arbres, de plantes et de cosuimcs rapportés par des navigateurs. Ces créatiûus u'out donc aucuue valeur comme téuioignage sur les pays qu'elles sont censées représenter. Od pourrait presque en dire autant des tableaux de Decamps. Le mérite et rbomieur de Marilhat, au contraire, cesl d être resté sincère en présenoe d'une nature inconnue, sans rien sacritier de ses qualités, de ses facultés, ni de ses droits d'artiste.

Nous n'avons plusaujourd'liui ni Decamps, nîMarilhat, mais il nous reste M. Fromentin, M. Gérome, M. Tournemine, M. Ziem, H. iBerchère, et de nouvelles recrues, MM. Guillauuiet, Huguet, Pasini, Fabius Brest, quelques autres encore» qui ont grossi récemment la petite phalange de nos peintres orientalistes.

M. Eugène Fronicnlin a au plus haut i)oint la belle énergie des grandes natures d'artiste : il ne se contente point facilement. Chaque année, il tente un effort nouveau, il cherilie un eflet, une impression dont il n'ait pas encore triomphé. On se rappelle encore la Mue d'W Aghouat, pénétrée jusque dans l'ombre par une lumière tellement intense que cette ombre en était elle-même toute lumineuse. Ce fut un des tableaux qui fondèrent sa réputation, il y a une dizaine d'années. Voyez maintenant les derniers. Nul arrêt en cette carrière d'artiste si bien remplie.

La Tribu nomade en marche vers les pâturages du Tell est une des œuvres les plus complètes que nous ait données le talent très-distingué de M. Eugène Fromentin. Le peintre de la vie arabe, si prompt à saisir la valeur pittoresque d'un détail de mœurs, s est arrêté celte

[ois à un spectacle d'ensemble. Sous 1 œii des cliets, haut perchés sur leurs grandes selles aux couleurs éelatanles, les longs troupeaux, les lioninfies et les femmes de la tribu traversent uu gué peu profond et s'enioncûai dans la montape couverte de végétation verdoyante. Ce que je ne rends pas en ces lignes, c'est riiannonie de couleur de cette excellenie page , la justesse, la variété et Tespritdes attitudes, la beauté des groupes, la finesse nerveuse des chevaux. Il semble que M. Fromentin ait voulu résumer en c^tte œuvre tout ce qu'il savait du pit- v toresque des mœurs et de la nature arabes; il y a dé* pensé assurément vingt motifs de tableaux avec une générosité qui prouve son abondance. V Étang dans les oasis est tout différent. Si la Tribu en marche est une composition, VÈlang n'est qu'une impression et ne veut pas être plus. A Thorizon, le foyer rouge du soleil cou-* chant jelte ses feux horizontaux, (jui se prolongent à travers l'épais feuillage des arbres qui bordent la rive. Quelques Arabes demandent au contact de Teau le repos après de longues lieures de marche, la fraicheur après les heures ardentes du milieu du jour.

Rappeléz-vous le Fauconnier arabe si merveilleusement lancé à travers la plaine. Les Arabes en chasse filent sous le ciel au galop de leurs belles montures. Le vent de la course enlève les lourdes draperies. La voix des grands lévriers, le cri des chasseurs, les coups de feu animent, emplissent de vie, de mouvement, l'étendue verdoyante. C*est un de ces épisodes de la vie arabe que M. Fromentin fixe d'une main si délicate, si précise et si nerveuse. Il a des colorations charmantes, des gris, des • violels d'une élégance exquise. En une très-belle aquarelle Tartiste a peint la Ualte du Courrier. Le cheval

frémit encore de la longue course, à peioe et pour uo mopaent interrompue. Le cavalier boit à longs traits daos une jatte que lui a présentée une femme arabe sortie de tt tente à cet effet. Un enfant et une autre figure eoo-

plètent cette composition harmonieuse, légère, toute eu en lumière. L'attitude du cavalier buvant avec avidité et cependant avec la sobriété«de geste des Orientaux est une véritable trouvaille.

On a tout dit« je pense, sur les contradictions du caractère français qui sont un peu celles de rbumainè nature en général. Nous nous fatiguons très-volontiers d'entendre appeler Aristide le juêU; si un artiste, un peintre exploite pendant quelques années avec persotance une veine originale qu'il a découverte ou rajeunie, nous avons bientôt fait de nous écrier : « C'est toujours la même chose, » et de passer. Si, au contraire, ce même artiste ne fait pas toujours « la même chose, » s'il nous surprend par un effort de talent dans une direction qui ne lui était pas familière, nous en sommes presque choqués comme d'un manque d'égards. C'est à peu près ce qui arriva en 1864, à M. Eugène Fromentin. U nous avait habitués à ses colorations légères, claires, d'une harmonie fme et calme, toute lumineuse, comme imprégnée de sérénité; son Coup de vent dan$ le Sahara est précisément l'opposé de tout cela ; il n'y a plus de lumière daus ce ciel où maintenant roulent pèle-méle de rapides uuées chargées de pluie ; plus de contrastes piquants de vert et de rouge dans le co^lume des cavaliers sahariens, dans le harnachement des chevaux arabes ; les hautes «elies^ les vestes aux riches couleurs ont disparu sous les burnous aux plis de laine, larges, lourds, et fouettant au vent sou:> le souffle de la tempête ; les cavaliers se ramassenl sur

l'oiuknt

eux-Diéines, se pelotonnent, se groupent en faisceau pour tenir tête à la rafale; ilsn*ont plus Tattitude élégante, dégagée, aisée, des jours de soleil et de brises printanières; les chevaux eux-mêmes ont perdu leur at« iure fière, relevée, qui dessinait sur leur robe soyeuse des ondniniions luisantes et frémissantes; les quatre pieds fichés en terre» arcboutés au sol, l'oreille basse, l'œil mi-clos, ils tendent le cou, courbent la téte et laissent passer l'orage; les hautes herbes qui, aux premiers plans, s*élançaieni légères, droites, coquettes, fleuries, sont couchées, ronvcrsik's, Hélries, aplaties, collées sur le sol, où elles rampent avec une effrayante rigidité. La première impression, en présence de ce tableau de M. Fromentin, e^l donc de Télonnement; et de l'étonnemenl quelques hommes de goût cependant ont conclu trop rapidement à une condamnation. Nous trouvons au contraire, dans celte même oMivre, la preuve, non du développement, mais de ractivité du talent chez M. Fromentin, et i ce titre nous lui savons un gré infini de Tavoir entreprise et menée à bien. L esprit aime à rapprocher de cette composition mouvementée et à lui opposer le Bivouac arabe au lever du jour, I.o contraste me ))arait intentionnel entre ces deux œuvres, et, pour moi, je voudrais les voir dans la même galerie, C4)mme les deux expressions extrêmes d'un même talent et d'un talent des plus sympaibiques. Autre contraste ; \e Simoun nous révélait sous ses aspects désolés, ravagée, convulsée par l'ouragan, celle même nature que l'artiste nous montre si coquette en ses belles matinées de soleil, et si lourde au contraire, si morne et comme aflaissée, exténuée de chaleur, à l'heure incendiairede midi. MainlenantM. Fromentin a voulu peindre la iVutt dans le Sahara algérien. Des

i/kCOLE FRANiiAlSK

Arabes maraudeurs, le couteaiè aux dents, s^approcbeol en rampant des chevaux entravés autour des tentes endormies, coupent les liens, et silencieusement s'enfuient avec leurs captures. L;i lumière astrale édairanl seule cette scène de rapt audacieux, sous ses teintes grises et blafardes tout accent de couleur disparaît. Dans Tobscurité les proportions des hommes et des chevaux prennent une grandeur singulière, et leurs silhouettes ainsi agrandies se détachent en demi-teintes puissantes sur le sombre firmament constellé de points étincelants, vibrant dans la nuit. L'artiste a vaincu toutes les difficultés i|u'il s'était comme à plaisir imposées. Plus on regarde cette belle œuvre, plus elle renvoie à Tàme du spectateur la sereine et calme impression, Témotion grave et poétique que le peintre a voulu traduire. La Chasse au héron est une de ces scènes de la vie arabe que M. Fromentin excelle à décrire avec la plume comme avec le pinceau. U varie avec une admirable aisance dans ces charmants tableaux les motifs et les combinaisons de tons qui lui sont propres et qui donnent à sa peinture le caractère de distinction, d'élégance, d'originalité fine et nerveuse, signature authentique de toute œuvre sortie des mains de i'éminent artiste.

Les tableaux de M. de Tournemine sont depuis longtemps en possession de la faveur publique. Je ne sais si rOrlent est aussi pimpant, aussi paré, aussi charmant qu*il nous le présente. Ses confrères le font plus âpre, plus sévère et plus dur. Il est probable cependant que la note qu'il nous donne est juste, parce qu'il ne s'arrête de * préférence qu'aux sites dont l'harmonie résonne d*ac4;ord avec l'harmonie qu'il porte en lui-même et qu'il exprime d'une façon toute poétique. Je ne sais point beaucoup de

L*ailIE!«T

liiblenux jilus nimabies, plus agréables à regarder et à posséder que ceux de M. de Tournemine. On ne se fa- (ipe point de les voir, parce que le peintre, amoureux de son art, jette h profusion dans son œuvre une multiplicité, un fourmillement de détails d'une exécution spirituelle qui soutiennent et retiennent l'attention. L'irn^ pression de ses paysages d'Orient est toujours vivace et toute pleine d'émotions gracieuses; on sent en présence de ces toiles ce que le peintre a senti en présence de la nature, et c'est \h le privilépfe de l'artiste intelligent et conscient de ses propres émotions î il nous impose comme une réalité les transformations que subit le réel à travers son imagination.

M. de Tournemine s'est taillé son royaume de peinlre dans la Turquie d'Asie. Il n'y a pas d'artiste qui ait plus que liîi le don de nous faire aimer le pays qui Ta charmé. En dépit de -leur talent et par leur talent même, les Fromentin, les Berchère, tes Pasini nous laissent sur les sites qu'ils nous présentent une pleine et entièré satisfaction. Nous admirons et nous croyons sur parole, sur palette. Avec M. de Tournemine^ l'impression est tout autre. Son Orient est si séduisant, qu'on voudrait y aller voir, et s'il est un paradis des yeux tel qu'il nous le fait, on voudrait y vivre. L'Orient des Mille et une Nutis^ l'Orient des féeries a trouvé on ce maître aimable son interprète, son traducteur fidèle, plein de talent, d'imagination, possédant un très-vif sentiment pittoresque, «c'est-it-dire le sentiment de la couleur, la joyeuse limpi-* dité des lumières, et la légère et vivante harmonie des ligues.

M. Gérôme, qui a toucbé à tous les genres avec son

infaillible habileté, qui tour à tour a traité Thisioire, et

L*ÉCOLK KUANÇAISK

le geure, qui a iiilerprélé dans ses œuvres Faniiquilé, le dix-septième siècle et le dix-neuvième, lui aussi s'esi épris de l'Orient. L'Orient lui a même inspiré deux lableaux que l'on peut considérer comme ses chefsd'œuvre : le llachê'paille égyptien et le Prisannier. Jamais M. Gérôme n'a été si voisin de la vie.

Ce n'est point l'imagination qui fait le mérite des ouvrages de M. Gérôme. Il semblerait, à le juger seulement par sa peinture, que c'est là une qualité dont il ne fait pas grand cas. Les artistes iaiaginalifs laissent quelque chose à faire et à deviner au spectateur; qu'ils le veulent ou non, ils fournissent un thème sur lequel vient broder ^ son tour rimai:inatioa de celui qui contemple leurs tableaux. M. Gérômts au contraire, veut dire et arrêter définitivement la forme et le sentiment de tout ce qu'il touche avec son pinceau, il précise; et pour beaucoup d'esprits, c'est un soulagement que»de n'avoir à faire nul effort de perspicacité devant une œuvre d'aft; aussi le succès de ce peintre est-il très-grand, et trouve-t-il chaque année une confirmation nouvelle dans la majorité du public de nos expositions.

Le Marché d'esclaves de M. Gérôme me paraît être le dernier mot de l'habileté de main. La scène se passe h rintérieur d'une cour entourée de constructions arabes. Un chef enveloppé de ces longs vêlements qui se drapent et se plissent savamment sous la main de l'artiste, apprécie, avec la cynique indifférence d'un maquignon examinant un cheval, la valeur vénale d'une jeune esclave amenée» toute nue devant lui ; il entr ouvre les lèvres et la regarde aux dents, qui sont fort belles et vraiment jeunes. Si ce sauvage en haïck attache un certain prix à celte fraîcheur» le marchand fera bien d'en tirer parti, car ce

l/ORIEXT

i)"est guère que par là, par la tête, que la jeune tille offre quelque beauté, M. Gérôme étant rarement heureux dans ie dessin de ses figures de fenimes. II sait, par contre, traduire la pliysionomie (h ces barbares d'Afrique, et il reste sans égal dès qu il s agit de rendre les accessoires et en particulier les étoffes.

La grande qualité de M. Gérôme, c'est la conscience de TexécutioD. Mais il pousse cette vertu si loin qu'il ne peu t prendre sur lui de rien sacrifier dans ses compositions. Il traite tout, les chairs et les draperies, le pelage des animaux et les terrains, la pierre et l'acier, les lointains et. les premiers plans avec la même scrupuleuse minutie (un peu trop aussi avec les mêmes procédés). Il y a excès. La nature, à laquelle il faut toujours revenir en cet art dont le moyen ( non le but ) est Timitation, la nature nous montre de perpétuels exemples de détails éteints, de masses entières sacrifiées au profit d'autres parties mises spécialement en lumière. Aussi arrive-t-il que la perfection même de la facture nuit aux œuvres de M. Gérùine et enlève à ses paysages notamment (voyez son Relai chiens au désert) Tenveloppe d'air et d'atmosphère sans laquelle les corps paraissent se mouvoir dans le vide.

Les toiles de M. Gustave Boulanger soulèvent fréquem^ ment les mêmes objections (le Gué). Mais on s'explique, grâce à l'ingéniosité des combinaisons et à la recherche des détails, la faveur dont les œuvres conçues dans cet * esprit sont Tobjet de la part d*nn groupe nombreux d*auiateurs. Les amateurs veulent être amusés plutôt qu'émus. Ils subiront l'émotion d'un grand , effet de nature largement compris et rendu, ou d'une vaste composition qui leur imposera par le caractère et le style; à un cer-

330 î'ÉmiP. FRANÇAISE

tain degré de culture esthétique, on ne saurait y échapper. Mais leurs prétérences iront toujours à l'œuvre trèsachevée, finement exécutée, amusante par Tesprit de détail el souvent par le sujet seul. La tendance n'est pas nouvelle chez nous, et bieu des circonstances qui se dérobent à toute direction contribuent à la favoriser. Ce sont les mêmes qui font (jue les arts sévères, la sculpture, la gravure» ne rencontrent d'autres encouragements que ceux de TÉtat et mourraient de leur belle mort au milieu (le riudillérence générale, s ils ^devaient atiendre la vie de la passion y je dirai même, de la sympathie des particuliers.

Dans chacun des genres que la peinture exploite de nos jaurs, on pourrait établir trois classes d'artistes bien distinctes : les poètes, les précieux et les réalistes. Dans le groupe des poètes , j'ai nommé MM. Fromentin et Toumemine; il convient d'ajouter à ces deux noms parmi nos orientalistes MM. Huguet, Mouchot, Debodeucq, F. Brest et Ziem.

M. Huguet voit l'Orient un peu trop peut-être à travers les ouvinges de M. Fromentin. Cependant on ne saurait lui adresser le reproche de pastiche; il sait aussi payer de sa personne, rendre sa propre impression dans la disposition de ses petits groupes d'Ârabes auprès des blanches murailles de quelque village se découpant en silhouette sur le ciel bleu.

M;^ Mouchot recherche de préférence les carrefours, les rues aux lignes accidentées, historiées de couleurs € voyantes, » dominées par les minarets aux formes élancées : telle est, par exemple, sa vue du Caire toute baignée d'ombres chaudes- et transparentes. Ce peintre a tenté cependant une petite pointe en dehors de ses lia-

l/ORIENT

blindes, il a fait un excellent tableau d'une vue de celte

île charmante, la perle de la haute Egypte , Tiie de . Philœ, dont les «voyageurs nous ont appris a reconnaître et à aimer les antiques ruines noyées dans les hautes cimes des palmiers du Nil. — Je veux placer ici le nom de M. Dehodencq parmi ceux des artistes qui ont vu rOrient en poètes. C'est une sinsjulière hardiesse que d'avoir repris, après Eugène Delacroix, le motif d'une Féu juive au Maroc; mais cette audace est bien légitimée par Taccent original que l'arlisle a su ajouter à cette scène pemte avec une verve endiablée, avec une énergie qui ne recule pas devant quelques lourdeurs d'aspei^t pour frapper plus fort et plus rude. — M. Brest, un de nos plus jeunes orientalistes, a besoin d'affermir ses procédés restés jusqu'h ce jour un peu vagues. Son Débarca 1ère d'Eyoub, dans la Corne-d'Or à Conslantinopie, est pourtant une des meilleures pages qu'il ait peintes. Les navires de hautes formes, aux poupès majestueuses, se reflètent dans les eaux profondes, à Tombre des ramures épaisses qui étendent leur bienfaisante et pittoresque verdure sur les rives du Bosphore. — Mais le poète par excellence des eaux d'Orient, c'est M. Ziem. Constantinople et Venise ! Que de strophes son pinceau n'a-t-il j)as écrites sur ces deux villes rpii enchantent les yeux épris de la splendide symphonie des couleurs ! M. Ziem, en ces derniers temps, s'est égaré parfois à la poursuite de chimères pittoresques irréalisables, mais il nous revient souvent aussi avec tout le prestige de son exécution puissante, vivante et souple, si riche en colorations exquises.

M. Guillaumet a pris place subitement, en 1863, aux • premiers rangs de nos peintres voyageurs. Sa Prière

L*KCOLB FBANÇAISE

dans le désert au soleil levant ét.-ut une belle page où se révélait la tendaDcc de raniste à chercher la grandeur dans la composition en respectant scrupuleusemenl la sincérité des effets pittoresques. Le Marché arabe et le Soir dans le Sahara sont conçus et accomplis sous Feinpire de la même préoccupation. L'aspect, général est empreint de cette beauté sévère que donne toujours Tétude exacte de la réalité. Dans le détail de ses ouvrages, il se rencontre aussi certaines violences d'attitudes que Tarliste eût pu corriî^er sans aucun doute et qu'il a préféré respecter aux dépens ntêuie du chai me de Tceuvre. — C'est ce même parti pris d'exactitude scrupuleuse qui donne aux pointures, s^ravures et dessins de M. Théodore Valerio cet aurait, celte séduction qu'en* traine avec elle la vérité. L'émotion qui résulte des œuvres achevées dans cet esprit n'est point la même que celle que nous laissent les créations purement poétiques; c'est un plaisir qui s'adresse à l'intelligence, il Tesprit, plutôt qu'aux sens; et lorsque cette tendance, moins pittoresque qu'historique ou géographique, est légitimée, comme chez M. Valerio, par un talent d'exécution trèsréel , c'est dans son ordre une satisfaction très-grande dont nous sommes redevables à ces artistes, qui marquent un but précis et presque utile à leurs productions. On sent en face des œuvres de cette sorte qu il n'y a point là de tricheries ou fantaisies, on voit et on apprend k connaître des types. — L.es vues d'Egypte de M. Bar- | chère nous causent une impression exactement sem** blable. Sont-elles prises sur nature? Je ne sais, maïs j'en jurerais presque, tant elles recèlent cette forte appa* • rence de vérité qui ne se trouve point toujours au même degré dans les œuvres les plus charmantes de nos orien-

talistes. Je rappellerai noiamment deux très-beaux tableaux de M. Berclière. L'un représente le Ra lieAtent

des caravanes à la halte de tiuit : un Arabe monté sur un dromadaire et dressant dans la nuit» comme un fanal, le feu d'une lorclie; l'autre est d'une peinture plus souple, plus légère et d'une couleur plus haruionieuse que d'habitude. M. Berchëre y a fixé le souvenir intéressant des murailles de Jérusalem, près de l'ancien camp des Croisés en Syrie.

Je terminerai ce chapitre par le nom de M. Belly, qui

a trouvé en Orient une des plus grandes impressions de paysage que je connaisse, une très-curieuse étude de la lUer Morte; des terrains arides, pierreux, désolés, noyés dans la brume sinisti^e qui plane et pèse sur les eaux comme un linceul; au-dessus de ces lourdes nuées enveloppant le sol, quelques cimes lointaines apparaissent rosées par les rellets du couchant; Taspect de cette étude est vraiment saisissant , plein d'émotion. Ce tableau déjà a figuré au Salon de i8G6. Rien ne peut donner une idée plus complète et plus navrante d'uue terre maudite et d'où la vie se serait à jamais retirée. Notre satellite, qui passe pour une planèie morte, doit être ainsi.

£n résumé, nos orientalistes ont jeté dans la circulation des émotions esthétiques d*un ordre inattendu, qui avaient échappé absolument aux anciennes écoles. L'Orieut, si déshérité en Tait d artistes, a trouvé dans nos artistes français la formule imprévue de son paysage. C'est uue corde de plus ajoutée par eux à celles qui, des plus graves aux plus hautes, composent le clavier si riche et si varié de l'art contemporain. ,

Mil

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